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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 08:18

Depuis les attentats du mois de janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo et la prise d'otages dans un supermarché casher de la Porte-de-Vincennes, pas un jour sans que la question de l'identité nationale et des valeurs de la République ne soient évoquée. Les centaines de milliers de citoyens rassemblés dans les rues de la plupart des villes françaises les 10 et 11 janvier n'ont visiblement pas suffi à convaincre les hommes politiques et les médias de l'attachement de la communauté nationale aux valeurs républicaines.

Il est vrai que si certains historiens ont qualifié cette journée d'historique, d'autres universitaires ont rapidement questionné ces rassemblements dont le gigantisme et la diversité sociologique ont rendu difficile l'interprétation : communion laïque, rassemblement citoyen, thérapie de groupe après le choc de l'émotion... Les analyses se succèdent et révèlent pour l'instant davantage sur les positions idéologiques de leurs auteurs que sur la nature de ce rassemblement et les motivations de ses participants.  

Il suffit pourtant de s'arrêter quelques instants sur les innombrables images et slogans rencontrés partout en France à cette période pour se rendre compte que les millions de manifestants ont certes partagé le pavé, mais pas forcément les mêmes finalités.  

Par David Monniaux, via Wikimedia Commons

Par David Monniaux, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

« Strasbourg-Rassemblement Charlie-11 janvier 2015 » par Ji-Elle via Wikimedia Commons

« Strasbourg-Rassemblement Charlie-11 janvier 2015 » par Ji-Elle via Wikimedia Commons

Alors que cette formidable diversité aurait pu être positivement considérée comme une forme de richesse, c'est une toute autre impression qui tend à s'imposer au fur et à mesure des semaines qui nous séparent de ces événements.

Plutôt que de lire cet attentat et cette prise d'otage comme une manifestation, certes éminemment violente mais somme toute assez traditionnelle, de l’extrémisme et du terrorisme, d'aucuns ont commencé à y voir une manifestation des fractures de la société française en immisçant d'insidieuses questions dans le débat public :

  • Comment ces jeunes garçons nourris au sein de l'école républicaine ont-ils pu développer une telle haine contre la société qui les a vu grandir ?

  • Ne s'agissait-il pas d'ailleurs en fait d'une énième manifestation de violence entre musulmans français et juifs français ?

  • Et d'ailleurs, si environ 4 millions d'individus étaient dans les rues les 10 et 11 janvier 2015, où étaient les 62 autres millions ?   

Tant de questions qui ont conduit à des prises de position rapides des autorités publiques tandis que la plupart des intellectuels semblaient montrer qu'il était impossible d'avoir une interprétation monolithique des événements.

La temporalité de l'homme politique s'inscrivant davantage dans la réaction que dans la réflexion, les annonces ne se sont pas faites attendre. Or, à chaque fois, la dimension mémorielle s'est imposée comme un élément important de la réponse de l’État.  

Les commémorations au service des valeurs républicaines

Dès le 22 janvier 2015, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, annonçait la mise en œuvre d'une « Grande mobilisation de l'école pour les valeurs de la République » pour laquelle les ambitions et les moyens sont gigantesques... mais dont les contours demeurent encore aujourd'hui très flous.

Parmi les onze mesures annoncées figurent la suivante :  

Les projets d’écoles et d’établissements détailleront les modalités de la participation active des élèves aux journées ou semaines spécifiques (semaine de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, semaine de l’engagement), commémorations patriotiques, participation collective à des concours et à des "olympiades"

Or, cette injonction n'est pas sans poser question.

Une fois inscrit le principe d'une participation aux commémorations dans le projet d'établissement, quelles seront en effet les modalités concrètes d'application d'une telle décision ? Ces commémorations étant généralement associées à des jours fériés, faut-il s'attendre à ce que le ministère annonce la suppression des jours fériés à l'école pour que les enseignants et leurs élèves soient contraints de se rendre aux monuments aux morts ?

Par ailleurs, cette nouvelle initiative qui s'ajoute aux innombrables couches du palimpseste mémoriel n'apporte toujours aucune réponse précise sur la place dévolue à la mémoire au sein de l'école française face ou à côté de l'enseignement de l'histoire. Les annonces se succèdent en effet à un rythme inquiétant sans qu'une véritable réflexion de fond ne soit jamais menée sur la coexistence parfois difficile des dimensions culturelles et civiques de l'enseignement de l'histoire.

D'un côté, le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture insiste sur la nécessité de former des citoyens dotés d'un « esprit critique » (la mention est répétée à 5 reprises dans ce texte programmatique) ; de l'autre, les programmes et injonctions politiques ne cessent d'imposer à l'école des pratiques faisant davantage appel à l'émotion qu'à la raison. Ainsi, nos élèves doivent ils participer aux cérémonies commémoratives, s'impliquer dans le concours national de la Résistance et de la Déportation, entendre chaque année la lettre de Guy Môquet... Bref, communier sur l'autel républicain plutôt que cogiter sur les tables de l'école républicaine ! 

