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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 15:09

Le 30 juin 2010, l’association Les Oubliés de la mémoire annonçait par communiqué de presse l’aboutissement d’un projet de longue haleine visant à inaugurer « une plaque à la mémoire des victimes de la barbarie nazie, déportées pour motif d’homosexualité dans le camp du Struthof ».

 Nous nous réjouissons d’une telle issue pour un projet compliqué qui a nécessité plusieurs années de tractations. Néanmoins, dans l’attente d’une inauguration annoncée le 25 septembre 2010, quelques questions méritent d’être esquissées autour des enjeux et de la portée d’un tel évènement.

 

Pourquoi au Struthof ?

L’appellation « Struthof » est  en fait un raccourci un peu rapide. Il faudrait, pour être tout à fait rigoureux, parler du camp de Natzweiler-Struthof (comme le fait notamment Robert Steegmann dans une étude récente considérée encore actuellement comme la référence sur ce lieu).

Steegmann-Le-camp-de-Natzweiler-Struthof.jpg

Ouvert par les nazis en 1941, c’est aujourd’hui le seul camp de concentration sur le territoire français. Il convient néanmoins de prendre des précautions quant à la caractérisation nationale de ce lieu. Il se situe en Alsace-Moselle, cette portion de territoire stratégique tant disputée par la France et l’Allemagne depuis le XIXème siècle. En 1941, le Reich annexe à nouveau cet espace qui est alors considéré comme une véritable région allemande. A cette époque, il s’agit donc d’un camp nazi parmi d’autres. Ce n’est qu’au moment de la libération et du retour de l’Alsace-Moselle dans le territoire national que la gestion du camp passe sous autorité française. Il faut donc bien prendre conscience dans ce cas précis d’une situation particulière (et parfois ambigüe) dans laquelle la France hérite d’un lieu fortement marqué par l’histoire allemande mais qui est progressivement devenu un lieu de mémoire européen.

L’attention des associations s’est portée sur ce camp car, par sa proximité avec la nouvelle frontière française, certains historiens ont longtemps considéré qu’il avait pu être un lieu d’accueil privilégié pour les déportés français.

Plus précisément pour le sujet qui nous intéresse, le rapport Mercier de 2001 pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation concernant « la déportation d’homosexuels à partir de la France dans les lieux de déportation nazis durant la Seconde Guerre mondiale au titre du motif d'arrestation n°175 » portait quasiment exclusivement son attention sur les « inscriptions des registres allemands du K.L.(camp de concentration) Natzweiler-Struthof et du Sicherungslager (camp de sûreté) Schirmeck ».

De plus, le célèbre témoignage de Pierre Seel qui a fortement influencé la construction mémorielle française de la déportation pour motif d’homosexualité s’inscrit également dans cette géographie. Le seul déporté français pour motif d’homosexualité s’étant fait publiquement connaître (et reconnaître) a en effet été envoyé au camp de Schirmeck en 1941 (Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, p. 43).

 Néanmoins, les dernières recherches menées par Arnaud Boulligny (toujours pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation) ont démontré que la majorité des déportés pour motif d’homosexualité détenus dans ce camp n’étaient pas de nationalité française. En l’état actuel des recherches ont peut considérer que la plupart des homosexuels français ont été arrêtés sur le territoire du Reich (hors Alsace-Moselle) et qu’ils ont été essentiellement condamnés à des peines de prison purgées en Allemagne. (Les conclusions des recherches de cet historien doivent être publiées à la rentrée dans un ouvrage que je dirige).

Quoiqu’il en soit, si l’on considère qu’un lieu de mémoire doit être en adéquation avec un lieu de référence historique, on peut considérer que le camp de Natzweiler-Struthof est probablement le plus pertinent.

 

 Existe-t-il d’autres lieux de mémoire pour la déportation des homosexuels français ?

Comme je l’ai déjà évoqué précédemment sur ce blog, une rue Pierre Seel a été inaugurée le 23 février 2008 à Toulouse, son dernier lieu de résidence. Déjà, l’association Les Oubliés de la Mémoire était à l’origine de ce projet qui a trouvé un accueil favorable auprès d’une municipalité plus attentive que jamais à la veille d’une échéance électorale serrée.  

Plus récemment, le 15 mai 2010, une nouvelle plaque était inaugurée à Mulhouse, ville natale de Pierre Seel. Cette fois-ci, le texte mentionne certes Pierre Seel, mais il fait également référence aux « autres Mulhousiens anonymes arrêtés et déportés pour motif d’homosexualité ».

