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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

17 septembre 2010 5 17 /09 /septembre /2010 12:57

 

Depuis près de quinze jours, mes nouvelles responsabilités au sein de l’Education Nationale me conduisent à consacrer une grande partie de mes lectures nocturnes à une littérature historique destinée aux adolescents. Cela me permet de découvrir souvent avec intérêt, mais aussi parfois agacement, une variété déconcertante de documents proposés à la vue de nos charmantes têtes blondes qui viennent de rejoindre les bancs de l’école.

Or, ce matin, mon proviseur-adjoint m’a fait partager son étonnement devant la « Une » du quotidien L’Actu dont nous venons de recevoir de nombreux spécimens.

 

Au premier abord, je suis plutôt satisfait de constater qu’une telle publication consacre sa couverture à vanter les mérites des travaux récents d’une historienne américaine encore méconnue en France, Wendy Lower, qui démontrent que les femmes ont eu un rôle non négligeable dans le système concentrationnaire nazi. Ces travaux ne semblent pas encore avoir fait l’objet d’un ouvrage de synthèse (et il est encore moins probable qu’ils soient traduits en France avant 2020…) mais en attendant on lira avec intérêt cet article du New York Times qui nous en apprend davantage depuis le 17 juillet 2010 (il faut croire qu’il est finalement plus difficile de franchir les frontières intellectuelles de la France plutôt  que l’océan atlantique…)

femmes-dans-les-camps-de-concentration.jpg L’historienne Wendy Lower considère que les femmes ont pu représenter jusqu’à 10% du personnel des camps de concentration.

 

La lecture de l’article du quotidien pour adolescents s’avère en fait très décevante. Tout d’abord, on s’aperçoit bien vite que ce journal consacré aux petits n’a rien à envier aux grands. Il reproduit les mêmes stratégies commerciales visant à vendre une information exclusive à renfort de gros titres pour finalement accoucher d’une souris. Le lecteur n’apprendra donc rien de réellement nouveau d'un point de vue scientifique. Les lignes les plus intéressantes sont composées d’une courte interview de l’historien français Olivier Lalieu qui nous propose un éclairage synthétique sur cette question. La forme pédagogique du journal oblige à une concision qui peut paraître déconcertante, mais elle se justifie tout à fait dans ce cadre où il n’est pas question de proposer aux élèves la lecture d’un article d’une revue scientifique. Néanmoins, on aurait au moins apprécié dépasser les clichés pour proposer un angle d’étude un peu original.

 

En revanche, je m’interroge plus sévèrement sur le choix éditorial des illustrations que je reproduis ci-dessous :

couverture de l'ActuIllustration de l'Actu

La première illustration est la couverture du journal. Je m’interroge plus précisément sur l’utilité de la représentation d’une croix gammée rose à côté du titre, dans une position de visibilité enviée. J’ai tenté de comprendre quelles avaient pu être les motivations des maquettistes… en vain !  D’autant plus que cette illustration ne semble pas du tout répondre aux critères de la caricature qui serait, de toute façon, maladroite dans ce contexte. Une telle production artistique nécessite en effet que celui qui l’observe puisse prendre une distance suffisamment critique afin de comprendre son effet comique en décalage avec la réalité. Tout professeur pourrait ainsi rappeler à l’équipe rédactionnelle que ce qui paraît évident à l’adulte informé ne l’est pas forcément pour l’adolescent en cours d’acquisition des principaux repères culturels occidentaux.

Si l’on pousse la réflexion encore un peu plus loin, on regrettera encore davantage l’utilisation de la symbolique du rose dans cette illustration. C’est en effet sous l’influence de l’histoire du genre que des études telles que celle de Wendy Lower peuvent être menées. Or, la plupart de ces travaux démontrent que la différenciation sexuelle est le résultat d’une forte pression sociale qui tend à attribuer certains comportements, couleurs, et autres clichés au genre masculin ou féminin. Par l’utilisation de la couleur rose, le dessinateur choisit donc de reproduire ce poncif dépassé alors que l’étude de l’historienne tente justement de le dépasser en montrant judicieusement que c’est notre vision traditionnelle des notions de l’ordre et de l’autorité qui nous a conduit à oublier en partie le rôle des femmes au sein de l’univers concentrationnaire.  La seconde illustration enfonce encore davantage ce clou plus ou moins sexiste par les mots des personnages représentant des déportés : « L’égalité des sexes existe… dans la cruauté !!! ». Quand certains semblent le découvrir seulement en 2010 par l’intermédiaire d’un dessin que je trouve personnellement vulgaire, je préfère rappeler que d’autres ont déjà évoqué cette question avec davantage d’esprit. Ainsi, Bernard Schlink dans son ouvrage The Reader que nous avons déjà évoqué sur ce blog, travaillait déjà depuis le début des années 1990 sur la figure féminine au sein des camps de concentration.

 

Enfin, d’un point plus général, je m’interroge toujours sur cette vision gratuite, mais en même temps restrictive de la croix gammée. Est-il en effet judicieux de représenter aussi souvent le régime nazi par cette croix qui jouissait d’une histoire multiséculaire et multiculturelle avant d’être récupérée par un courant politique qui n’a vécu que quelques décennies ?

Comme on pourra le remarquer sur cette magnifique mosaïque conservée au musée gallo-romain de Lyon, la croix gammée était utilisée par des civilisations pour lesquelles le lien avec ce symbole est désormais complètement oublié.  

 

mosaïque croix gammée

 Mosaïque d'une croix gammée (appelée Swastika) au musée gallo-romain de Lyon. Archives personnelles, Mickaël Bertrand.

 

De même, si l’on visite les magnifiques catacombes de Saint-Sébastien dans la banlieue de Rome, on pourra rencontrer à nouveau cette croix parmi d’autres symboles utilisés par les chrétiens dans ces lieux de sépulture.

 

DSCF3554.JPG

Panneau d'information résumant les symboles rencontrées durant la visite des catacombes de Saint-Sébastien à Rome. Archives personnelles, Mickaël Bertrand.

 

Avant qu’il ne soit désigné sous le terme de « croix gammée », ce symbole était appelé Swastika. Il est utilisé depuis l’époque néolithique dans une perspective religieuse. C'est d’ailleurs l'un des plus anciens symboles connus que l'on retrouve sous plusieurs formes dans la majorité des civilisations du monde, avec parfois des divergences de signification.

Depuis qu’il a été monopolisé par les nazis et qu’il est désormais teinté d’une connotation négative, plus personne ne semble vouloir porter son attention sur un tel signe. C’est pourquoi les études scientifiques se sont progressivement réduites à son sujet depuis les années 1940 alors qu’elles étaient encore nombreuses à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il est d’ailleurs possible de le vérifier en feuilletant sur Gallica les très belles pages du compte-rendu du Journal de la Société des Américanistes pour l’ouvrage de Thomas Wilson intitulé simplement Swastika et paru en 1896 (il vous est possible de lire la totalité du compte-rendu en passant d’une page à l’autre…)

Une nouvelle preuve, s’il en était encore besoin, de la puissance de la mémoire face à l’histoire…

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoire et enseignement
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