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  • Histoire, Mémoire et Société
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs.
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.

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Mémoires et identités nationales

Mercredi 31 octobre 2012 3 31 /10 /Oct /2012 10:17

 

Abstract : Angela Merkel inaugurated a memorial for the European Gypsies during WWII. This article's purpose is to study the importance of this event in the culture of this people.

 

Mercredi 24 octobre 2012,  la chancelière allemande Angela Merkel a inauguré à Berlin un monument à la mémoire des Roms victimes du nazisme.

Si cet acte s'inscrit dans la logique mémorielle allemande qui peut être interprétée comme communautaire du point de vue français (ce monument est situé à proximité de ceux dédiés aux Juifs et aux homosexuels), il n'est pas sans poser question sur la construction mémorielle du groupe dont il est censé entretenir le passé.

 

Memorial-Roms.jpg

Mémorial de Berlin en hommage aux Roms victimes du nazisme (artiste : Dani Karavan)

 

Si les Roms ont souvent fait la Une des médias ces dernières années, force est de constater que nous connaissons finalement assez mal leur histoire et leur identité. Trop souvent, ce peuple est évoqué par l'intermédiaire d'hommes politiques qui dénoncent soit une intégration difficile, soit une stigmatisation raciste et xénophobe. Rares sont cependant les interventions des Roms eux-mêmes ou les articles d'analyse nous permettant de les comprendre.

 

Il suffit pour s'en rendre compte de s'arrêter un instant sur les articles qui ont été consacrés à cet évènement.  Le Monde par exemple parle d'un "Mémorial aux Tziganes victimes du nazisme" quand  Le Nouvel Observateur évoque "les Roms victimes de l'Holocauste".

Entre ces deux appellations, on prend conscience du flou et de l'incompréhension générale qui entoure ce peuple que l'on ne parvient pas vraiment à désigner (Tziganes, Roms, ou encore Sintis, Gitans, Gypsies...), dont on connaît mal l'histoire (n'est-il pas maladroit d'employer l'expression d'Holocauste dans ce cadre?), et auquel on ne donne pas la parole (à l'exception d'un  reportage sur Arte).

 

Cet article n'a pas la prétention de corriger ou compléter ce manque d'information. Au mieux peut-on simplement indiquer quelques références bibliographiques en fin de page (en espérant que d'autres contributeurs puissent les compléter).

En revanche, il me semble intéressant de réfléchir sur le sens de l'existence même d'un monument commémoratif.

 

Une étape dans le processus mémoriel allemand

Comme l'a rappelé Angela Merkel lors de son discours, cette inauguration constitue une étape dans le processus mémoriel de son pays : "Ce monument nous rappelle un peuple trop longtemps oublié. (...) L'hommage aux victimes comprend aussi une promesse, celle de protéger une minorité, un devoir pour aujourd'hui et demain (...) Les Roms souffrent encore aujourd'hui de discrimination et de rejet, ils doivent aujourd'hui encore se battre pour leurs droits. C'est le devoir de l'Allemagne et de l'Europe de les soutenir".

Par cette déclaration, la chancelière allemande oriente sensiblement la symbolique de cet évènement dans le domaine politique. Par sa présence, elle honore le "devoir de mémoire" qui incombe à son pays après l'expérience extrême et traumatisante du nazisme. En tant que chef d'Etat, elle réinvestit également cet acte commémoratif dans le présent en rappelant qu'il doit permettre d'orienter les choix politiques et sociétaux actuels.

Il n'a pas fallu plus de quelques minutes pour que cette posture politicienne soit dénoncée. A l'issue de la cérémonie, la chancelière a en effet été interpellée par un inconnu qui lui a lancé : "Et qu'en est-il des expulsés, Madame Merkel" ? L'individu n'a obtenu aucune réponse.

 

Une révolution dans le processus mémoriel rom

Si cette cérémonie est assez traditionnelle dans l'agenda d'un chef politique, il l'est beaucoup moins dans celui d'un représentant associatif, et encore moins dans celui de Silvio Peritore, vice-président du conseil central des Sintis et Roms.

