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  • : Histoire, Mémoire et Société
  • Histoire, Mémoire et Société
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs.
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.

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Recensions

Dimanche 30 décembre 2012 7 30 /12 /Déc /2012 07:59

 

A ceux qui voudraient compléter la lecture de ce blog par d'autres articles de jeunes chercheurs sur les études mémorielles, nous conseillons la lecture de  cette revue en ligne passionnante que nous avions déjà signalée un peu rapidement :

 

conserveries mémorielles

 

Fondée en 2006 à l’initiative de Bogumil Jewsiewicki dans le cadre de la Chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire, Conserveries mémorielles est, depuis 2010 accueillie par le Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT) à Québec et par l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) à Paris. Jocelyn Létourneau (professeur à l’Université Laval) et Henry Rousso (directeur de recherche au CNRS) sont aujourd’hui les directeurs de cette publication animée par de jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales (...).

Depuis sa fondation, Conserveries mémorielles a pour ambition d’explorer différents champs de la mémoire. Elle sollicite la collaboration de chercheurs provenant de tous les domaines des sciences humaines. Elle entend privilégier les thématiques pouvant être abordées dans une perspective internationale et transdisciplinaire. Les auteurs sont invités à proposer des textes en anglais ou en français en réponse aux appels à contribution diffusés par la revue.

 

Parmi les derniers numéros publiés, on peut citer des thèmes novateurs tels que "Mémoire et travail", ou encore un formidable dossier sur les "angles morts" avec des thèmes qui seront familiers aux lecteurs de ce blog ( cimetières-jardin,  17 octobre 1961,...) 

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Recensions - Communauté : Histoire
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Samedi 3 novembre 2012 6 03 /11 /Nov /2012 08:20

 

Depuis que ce site existe, la question des mémoires de Pétain est quasiment devenue un fil rouge. Elle a fait l'objet de plusieurs articles présentant notamment l' Association pour défendre la Mémoire de Pétain, essayant de comprendre  le mouvement de retrait en 2010 des dernières rues "Pétain" en France, mais aussi en s'interrogeant sur l'absence de cet homme sur le Carrefour des Maréchaux à Verdun où il pourrait légitimement trouver une place.

La question est aujourd'hui relancée par le dernier ouvrage de Cécile Desprairie intitulé L'héritage de Vichy, Ces 100 mesures toujours en vigueur (Armand Colin, octobre 2012). 

 

L-heritage-de-Vichy.jpg

 

Autant le dire directement, je n'ai guère été enthousiasmé par la démarche qui consiste à recenser le plus largement possible les mesures adoptées entre 1940 et 1944 et perpétrées à la Libération.

En présentant cet ouvrage sous cet angle, l'auteur entretien le mythe mémoriel selon lequel Vichy serait une parenthèse dans l'histoire de France que le général De Gaulle serait venu refermer. Or, cette lecture politique et symbolique a été battue en brèche depuis bien longtemps par les historiens dans de nombreux domaines : Gérard Noiriel dans Les origines républicaines de Vichy, Marc Boninchi dans Vichy et l'ordre moral, et des dizaines d'autres ouvrages qui rappellent que la Révolution Nationale a laissé des traces presque indélébiles dans notre société.

Quoiqu'en dise Emmanuel Le Roy Ladurie dans la préface, je ne considère pas que ce livre "va déranger".  Il permet en revanche de rassembler dans ces quelques pages des exemples précis, approfondis et argumentés permettant de diversifier un peu l'éternel exemple sans cesse rabâché de la fête des Mères. En ce sens, Cécile Desprairie vient de combler efficacement une importante lacune éditoriale.

 

Ce qui nous intéresse davantage sur ce site, ce sont finalement les questions soulevées par l'existence d'un tel ouvrage. Pourquoi est-il encore nécessaire de rappeler en 2012 que le régime de Vichy n'a pas été qu'un gouvernement de façade visant à aménager l'occupation allemande ? Quarante ans après Paxton et son ouvrage qualifié de "révolution", pourquoi a-t-on l'air de redécouvrir encore une fois que le régime de Vichy a avancé un véritable projet de société qu'il a mis en place d'autant plus facilement qu'il était dénué de tout blocage institutionnel ?

