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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 10:40

 

Les journalistes, à l’instar du Président Nicolas Sarkozy dimanche soir, ne cessent de répéter que les révoltes qui éclatent successivement au Sud de la Méditerranée constituent un moment historique à l’échelle planétaire.

Je serai pour ma part beaucoup plus prudent sur la dénomination à adopter dans ces circonstances. S’agit-il de révoltes ? de révolutions ? de crises ? Autant de concepts suffisamment riches et complexes qui invitent à se montrer prudent tant que l’utilisateur n’a pas défini le sens exact qu’il entend leur donner.

Gardons nous donc de qualifier d’historiques ces évènements que seule l’histoire (et ses lectures mémorielles) pourront juger.

 

En revanche, il me semble plus intéressant à ce stade d’envisager des éléments d’une lecture historique et mémorielle qui pourront éventuellement nous aider à mieux comprendre ce qu’il se passe de l’autre côté de la Méditerranée.

Tout d’abord, il est nécessaire de rappeler que toute analyse générale de ce phénomène jusqu’à présent régional comporte des failles. Certes, les Libyens s’inspirent des Egyptiens, qui ont été eux-mêmes transportés par les Tunisiens, mais la singularité des revendications ne doit jamais être oubliée. Les historiens spécialistes de ces régions apportent notamment des éléments de réflexion qui nous permettent de mieux comprendre leurs différences. Benjamin Stora par exemple a donné une remarquable interview au journal 20 minutes dans laquelle il fait le point sur les éléments qui rassemblent et ceux qui séparent ces pays du Maghreb et du Machrek.

La mémoire peut également nous permettre de mieux comprendre ces sociétés.

Pour ce faire, il nous faut tout d’abord observer quelques éléments de démographie dans les pays concernés.

Eléments démographiques dans les pays arabes 

On s’aperçoit alors aisément que l’un des éléments caractéristiques des pays actuellement traversés par des émeutes populaires est le différentiel important entre l’ « âge du leader » (qu’il soit roi, président, rais ou autre) et l’âge médian des populations.

Cet argument n’est pas nouveau. Il a été invoqué à plusieurs reprises dans d’autres situations pour expliquer la chute de nombreux régimes. Il apparaît donc logique de le rappeler aujourd’hui concernant les pays arabes qui s’illustrent dans ce graphique par des dirigeants particulièrement âgés qui gouvernent sur de jeunes individus.

 

 

Cette constatation n’est pas sans conséquence sur les mémoires nationales.

Qui sont en effet ces dirigeants parvenus à s’imposer pendant plusieurs décennies sans encombre à la tête de leur pays ? Pour la plupart, ils sont arrivés au pouvoir à la fin des années 1970 et au début des années 1980 en prenant la succession (plus ou moins légalement) de prédécesseurs qui s’étaient illustrés par un anticolonialisme très fort. Ils constituent donc une sorte de « deuxième génération politique » venant rééquilibrer les rapports de force avec les anciennes métropoles. D’où l’actuel embarras des démocraties occidentales qui ont, pour la plupart, soutenues ces dictateurs avec lesquels elles entretenaient des rapports incestueux.

 

 

Ainsi, Ben Ali prend-il la succession de Bourguiba (symbole de la résistance tunisienne anticoloniale) en 1987 dans des conditions obscures (les services secrets italiens l’auraient notamment soutenu dans cette course au pouvoir). Depuis, Bel Ali était considéré comme un relais important des démocraties occidentales dans le règlement des conflits au Moyen-Orient et en Afrique.

Ben-Ali-et-Colin-Powell.jpg Ben Ali et Colin Powell en 2004

 

Hosni Mubarak est arrivé à la présidence égyptienne en 1981 à la suite de l’assassinat d’El Sadat (ancien proche collaborateur et ministre de Nasser). Il a également largement coopéré avec les démocraties occidentales lors de la guerre du Golfe en 1991 et les négociations pour la résolution du conflit israélo-palestinien.