Selon l'interview qu'il accorde à Arte , le caractère tardif de cette inauguration s'explique par plusieurs éléments :

1. La volonté initiale du peuple rom d'être intégré à un monument commémoratif commun à toutes les victimes, sans distinction de motif, qui n'a finalement pas pu être réalisée.

2. Le désintérêt général sur la mémoire des Roms, oubliée derrière d'autres mémoires plus visibles.

3. L'absence de lobby politique susceptible de défendre la mémoire des Roms auprès des élus et administrations.

 

Bien qu'il soit impossible d'assumer une telle posture de la part d'un représentant associatif, il me semble intéressant d'avancer également l'hypothèse d'une absence de culture mémorielle chez les Roms (tout du moins, incomparable avec celle développée depuis quelques décennies en Occident).

Il suffit pour s'en convaincre de s'arrêter un instant sur l'histoire de ce peuple. La parution récente d'études sur cette question rencontre de grandes difficultés à retracer les origines des Roms pour la simple raison que l'un des aspects essentiels de leur culture repose sur l'oralité et l'absence, voire le refus, de l'écrit. Ainsi, des pans entiers de l'histoire de ce peuple sont aujourd'hui constitués de légendes plus ou moins vérifiées par l'intermédiaire des traces laissées par ceux qui auraient croisé leur chemin.

Ces difficultés ne sont cependant pas symptomatiques de l'histoire ancienne des origines. Les évènements les plus récents pâtissent des mêmes limites, y compris concernant la tentative de génocide pour la Seconde Guerre mondiale.

C'est ainsi qu'en France, l'ancien camp d'internement de Tziganes de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) avait été complètement oublié jusqu'à ce qu'un ancien instituteur et érudit local en découvre les ruines par hasard et décide d'en écrire l'histoire.  Dans l'interview qu'il accorde à l'Express en 2010, il précise que "jamais un Montreuillais ne m'avait parlé de cette histoire et les Tziganes l'avaient aussi enfouie en eux, sans l'écrire car ce n'est pas leur culture".

 

L'inauguration d'un monument en mémoire des Roms victimes du nazisme à Berlin n'est donc pas tant significatif d'une étape importante dans le cheminement mémoriel allemand. Il s'inscrit au contraire dans une logique assez traditionnelle.

En revanche, il constitue une véritable révolution mémorielle pour les Roms qui décident ainsi de s'inscrire dans un cheminement culturel qui leur était jusqu'à présent étranger. Ce monument peut donc aussi être lu comme la manifestation évidente d'une forme d'acculturation qui pourrait faciliter à l'avenir une nouvelle forme d'intégration.

 

 

Bibliographie

Henriette Asséo, Les Tsiganes, une destinée européenne, Paris, Gallimard, 1994.

Henriette Asséo, De la « science raciale » aux camps, Les Tsiganes en Europe sous le régime nazi, Henriette Asséo, Herbert Heuss, Franck Sparing et Karola Fings, The Gypsies during the Second World War, Éditions de l'Université du Hertfordshire, 1999.

Éditions du Centre Régional de Documentation Pédagogique de Paris (CRDP Paris), Université Paris-Descartes, 1996.

Guenter Lewy, La persécution des tsiganes par les nazis, Paris, Éditions Belles Lettres, 2003

Jean-Pierre Liégeois, Roms et Tsiganes, Paris, La Découverte, 2009.

 

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Mémoires et identités nationales - Communauté : Histoire du monde.
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Mercredi 4 juillet 2012 3 04 /07 /Juil /2012 15:19

 

Ils ont finalement été mis en place, malgré l'alternance politique : ce sont les fameux questionnaires permettant de tester la "connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises" des candidats à la nationalité française. Cette idée est le fruit du précédent gouvernement, et plus précisément des services de l'ancien ministre de l'Intérieur Claude Guéant, qui s'inscrivait alors dans la lignée de la politique historienne du président Nicolas Sarkozy.

Le décret du 30 janvier 2012 précise en effet les modalités de naturalisation : non seulement il est exigé du demandeur une "connaissance de la langue française caractérisée par la compréhension des points essentiels du langage nécessaire à la gestion de la vie quotidienne" mais également la "connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises correspondant au niveau de connaissance attendu, dans ces matières, d'un élève à l'issue de l'enseignement dispensé à l'école primaire".

