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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 07:54

Certains mots ont un sens symbolique tellement fort qu'ils semblent occulter toute autre forme de signification générique : c'est le cas du mot "génocide" qui est essentiellement utilisé pour désigner le massacre des Juifs d'Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Cette situation n'est pas surprenante puisque le mot lui-même a été créé à cette époque pour désigner les pratiques de l'Allemagne nazie. Formé du grec genos (origine ou espèce) et du suffixe latin cide (provenant de caedere, tuer), le terme est inventé en 1944 par Raphael Lemkin, professeur de droit international à l'université de Yale. Il désigne alors dans son acception la plus simple "la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique".

Puis, progressivement, le mot évolue, essentiellement dans un contexte juridique : il est d'abord utilisé dans le cadre du tribunal de Nuremberg, puis repris par l'assemblée générale des Nations-Unies qui adopte en 1948 une Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Le terme est alors précisé dans l'article II pour désigner :

a) le meurtre de membres du groupe;

b) une atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe;

c) la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;

d) des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

e) le transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

On comprend alors que la signification est bien plus large que celle véhiculée notamment par les programmes scolaires qui n'utilisent le terme que dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale.

Les massacres pouvant être désignés de la sorte sont pourtant nombreux et certains tentent parfois d'en dresser  une liste exhaustive comme c'est le cas sur Wikipédia. De telles entreprises demeurent néanmoins soumises à critiques car elles proposent une relecture téléologique de l'histoire à partir d'une notion strictement contemporaine. C'est pourquoi elles ne peuvent faire l'économie d'une réflexion épistémologique minimum telle que celle proposée par David El Kenz dans l'ouvrage qu'il a dirigé sur l'histoire des masacres.

massacre.jpg

David EL KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Paris, Gallimard, 2005.

 

Le massacre de Srebrenica, un génocide ?

L'usage précis des mots devient essentiel dans ce contexte puisque plusieurs expressions cohabitent parfois et laissent paraître quelques choix idéologiques. Ainsi, cet article du Nouvel Observateur daté du lundi 12 juillet 2010 intitulé "La Bosnie commémore les 15 ans du massacre de Srebrenica" dont le chapeau laisse perplexe :

'Le massacre, qualifié de génocide par la justice internationale, a fait près de 8.000 victimes musulmanes, tuées par les forces serbes bosniaques en juillet 1995'.

En lisant cette phrase, on peut avoir l'impression que l'auteur met en doute la nature génocidaire de cet évènement... et pour cause ! De plus, la désignation de ces victimes dites "musulmanes" laisse perplexe.

Pour comprendre, il faut rappeler brièvement la nature des évènements mentionnés. Le massacre de Srebrenica survient dans le contexte de la guerre de Bosnie-Herzégovine qui se déroule de 1992 à 1995. La chute du communisme a en effet bousculé l'ordre régional de l'Europe de l'Est et plus particulièrement la Yougoslavie qui se disloque sous l'effet d'une montée des nationalismes.

carte-yougoslavie-1998.gif

Carte de l'ex-Yougoslavie

Le massacre de Srebrenica constitue probablement le paroxysme de cet affrontement. Du 13 au 16 juillet 1995, l'armée des Serbes de Bosnie s'empare de Srebrenica, une enclave bosniaque encerclée depuis le début du conflit où se sont réfugiés des milliers de personnes, protégées jusqu'alors par les Casques bleus de l'ONU.

330px-carte-de-bosnie-herzegovine-srebrenica.png

Les "victimes musulmanes" évoquées par l'article du Nouvel Obs désignent en fait une nationalité de slaves du sud de tradition musulmane. En l'absence de nationalité bosniaque officiellement reconnue, les habitants de cette région sont en effet qualifiés de "Musulmans" en référence à leur religion.

 

Le génocide, vecteur de mémoire

La qualification de génocide pour la massacre de Srebenica a été reconnue pour la première fois en 2004 par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) et plus particulièrement par le juge Theodor MERON.

Cette désignation a été contestée à plusieurs reprises. En 2006, la Cour Internationale de Justice (CIJ) a pourtant confirmé l'utilisation du terme "génocide" en éludant partiellement la question des responsabilités. Si le massacre a bien été commis par l'armée serbe bosniaque et que la Cour reconnaît que la Serbie n'a rien fait pour l'empêcher, elle considère aussi que "ces actes de génocide ne peuvent être attribués aux organes étatiques".

Outre ces questions d'ordres géopolitique et économique (car elles posent nécessairement la question des indemnisations), des voix se sont élevés également pour rappeler que malgré l'émotion populaire suscitée par un tel massacre dans toute l'Europe, la désignation devait prêter à réflexion. C'est le cas de Rony Brauman, Président de Médecins sans frontières de 1982 à 1994 qui affirme à propos du massacre de Srebrenica :

"Les faits sont pourtant clairs et acceptés par tous, mais on a appelé ça un génocide. Srebrenica a été le massacre des hommes en âge de porter des armes. C'est un crime contre l'humanité indiscutable, mais on a laissé partir des femmes, des enfants, des vieillards, des gens qui n'étaient pas considérés comme des menaces potentielles. Nous sommes donc face à  un massacre d'un classicisme déprimant mais d'un très grand classicisme quand même. Que l'on en ait fait un génocide montre bien que tous les massacres d'une certaine envergure ayant fait l'objet d'une certaine préparation entrent dans cette qualification. C'est une notion qui a perdu en profondeur tout ce qu'elle a gagné en surface".

Si elle peut paraître iconoclaste sur certains points, la réflexion de Rony Brauman ne manque pas à mon sens de légitimité. Il semble en effet que la notion de "génocide", d'abord inventée dans un contexte juridique, soit tombée bien vite dans l'escarcelle de la mémoire avant même que l'histoire n'ait pu réellement se l'approprier.

Depuis quelques années, de nombreuses actions sont ainsi menées afin d'ancrer dans la mémoire l'idée d'un génocide musulman qui demeure néanmoins flottant en histoire.

En 2003 par exemple, un mémorial était inauguré par Bill Clinton sur l’ancienne base du bataillon néerlandais à Potocari. Ce dernier a la particularité d'être non seulement un lieu de mémoire, mais également un lieu d'inhumation pour la plupart des victimes identifiées progressivement par des tests ADN.

potocari-001.jpg

Srebrenica.jpg

Il est à noter également que le massacre de Srebrenica constitue désormais un élément essentiel de l'identité collective des Musulmans des Balkans dont les membres sont disperçés dans une sorte de "diaspora".

On comprend donc dans le cadre du massacre de Srebrenica que la mémoire est bien au service d'un projet qui dépasse le simple souvenir. Il constitue désormais un lieu de revendications sur lequel se réunit annuellement  toute une population qui veut montrer au monde entier la légitimité de son existence commune.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et commémorations
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commentaires

Boris 13/07/2010 23:42








F.D 12/07/2010 23:17



le jour où tu es reçu au CAPES....un très bon et beau texte...tu assures, comme toujours !...


D'accord sur tout...
F.D



Mickaël BERTRAND 13/07/2010 09:27



Merci