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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 21:12


Quelques semaines après la diffusion du rapport Kaspi, que reste-t-il de la production de cette énième commission financée par la République et dont le travail a encore fait « pschitt » ?

 

Dans le vacarme des protestations qui ont suivi l’annonce d’une éventuelle suppression de la plupart des commémorations françaises, je n’ai guère lu d’analyse très intéressante de cette proposition. Je me suis cependant longuement interrogé sur le silence des historiens dans ce débat, laissant la plume des journalistes s’enliser entre les déclarations politiciennes et les vindictes populaires (quand elles n’étaient pas populistes…).

 

Une commission mystérieuse

Tout d’abord, il me semble nécessaire de rappeler que ce rapport n’est pas (officiellement) l’émanation d’une stricte volonté gouvernementale. Il est le résultat d’une année de travail sous la responsabilité d’André Kaspi, avec les contributions d’autres historiens, de journalistes, d’associatifs, mais aussi d’un inspecteur général des armées. Cette commission a été créée le 12 décembre 2007 par le secrétaire d'État à la défense chargé des anciens combattants. Elle avait pour mission de réfléchir à l'avenir et à la modernisation des commémorations et célébrations publiques. Outre son directeur, professeur émérite à l’Université de Paris-I, il faut noter la présence d’illustres historiens tels qu’Emmanuel Le Roy Ladurie ou encore Jean-François Sirinelli.

Avant même d’évoquer le fond du rapport, la forme se prête déjà à des interrogations. Je reste perplexe en effet sur la présence de journalistes dans cette commission et j’aimerais qu’on m’explique sur quel préalable intellectuel le secrétaire d’Etat justifie leur présence. Sur dix-huit membres, on compte en effet quatre individus issus du monde des médias (soit presque un quart). Ne serait-ce pas une stratégie gouvernementale pour ensuite mieux communiquer sur la réforme… ?

Je m’étonne également de la discrétion dans laquelle les membres de cette commission se sont enfermés dès sa diffusion. A priori, on peut imaginer que tous les participants ont avalisé ce projet avant de le transmettre. Dans le cas contraire, certains nous auraient fait savoir leur désaccord. Or, il n’en est rien ! Tous se sont emmurés dans un silence inébranlable qui m’inspire deux interprétations :

            - soit les participants ont immédiatement sentis un vent de contestation s’élever contre leurs propositions et ont préféré se faire discret, laissant ainsi seul leur directeur dans la violence d’un lynchage médiatique.

            - soit ils n’ont été que la caution intellectuelle d’une volonté gouvernementale qui surfe sur la réduction des jours fériés et la condamnation de la repentance.

 

Hélas, aucun journaliste n’a estimé nécessaire d’enquêter sur les conditions de travail de cette commission et nous ne savons pas réellement comment le rapport Kaspi a été élaboré.

 

Un constat intéressant, des conclusions extrémistes

Le présupposé initial était pourtant intelligent. Il part du principe que la commémoration (c’est-à-dire l’acte de se souvenir ensemble) n’est plus adapté à notre société contemporaine. D’une part, les témoins directs des évènements commémorés disparaissent progressivement ; d’autre part, ces manifestations commémoratives sont peu à peu désertées au profit de cérémonies davantage communautarisées. Il s’agissait donc, dans l’ordre de mission, de réfléchir sur les nouvelles formes que peuvent revêtir les commémorations afin de perpétuer la transmission de la mémoire nationale, « notamment auprès des jeunes générations ».

 

Or, à partir de ce constat, voici un résumé des propositions de la commission Kaspi :

            - tout d’abord, et c’est principalement ce qui a été retenu par les médias : « trop de commémoration tue la commémoration ». Par conséquent, le rapport Kaspi propose de réduire arbitrairement ces journées du souvenir national de douze à trois : le 8 mai, le 14 juillet et le 11 novembre.

            - les autres dates ne seraient pas abandonnées, mais plutôt localisées, régionalisées, voire privatisées. En somme, le rapport prône une "décentralisation" partielle et une "privatisation" de la mémoire qui ne doit plus nécessairement se cantonner à une cérémonie commémorative, mais s’exprimer par d’autres vecteurs artistiques, touristiques, pédagogiques et médiatiques.

 

Pour une lecture critique

Ces choix qui peuvent paraître anodins au premier abord, relève pourtant d’orientations idéologiques fortes du politique par rapport à l’histoire et la mémoire.

Tout d’abord, il apparait clairement que la mémoire est considérée dans une approche libérale. L’idée que l’on puisse confier sa gestion aux collectivités locales, voire à des associations, démontre une volonté de distanciation vis-à-vis de l’émotionnel, du sentiment induit par l’activité commémorative. Dans un contexte mondialisé et européanisé, l’Etat tend vers une économie d’échelle pour ne célébrer que les grands évènements à la gloire de la Nation. 

Ce dernier point constitue la seconde critique majeure du rapport. On connaît le sentiment de notre actuel président sur la notion de "repentance" et il est difficile de ne pas déceler son influence plus ou moins directe dans le choix des dates retenues qui célèbrent toutes la gloire et le prestige de la République victorieuse, laissant de côté ses évènements les plus sombres. En somme, la République serait désormais invitée à se rassembler uniquement pour célébrer sa naissance symbolique, l’union de ses corps représentatifs, mais aussi ses victoires contre le nationalisme, l’extrémisme et la violence. Une belle image d’Epinal ! … qui laisse cependant de côté ses zones d’ombre, dans une perspective qui pourrait presque frôler le négationnisme. A minima, c’est un refus de se confronter aux erreurs du passé ; au pire, cette décision peut être interprétée comme une attitude arrogante envers la mémoire des différentes entitées qui forment la Nation.