 

Nous les attendions avec impatience et nous n'avons pas été déçus. Depuis quelques semaines, différentes versions ont filtré dans la presse, notamment dans Le Monde et Le Figaro (vous ne manquerez pas d'aller vérifier si vous méritez vous aussi votre nationalité...).

Le questionnaire se présente sous la forme d''un QCM proposant systématiquement trois propositions de réponse.

 

Parmi les questions qui concernent l'histoire, on trouve quelques perles :

 

1. Les guerres de religion, au XVIe siècle, ont opposé :

a/ catholiques et protestants ;   b/ chrétiens et musulmans ;    c/ écoles publiques et écoles privées

Il n'est pas précisé si des choix multiples sont possibles mais le reste du questionnaire laisse croire qu'une seule réponse est attendue. Or, si l'on veut être précis, on rappellera que l'expression "guerres de religion" ne se limite pas à la seule opposition entre catholiques et protestants. Elle s'est également déclinée sous la forme d'oppositions bien plus larges dans toute l'Europe, et notamment entre les chrétiens, les juifs et les musulmans en Espagne.  

 

2. Lequel de ces trois pays n'a pas fait partie de l'empire colonial français ? 

a/ La Tunise ;     b/ Le Maroc ;     c/ La Lybie 

On s'étonne ici de retrouver une question sur le passé colonial de la France. Est-il nécessaire dans ce genre de questionnaire destiné aux candidats à la nationalité française (et donc à des populations parfois originaires de ces pays) de rappeler la nature des liens passés avec la France ?

 

3. Les premiers peuples connus qui ont habité la France sont :

a/ Les Crétois ;     b/ Les Gaulois ;     c/ Les François

Il s'agit probablement de la question la plus caricaturale tant elle mobilise les poncifs de ce qui est généralement désigné comme le "roman national". "Nos ancêtres les Gaulois" constituent une lecture stéréotypée qui ne correspond par à la réalité historique mais seulement au discours politique et erroné de Jules César, repris depuis par à d'autres fins tout aussi politiques.

 

Les questions de culture générale valent aussi le détour :

1. Dans lequel de ces trois pays le français n'est pas parlé ?

a/ La Suisse ;     b/ L'Espagne ;      c/ L'Algérie

Encore une fois, cette question fait référence au passé colonial de la France.

 

Quels enseignements tirer de ces questionnaires ?

Globalement, on remarque assez rapidement que ces questionnaires véhiculent une vision plutôt positive de la France dans l'histoire, résidu du traumatisme de la repentance honnie par le précédent chef de l'Etat.

Il est également à noter la lourde insistance sur le passé colonial de la France. D'aucuns justifieront cette présence par la volonté de faire réfléchir les candidats à la nationalité française sur les processus historiques qui sont à l'oeuvre dans les choix des destinations migratoires. Une telle interprétation apparaît comme complètement illusoire au regard des questions posées qui relèvent davantage d'un inventaire à la Prévert des stéréotypes du roman national plutôt que d'un questionnaire de connaissance en histoire.

 

Ces tests s'ajoutent ainsi à d'autres éléments révélateurs d'une tendance actuelle à l'affirmation du roman national face aux dangers supposés dont il ferait l'objet. Dans un excellent article de la revue Diversité, l'historienne Laurence de Cock a très bien montré comment depuis 2008 les nouveaux programmes d'histoire au collège qui introduisent l'étude de civilisations extra-européennes ont été attaqués au prétexte qu'ils dilueraient l'histoire nationale traditionnelle au profit de mémoires communautaires.

Accordons à Dimitri Casali (qui a été le porte-parole de cette cause) que c'est probablement le cas concernant l'enseignement des traites négrières et de l'esclavage qui a fait l'objet d'une attention particulière dans les nouveaux programmes en raison de la loi Taubira de 2001.