Certes, certaines décisions étaient à ce point détestables qu'elles ont été abrogées dans l'urgence, mais de nombreuses autres n'étaient souvent que la continuité des réflexions législatives de la IIIème République ou bien des sujets qu'il aurait été impossible d'avancer dans un autre contexte. 

 

Bref, quarante ans après Paxton, je pense qu'il serait temps de proposer une réflexion sur la construction mémorielle du régime de Vichy à l'instar de ce que l'on enseigne désormais à nos élèves de Terminale pour la déportation et la résistance.

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Recensions - Communauté : Histoire, mémoire et société
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Dimanche 22 juillet 2012 7 22 /07 /Juil /2012 12:17

Les-freres-Himmler.jpg

Katrin Himmler, Les frères Himmler, une histoire allemande,

Éditions David Reinharc, 2012 (édition originale : 2005).

 

Cet ouvrage est pour le moins déconcertant. Il s'agit d'une recherche sur l'une des familles les plus controversées d'Europe par l'un de ses membres, à savoir Katrin Himmler, la petite-nièce du célèbre Heinrich Himmler.

Dotée d'un  solide parcours en science politique, elle a assez courageusement décidé de se confronter à l'histoire familiale entâchée par la sombre image de son plus illustre représentant qui fut l’un des plus hauts dignitaires du régime nazi.

 

L'idée initiale consiste avant tout à s'intéresser aux frères d'Heinrich Himmler, l’aîné Gebhard et le cadet Ernst. La mémoire familiale transmise à l'auteur de cet ouvrage voulait en effet que les deux frères du terrible Heinrich aient été beaucoup moins impliqués que le troisième dans la politique nazie.

Or, en décidant de confirmer le récit familial par les archives, Katrin Himmler découvre finalement que son grand-père Ernst n'a pas vraiment été apolitique. Il a non seulement dirigé le Reichsrundfunk (c’est-à-dire la radio du Reich), mais il a également adhéré très tôt au nazisme et a rendu de nombreux services au Reichsführer SS. 

Gebhard a quant à lui participé avec Heinrich au putsch de Munich en 1923, puis pris part en 1939 au Blitzkrieg contre la Pologne, avant de devenir fonctionnaire au ministère de l’éducation du Reich.

Les découvertes ne se limitent cependant pas seulement à la fratrie et Katrin Himmler découvre finalement que de nombreux membres de la famille ont participé, voire adhéré, aux activités d'Heinrich. Le beau-frère de Gebhard était par exemple gouverneur de Cracovie, d’où de nombreux Juifs furent déportés. Et même après-guerre, l'une des grand-mères de l'auteur a participé, à un réseau d’entraide d’anciens nazis.

 

Ce travail qui relève autant de l'histoire que de la mémoire n'est pas sans rappeler  l'ouvrage d'Alexandre Jardin que nous avions déjà signalé sur ce blog. Il peut également être rapproché de celui de l'académicien Dominique Fernandez qui, dans Ramon (Grasset, 2009), a raconté l'histoire de son père devenu collaborateur en 1940.

Dans ces trois essais qui naviguent entre littérature, réflexion personnelle et recherche historique, on retrouve des traits communs :

   1. Un long silence familial sur ce sombre passé. Dans le cas des Himmler, Katrin considère que la figure d'Heinrich a servi de bouclier mémoriel permettant de dissimuler la compromission des autres membres de la famille.

   2. Une réminiscence qui s'exprime de façon publique et assumée depuis le début des années 2000 et qui laisse penser que le contexte actuel a libéré cette mémoire. Nous manquons cependant encore de recul pour comprendre exactement les éléments qui ont permis cette libéralisation de la parole.

   3. L'usage de la littérature n'est également pas anodin, comme s'il fallait encore passer par un témoignage romancé pour essayer d'exprimer la nature des sentiments compliqués des descendants.