C’est à mon sens le refus de ce dernier point qui a directement conduit à l’échec de ce projet.

 

Chronique d’un échec

Le lundi 10 novembre 2008, avant même la diffusion du rapport dans les médias, le secrétaire d'Etat aux anciens combattants Jean-Marie Bockel déclarait en accord avec l’UMP qu’il n’était pas question de supprimer des commémorations. Certes, cette commission avait été mise en place par son prédécesseur ; mais on peut cependant s’interroger sur la cohérence d’un tel groupe de travail dont l’objectif était d’ores et déjà désavoué par son nouveau secrétaire d’Etat.

Il convient ensuite de s’interroger plus longuement sur les raisons d’une telle condamnation alors que chacun semblait d’accord sur le constat préalable. C’est à mon sens l’une des principales faiblesses de cette commission que d’avoir négligé l’apport des sociologues au profit des journalistes. L’analyse sociologique aurait probablement permis de mieux comprendre que l’acte de commémoration relève désormais davantage du champ de l’ « identitaire » plutôt que du « national ». S’il n’est pas faux de s’inquiéter de la multiplication récente des commémorations depuis 1999, il faut peut-être s’interroger d’abord sur les raisons d’une telle prolifération avant de la condamner sans autre formalité.

Si la mémoire est désormais éclatée au profit d’une lecture communautaire, c’est que tout évènement historique évoque/provoque un sentiment personnel en chaque individu. L’exemple le plus abouti est probablement celui du souvenir de la déportation. Chaque année, des tensions s’expriment à l’occasion des cérémonies commémoratives au cours desquelles des associations tziganes, homosexuelles, communistes, d’anciens déportés, etc.…se disputent la prééminence dans les cortèges officiels, la responsabilité dans l’achat de la gerbe de fleurs, ou encore la visibilité dans l’acte du souvenir. La frustration de certains groupes est telle qu’il est admis depuis longtemps que la communauté juive se recueille de façon  presque "privée" par l’intermédiaire du Mémorial du martyr juif inconnu, devenue depuis 2005 le Mémorial de la Shoah. Plus récemment, en 2001, les autorités préfectorales ont reçu pour ordre du Premier Ministre Lionel Jospin que les associations homosexuelles puissent déposer une seconde gerbe après la cérémonie officielle. Depuis plusieurs années, la mémoire nationale est donc déjà éclatée au profit de différentes revendications communautaires.

A mon sens, ce que le rapport Kaspi proposait n’était rien d’autre qu’une institutionnalisation de cette pratique jusqu’alors exceptionnelle. Plutôt de dépasser les conflits intercommunautaires, il s’agissait ici de les contourner par un désengagement progressif de l’Etat. Les rédacteurs du rapport pensaient probablement désamorcer les attentes en régionalisant les reconnaissances officielles. La valeur symbolique en aurait été alors amoindrie. A contrario, les pressions électoralistes régionales auraient ainsi pu être mieux assouvies, sans froisser l’ensemble de la communauté nationale. Il est en effet indéniable que si la mémoire répond à une identité, elle a aussi une géographie : c’est pourquoi les revendications mémorielles portant sur l’esclavage ont été essentiellement soutenues dans les îles et que celles concernant les harkis se concentrent principalement dans le sud méditerranéen de la France.

Un tel projet entend donc non seulement préserver la paix sociale, mais aussi répondre à des stratégies de politique locale. Or, je m’étonne que les membres de la commission n’aient pas anticipé les risques et dérives évidentes d’une telle pratique. Celle-ci repose en effet sur une confiance aveugle d’autorégulation. Comment ne pas imaginer en effet que des associations parviennent à constituer différents pôles régionaux pour mieux porter leurs revendications sur l’ensemble du territoire. Le problème aurait donc été déplacé, mais pas évité. Les préfets, les présidents de région, et les maires auraient alors été ensevelis sous des demandes aussi diverses qu’absurdes.

 

En bref, ce projet a été refusé pour deux raisons principales :

 

   - D’une part, il ne satisfait pas les revendications identitaires. Ce qui intéresse les associations et groupes mémoriels, ce n’est pas de pouvoir organiser des cérémonies privées ou locales (qu’ils pratiquent déjà  par ailleurs). Ce qu’ils veulent, c’est une reconnaissance officielle de l’Etat français, avec toute la force symbolique que cela entraîne dans la reconnaissance contemporaine d’une minorité identitaire.

   - D’autre part, il n’apporte pas une réponse satisfaisante au principal problème posé : la prolifération incontrôlée des revendications mémorielles. Au contraire, en décentralisant le processus de commémoration, il aurait multiplié les lieux susceptibles de répondre favorablement à différentes pressions communautaires.

 

 

 

Hélas, avec le rapport Kaspi ont été enterrées toutes les interrogations préalables auxquelles aucune réponse n’a été apportée. Depuis la prise de conscience, l’émancipation et l’institutionnalisation d’une écriture de l’histoire du temps présent, c’est la première fois que nous ressentons aussi vivement le temps nous glisser entre les doigts. Malgré l’allongement de la durée de la vie, malgré la multitude des témoignages recueillis sur différents supports, les témoins directs du XXème siècle disparaissent inexorablement, emportant avec eux leurs histoires personnelles pour mieux laisser entrer leur mémoire dans l’Histoire. Ce n’est donc pas une crise de la mémoire, ni une nouvelle crise de l’histoire que nous traversons. Ce phénomène révèle un traumatisme bien plus profond qui touche l’ensemble de la société dans son rapport à la temporalité et qui pourrait avoir de lourdes conséquences sur son évolution.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Lieux de mémoire
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