Cela ne doit cependant pas faire oublier que l'alternative conservatrice proposée par Dimitri Casali repose sur une construction tout aussi communautaire. L'histoire de France qu'il propose dans son  altermanuel est le fruit d'une vision datée et politique qui considère l'histoire enseignée comme le bras armé du renforcement de la fierté nationale à travers l'héroïsation des grandes figures et des grands évènements que nul Français n'est censé ignoré selon lui. Bien que ce soit l'expression de "roman national" qui se soit imposée depuis plusieurs années, on aurait tout autant pu parler de "mémoire nationale" tant cette vision correspond à une lecture du passé visant à rassembler une communauté (dire nationale) dans l'émotion.

Face à cette croyance, nous pensons que l'histoire peut avoir d'autres vertues parmi lesquelles figurent en priorité l'exercice de l'esprit critique et l'apprentissage de l'altérité culturelle. Maintes réformes ont tenté d'introduire cette dimension depuis "l'histoire universelle" en 1925 jusqu'aux programmes Haby de 1975 qui voulaient "élargir l'horizon", en passant par l'approche civilisationnelle de Braudel en 1957. Dans le contexte actuel d'une mondialisation galopante qui entraîne des flux économiques et humains toujours plus importants, il serait pour le moins contradictoire de s'obstiner à inculquer une histoire dont les présupposés idéologiques datent de la fin du XIXe siècle, à l'époque où la France cherchait à prouver sa supériorité sur l'Allemagne et à justifier son entreprise coloniale par un argumentaire racialo-civilisationnel. 

 

Questionnaire-nationalite-francaise.png

Caricature de Rodho sur Le PLus du Nouvel Observateur

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Mémoires et identités nationales - Communauté : Histoire, mémoire et société
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Samedi 20 août 2011 6 20 /08 /Août /2011 19:24

 

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Le dernier dossier de la revue en ligne Regard sur l'Est porte sur "Le renouveau du monde juif en Europe centrale et orientale". La problématique de cette réflexion collective part du présupposé suivant : "Présents pendant plusieurs centaines d’années en Europe centrale et orientale, les Juifs ont fait l’objet de persécutions (pogroms, Shoah…), avant d’être comme «évincés» de l’espace public durant la période communiste. Toutefois, depuis la fin des années 1980, on assiste dans certains pays à une recherche, une reconnaissance, voire une renaissance de l’héritage juif".

Il s'agit donc d'une réflexion globale sur la mémoire de la culture juive dans un espace où cette communauté a particulièrement souffert. Parmi les articles proposés, certains adoptent une perspective résolument mémorielle qui méritent d'être signalée sur ce blog.

 

La question de la Shoah est évidemment omniprésente dans ce dossier.

L'article de Stephan STACH par exemple nous montre que l'Allemagne n'a pas toujours adopté une position commune autour de la mémoire de la Shoah. Ainsi, pendant longtemps, RFA et RDA ont développé des mémoires parallèles autour d'un évènement de passé commun. Les articles suivants sur la Roumanie, l'Albanie, la République Tchèque ou encore le Bélarus confirment bien à quel point l'unité géographique régionale n'est pas le gage d'une unité mémorielle. Les évolutions politiques ultérieures ont donc des conséquences qui sont visiblement plus fortes qu'une éventuelle unité culturelle, voire un passé commun.

 

Ces différentes études de cas permettent ainsi de rendre compte d'une formidable diversité, mais aussi de la fragilité du passé qui, au gré des vents politiques, peut souffrir d'interprétation parallèles, voire contradictoires. C'est pourquoi, parmi tous les critères qui permettent aujourd'hui de mesurer le degré de démocratisation, nous ne devrions pas non plus oublier celui d'écrire, de lire et d'apprendre l'histoire. A notre connaissance, il n'existe en effet pas de dictature qui n'ait essayé d'exercer un contrôle autoritaire sur l'interprétation du passé. 

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Mémoires et identités nationales - Communauté : Histoire, mémoire et société
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Mercredi 6 juillet 2011 3 06 /07 /Juil /2011 12:06

 

Le procès de Nuremberg fait régulièrement l’objet de critiques révisionnistes. Malgré la gravité des faits reprochés aux accusés, nombreux sont ceux qui reprochent les conclusions hâtives d’une justice expéditive et prédéfinie par les vainqueurs. A l’occasion d’une affaire judiciaire récente, la Russie s’est présentée comme le protecteur résolu du célèbre procès. Ses motivations méritent cependant d’être éclairées.