Faut-il remplacer le cours d'histoire par la lecture du roman national ?

Cette ambiguïté sur les finalités de l'enseignement de l'histoire n'est pas nouvelle, mais elle s'est cependant aggravée depuis quelques années et semble prête à exploser depuis les attentats de janvier.

Sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, l'école s'est retrouvée en première ligne après ces événements. Puisque ces jeunes terroristes sont passés par l'école française, c'est sur ce terrain que devra s'opérer la reconquête des valeurs républicaines soi-disant abandonnées, quitte à oublier au passage que le contexte social joue peut-être aussi un rôle dans le rejet des valeurs républicaines.

Les rapports se sont donc succédés pour dresser un bilan (forcément catastrophique) de la situation et proposer leurs remèdes miracles qui passent par des mesures mémorielles.

 

Le premier rapport est celui adressé au président de la République par le président du Sénat, Gérard Larcher. Sobrement intitulé « La nation française, un héritage en partage », il affirme que nous vivons actuellement une situation de « déni d'une histoire commune » où « chacun est tenté de se replier sur sa mémoire ». Par conséquent, il en appelle à « la connaissance des faits du passé, tournée vers l'avenir » visant « à calmer des indignations, à passer des révoltes à la compréhension et à faire disparaître les nostalgies, en transformant l'approximation des mémoires dans l'objectivation de l'histoire ». Magnifique programme pour ce parlementaire qui n'avait pourtant pas sourcillé lorsque Luc Châtel avait supprimé l'enseignement de l'histoire-géographie en Terminale scientifique. 

Il ne faut cependant pas s'y tromper, l'enseignement de l'histoire pour Gérard Larcher consiste en fait à permettre « à chaque élève, quelle que soit sa culture d'origine, de se réapproprier le roman – le récit – national, qui repose sur l'idée que la communauté nationale est le fruit d'une construction volontaire, d'un progrès constant, d'un dessein propre à la nation française. Il s'agit de donner à l'enseignement de l'histoire un sens et une portée effective en matière de sentiment d'appartenance : grandes dates, grands personnages, grands événements, grandes idées, doivent ponctuer cet enseignement et chaque élève doit pouvoir y trouver une source d'intelligence et de réflexion, d'identification et de fierté ».

En somme, une fois décortiquée la rhétorique sénatoriale, on comprend qu'il ne s'agit pas tant de remplacer « l'approximation des mémoires par l'objectivation de l'histoire », mais bien de remplacer toute mention à des mémoires individuelles et communautaires par une mémoire nationale. 

Les conclusions de ce premier rapport ont été renforcées par l'édition d'une seconde production sénatoriale, résultat de la « Commission d’enquête sur le fonctionnement du service public de l’éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession » également mise en place en réponse aux attentats de janvier.

Le collectif Aggiornamento a déjà réagi sur la méthode utilisée lors des auditions qui interroge sur les méthodes de travail de nos élus et la validité des résultats obtenus.

Le contenu n'en ai pas moins surprenant car dans le domaine de l'histoire, la commission d'enquête propose le « recentrage du programme de l'histoire de France et de sa chronologie autour du récit national » (titre de la proposition) en éveillant et entretenant « l'esprit critique des élèves » et en « renforçant l'approche épistémologique des disciplines » (troisième sous-partie de la proposition). En somme, la commission sénatoriale propose un bilan apocalyptique de notre école... pour finalement proposer de mettre en place ce qui se pratique déjà et ce qui est d'ailleurs formulé quasiment dans les mêmes termes dans le socle commun de connaissances et de compétences.

La méconnaissance des programmes par nos élus atteint d'ailleurs des sommets lorsqu'ils affirment qu'il « conviendrait que les programmes ne se limitent pas à la présentation de la naissance des religions du Livre, mais élargissent le périmètre d'enseignement à la compréhension des religions comme phénomène social et culturel à chaque époque ». Or, la simple consultation d'un enseignant d'histoire aurait peut-être permis de faire parvenir aux sénateurs les programmes d'histoire qu'il aurait été judicieux de lire avant d'écrire de telles propositions : 

Programme de Seconde - La chrétienté médiévale

Programme de Seconde - La chrétienté médiévale

Programme de Première - La République et les évolutions de la société française

Programme de Première - La République et les évolutions de la société française

Rentrée 2015 : Roman national et commémorations au programme ?
Programme de Terminale - Le Proche et le Moyen-Orient, un foyer de conflit

Programme de Terminale - Le Proche et le Moyen-Orient, un foyer de conflit

Pour une politique mémorielle nationale

Au final, les rapports et les annonces se succèdent, mais aucun gouvernement se semble parvenir à enrayer l'inflation et les oppositions mémorielles au profit d'une véritable politique nationale de la mémoire susceptible d'emporter l'adhésion populaire.

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