   4. Un héritage qui reste cependant encore difficile à assumer. Jean Jardin a expliqué dans de nombreuses interviews à quel point son travail de recherche et d'écriture avait été douloureux. Katrin Himmler explique que son travail est aussi une réponse à la souffrance de son adolescence durant laquelle il a parfois été compliqué d'assumer son nom.

 

Tandis que certains passent par l'écriture pour effectuer leur travail de mémoire, d'autres essaient encore difficilement d'oublier en se faisant oublier. Ainsi, Bettina Goering, la nièce d'Hermann Goering, a choisi avec son frère  de se faire stériliser afin d'éteindre la lignée familiale. N'assumant même plus les regards sur son visage aux traits rappelant son grand-oncle, elle a également décidé de quitter l'Allemagne pour se réfugier aux Etats-Unis.

 

Malgré le temps et les générations, cette mémoire demeure décidément bien douloureuse.

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Recensions - Communauté : 39-45
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Vendredi 6 juillet 2012 5 06 /07 /Juil /2012 10:46

 

Histoire-des-Justes-en-France.jpg

Patrick Cabanel, Histoire des Justes en France, Paris, Armand Colin, 2012

 

"Le titre de "Juste parmi les nations" récompense, après collecte de témoignages de Juifs, toute personne non juive qui, au péril de sa vie et sans contrepartie, a sauvé au moins un Juif au cours des années 1940. Il s'agit de la plus haute distinction civile décernée par l'Etat d'Israël, depuis 1963".

 

C'est par ces mots simples mais précis que Patrick Cabanel introduit son histoire des Justes en France. Au fil des pages, il ne se contente pourtant pas seulement de dresser une liste exhaustive des Français reconnus comme Justes par l'Etat d'Israël. Son analyse le conduit irrémédiablement à s'interroger sur les mémoires de ces individus dont la reconnaissance officielle repose justement sur des témoignages qui se sont manifestés plus ou moins rapidement. En ce sens, cet ouvrage est un formidable outil de réflexion sur les mémoires qui ont été un vecteur d'action durant la Seconde Guerre mondiale, puis un prisme de reconnaissance de l'engagement à la suite du conflit, avant de devenir désormais une clef de lecture pour l'avenir.

 

Au commencement... une loi mémorielle !

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est bien un loi qui est à l'origine des commémorations des Justes. Bien que le projet d'un mémorial des martyrs appelé Yad Vashem est évoqué dès 1942, c'est le gouvernement israélien qui formalise cette idée en mars 1953 par l'intermédiaire d'une proposition de loi "sur la commémoration des Martyrs et des Héros". Au cours des débats à la Knesset, le terme de "Justes parmi les nations" fait son apparition et la loi votée à l'unanimité le 19 août 1953 fixe durablement les modalités de leur désignation et de la commémoration.

Patrick Cabanel rappelle d'ailleurs que le processus de nomination des Justes témoigne dès le départ d'une véritable forme de judiciarisation de la mémoire puisque les Justes doivent être proposés par des Juifs sauvés qui présentent au minimum deux documents (pièces à conviction) permettant d'attester le bien-fondé de leur requête auprès d'une commission (tribunal) présidée par un juge, un représentant du ministère des Affaires étrangères, un représentant du Congrès juif mondiale, six membres des associations de déportés et rescapés, et cinq juges ou avocats.

La plupart des documents fournis pour ce procès en mémoire étant constitués de témoignages, nous pouvons dès lors considérer que ce sont des mémoires individuelles qui sont à l'origine des mémoires des Justes. Dans les deux cas, victimes et héros sortent de l'anonymat par une sorte de pacte mémoriel.

 

Une construction mémorielle progressive et tardive

A la lecture du travail de Patrick Cabanel, on s'étonne du caractère inédit de cet ouvrage, révélateur d'une mémoire qui s'est construite très progressivement. Alors que l'Etat d'Israël honore les premiers Justes dès 1963, l'action héroïque de ces Français est restée relativement discrète en France jusqu'au début des années 2000, et plus particulièrement en 2007 lorsqu'une cérémonie a symbolisé l'entrée de l'ensemble des Justes français au Panthéon.

