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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 08:58

A quelques jours de la rentrée, je poursuis mon album mémoriel estival avec un brin de nostalgie ! Eh oui, déjà, la mémoire fait son oeuvre...

Aujourd'hui, il s'agit d'évoquer un lieu de mémoire mal connu : le Carrefour des Maréchaux à Verdun.

 

L'histoire d'une mémoire trop volumineuse

L'histoire singulière de ce lieu mérite déjà quelques précisions. Le projet semble naître dans l'entre-deux guerres. Cette information n'est pas sans conséquence si l'on considère comme moi que le temps historique peut être divisé en périodes mémorielles significatives qui contribuent à la compréhension d'une société donnée.

Dès lors, dans ce découpage théorique du temps qu'il conviendrait d'affiner, la mémoire se distingue sensiblement de son acception contemporaine. Tandis qu'on s'accorde pour voir apparaître une "mémoire victimaire" depuis le début des années 1970 (voir à ce sujet l'article consacré à un colloque dont les actes sont en préparation), l'époque immédiatement précédente semble s'illustrer par une mémoire davantage "héroïsante" : c'est certes le temps des "gueules cassées", de l'érection des premiers monuments aux morts, mais c'est aussi le temps de la chambre dite "bleu horizon" qui entend défendre avec vigueur le souvenir de ses combattants tombés en héros sur le champ de bataille (voir la thèse d'Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société française (1914-1939)).

L'entre-deux guerres est également une période qui se distingue dans son rapport avec l'armée et la guerre. Bien que le soutien américain ait été essentiel pour mettre fin au premier conflit mondial, l'armée française jouit encore d'un prestige international non négligeable depuis 1918 et elle entend bien le rappeler afin d'effacer au plus vite des mémoires la défaite de 1870. Il n'est pas anodin également de constater qu'on parle encore à l'époque du Ministère de la Guerre et non pas comme aujourd'hui du Ministère de la Défense.

C'est donc dans ce contexte que naît l'idée de rendre hommage aux maréchaux de France en leur consacrant à chacun une statue monumentale qui devait trouver sa place dans des niches prévues à cet effet au musée du Louvre dans la façade de la rue de Rivoli à Paris. Cependant, par une erreur d'inattention presque trop énorme pour être vraisemblable, les concepteurs étourdis se sont aperçus avec un peu tard que l'honneur mémoriel immense qu'ils réservaient aux militaires était incompatible avec la modestie des emplacements réservés dans la façade. D'autres statues plus petites ont donc été commandées tandis que les précédentes étaient stockées au fond d'une réserve.

statue-marechal-Jourdan-rivoli.jpgStatue du Maréchal Jourdan rue de Rivoli à Paris

 

Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que le maire de Verdun, François Schleiter, se souvient de ces statues qu'il entend bien exposer dans sa ville qui continue à s'affirmer dans la mémoire nationale comme le symbole d'une des plus grandes batailles militaires.

Après quelques péripéties et obligations administratives, les statues sont enfin installées et visibles en plein air par le public au lieu qui devient dès lors le Carrefour des Maréchaux.  

 

La mémoire sélective de héros nationaux

Lors de ma découverte de ce lieu de mémoire, mon incompétence en histoire militaire est devenue flagrante. Il m'était alors impossible de savoir si tous ces Maréchaux avaient uniquement un lien avec la Première Guerre mondiale. Il est d'ailleurs regrettable que la municipalité n'ait pas pensé à ajouter un panneau explicatif car en l'état, le lieu ne fait pas sens immédiatement. Nonobstant, un de mes premiers réflexes a été de chercher si je pouvais trouver dans cette galerie des hommes d'armes illustres l'un des plus polémiques, mais aussi l'un des plus connus : le Maréchal Pétain. Ma recherche est restée vaine...

C'est pourquoi dès mon retour à Dijon, j'ai voulu éclaircir la logique d'organisation de ce lieu de mémoire un peu particulier.

