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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 10:51

 

Comme chaque année, la journée nationale du souvenir de la déportation a fait couler beaucoup d’encre. Retour sur l’édition 2010 de cette commémoration qui n’a pas manqué d’attiser encore les étincelles du communautarisme par un vent printanier de polémique.

 

Il faut se rendre à l’évidence, presque plus personne ne se rend aux cérémonies commémoratives.

Alors que les contestations se soulevaient en masse à l’occasion du rapport d’André Kaspi en 2008 proposant maladroitement la suppression de journées du souvenir, rares sont ceux qui ont mis leurs paroles en actes pour démontrer que ces commémorations ont encore un sens de rassemblement citoyen.

Le constat initial de cette commission reste donc d’actualité : les cérémonies du souvenir sont désertées.

 

Des cérémonies renouvelées

Ne pouvant en réduire le nombre, les officiels ont reçu pour mission de les moderniser afin d’augmenter leur fréquentation. La préfecture de Côte d’Or qui organise l’évènement auquel j’ai assisté cette année a eu une idée particulièrement judicieuse : faire appel à une chorale de collégiens afin d’interpréter le chant des partisans, le chant des marais et la Marseillaise. L’idée n’est guère originale mais elle a le mérite d’être efficace car ces enfants sont venus accompagnés par plusieurs dizaines de spectateurs constitués de leurs parents, frères et sœurs, voire grands-parents, qui ne sont généralement pas présents à cette cérémonie.

Le choix des enfants n’a pas non plus été laissé au hasard : ce sont en effet des élèves du collège Marcelle Pardé de Dijon qui ont été choisis, afin de rendre hommage à l’ancienne directrice de leur école qui s’est engagé dans la résistance. Elle a été arrêtée puis déportée à Ravensbrück en août 1944 où elle mourut en janvier 1945.

 

Un corporatisme mémoriel inquiétant

D’autres villes en France avaient émis des idées similaires et toutes aussi intéressantes. C’est le cas à Parthenay dans les Deux-Sèvres où Nathalie Lanzi, une enseignante d’histoire-géographie avait pris l’initiative d’organiser une lecture par ses élèves d’un texte inédit et rédigé spécialement pour cette occasion par Ida Grinspan, rescapée du camp d’Auschwitz.

Dans ce court récit, l’auteur raconte comment ses parents ont voulu la protéger en l’envoyant dans le département des Deux Sèvres afin de la protéger contre d’éventuelles rafles qu’ils pressentaient. Elle fut alors admirablement accueillie dans une famille, aidée par la maîtresse d’école et intégrée dans la classe et dans le village par l’ensemble des habitants.

Dans cette description idyllique d’une France moins antisémite qu’on veut parfois bien la présenter, elle consacre néanmoins six lignes à ceux qui, sans les nommer, ont largement contribué à son arrestation :

« J’ai été arrêtée le 31 janvier 1944 par 3 gendarmes, l’inhumanité même, de ces 3 hommes, le chiffre 3, chiffre impair qui montre bien la détermination d'être solidaires de ne pas se laisser influencer face à la jeunesse, face aux suppliques de ma nourrice, des demandes insistantes du maire de la commune pour ne pas m’emmener moi, si jeune, si innocente, qui avait la malchance d’être née juive! Alors que les armées alliées sont en train de délivrer l’Europe des allemands, 3 gendarmes français, ont obéit aux ordres de m’emmener à Niort pour connaître le pire ».

 

La plume est certes un peu acide mais peut-on réellement attendre autre chose d’une rescapée des camps de concentration ? Doit-on l’obliger, au nom de l’union nationale, à refouler le souvenir de ces trop longues années passées dans les camps nazis ?

 

2006-0715-j-ai_pas_pleure.jpg

Le témoignage d'ida Grinspan a également fait l'objet d'un ouvrage

 

La municipalité semble avoir pris sa décision à ce sujet : la lecture de ce texte a finalement été refusée par la municipalité et notamment, selon la presse, par Michel Birault, ancien gendarme et adjoint en charge des affaires patriotiques, soutenu par le maire de la commune Xavier Argenton.