Comme souvent pour les évènements de la Seconde Guerre mondiale, la mémoire s'est construite autour d'oeuvres cinématographiques qui ont contribué à la démocratisation d'un sujet jusqu'alors connu uniquement des spécialistes. C'est le cas notamment d'Au revoir les enfants de Louis Malle (1987), La liste de Schindler de Steven Spielberg (1993), Amen de Costa-Gavras (2002) et La Rafle de Roselyne Bosch (2010). Nul doute que ces films ont contribué à l'émergence d'une demande sociale d'histoire autour des Justes qui s'est ensuite transformée en reconnaissance officielle et politique.

Cette liste est révélatrice d'une temporalité plutôt poussive dans un premier temps, qui s'est ensuite accélérée à la fin du XXe siècle et au début du XXi siècle, "comme s'il fallait sauver la mémoire avant qu'il ne soit trop tard, et comme si la pression se faisait telle qu'il a fallu ouvrir plus largement les tables de marbre aux noms gravés". Cette remarque est intéressante car elle introduit une nuance dans la chronologie mémorielle du génocide des Juifs d'Europe. Longtemps, les années 1970 ont été considérées comme un moment de rupture permettant l'émergence d'une mémoire brimée. Or, les travaux de Patrick Cabanel,  comme d'autres, montrent que nous devons aujourd'hui réviser cette temporalité. L'historien propose en fait de distinguer clairement la mémoire israélienne, de la mémoire française. Nous pourrions ajouter à cette distinction la nécessité de différencier également les mémoires officielles des mémoires familiales, les mémoires nationales des mémoires locales.

L'exemple de Jean-Séverin Lemaire est particulièrement révélateur de cette mémoire chaotique : déporté à Mauthausen et Dachau, l'Etat l'a décoré de la Croix de guerre puis de la légion d'honneur en 1957 pour ses activités de résistance sans qu'il ne soit fait mention de son action en faveur des Juifs... alors qu'il est aujourd'hui surtout connu pour ses activités de sauvetage qui lui ont permis d'être distingué comme Juste. 

 

Parmi les éléments alternatifs permettant de comprendre cette révision chronologique, Patrick Cabanel propose de s'intéresser notamment au phénomène d' "héroïsation" qu'il croit identifier depuis le début des années 1980 par la multiplication des entrées au Panthéon, des distributions de Prix, mais aussi des béatifications et canonisations. En manque de "re(pères)", notre société chercherait ainsi des références en distinguant des modèles à suivre.

A cela s'ajoute pour la France la volonté d'équilibrer sa place dans l'histoire du génocide des Juifs d'Europe et d'apaiser en quelque sort un sentiment latent de culpabilité. Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater que la présidence de Jacques Chirac témoigne d'une entreprise mémorielle complète : quelques jours après son accession au pouvoir, le 16 juillet 1995, il avait reconnu pour la première fois à ce niveau de l'Etat la responsabilité de la France dans la Shoah ; en 2007, avant de quitter l'Elysée, son hommage aux Justes de France permettait de montrer qu'une autre France s'était illustrée pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre ces deux dates, la loi du 10 juillet 2000 a fixé au dimanche suivant le 16 juillet une "Journée nationale à la mémoire des crimes racistes et antisémites de l'Etat français et d'honneur aux "Justes" de France". On s'aperçoit alors que la république français laïque a repris à son compte sans modification l'expression israélienne et religieusement connotée de "Juste".

 

Une multitude de manifestations mémorielles

Dès l'instauration de cette reconnaissance officielle, la volonté d'entretenir la mémoire de ces héros aux côté de celle des victimes s'est manifestée. Cette entreprise s'est illustrée sous différentes formes successives ou concomitantes.

Dans un premier temps, chaque Juste (ou ses descendants en cas d'hommage posthume) était invité à planter un arbre à son nom dans l'Allée des Justes au Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Cette action symbolique est cependant rapidement devenue impossible en raison du nombre grandissants d'individus recevant cet honneur (23 788 au 1er janvier 2011, dont 3 331 Français).

