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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 07:28

ikea.jpg

 

Victime de ce que l'on appelle un "marronnier" dans le jargon journalistique, le responsable de la communication du groupe Ikea a probablement dû écourter ses vacances pour préparer sa riposte à la sortie d'un nouvel ouvrage sur le passé nazi de son patron, Ingvar Kamprad, fondateur historique du célèbre marchand de meuble à la marque bleue et jaune. Il faut reconnaître que le vieil homme ne lui facilite pas la tâche en accordant une interview à la journaliste suédoise Elisabeth Aasbrink dans laquelle il rappelle son indéfectible admiration pour Per Engdahl, chef de file du néonazisme suédois pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Il n'en faut pas davantage pour que les braises encore rougissantes de la polémique s'attisent à nouveau dans un éternel retour de flamme.

 

Erreur de jeunesse ou patron d'extrême-droite ?

Ces déclarations suffisent-elles à jeter l'opprobre sur Ikea ? Je ne le pense pas. Malgré les recherches acharnées des journalistes, aucun élément ne permet pour l'instant de démontrer qu'Ingvar Kamprad a illégalement flirté avec l'extrême-droite.

Soyons simples : que peut-on reprocher à cet individu ?

   - soit vous êtes un consommateur très exigeant et vous considérez que les opinions idéologiques des PDG auxquelles vous rapportez de l'argent conditionnent vos achats. Dans ce cas, il vous faudra être un citoyen très informé et accepter une grande marge d'erreur. Devez-vous par exemple vider votre bouteille (neuve !!!) de N°5 dans le lavabo sous prétexte que Coco était une collabo ?

   - soit vous considérez que l'opinion des dirigeants est un élément bien trop fluctuant pour s'y fier et qu'il vaut mieux s'en tenir au terrain des faits et de la légalité. Ce que j'attends des historiens et des journalistes suédois, c'est qu'ils nous montrent si Ingvar Kamprad a profté de ses amitiés nazies pour développer son entreprise. A-t-il par exemple financé des partis d'extrême-droite ? A-t-il favorisé la promotion de cadres nazis dans son entreprise ? etc.

 

Ingvar Kamprad : un autre Louis Renault ?

Cette polémique venue d'Europe du Nord révèle des logiques mémorielles auxquelles on prête bien moins d'attention en France, tant elles pourraient nuire à l'un des fleurons de l'industrie française : Renault. Un combat tout aussi acharné confronte pourtant depuis plusieurs années quelques historiens (dont Annie Lacroix-Riz) et la famille de Louis Renault qui se fait garant d'une mémoire pour le moins aseptisée.

 

renault-et-hitler.jpg

 

La polémique a commencé autour d'une célèbre photographie montrant l'industriel français aux côtés d'Hitler et de Göring à un salon de l'automobile de Berlin avant-guerre. Utilisée au Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane, le commentaire suivant illustrait l'image :

« L'occupant disposait de 400 millions de francs par jour aux termes de l'armistice. Il ajoutait une victoire économique à sa victoire militaire. « Pouvait-on faire autrement que de travailler avec eux ? ». La majorité du patronat de l'armement, aéronautique¸ chimie, automobile, haute-couture...collabora. Louis Renault, « Une seule chose compte : moi et mon usine », fabriqua des chars pour la Wehrmacht. Renault sera nationalisé à la Libération ».

Les petits-enfants ont été blessés par ce qu'ils considéraient comme une atteinte à la mémoire de leur grand-père. Ils ont donc intenté un procès. Le 1er juillet 2010, un arrêt de la cour d'appel de Limoges condamnait le Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane pour avoir injustement associé le constructeur Louis Renault à l'un des pires crimes perpétrés par les nazis sur le territoire national.

 

Depuis, une bataille acharnée s'est ouverte entre les différents acteurs de ce procès. Par médias interposés, ils se répondent régulièrement, mobilisant chacun leurs historiens respectifs. Les descendants de Louis Renault s'offusquent d'un amalgame autour de la collaboration de leur grand-père quand Annie Lacroix-Riz soutient que, malgré l'entreprise de réhabilitation mémorielle familiale, l'industriel a bien profité d'un contexte de guerre pour collaborer avec l'ennemi et développer son entreprise.

Ce débat est absolument passionnant pour les historiens qui sont ainsi invités à réfléchir sur l'histoire des entreprises (encore trop peu explorée en France, par crainte d'éventuelles pressions ou atteintes à la sacro-sainte objectivité) et à relativiser les notions bien trop caricaturales de résistance, collaboration et attentisme.

Il est cependant devenu beaucoup trop glissant depuis que la famille de Louis Renault a décidé de judiciariser la question. Il faut reconnaître que les enjeux sont énormes. Si l'entreprise de réhabilitation mémorielle atteint son objectif final, c'est la légalité de la nationalisation de l'entreprise par l'Etat français qui devra être remise en question. Dès lors, nous serions confrontés à une situation inédite où l'Etat devrait soit indemniser (mais à quel hauteur ?) les héritiers de Louis Renault ; soit céder ses parts dans l'entreprise.

Cette affaire semble complètement dingue et elle l'est. Symbole des dérives mémorielles et judiciaires de notre époque, elle nous fait porter un jugement insensé sur l'histoire.

 

Qu'on laisse donc Ingvar Kamprad s'arranger avec sa propre conscience, tout comme jadis Louis Renault avec la sienne. Si ces hommes ont enfreint les règles de la moralité, les consommateurs sauront bien leur faire payer. S'ils ont franchi les barrières de la légalité, ce sera à la justice de trancher. Dans ces affaires, comme dans beaucoup d'autres, il convient de distinguer rigoureusement histoire, mémoire et actualité.

 

 

Actualisation le 24 septembre 2011 : Après Ikea que nous évoquions ci-dessus (en lien avec Renault), et après la SNCF que vous avons évoqué dans un précédent article (voir ici), voici une nouvelle étude qui égratine encore un peu plus l'image des industriels européens durant la Seconde Guerre mondiale : Hugo Boss et son passé nazi (lien ici).

Ces révélations en cascade constituent elles-mêmes un élément mémoriel fort intéressant : pourquoi les historiens ont-ils attendu autant de temps pour travailler sur le passé des industriels ? Doit-on y voir seulement l'oeuvre d'un champ historiographique en construction ou bien une tendance plus profonde de désenchantement du monde de l'entreprise dans un contexte de crise économique favorable à ce genre d'études ?

A mon sens, ces deux éléments sont à l'oeuvre et, si tel est le cas, sont révélateurs d'une profonde mutation de notre société. Comparaison n'est pas raison et il n'est pas question d'avancer des comparaisons trop audacieuses sans précaution. Néanmoins, ne peut-on pas considérer que l'Ancien Régime a sombré lorsque le tiers-état s'est progressivement débarassé des mystifications entourant le clergé sacré et la noblesse respectée ? 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et conflits
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