J'ai tout d'abord appris que la République française considérait cet endroit comme un véritable "lieu de mémoire", recensé comme tel sur le site gouvernemental des Anciens Combattants.

J'ai ensuite appris que 16 statues étaient regroupées en hommage aux grands militaires de l'Empire, de la guerre de 1870 et de la Première Guerre mondiale. Il s'agit de Cambronne, Caulaincourt, Clauzel, Daurelles de Padalines, Exelmans, Fayolle, Franchet D'esperey, Gallienni, Junot, La Ronciere, Lobau, Marbot, Margueritte, Maunoury, Mortier et Serurier.

Pour tenter de comprendre la logique de cette liste, il faut s'attarder quelques instants sur le dénominateur commun des hommes représentés qui sont tous maréchaux. Le maréchalat de France est la plus haute distinction militaire française. Le titre de Maréchal apparaît à l'époque médiévale mais sa fonction évolue énormément au cours du temps et des souverains. Le maréchalat est aboli par la Convention le 21 février 1793 mais le sénatus-consulte du 18 mai 1804 rétablit des "Maréchaux d'Empire". Avec la Restauration, les maréchaux d’Empire deviennent "Maréchaux de France". C'est ce titre qui existe encore aujourd'hui bien qu'il soit utilisé avec davantage de parcimonie. Ainsi, aucun militaire n'a été honoré de cette distinction depuis la présidence de François Mitterrand et plus aucun Maréchal n'est encore vivant actuellement.  

Les premiers Maréchaux qui apparaissent dans la liste précédemment mentionnées sont donc ceux qui se sont illustrés sous Napoléon Ier. Il s'agit d'Adolphe ÉdouardCasimir Joseph Mortier et de Jean Mathieu Philibert comte Sérurier. Seuls deux Maréchaux sont donc représentés parmi les 26 généraux qui ont été élevés à la dignité de Maréchal par l'Empereur.

Les suivants dans l'ordre chronologique sur notre liste ont été honorés par Louis Philippe Ier. Il s'agit de Bertrand, comte Clauzel et de Georges Mouton, comte de Lobau. On s'étonne alors que le site gouvernemental cité précédemment affirme que ces maréchaux se sont illustrés uniquement sous l'Empire, la guerre de 1870 et la Première Guerre mondiale puisqu'il apparaît en fait que quelques uns ont été reconnus par la monarchie de Juillet.

Le comte Exelmans est quant à lui honoré par Napoléon III alors qu'il était encore Président de la République. Daurelles de Padalines et Margueritte seraient également devenus Maréchaux sous le Second Empire et le début de la Troisième République.

Joseph Simon Gallieni, Louis Félix Marie François Franchet d'Esperey, Marie Émile Fayolle, et Michel Joseph Maunoury sont enfin devenus maréchaux sous le Président Alexandre Millerand à la suite de la Première Guerre mondiale.

Statue du Maréchal Maunoury sur le carrerou des Maréchaux à Verdun

Statue du Maréchal Maunoury sur le carrerou des Maréchaux à Verdun

  

Pour une raison encore inconnue, nous n'avons pas retrouvé la trace des autres mentionnés sur le site du Ministère de la Défense, à savoir Cambronne, Caulaincrout, Junot, La Roncière et Marbot. Il semblerait que ces derniers n'apparaissent pas dans les listes des maréchaux de France car ils ont été en fait des Maréchaux de camp, un grade militaire certes prestigieux mais disctinct de ceux que nous avons évoqué jusqu'à présent.

En bref, on s'aperçoit au terme de cette rapide analyse qu'une confusion générale règne autour de ce lieu de mémoire, ce qui explique peut-être que la municipalité ait renoncé à l'élaboration d'un document de présentation cohérent. Difficile de trouver une logique dans le choix des militaires représentés, mais encore plus difficile de justifier certains absents.