A défaut de pouvoir créer une véritable "forêt de la mémoire", il a finalement été décidé que les noms des Justes seraient progressivement gravés sur un mur, permettant ainsi d'envisager une accumulation plus aisée.

C'est d'ailleurs cette stratégie d'une "mémoire de pierre" qui a été adoptée par le Mémorial de la Shoah à Paris depuis 2006. 

 

Mur-des-Justes.jpg

 

Les lieux de mémoire nationaux ne doivent cependant pas faire oublier d'autres lieux locaux qui ont parfois émergé bien avant. C'est le cas notamment du Mémorial en hommage aux Justes de France inauguré en 1997 à Thonon-les-Bains.

 

memorial-national-des-justes-Thonon.jpg

 

A côté de ces lieux physiques, des lieux de mémoire symbolique se sont également imposés. C'est le cas notamment du policier Jean Philippe qui est régulièrement mis à l'honneur par l'Ecole nationale de Police afin d'atténuer l'image de collaboration régulièrement associée aux forces de l'ordre.

D'autres Justes ont parfois cristallisé de nombreuses formes commémoratives comme le consul général du Portugal à Bordeaux Aristide de Sousa Mendes (p. 106) pour lequel plusieurs arbres ont été plantés dans la forêt des martyrs de Yad Vashem, avant qu'il ne soit officiellement reconnu comme Juste en 1966, puis réhabilité par un vote unanime de l'Assemblée nationale du Portugal en 1988, et enfin honoré par un buste inauguré à Bordeaux en 1994, des films, des livres, des timbres et un projet de musée...

 

La mémoire comme acteur dynamique de l'histoire

L'une des grandes originalités du travail de Patrick Cabanel est de ne pas limiter son analyse à la mémoire juive, mais d'ouvrir une réflexion plus large sur le rôle et la place de la mémoire dans l'Histoire.

C'est ainsi qu'il parvient notamment à expliquer (parmi d'autres éléments) la logique d'action et d'engagement de nombreux Justes de France par la persistance d'une forte mémoire des persécutions, et plus particulièrement celle en vigueur dans les milieux protestants.

De nombreux témoignages signalement en effet le processus d'identification des habitants Cévenols : "Autrefois, c'étaient les nôtres, les Hugunots, qui étaient persécutés ; maintenamnt, hélas ! C'est votre tour" (p. 23).

Bien que très minoritaires en France, les protestants ont développé une forte conscience identitaire liée à la mémoire dans l'entre-deux-guerres : livres, pièces de théâtre, cartes postales, cérémonies commémoratives... sont autant d'éléments qui ont visiblement influencé l'action de résistance assez exceptionnel des protestants contre un Etat considéré comme injuste. Patrick Cabanel propose d'ailleurs l'expression intéressante d' "armes de la mémoire" pour qualifier cette situation exceptionnelle qui s'appuie sur la mémoire collective pour justifier l'action politique.

 

C'est pourquoi il est intéressant de s'interroger sans cesse sur les réminiscences des mémoires dans nos sociétés contemporaines qui, sous le masque d'une comparaison souvent considérée comme polémique et anachronique, témoignent d'une véritable identité nationale mémorielle avec des conséquences non négligeables sur la lecture du monde et l'action qu'on peut y mener.

En février 1997, des Justes et/ou leurs enfants et petits-enfants s'étaient retrouvés autour d'un texte condamnant le durcissement de la législation sur l'immigration au nom de l'exemple donné au cours des années 1940 : "Ces actes se sont, au fil du temps, gravés dans les mémoires de leurs descendants, comme un modèle de comportement qu'il faut transmettre de génération en génération".

La mémoire (qu'elle soit nationale ou communautaire) a donc une réelle perspective performative : se souvenir, c'est aussi agir !!!

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Recensions - Communauté : 39-45
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Dimanche 24 juin 2012 7 24 /06 /Juin /2012 10:35

 

Comme tous les mois, nous poursuivons notre recension du magazine l'Histoire sous la forme de courtes brèves afin de compléter notre réflexion sur l'actualité mémorielle de la recherche et de l'édition. Le numéro de juin est justement consacré à un dossier qui a suscité plusieurs polémiques mémorielles : la guerre de Vendée.

