Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
  • Contact

C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.

Partenaires

Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:17

 

Abstract : Angela Merkel inaugurated a memorial for the European Gypsies during WWII. This article's purpose is to study the importance of this event in the culture of this people.

 

Mercredi 24 octobre 2012,  la chancelière allemande Angela Merkel a inauguré à Berlin un monument à la mémoire des Roms victimes du nazisme.

Si cet acte s'inscrit dans la logique mémorielle allemande qui peut être interprétée comme communautaire du point de vue français (ce monument est situé à proximité de ceux dédiés aux Juifs et aux homosexuels), il n'est pas sans poser question sur la construction mémorielle du groupe dont il est censé entretenir le passé.

 

Memorial-Roms.jpg

Mémorial de Berlin en hommage aux Roms victimes du nazisme (artiste : Dani Karavan)

 

Si les Roms ont souvent fait la Une des médias ces dernières années, force est de constater que nous connaissons finalement assez mal leur histoire et leur identité. Trop souvent, ce peuple est évoqué par l'intermédiaire d'hommes politiques qui dénoncent soit une intégration difficile, soit une stigmatisation raciste et xénophobe. Rares sont cependant les interventions des Roms eux-mêmes ou les articles d'analyse nous permettant de les comprendre.

 

Il suffit pour s'en rendre compte de s'arrêter un instant sur les articles qui ont été consacrés à cet évènement.  Le Monde par exemple parle d'un "Mémorial aux Tziganes victimes du nazisme" quand  Le Nouvel Observateur évoque "les Roms victimes de l'Holocauste".

Entre ces deux appellations, on prend conscience du flou et de l'incompréhension générale qui entoure ce peuple que l'on ne parvient pas vraiment à désigner (Tziganes, Roms, ou encore Sintis, Gitans, Gypsies...), dont on connaît mal l'histoire (n'est-il pas maladroit d'employer l'expression d'Holocauste dans ce cadre?), et auquel on ne donne pas la parole (à l'exception d'un  reportage sur Arte).

 

Cet article n'a pas la prétention de corriger ou compléter ce manque d'information. Au mieux peut-on simplement indiquer quelques références bibliographiques en fin de page (en espérant que d'autres contributeurs puissent les compléter).

En revanche, il me semble intéressant de réfléchir sur le sens de l'existence même d'un monument commémoratif.

 

Une étape dans le processus mémoriel allemand

Comme l'a rappelé Angela Merkel lors de son discours, cette inauguration constitue une étape dans le processus mémoriel de son pays : "Ce monument nous rappelle un peuple trop longtemps oublié. (...) L'hommage aux victimes comprend aussi une promesse, celle de protéger une minorité, un devoir pour aujourd'hui et demain (...) Les Roms souffrent encore aujourd'hui de discrimination et de rejet, ils doivent aujourd'hui encore se battre pour leurs droits. C'est le devoir de l'Allemagne et de l'Europe de les soutenir".

Par cette déclaration, la chancelière allemande oriente sensiblement la symbolique de cet évènement dans le domaine politique. Par sa présence, elle honore le "devoir de mémoire" qui incombe à son pays après l'expérience extrême et traumatisante du nazisme. En tant que chef d'Etat, elle réinvestit également cet acte commémoratif dans le présent en rappelant qu'il doit permettre d'orienter les choix politiques et sociétaux actuels.

Il n'a pas fallu plus de quelques minutes pour que cette posture politicienne soit dénoncée. A l'issue de la cérémonie, la chancelière a en effet été interpellée par un inconnu qui lui a lancé : "Et qu'en est-il des expulsés, Madame Merkel" ? L'individu n'a obtenu aucune réponse.

 

Une révolution dans le processus mémoriel rom

Si cette cérémonie est assez traditionnelle dans l'agenda d'un chef politique, il l'est beaucoup moins dans celui d'un représentant associatif, et encore moins dans celui de Silvio Peritore, vice-président du conseil central des Sintis et Roms.

Selon l'interview qu'il accorde à Arte , le caractère tardif de cette inauguration s'explique par plusieurs éléments :

1. La volonté initiale du peuple rom d'être intégré à un monument commémoratif commun à toutes les victimes, sans distinction de motif, qui n'a finalement pas pu être réalisée.

2. Le désintérêt général sur la mémoire des Roms, oubliée derrière d'autres mémoires plus visibles.

3. L'absence de lobby politique susceptible de défendre la mémoire des Roms auprès des élus et administrations.

 

Bien qu'il soit impossible d'assumer une telle posture de la part d'un représentant associatif, il me semble intéressant d'avancer également l'hypothèse d'une absence de culture mémorielle chez les Roms (tout du moins, incomparable avec celle développée depuis quelques décennies en Occident).

Il suffit pour s'en convaincre de s'arrêter un instant sur l'histoire de ce peuple. La parution récente d'études sur cette question rencontre de grandes difficultés à retracer les origines des Roms pour la simple raison que l'un des aspects essentiels de leur culture repose sur l'oralité et l'absence, voire le refus, de l'écrit. Ainsi, des pans entiers de l'histoire de ce peuple sont aujourd'hui constitués de légendes plus ou moins vérifiées par l'intermédiaire des traces laissées par ceux qui auraient croisé leur chemin.