 

Sur Internet, un de mes collègues blogueur apporte quelques éléments d'information concernant l'un des plus prestigieux : le Maréchal Joffre.Selon lui, la galerie comportait au départ 17 statues, mais celle de Joffre aurait mystérieusement disparu durant le transport entre Paris et Verdun. Or, depuis 1960, personne n'aurait retrouvé la trace de cette sculpture de 3 tonnes !... Quoiqu'il en soit, on se demande également pourquoi une copie de cette statue n'a pas non plus été demandée.

J'aimerais enfin pour terminer poser également la question de l'absence du Maréchal Pétain. D'un point de vue purement historique, on peut en effet légitimement s'interroger puisqu'avant de devenir le chef d'Etat controversé du régime de Vichy, il a d'abord été considéré comme le vainqueur de la bataille de Verdun. Il reçoit d'ailleurs son titre de Maréchal le 19 novembre 1918 en récompense de son action durant la Première Guerre mondiale. Dès lors, pourquoi ne pas l'avoir ajouté à cette galerie ? D'autant plus lorsqu'elle est transférée à Verdun, haut lieu mémoriel de ce conflit.

Mon objectif n'est pas ici de prendre la défense d'un homme dont les actions sont indéniablement tâchées d'actes, d'ordres et de pensées détestables. Néanmoins, je m'interroge sur la condamnation mémorielle dont il fait l'objet. Son action ultérieure en tant qu'homme politique suffit-elle à justifier l'oubli de l'ensemble de sa carrière militaire ? Au contraire, ne peut-on pas considérer qu'il est important de connaître l'homme pour mieux condamner son action (et peut-être ainsi éviter que tout ceci ne se reproduise) ?

J'ai parfois l'impression en constatant certaines formes d'ostracisme mémoriel de retrouver l'époque impériale romaine durant laquelle les empereurs pouvaient décider de la damnatio memoriaede certains prédécesseurs et/ou opposants politiques (voir, entre autres à ce sujet, Benoist S. et Lefebvre S., « Les victimes de la damnatio memoriae : méthodologie et problématiques », Congrès de Barcelone-AIEGL,septembre 2002, Barcelone, 2008). Certes, la situation n'est pas strictement comparable au risque d'entraîner de dangereux anachronismes. Cependant, il serait peut-être bon se s'interroger aussi sur notre époque contemporaine pour comprendre comment, à défaut d'un ordre clair émanant du prince, un consensus social est en mesure de s'installer pour organiser progressivement l'oubli d'un homme qui a pourtant marqué l'histoire.

 

Ajout du 28/10/2010 : Je me permets d'amender tardivement ce texte à partir  de quelques informations complémentaires fournies par un professeur ayant compté dans mon cursus : "Votre question finale sur l'absence de Philippe Pétain me paraît très pertinente. Il y a là un grand indicible de la mémoire française : comment le "sauveur de la Patrie" de 1918 peut-il être en même temps l'homme de Montoire ? C'est une des raisons, je crois, qui rend le discours sur 1914 si délicat chez nous -rien de tel en Angleterre, par exemple. On pourrait ici faire l'histoire des débats infinis autour du rapatriement des restes du "vainqueur de Verdun" à Douaumont. Je me contente de vous signaler une façon de faire qui m'avait paru pertinente : c'était en 2002, pour la grande exposition"Les saints-cyriens : vocation et destinées" destinée à célébrer, aux Invalides, le bicentenaire de l'Ecole. Une section s'intitulait "Les grands commandements" et rassemblait notamment, dans une vitrine, les bâtons de maréchal de tous les cyrards devenus maréchaux de France : celui de Pétain s'y trouvait, parmi les autres. Et c'était normal, et même nécessaire : dans la série historique des maréchaux, il est définitivement inscrit. Prétendre l'en ôter, c'est récrire une histoire commode, sans ombres, où tout finit bien, comme dans les contes. Mais non : il y a des maréchaux qui vont à Vichy, puis à l'île d'Yeu. C'est pour cela que je trouve importante la question que vous soulevez. Il y a une certaine objectivité de l'histoire, que dissout le sentimentalisme larmoyant à la mode".

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Lieux de mémoire
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