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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 15:32

Lundi 30 novembre 2009, John Demjanjuk, 89 ans, a été amené en civière au tribunal de Munich pour assister au procès dans lequel on l’accuse de complicité d'extermination de Juifs. Des centaines de personnes étaient venues assister à cette audience. Des forces de polices ont été appelées en renfort afin de canaliser une foule immense composée d’anciennes victimes et leurs familles, de journalistes du monde entier et de badauds venus voir ce phénomène de foire que l’on exhibe comme un paria que la société aurait néanmoins toléré pendant plusieurs décennies.


 Arrivée de John Demjanjuk à son procès à Munich

Demjanjuk à son arrivée au tribunal de Munich
















Une chasse à l’homme

Je ne peux m’empêcher de voir une extrême indécence dans toute cette affaire.

Certes, les photographies ci-dessus relèvent probablement de la mise en scène dramatique, mais la traque dont fait l’objet John Demjanjuk depuis plusieurs mois prête aussi à réfléchir.

 

L’homme est accusé depuis la fin des années 70 (cette fameuse décennie mémorielle où le monde a redécouvert l’Holocauste) d’avoir participé à l’extermination des Juifs d’Europe. D’origine ukrainienne, il aurait été gardien au camp de concentration de Treblinka et surnommé par les prisonniers « Ivan le terrible » (une mention que l’on retrouve en effet dans plusieurs témoignages). On lui reproche entre autres d'avoir dirigé les installations de gazage et d'avoir ainsi participé à l’assassinat de plus de 100 000 Juifs. Demjanjuk est alors extradé des Etats-Unis où il s’était réfugié depuis 1951 vers Israël où il est condamné à mort le 25 avril 1988.


 Carte des camps de concentration nazis
Carte des camps de concentration nazis


En 1993, une nouvelle source issue des archives de l’ex-URSS nous apprend qu’ « Ivan le terrible » ne portait pas le nom de Demjanjuk. Il y aurait donc eu méprise bien que dix-huit survivants l’aient visuellement identifié comme tel au cours du procès. Annette Wieviorka, dans ses ouvrages fondamentaux (« L’ère du témoin » et « Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli ») a bien montré comment la mémoire complexe des anciens déportés a pu parfois être traversée de phases d’oublis remémorés ensuite à la lueur d’autres lectures et témoignages parfois discordants mais symboliquement plus forts. Or, dans le cadre du premier procès de John Demjanjuk, cette dimension du souvenir qui n’avait pas encore été théorisée par l’historienne n’a pas été prise en compte.

Après sept années de détention, l’ancien condamné à mort est autorisé à rejoindre les Etats-Unis.

 

Le dossier n’a cependant jamais été totalement refermé et des familles de victimes se sont offusquées que cet homme, dont les activités d’encadrement au sein des camps nazis ont été prouvées, soit libéré.

Après plusieurs années d’enquête, le 19 juin 2008, c’est cette fois-ci l’Allemagne qui demande l'extradition de Demjanjuk pour sa responsabilité dans le meurtre de plus de 29 000 prisonniers juifs au camp d'extermination de Sobibor (au Sud de Treblinka) en 1943.

Commence alors une véritable chasse à l’homme : le 14 avril 2009, l'extradition de John Demjanjuk est suspendue in extremis par la justice américaine : ses avocats avaient déposé dans la journée une ultime demande en raison de son état de santé.

 

 

 

 

Mais début mai 2009, une cour d'appel américaine le déclare finalement expulsable.

Le 30 novembre 2009, le prévenu se présente donc au procès en fauteuil roulant. Vingt minutes plus tard, la séance est interrompue suite à des maux de tête de l'accusé. Il était pourtant ramené quelques instants plus tard dans la salle, allongé sur une civière[].

 

Pourquoi un tel acharnement ?

Une telle situation exceptionnelle mérite quelques éléments explications.

Bien que l’intéressé soit actuellement en cours de jugement et que nous respectons la présomption d’innocence, les pièces du dossier laissent penser que sa condamnation est inéluctable.

 

Tout d’abord, le Centre Simon Wiesenthal a exercé une pression sur la justice américaine et internationale en faisant de John Demjanjuk sa tête de liste des criminels de guerre nazis. Cette nouvelle classification a été annoncée le 21 avril 2009 par Efraim Zuroff, directeur du Centre à Jérusalem, soit quelques jours après la suspension d’extradition par les Etats-Unis, mais aussi quelques jours avant la décision finale de la justice américaine d’envoyer malgré tout l’accusé se faire juger à Munich.