Une telle précision n’est anodine. Elle constitue une étape dans la reconnaissance officielle nationale de la déportation pour motif d’homosexualité en France. Il ne s’agit plus seulement en effet de commémorer la mémoire d’un seul homme, mais de l’élargir à d’autres (ici dans le cadre municipal). On peut néanmoins s’interroger sur la légitimité d’une telle inscription puisqu’a priori,  la mention « anonymes » signifie bien que nous ne connaissons pas d’autres Mulhousien déporté pour un tel motif et qu’il est peut-être même possible qu’aucun autre Mulhousien ne l’ait été…

 L’inscription projetée pour la plaque commémorative envisagée dans le camp du Struthof est la suivante :

« À la mémoire des victimes de la barbarie nazie, déportées pour motif d’homosexualité »

Elle s’inscrit dans le cheminement que nous avons signalé précédemment : celui d’une reconnaissance toujours plus large. Le texte est en effet une référence une référence explicite à la vocation européenne du lieu de mémoire.

L’ambition est louable mais elle pose question : il n’aura pas échappé au lecteur attentif qu’entre l’échelle locale et internationale, le chainon manquant se situe précisément au niveau qui a toujours posé le plus de problèmes : l’échelle nationale ! Les négociations ayant permis de dénouer ce dossier bloqué depuis plusieurs années n’ont pas été rendues publiques. Ne peut-on donc pas considérer qu’elles sont le fruit d’une stratégie d’évitement qui consiste à reconnaître la réalité d’une déportation des homosexuels à l’échelle européenne (que personne n’a jamais niée) pour mieux passer sous silence la réalité d’une déportation des homosexuels à l’échelle française (qui en revanche pose débat depuis longtemps). Une telle méthodologie s’inscrirait alors dangereusement dans le jeu du négationnisme.

 

La plaque commémorative du Struthof peut-elle devenir un lieu de mémoire national ?

 Non, pour plusieurs raisons.

 Tout d’abord, pour les motifs évoqués précédemment. Si le doute persiste quant à la reconnaissance officielle de la déportation pour motif d’homosexualité en France, il sera difficile de rassembler autour de ce lieu.

 Ensuite, malgré les effets d’annonce, n’oublions pas qu’il s’agit d’une simple plaque commémorative qui sera apposée sur ce qui est appelé le « Mur du Souvenir ».

Mur-du-souvenir-Struthof.jpg

 Située en bas du camp, cette zone est en fait peu accessible au public. L’inscription sera d’ailleurs noyée parmi vingt autres plaques similaires. Il ne s’agit donc pas d’un véritable monument, et encore moins d’un lieu dans lequel des associations pourraient venir se recueillir et organiser librement des manifestations du souvenir. L’emplacement dans un camp de concentration est certes symbolique, mais elle réduit ensuite les possibilités d’entretenir librement la mémoire.  

 De plus, rappelons que le camp du Struthof est situé en Alsace, au milieu des forêts. D’autres expériences internationales ont montré que les lieux de mémoire homosexuels situés hors des grandes métropoles rassemblent peu et perdent progressivement leur vocation initiale. Les travaux récents de Régis Schlagdenhauffen sur la sociologie comparée des commémorations de la déportation pour motif d’homosexualité en Allemagne, en France et aux Pays-Bas sont sur ce point très éclairants (sa thèse est à paraître prochainement aux éditions Autrement).

 Enfin, nous avons indiqué depuis le début que ce projet est porté par l’association Les Oubliés de la Mémoire qui, malgré ses avancées incontestables dans la commémoration de la déportation pour motif d’homosexualité en France, ne fait pas l’unanimité dans le monde associatif. Il suffit de citer par exemple l’association concurrente du Mémorial de la Déportation Homosexuelle (MDH) fondée par le regretté Jean Le Bitoux. Tout comme à Toulouse, puis à Mulhouse, il sera intéressant d’étudier en septembre la sociologie des participants à l’inauguration pour savoir si devant l’ampleur d’un projet, les oppositions partisanes s’effacent le temps d’une cérémonie.

L’inauguration d’une plaque en mémoire des déportés pour motif d’homosexualité dans le camp du Struthof constitue donc un évènement important dans la construction mémorielle de l’homosexualité. Néanmoins, il serait erroné de le considérer comme une finalité. De nombreuses interrogations subsistent autour de ce projet. De plus, cette étape n’efface nullement l’absence d’un véritable monument national (tel qu’on peut en trouver en Allemagne ou aux Pays-Bas par exemple), ni les incidents récurrents qui entourent la Journée Nationale du Souvenir de la Déportation au cours de laquelle la participation de délégations homosexuelles est sans cesse remise en cause dans plusieurs villes de France.

Il serait donc judicieux que cette inauguration à la rentrée 2010 soit l’occasion d’approfondir encore un peu la réflexion pour obtenir peut-être un jour une commémoration nationale satisfaisante.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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