 

L’affaire se déclare autour du cas de Vassily Kononov. Né en Lettonie, le jeune homme devient soviétique lorsque son pays natal est annexé par l’URSS en 1940. Adoptant sa nouvelle nationalité, il décide de s’engager dans l’Armée Rouge lorsque l’URSS est attaquée par les nazis en juin 1941. Il s’illustre alors par de nombreux actes de résistance qui lui valent la reconnaissance de son nouveau pays.

 

vassily-kononov-en-1941.jpg

Vassily Kononov en 1941

 

Dans son parcours, un évènement tragique est à l’origine de ses ennuis judiciaires ultérieurs. Selon le récit de son avocat, Vassily Kononov est chargé en 1944 d’une mission particulière : exécuter une sentence de la cours martiale ordonnant la peine capitale pour quelques habitants du village letton de Malye Baty, jugés coupables de l’extermination d’un groupe de partisans soviétiques. Par cet acte, le jeune homme prouve qu’il adhère sans faille à sa patrie d’adoption, même si cela doit le conduire à éliminer d’anciens concitoyens.

C’est sur cette base que la justice lettone le condamne à la prison. Le pays ayant retrouvé son indépendance depuis l’implosion de l’URSS en 1991, son action considérée comme un devoir militaire en 1944 est requalifiée en tant que crime soixante ans plus tard. L’accusé conteste ce jugement et porte l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme qui lui donne raison en invoquant l’article 7 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme : « Nul ne peut être condamné pour une action ou une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas une infraction d'après le droit national ou international. De même il n'est infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l'infraction a été commise ».

Vassily Kononov est donc libéré jusqu’en 2010 où la Grande chambre de la Cour européenne des droits de l’homme revient sur sa décision. Fatigué par ces interminables batailles judiciaires, Vassily Kononov est décédé le 21 mars 2011.

 

Cette affaire est donc complexe et il n’est pas possible à mon avis d’adopter une position trop rigide. On peut supposer que le soldat Kononov n’a pas réalisé sa mission sans difficultés, ni réflexions existentielles. S’engager auprès de la force occupante soviétique pour protéger son pays d’un autre envahisseur est une chose, retourner son fusil contre des concitoyens qui ont fait le choix de soutenir le second occupant en est une autre. Cependant, l’intéressé avait-il le choix ? Pouvait-il refuser d’exécuter un tel ordre sans être accusé lui-même de trahison ?

 

La situation est d’autant complexe qu’elle s’inscrit désormais dans un contexte historique et mémoriel particulier. La Russie s’est notamment illustrée par des prises de positions très vives. A l’occasion d’une conférence organisée le 16 mai à Saint-Pétersbourg pour célébrer les 65 ans du procès de Nuremberg, le ministre russe de la Justice, Alexandre Konovalov, a évoqué le cas de Vassili Kononov. Pour lui, le cas Kononov n’est pas qu’une simple affaire judiciaire. Il révèle une tendance plus globale à revenir sur les conclusions de Nuremberg. Il s’agit donc d’une affaire de mémoire, d’histoire et de politique, voire de géopolitique.

L’enjeu pour la Russie est très simple : il faut absolument éviter que l’URSS soit considérée au même titre que l’Allemagne nazie. La position adoptée à Nuremberg est en effet très avantageuse pour l’URSS. Tandis que les regards étaient tournés vers les camps de concentration nazis et les atrocités commises par le régime d’Hitler, Staline a imposé au monde l’idée d’un pays respectable en dissimulant habilement derrière cette image d’Epinal les failles d’un système imposé par les annexions forcées et les exécutions sommaires.

Soixante-cinq ans plus tard, la Russie se fend donc d’une grande solennité en organisant les célébrations de l’héritage du procès de Nuremberg. L’observateur occidental ne doit cependant pas être dupe. Lors de ces cérémonies, ce n’est pas la lutte contre l’extrémisme et la protection des droits de l’homme qui sont célébrées, mais l’image teintée de propagande à la gloire d’une Russie glorieuse et éternelle.

