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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
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  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 10:22

Le site du Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah fournit un formidable compte-rendu d’une conférence proposée par  Etienne François qui a codirigé avec Hagen Schulze un ouvrage intitulé Mémoires allemandes / Deutsche Erinnerungsorte chez Gallimard en 2007.

 

 memoires-allemandes.gif

 

Le compte-rendu est un peu brouillon mais il fournit une mine de renseignements et d’axes de réflexion sur la mémoire d’une ville centrale dans l’histoire du XXème siècle.

 

Une ville-mémoire

L’exposé développe l’idée que la ville de Berlin est un immense lieu de mémoires où se croisent des influences diverses, parfois complémentaires, mais aussi contradictoires. L’histoire de cette ville est tellement riche, et son passé suscite de telles émotions, qu’elle a été un espace mémoriel de prédilection depuis plusieurs décennies.

Cette simple constatation n’est pas anodine. Elle nous permet de réaliser que certains lieux sont plus mémoriels que les autres, non seulement parce qu’ils véhiculent une charge symbolique forte du fait de leur centralité historique, mais aussi parce qu’ils ont accepté de porter dans la longue durée le poids affectif d’évènements chargés de tensions cathartiques.

Il faut donc, à un moment donné, que des acteurs décisionnels aient assumé l’inscription d’un lieu dans une mémoire, presque comme un aménagiste décide de construire un nouveau quartier.

 

Les acteurs de la mémoire

Pour exister, la mémoire doit en effet être « défendue et revendiquée par un groupe ».

Etienne François propose de catégoriser ces acteurs en deux parties :

       - Les institutions telles qu’une l’Etat, la ville, voire un conseil de quartier.

     - Les membres de la société civile qui peuvent être des individus indépendants, mais aussi une association, une Eglise, un historien…

Pour ma part, je considère que cette classification est un peu trop élémentaire et qu’elle simplifie à l’excès la complexité de l’émergence d’une revendication mémorielle. Certes, le prestige de la fonction exige que le représentant institutionnel soit souvent mis en avant lors de l’inauguration d’un projet. L’autorité publique étant souvent le principal contributeur financier, elle sera d’autant valorisée sur le papier, voire sur le marbre d’une plaque apposée à l’entrée du lieu.

Une fois ce biais politicien évacué, on s’aperçoit souvent que la force requérante est systématiquement civile (à l’exception près d’un homme politique particulièrement impliquée dans la publicité d’une mémoire). A l’initiative d’un musée, d’un monument, d’une plaque commémorative, on trouve généralement un groupe d’hommes et de femmes qui travaillent depuis plusieurs années à préserver une mémoire et qui parviennent à un moment donné à une reconnaissance suffisamment large, ou à une stratégie de lobby suffisamment efficace, pour que leur revendication soit acceptée par les acteurs institutionnels.

Il convient dès lors de se demander pourquoi et comment de si nombreuses revendications sont parvenues à un tel niveau de reconnaissance à Berlin ces dernières années.

 

Les motivations mémorielles

Le conférencier propose quatre types de motivations que l’on peut assez facilement résumer à deux si l’on ne décompose pas à outrance la définition du mot « mémoire ».

D’une part, et c’est la raison la plus logique, on trouve généralement une forme de repentance dans l’acte mémoriel. Par la construction d’un édifice, l’autorité publique souhaite s’exonérer d’un évènement qui porte ombrage à son passé. Le lieu mémoriel sert alors à rappeler les valeurs qui sont considérées comme justes (en opposition au mal qui a pu être commis antérieurement). Or, il est important de préciser que cette action est autant tournée vers l’intérieur de la communauté exécutante (les Berlinois, voire les Allemands en général s’agissant de la capitale fédérale) que vers l’extérieur. Un monument est en effet construit pour être vu, voire pour être visité. L’acte de contrition mémorielle est donc aussi résolument tourné vers le monde afin de rendre publique le repentir.

D’autre part, et c’est une conséquence directe de la dimension internationale évoquée ci-dessus, il serait malhonnête de nier la caractéristique touristique de ces entreprises mémorielles. Nous l’avons déjà évoqué à plusieurs reprises sur ce blog, les lieux de mémoire sont aujourd’hui des destinations touristiques privilégiées et qui rapportent beaucoup d’argent aux pays qui savent les valoriser et les faire fructifier.

 

Des mémoires complémentaires et des mémoires oubliées

L’exposé d’Etienne François se termine par une typologie qui présente le mérite de recenser les principaux lieux de mémoires berlinois. Il faut également consulter le compte-rendu d’Anne Pasques qui fournit de nombreux liens très utiles vers les sites (en allemand) de ces monuments à découvrir et visiter.

Néanmoins, la typologie proposée mériterait d’être encore affinée. L’auteur propose en effet de décomposer les principaux lieux de la façon suivante :

-          les mémoires reconnues et revendiquées,

-          les mémoires oubliées ou inexprimées

-          les mémoires enchevêtrées.

Cette recension déjà bien fournie ne permet pas l’exhaustivité. Elle identifie des lieux très intéressants qui montrent que Berlin est une grande capitale européenne qui assume son passé (qu’il soit positif ou négatif).

La partie consacrée aux mémoires oubliées ou inexprimées mériterait cependant d’être développée, ne serait-ce que dans les nuances sous-entendues par l’auteur. La mémoire oubliée n’est pas la mémoire inexprimée. Dans le premier cas, la mémoire a pu faire l’objet d’un culte mémoriel (c’est le cas par exemple de la mémoire communiste dans l’ex-RDA), mais ce dernier est complètement tombé en déshérence. Cette constatation devrait prêter à réfléchir de nombreux militants de la mémoire qui considèrent trop souvent que l’inscription dans la pierre représente la garantie d’une postérité. Or, l’étude de Berlin montre que la pierre et les statues peuvent vieillir et, à défaut d’entretien matériel et symbolique, perdre leur charge mémorielle.

La mémoire inexprimée est différente car elle n’a jamais émergée de l’oubli. L’auteur cite de nombreux exemples parmi lesquels la mémoire ouvrière, la mémoire révolutionnaire, ou encore, la mémoire de la guerre (au sens belliciste du terme). Là aussi, l’absence de mémoire est révélatrice d’un sens qu’il conviendrait d’expliquer. La dichotomie bien connue entre mémoire victimaire et mémoire héroïque permet déjà d’expliquer de nombreux points, mais ce n’est pas suffisant. Les historiens de la mémoire doivent encore s’interroger sur l’absence durant des décennies, voire des siècles, de contextes favorables à l’émergence en Allemagne de mémoires qui se sont librement exprimées dans d’autres pays de la même aire culturelle.

Enfin, dans cette typologie, Etienne François omet complètement les mémoires contestées. Cette lacune nuit à son propos car sa présentation suppose que la mémoire serait quasiment statique, sans vie, alors que l’un des apports majeurs de l’histoire autour de ces questions repose justement sur la démonstration de mémoires volatiles, presque éphémères à l’échelle d’une civilisation. L’accélération du temps présent et l’inflation des entreprises mémorielles contribue d’ailleurs à accentuer ce phénomène. A trop vouloir répondre favorablement à toutes les mémoires, aussi marginales soient-elles parfois, et surtout sans essayer de les rassembler dans de grandes entreprises mémorielles nationales, les institutions décrédibilisent inconsciemment l’histoire et la mémoire de leurs pays.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Lieux de mémoire
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