L-Histoire-juin-2012.jpg

 

Le sujet a déjà fait couler beaucoup d'encre, y compris dans d'autres magazines puisque la Nouvelle Revue d'Histoire avait consacré un dossier à la Vendée en 2011 : 

 

Nouvelle-Revue-d-Histoire-Vendee.png

 

Cet intérêt renouvelé trouve son explication dans l'édition d'un nouvel ouvrage détonnant sur la question et que nous avions déjà évoqué sur ce site : Vendée, du génocide au mémoricide de Reynald Secher (Le Cerf, 2011).

 

vendee génocide mémoricide

 

Pour répondre à cette revendication d'une reconnaissance mémorielle victimaire qui ne cesse de grandir, le magazine décide de convoquer les meilleurs spécialistes de la question qui viennent présenter leurs derniers travaux afin de dresser un bilan historiographique.

On peut néanmoins regretter que le principal intéressé, Reynald Secher, ne figure pas dans les intervenants pour présenter lui aussi sa position.

 

L'article d'Olivier Coquard commence tout d'abord par présenter les faits connus et reconnus d'une guerre civile particulièrement meurtrière qui conduit certes à une victoire républicaine, mais au prix de dizaines de milliers de morts, de réfugiés et d' "exilés" qui ont constitué le terreau fécond d'une mémoire victimaire collective. 

Le coeur du dossier est cependant centré autour d'un long entretien avec Jean-Clément Martin qui constitue une réponse aux thèses de Reynald Secher.

Dès le départ, le ton est donné puisque Jean-Clément Martin réfute le caractère inédit des archives de Reynald Secher en rappelant qu'elles ont déjà été publiées en 1895.

Il précise ensuite que l'interprétation de ces sources souffre d'anachronisme dans les conclusions de Reynald Secher et qu'il convient de remettre les termes "anéantir", "chasser", "déblayer" utilisés par les auteurs de ces documents dans le contexte d'une violence révolutionnaire aujourd'hui insoutenable, mais récurrente à l'époque.

Après ces remarques méthodologiques, la critique passe sur le terrain des notions. Il est ainsi rappelé que la Vendée est un département créé en 1790 ; or, la guerre de Vendée dépasse largement les limites de cette circonscription administrative et rend difficile l'affirmation d'une identité vendéenne, tout comme celle d'une volonté génocidaire de la République.

Jean-Clément Martin s'attache ensuite à retracer les principales étapes de la construction mémorielle vendéenne qui viennent contredire l'autre thèse de Reynald Secher : celle du mémoricide. Il rappelle ainsi que dès la chute de Robespierre, le journaliste Louis-Marie Prudhomme s'intéresse aux victimes de la guerre de Vendée. Des procès sont organisées jusqu'en 1796, puis l'histoire et la mémoire prennent le relais par l'intermédiaire d'ouvrages (Précis historique de la guerre civile de la Vendée écrit par Berthre de Bournisseaux sous le Consulat), de pèlerinages, sermons, etc.

Le XIXème siècle apparaît alors comme le véritable moment d'émergence de mémoires contradictoires qui perdurent encore aujourd'hui. Dans un premier temps, Bonaparte tente de limiter l'émergence d'une mémoire contre-révolutionnaire en essayant d'empêcher la publication des Mémoires de la marquise de La Rochejaquelein qui "enracine l'idée que la Révolution a tué un peuple de paysans laborieux". A l'inverse, la monarchie de Juillet exploite à partir de 1840 le souvenir des massacres des révolutionnaires en organisant notamment un concours pour désigner la commune la plus touchée. A partir de ce moment, les monuments, les livres et les lieux vont se multiplier. Les illustrations du dossier permettent d'ailleurs d'en observer plusieurs tels que la chapelle des Lucs-sur-Boulogne construite en 1867 à l'emplacement où la tradition assure que 564 habitants ont été tués par les troupes républicaines le 8 février 1794 (p. 53). A ce bâtiment s'ajoute la représentation du massacre de Machecoul immortalisé par le peintre François Flameng en 1884 (p. 54) et le monument érigé en 1839 au centre du cimetière de La Gaubretière sous lequel sont enterrés de nombreuses victimes des guerres de Vendée (p. 61). Jean-Clément Martin mentionne également l'existence de nombreuses plaques mémorielles et l'exploitation de la guerre de Vendée jusque dans la propagande vichyste.