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Mémoires et identités nationales - Communauté : 39-45
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Lundi 13 juin 2011 1 13 /06 /Juin /2011 23:40

Les conséquences de l’instauration d’une nouvelle Constitution en Hongrie se répercutent sur de nombreux domaines. Au-delà de la limitation des libertés de la presse qui a essentiellement intéressé les journalistes français, ce sont en fait plus globalement les libertés d’opinion et d’expression qui sont en danger, notamment par le biais d’une réécriture méthodique de l’histoire.

 

Dans un article très intéressant paru dans la revue Regard sur l’Est, Paul GRADVOHL résume cette dérive en trois étapes :

- Tout d’abord, le gouvernement a décidé de fermer l’accès aux archives concernant la période allant de l’occupation allemande (19 mars 1944) à la mise en place d’un gouvernement sur la base d’élections libres (2 mai 1990). Ainsi, de nombreux travaux scientifiques ont été stoppés dans l’urgence par un gouvernement qui ne voyait pas d’un bon œil ces historiens travaillant sur un passé jugé trop récent.

- Ensuite, au nom de la liberté d’information et de la protection des données individuelles, le gouvernement a décidé de disperser toutes les archives de cette période en les remettant aux personnes concernées. Dès lors, des montagnes d’archives ont été dilapidées, réduisant à néant toute possibilité de saisir le sens global de l’histoire d’un pays au centre de la guerre froide.

- Enfin, la Constitution vient mettre un point finale à cette entreprise en affirmant dans un espèce de credo national : « Nous ne reconnaissons pas la suspension de notre Constitution historique résultant des occupations étrangères. Nous refusons la prescription des crimes inhumains commis contre la nation et les citoyens hongrois sous le pouvoir des dictatures nationale-socialiste et communiste. Nous ne reconnaissons pas la Constitution communiste de 1949 car elle fut le fondement d’une tyrannie, et c’est pourquoi nous proclamons son invalidité. Nous sommes d’accord avec les députés de la première Assemblée nationale libre qui ont, dans leur première résolution, affirmé que notre liberté d’aujourd’hui a pris son essor à partir de notre révolution de 1956 ».

 

Cette dérive constatée en Hongrie témoigne d’une orientation générale qui a conduit récemment de nombreux gouvernements à se saisir de la question historique pour mieux l’instrumentaliser. Progressivement, nous commençons à saisir ce qui peut être caractérisé comme une véritable « politique historique ».

Cette dernière consiste à empêcher progressivement l’enseignement, puis l’écriture de l’histoire par l’intermédiaire de multiples mesures réduisant l’accès aux archives, diminuant les crédits de recherches, réformant le statut des enseignants et des chercheurs… tout en continuant à mener activement en parallèle une politique mémorielle que les jeunes citoyens ne sont plus en mesure de décrypter, à défaut de formation à l’esprit critique.

L’exemple hongrois illustre un processus qui atteint pour la première fois un tel niveau d’aboutissement. En introduisant ces déclarations au sein même de la Constitution, le gouvernement fait l’économie de plusieurs décennies de propagande. Il vient d’inscrire dans la loi suprême sa propre lecture de l’histoire, interdisant de fait toute forme de révision scientifique. Il s’agit dès lors de la loi mémorielle la plus puissante jamais adoptée.

 

Bien qu’elle ait été adoptée par un pays qui peut nous paraître lointain, cette « politique historique » nous concerne tous. Elle témoigne d’une tendance sinueuse qui s’immisce discrètement à la tête des pouvoirs respectifs en Europe. C’est pourquoi il est important de réagir avant que d’autres mesures similaires ne soient adoptées ailleurs.

Les deux premières étapes évoquées ci-dessus sont déjà en application, mais la dernière n’est pas encore exécutée puisque la Constitution ne doit être promulguée qu’au 1er janvier 2012. Dès lors, un espoir demeure. Sous la pression internationale, le gouvernement hongrois peut encore reculer. Il est donc urgent que les hommes politiques, les militants des droits de l’homme et les historiens (Liberté pour l’Histoire, le Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire…) se saisissent de la question pour éviter que de nouvelles lois mémorielles ne parviennent à s’imposer jusqu’aux plus hautes instances des Etats européens.

Par Mickaël BERTRAND - Publié dans : Mémoires et identités nationales - Communauté : Histoire du monde.
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