Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
  • Contact

C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.

Partenaires

Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 14:50

 

Vendredi 3 février 2012, Kaing Guek Eav, alias "Douch", ancien directeur de la prison de Tuol Sleng (plus connue sous le nom de S21 sous le régime des Khmers rouges) a été condamné en appel à la perpétuité.

 

Douch-condamne.jpg

Douch a été condamné à la prison à perpétuité

 

Nous nous interrogions dans un précédent article sur  le sens et l'utilité de ces tribunaux internationaux dans l'écriture de l'histoire et l'apaisement des mémoires. Les reportages sur le jugement et les témoignages de nombreuses victimes rescapées nous permettent désormais d'apporter quelques éléments de réponse.

 

Une couverture médiatique  gigantesque

Le procès, et son jugement final, ont fait l'objet d'une couverture médiatique nationale et internationale sans précédent.

Dim Sovannarom, le chef de la section des affaires publiques, a orchestré une véritable campagne de communication composée de spots radios et télévisés, d'encarts dans les journaux locaux, d'émissions spéciales, de retransmission en direct sur la principale chaîne de télévision nationale...

Selon son témoignage recueilli par  Anne-Laure Porée, il s'agit d'une volonté de pédagogie : "Notre rôle c’est d’expliquer ce qu’est un procès équitable, pourquoi la participation du public est importante, pourquoi témoigner est important. Le public cambodgien n’a jamais vu ça et se pose beaucoup de questions : pourquoi l’accusé parle comme il le fait, pourquoi il a tant d’avocats, pourquoi la justice est-elle si longue… Nous expliquons que les crimes ont eu lieu au Cambodge et que le tribunal travaille au Cambodge pour qu’ils comprennent leur histoire".

Nous ne pouvons cependant pas totalement éclipser la volonté gouvernementale de justifier un procès longtemps contesté et qui a mis plusieurs années avant d'imposer sa légitimité.

La pédagogie a d'ailleurs été poussée à son extrême : 111 000 Cambogiens auraient participé au procès... mais personne ne précise s'ils l'ont fait de leur plein gré ou s'ils y ont été fortement encouragés. Visiblement, ce sont des ONG (Organisations non gouvernementales) puis la Cour de justice elle-même qui ont organisé l'acheminement du public vers les salles du procès afin de justifier son organisation.

 

Public-au-proces-de-Douch.jpg

Public assistant au procès de Douch

 

Une présence politique symbolique mais problématique

Lors du jugement, les principaux représentants politiques du pays étaient attendus : des députés, des sénateurs, le Secrétaire d’Etat à l’information et surtout Sok An, vice Premier ministre.

Cette présence a une valeur symbolique : elle illustre l'importance de l'évènement et entend contribuer à une forme de catharsis du pouvoir qui a longtemps protégé les anciens tortionnaires. Par l'intermédiaire de ce procès, il s'agit de montrer à la population et au monde que le Cambodge a tourné certaines pages de la corruption et qu'il se dirige vers de nouvelles valeurs plus démocratiques. 

Mais le batage médiatique et la présence politique entend également porter ce jugement à une forme d'apothéose. Le tribunal international a en effet coûté très cher au pays et aux contributeurs/donateurs internationaux. Nombreux sont donc ceux qui voudraient faire du jugement un symbole final permettant de clôturer définitivement l'épisode Khmer rouge. C'est sans compter sur la population civile qui s'est visiblement passionné pour ce procès et qui appelle désormais de ses voeux le jugement des véritables responsables politiques encore vivants, et non plus seulement un simple gardien de prison.

Crée au départ pour contribuer à la réconciliation nationale, ce tribunal risquerait fort dans les prochains mois de susciter de nouvelles divisions autour de frustrations.

 

Un procès qui réécrit l'histoire

Avant même la fin de la procédure, le jugement de Douch a déjà eu des conséquences importantes sur l'écriture de l'histoire et la gestion de la mémoire des Khmers rouges au sein de la société cambodgienne : la parole s'est libérée, le sujet a dépassé le tabou et les programmes d'histoire ont été revisités afin d'intégrer cet épisode sombre de l'histoire nationale. 

Ce procès n'en demeure pas moins qu'une étape dans la réconciliation nationale. Chum Mey, rescapé de S21 et président de l’association de victimes Ksaeum Ksan, est lucide sur ce point : "Mon but maintenant c’est de travailler à la réconciliation entre les bourreaux et les victimes". Il propose notamment d'élever une stèle sur laquelle le nom des milliers de victimes serait gravé afin de transmettre leurs mémoires à l'histoire et aux générations futures.

 

Chum Mey n'évoque cependant pas impunément cette question de la mémoire des victimes. Si le jugement a été sans concession pour le bourreau, il n'a réservé qu'une place minime aux victimes qui ne reçoivent aucune réparation matérielle, symbolique ou morale. En somme, les parties civiles verront leur nom inscrit dans le jugement et une compilation des excuses et des déclarations de Duch reconnaissant sa culpabilité sera diffusée. Pas de journée nationale du souvenir, pas de bâtiments et de rues aux noms des victimes... La justice a jeté ce dossier brûlant entre les mains du gouvernement qui attend davantage de ce procès un moyen de tourner la page de l'histoire plutôt que d'entretenir la mémoire.

Mémoire judiciaire puis mémoire de pierre : la transmission ne connaîtrait-elle que ces vecteurs traditionnels ? Ou s'agit-il encore d'un effet de la globalisation appliquée aux domaines de l'esprit ?

Quoiqu'il en soit, si le procès de Douch peut être considéré comme terminé, ce n'est pas le cas de celui de la période Khmer. D'autres étapes sont attendues dans la construction mémorielle de cet évènement tragique.

Partager cet article

Repost 0
Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires - lois et justice
commenter cet article

commentaires