Aujourd'hui encore, cette mémoire est défendue par Hervé de Charette, ancien ministre et député, qui a déposé à deux reprises une proposition de loi pour faire reconnaître le génocide vendéen par la République, sans nécessairement demander une pénalisation des propos considérés comme négationnistes. L'évocation de cet homme et de son combat dans ce domaine permet de rappeler à quel point la mémoire peut arborer des aspects éminemment politiques. Michel Winock rappelle notamment par l'intermédiaire de cartes électorales (p. 59) que la mémoire vendéenne peut constituer un aspect important de compréhension du vote des locaux, longtemps attachés à une culture royaliste et catholique.

La résurgence du débat mémoriel porté par Reynald Secher doit également interroger les historiens. Son ouvrage a en effet été préfacé par Gilles-William Goldnadel (présenté par Jean-Clément Martin comme un avocat incarnant la droite extrême au sein du Conseil représentatif des institutions juives de France), Hélène Piralian (psychanalyste d'origine arménienne) et Stéphane Courtois (spécialiste de l'histoire des régimes communistes). Ces différentes interventions témoignent d'une volonté comparative entre les différentes entreprises génocidaires et viennent confirmer l'affirmation de Reynald Secher dans son ouvrage : "La France est le premier pays à avoir conçu, organisé et planifié l'anéantissement et l'extermination d'une partie d'elle-même au nom de l'idéologique de l'homme nouveau. Elle est ausi le premier pays à avoir conçu et mis en place un mémoricide dans le but d'occulter ce crime contre l'humanité. En ce sens, la France est un double laboratoire et un modèle pour les régimes génocidaires".

 

Nous avions déjà signalé dans notre article du mois d'octobre 2011 que Reynald Secher ne craignait pas "les formules ambitieuses". Cet extrait le confirme et l'excellente interview de Jean-Clément Martin nous permet judicieusement d'en limiter les excès.

 

Actualisation du 29 octobre 2012

Reynald Secher a été récompensé (pour l'ensemble de son oeuvre et plus particulièrement pour son dernier ouvrage évoqué ci-dessus) par  le prix Combourg-Chateaubriand.

Il est intéressant de constater que ce prix est avant tout littéraire et non scientifique. Lors de la remise de récompense, ce sont d'ailleurs les qualités d'écrivain et de journaliste de l'auteur qui ont été soulignées par Christophe Barbier, lauréat 2011, et non pas ses qualités d'historien.

La remise de prix a d'ailleurs donné lieu à un échange vigoureux entre le directeur de l'Express et Reynald Secher quant aux thèses défendues par ce dernier (le compte-rendu est réalisé par la secrétaire du Souvenir Chouan de Bretagne).

 

 

Un centre de mémoire et d'histoire pour Drancy

Financé par la  Fondation pour la mémoire de la Shoah (et non pas la Fondation de la mémoire pour la Shoah comme indiqué par erreur dans le magazine), ce nouveau lieu sera autant consacré à l'histoire qu'à la mémoire des 63 000 Juifs passés dans ce camp d'internement avant d'être envoyés vers les camps de la mort.

 

Mutation des mémoires staliniennes

La Géorgie continue sa mutation mémorielle. Après avoir déboulonné une statue de Staline en juin 2010, la ville de Gori vient de transformer la maison natale du dictateur en musée de la répression soviétique.

La mutation mémorielle observée dans ce pays depuis quelques années se poursuit donc irrémédiablement, et visiblement avec succès puisqu'aucune polémique ni contestation n'a été recensée cette fois-ci par les médias occidentaux.

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Recensions - Communauté : Histoire, mémoire et société
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