 

Mubarak-et-Bush.jpgHosni Mubarak et George W. Bush en 2002

 

Mouammar Kadhafi est arrivé au pouvoir bien plus tôt que ses deux autres collègues. Il s’impose à la tête de la Lybie en 1969 à la suite d’un coup d’Etat. Son originalité repose essentiellement sur le fait qu’il regroupe les deux générations politiques que nous avons identifiées précédemment. Il arbore tout d’abord une posture très anticolonialiste au début de son règne en demandant notamment aux Etats-Unis d’évacuer les bases militaires sur le territoire national libyen et en nationalisant de nombreuses entreprises, notamment pétrolières. Puis, au bout de dix ans, il prend la mesure des changements géopolitiques sur la planète et dans sa région. Il cède alors le titre de chef de l’Etat en 1979, tout en conservant de fait la réalité du pouvoir entre ses mains en tant que « Guide de la Révolution ». A ce titre, il modère progressivement ses critiques envers les démocraties occidentales et pratique un politique de « la main tendue » en repentance de ses liens obscurs avec plusieurs organisations terroristes. 

sarkozy-et-kadhafi.jpg

Mouammar Kadhafi et Sarkozy en 2007

 

Il n’est pas question, à partir de cette analyse trop succincte, d'éclaircir totalement des évènements qui par définition s’expliquent toujours par une multitude de causalités conjoncturelles et structurelles. Néanmoins, nous voudrions ici esquisser quelques hypothèses d’explications structurelles qui n’ont pas été développées dans les médias jusqu’à présent.

N’assiste-t-on pas à une véritable révolution dans ces pays ? (et cette fois-ci j’insiste sur le terme, au sens de renversement brutal dans la vision et l’ordre des choses, entraînant des conséquences irrémédiables sur l’organisation d’une société). Les émeutes et manifestations se cristallisent toujours autour d’un évènement et d’une personne (à l’exemple d’un Louis XVI ou d’un Nicolas II) mais ne sont-elles pas aussi révélatrices de crises plus profondes entre les visions du monde d’un dirigeant et de ses sujets ?

Partant de ce principe, comment interpréter les contestations actuelles de ces dirigeants arabes que nous venons d’évoquer ? Deux hypothèses d’ordre mémoriel s’offrent à nous :

            - Soit les habitants de ces pays ont complètement oublié le mythe de la résistance coloniale qui est au fondement de leurs systèmes politiques respectifs. Dès lors, on pourrait considérer que la cicatrice coloniale est complètement refermée et que ces hommes adhèrent désormais à la doctrine et au fonctionnement de leurs anciennes métropoles. C’est cette option qui est actuellement véhiculée par les médias occidentaux au prétexte qu’en utilisant Facebook et Twitter pour organiser leurs révoltes, les insurgés se sont également appropriés notre culture.

            - Soit les habitants de ces pays connaissent eux aussi une vague mémorielle qui influence progressivement leur vision du monde (après tout, pourquoi cette région du monde serait-elle une des rares épargnées ? Et d'ailleurs, ne sommes nous pas au lendemain du cinquantenaire des commémorations des indépendances coloniales). Dès lors, la cicatrice coloniale serait aussi béante et problématique qu’elle ne l’ait actuellement en France. La contestation qui s'est exprimée contre Ben Ali, Mubarak et Kadhafi serait donc aussi dirigée contre une politique jugée trop conciliante envers les anciennes métropoles.

 

A mon avis, les deux options ne doivent pas être négligées. Hélas, malgré ma lecture attentive des reportages et autres nombreux articles sur les évènements actuels (en français ou en anglais), je n’ai trouvé encore aucun spécialiste suffisamment pointu et informé pour m’expliquer le stade actuel de la construction mémorielle au nord de l’Afrique. Pourtant, une partie des enjeux se joue peut-être dans ce domaine : soit les habitants de cette région du monde choisiront d’adhérer au modèle occidental (accomplissant peut-être ainsi tardivement la prévision de Fukuyama), soit ils décideront de s’y opposer en apportant leur soutien aux principaux adversaires du modèle occidental (accomplissant ainsi plutôt les prévisions d’Huntington).

Seule l’histoire pourra éclairer cet aspect de la mémoire que nous n’aurons pas su anticiper.

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
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