Dans le courriel envoyé à la professeure d’histoire-géographie, les intéressés précisent :

« Ne stigmatisons pas une catégorie professionnelle qui dans ces temps troubles avait obéi aux ordres de l'autorité légitime. [Ce texte] n'est pas de nature à apaiser les ressentiments à une époque où le repentir est malheureusement mis en exergue ».

 

De tels propos laissent perplexes.

La professeure en question s’est défendu d’attiser les tensions : « Mon objectif n'était pas de blesser mais de dire l'histoire. Je suis attachée au devoir de mémoire et au souci de vérité ». Ce que Nathalie Lanzi semble cependant oublier à ce stade de l’affaire, c’est qu’il n’est déjà plus guère question d’histoire ; Il est question de politique, de conflits locaux (l’intéressée vient d’être élue au Conseil Régional) et surtout de mémoire.

On peut en effet se demander s’il est encore possible aujourd’hui, à une époque où le politique appelle au rassemblement national face à ce qu’il décrit comme une menace extérieure (la fameuse « crise »), s’il est encore possible d’évoquer sans dommage le souvenir d’époques précédentes où, face à un danger bien plus tangible, des français ont nui à d’autres français, en toute impunité. Une telle évocation pourrait en effet laisser penser que cette situation est reproductibe, voire que certains français en sont en partie responsables.

On peut également s’interroger (sans nécessairement condamner a priori) sur la place que prennent les forces de l’ordre dans notre société quand un ancien gendarme, devenu représentant de la République, continue à protéger par corporatisme l’histoire et la mémoire de son ancien corps de métier.

Le communautarisme que les hommes politiques stigmatisent bien volontiers ne serait donc pas exclusif aux identités de genre, de religion, ou encore d’origine. Il faudrait aussi regarder à mon sens du côté des corporatismes professionnels qui défendent jalousement leurs privilèges au détriment de l’égalité républicaine, par l’intermédiaire de minces pouvoirs et d’éventuels relais politiques qui leur permettent d’influer jusque dans l’écriture de l’histoire et la construction de la mémoire.

 

Catégories mémoriels vs catégories historiques

Le texte original d’Ida Grinspan avait au moins le mérite de se distinguer un peu du discours officiel convenu des associations d’anciens déportés, internés et résistants qui véhiculent inlassablement les mêmes poncifs bienveillants.

J’ai été néanmoins surpris à la lecture du traditionnel message d’entendre la mention explicite de quelques motifs d’arrestation. Dans ce court texte de quelques lignes sont ainsi évoquées successivement les Juifs, les Tziganes, mais aussi les « camarades » qui peuvent faire référence aux opposants politiques.

Ce texte qui se présente comme un message « de tolérance, de paix, d’amitié et de solidarité entre les hommes et les peuples » ne poserait aucun souci si, en l’état, il n’oubliait pas les autres catégories. Depuis quelques années en effet, afin de contenir les concurrences mémorielles qui s’exercent autour de ces cérémonies, il a souvent été rappelé aux nouveaux prétendants (notamment les associations militantes homosexuelles) qu’il était impossible de citer tous les motifs dans les discours et que par défaut, aucun ne devait l’être. Or, nous sommes ici forcés de constater que cette règle n’a pas été appliquée et qu’encore une fois, on passe sous silence les mêmes catégories.  

Une seule exception a pu être observée sur le territoire national. Il s’agit du discours d’Hubert Falco, Secrétaire d'Etat à la Défense et aux Anciens Combattants qui, dès le début de son intervention, prend quelques secondes pour évoquer les homosexuels. On peut cependant regretter qu’ici aussi, d’autres catégories demeurent dans le silence, faute de groupes de pression pour faire entendre leur voix.

 

tablo-triangles.jpg

Ce document retrouvé à Dachau illustre les différentes catégories persécutées par le régime nazi 

 

65 ans après le retour des premiers rescapés, certains silences n’ont donc toujours pas été dépassés…

Cet article nous donne néanmoins l'occasion de rappeler qu'à une époque pas si éloignée, le pouvoir présidentiel veillait encore à une lecture de l'histoire et à une construction de la mémoire radicalement différente de celles qui apparaissent en filigrane dans les manifestations développées ci-dessus.

 

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et commémorations
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