Nous précisons cependant que Serge Klarsfeld a quand à lui minimisé l’importance de procès, qualifiant John Demjanjuk de « piétaille du crime ».

 

Ensuite, il faut préciser que la stratégie de défense adoptée par les avocats de l’accusé est de nature à provoquer les familles des victimes. L'avocat du vieillard, Me Ulrich Busch, a immédiatement récusé l'impartialité de la cour, reprochant à la justice allemande de poursuivre un exécutant étranger (actuellement apatride mais d’origine ukrainienne) alors que, selon lui, des SS allemands qui étaient à Sobibor ont été précédemment acquittés. Son argumentaire est bien entendu d’autant plus provocant qu’il est prononcé au tribunal de Munich.
Au-delà de l’exhortation rhétorique, l’analyse dépassionnée de sa thèse n’est pas si anodine. C'est en effet la première fois que l'Allemagne juge un étranger pour crimes commis sous le nazisme. En quelque sorte, le pays a désormais pris suffisamment de recul sur son passé pour considérer que malgré les responsabilités indéniables des dirigeants nazis allemands dans l’Holocauste, il est temps aujourd’hui de dissocier le lien trop souvent établi entre « nazisme » et « Allemagne ».

Ce procès aurait donc un enjeu qui dépasserait la simple condamnation d’un homme (qui a par ailleurs déjà purgé sept années de prison). Ce procès aurait également des enjeux mémoriels. Il aspire à tracer un trait final sur l’image traditionnelle d’une Allemagne exclusivement nazie (portée par la célèbre phrase « Les allemands savaient… ») tandis que les autres pays européens n’auraient été que les victimes de la barbarie hitlérienne.
L'avocat de John Demjanjuk semble avoir parfaitement compris cette logique mémorielle et il a décidé d’en faire sa ligne de défense. Il a ainsi affirmé au cours de la première audience que son client était lui aussi une victime, au même titre que les Juifs morts dans les chambres à gaz de Sobibor. Les familles crient au scandale et cette stratégie pourrait s’avérer dangereuse pour John Demjanjuk. Elle a pourtant le mérite de poser les questions qui dérangent et qui sont, à mon sens, au centre de cette affaire judiciaire où l’accusé n’est qu’un prétexte dans une machinerie historico-mémorielle complexe.

 

Enfin, comme le rappellent les médias, il est fort probable que John Demjanjuk soit le dernier nazi vivant condamné par la justice pour ses activités durant la Seconde Guerre mondiale. Si l’on déplore souvent la disparition progressive des rescapés des camps de concentration, appréhendant avec anxiété l’érosion d’une mémoire dont les meilleurs gardiens auraient été les anciens déportés, on s’inquiète beaucoup moins de la disparition d’une mémoire qui à mon avis est au moins aussi importante que celle des victimes : celle des bourreaux !

Comment en effet donner tout son sens et sa force à la mémoire victimaire si elle n’est pas construite en parallèle avec son contre-point ?

Il me semble d’ailleurs que cette aspect de la question doit être considéré comme un élément d’explication pour mieux comprendre l’acharnement judiciaire et l’engouement médiatique qui se développe autour de l’affaire Demjanjuk. Derrière cet homme, c’est tout une page du passé qui se tourne.

Nous envisagions récemment le film de Gilles Perret, Walter, retour en résistance, comme un dernier cri de désespoir des anciens résistants qui verraient leur héritage s’évanouir sous le coup de la politique française contemporaine. Ne faut-il pas considérer ce procès comme un ultime cri des victimes de l’Holocauste face à la disparition de leurs anciens bourreaux ? Dans un monde qui définit encore largement l’échelle de l’horreur à partir d’un summum qui aurait été atteint avec le génocide juif, ne doit-on pas craindre en effet que les derniers représentants de cet épisode tragique nous quittent irrémédiablement ? Quel sera donc dès lors notre archétype référentiel du bouc-émissaire ? Du Mal intrinsèque ? Nul ne le sait encore…

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires - lois et justice
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Tietie007 13/06/2010 10:03



Curieuse histoire qui prouve, encore une fois, que le témoignage humain peut-être très fragile ...