Ces difficultés ne sont cependant pas symptomatiques de l'histoire ancienne des origines. Les évènements les plus récents pâtissent des mêmes limites, y compris concernant la tentative de génocide pour la Seconde Guerre mondiale.

C'est ainsi qu'en France, l'ancien camp d'internement de Tziganes de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) avait été complètement oublié jusqu'à ce qu'un ancien instituteur et érudit local en découvre les ruines par hasard et décide d'en écrire l'histoire.  Dans l'interview qu'il accorde à l'Express en 2010, il précise que "jamais un Montreuillais ne m'avait parlé de cette histoire et les Tziganes l'avaient aussi enfouie en eux, sans l'écrire car ce n'est pas leur culture".

 

L'inauguration d'un monument en mémoire des Roms victimes du nazisme à Berlin n'est donc pas tant significatif d'une étape importante dans le cheminement mémoriel allemand. Il s'inscrit au contraire dans une logique assez traditionnelle.

En revanche, il constitue une véritable révolution mémorielle pour les Roms qui décident ainsi de s'inscrire dans un cheminement culturel qui leur était jusqu'à présent étranger. Ce monument peut donc aussi être lu comme la manifestation évidente d'une forme d'acculturation qui pourrait faciliter à l'avenir une nouvelle forme d'intégration.

 

 

Bibliographie

Henriette Asséo, Les Tsiganes, une destinée européenne, Paris, Gallimard, 1994.

Henriette Asséo, De la « science raciale » aux camps, Les Tsiganes en Europe sous le régime nazi, Henriette Asséo, Herbert Heuss, Franck Sparing et Karola Fings, The Gypsies during the Second World War, Éditions de l'Université du Hertfordshire, 1999.

Éditions du Centre Régional de Documentation Pédagogique de Paris (CRDP Paris), Université Paris-Descartes, 1996.

Guenter Lewy, La persécution des tsiganes par les nazis, Paris, Éditions Belles Lettres, 2003

Jean-Pierre Liégeois, Roms et Tsiganes, Paris, La Découverte, 2009.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
commenter cet article

commentaires

jeanne Gamonet 23/12/2012 16:20


Monsieur,


Voulez-vous me donner un conseil? Selon vous les Tsiganes n'écrivent pas ou ne veulent pas écrire;


Or je suis en train d'écrire (dédiée à la mémoire de mon père, un Sinto), une thèse de doctorat sur l'étymologie de la langue romani. Ele fait déjà 280 pages, mais devrais-je l'abandonner,
puisque les Tsiganes n'écrivent pas ou n'aiment pas écrire?


P.S. si vous passez à Paris je peux vous montrer des livres, des poèmes, des textes politiques, linguistiques, ethnographiques écrits par des Tsiganes.


P.P.S.Pourquoi le mémorial de Berlin n'a-t-il pas été fait par un sculpteur tsigane? J'en connais déjà deux en France, très doués. Nous sommes toujours bien peu connus...

Mickaël BERTRAND 24/12/2012 15:00



Madame,


Votre lecture de cet article est peut-être un peu caricaturale et je m'étonne du ton employé dans votre message pour m'interpeler ; d'autant plus que je précise dans cet article que je ne suis
pas un spécialiste de la question et que je n'ai nullement la prétention d'infliger des vérités d'autorité.


Mon père n'est certes pas Sinto et je ne prépare pas une thèse sur la question, mais s'il faut avancer des arguments d'expérience pour trouver une légitimité à vos yeux, j'ai néanmoins enseigné à
de jeunes Roms pendant plusieurs mois et je peux vous assurer avoir beaucoup appris à leur contact sur une autre culture du temps et de l'écrit.


Je précise dans le corps de cet article qu'à la lumière d'une bibliographie et de témoignages qui sont indiqués pour appuyer mes propos, nous pouvons considérer que la culture des Roms est
essentiellement orale.


Je ne pensais pas qu'il soit utile de préciser que, bien entendu, cette généralité n'est pas infaillible. Il existe des sources écrites laissées par certaines communautés qui nous permettent
d'étudier, comme vous le faites, l'évolution de la langue romani.


Vous pourrez cependant reconnaître que leur production est sans commune mesure avec d'autres cultures.


Concernant le choix du sculpteur pour le mémorial de Berlin, je crains que vous ne fassiez encore une fois erreur à mon sujet. Je ne suis ni conseiller pour la chancellerie, ni ambassadeur
d'Allemagne en France.


Mon travail sur ce blog consiste à observer les manifestations mémorielles des sociétés contemporaines. Cela nécessite parfois de se frotter modestement à des sujets dont je ne prétend pas être
spécialiste mais dont j'essaie de comprendre les rouages et pour lesquels je suis tout à fait disposé à recevoir des informations plus précises.


Les colonnes de ce blog vous sont donc ouvertes si vous souhaitez proposer une réflexion complémentaire sur les manifestations mémorielles de la culture Romani.


Cordialement,