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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 15:06

 

We were here est un documentaire américain sur l’émergence de l’épidémie de SIDA à San Francisco au début des années 1980. Il vient d’être présenté au festival du film Sundance et jouit depuis d’un  accueil élogieux dans la presse américaine.

We-were-here.jpg Cliquez sur cette photo pour accéder à la bande annonce du film (en VO)

 

Son sujet peut paraître anodin au premier abord tant on a l’impression d’avoir tout dit à ce sujet. L’épidémie s’est en effet développée en parallèle (voire en lien étroit) avec une nouvelle forme de communication médiatique qui a longtemps joué sur la provocation visuelle, l’indignation et l’émotion. On se rappelle notamment de ce préservatif géant posé sur l’obélisque de la Concorde par l’association Act Up : preservatif-sur-l-obelisque-de-la-Concorde.jpg 

Les chercheurs savent aussi que dans les années 1990, de nombreux fonds ont été distribués (autant dans les sciences dites « expérimentales » que dans les sciences humaines) afin de développer dans l’urgence nos connaissances sur les logiques d’une épidémie dont les ravages étaient importants et soudains. Le témoignage réflexif sur son parcours scientifique que Marie-Ange Schiltz a récemment livré dans la revue Genre, Sexualité & Société laisse apparaître en filigrane la mobilisation de plusieurs organismes, instituts et individus dans ce domaine.

 

Et pourtant, ce documentaire de David Weissman interpelle par la pertinence inédite de sa problématique. Jamais jusqu’à présent nous ne nous étions vraiment interrogés sur le vécu profond des témoins de cette époque. Partant du principe que les victimes étaient décédées et que les survivants n’étaient pas concernés (puisqu’ils n’avaient pas été infectés, c’est qu’ils n’appartenaient aux groupes dits « à risque »…),  nous avons oublié d’interroger ceux qui étaient en première ligne face à l’épidémie : notamment les jeunes homosexuels qui, au début des années 1980, goûtaient à une "libération sexuelle" encore récente dans des lieux consacrés. A cette époque en effet, tout homosexuel qui souhaite (et qui a les moyens d’) assumer son homosexualité se rend dans des métropoles qui apparaissent comme autant d’Eldorados. En France, ce sera essentiellement Paris et son Marais ; Aux Etats-Unis, San Francisco et son Castro.

 

Ce silence ne s’explique cependant pas uniquement par un relatif désintérêt général. Les travaux de David Weissman montrent en effet que la mémoire du SIDA a également été victime d’une forme de refoulement, voire de dénégation, que nous n’avions jusqu’alors jamais soupçonnée. Quitte à faire beaucoup de bruits plus ou moins parasitaires autour de la prévention, l’objectif aurait été d’oublier, ou du moins de minimiser, les risques qui ont été pris et parfois assumés autour de la mort et qui ont concerné peu ou prou toute la population. L’homosexuel apparaissant alors comme l’archétype de la victime du SIDA.

 

Ce documentaire décide donc d’assumer cette histoire que bien d’autres ont essayé d’écrire en vain. On se souvient notamment en France de la polémique ouverte par Frédéric Martel qui dans Le rose et le Noir avait osé lancer un peu trop tôt la question des responsabilités homosexuelles dans la diffusion de l’épidémie.

Quinze ans plus tard, le temps semble être venu d’ouvrir quelques brèches dans le mur du silence. Les victimes collatérales du SIDA (peu importe leur statut sérologique ; même séronégatives, elles n’en sont pas sorties indemnes) semblent avoir commencé leur deuil et sont, pour certaines, prêtes à témoigner.  

 

Sans céder à la comparaison simpliste, il me semble que nous pourrions esquisser un parallèle avec le silence qui s’est emparé des victimes de génocide nazi jusqu’au années 1970. De nombreux travaux ont été menés dans ce domaine et nous sommes désormais en mesure de comprendre relativement bien les logiques qui ont conduit au mutisme plusieurs milliers de rescapés. Il serait intéressant de comparer les deux phénomènes afin de vérifier s’ils se recouvrent, se complètent, ou bien se contredisent dans leurs logiques mémorielles.

 

Quoiqu’il en soit, un travail d’histoire et de mémoire est nécessaire autour du SIDA. Malgré les apparences, de nombreux tabous persistent et nuisent à la prévention. Un ami très informé sur le sujet me rappelait récemment (à raison malgré notre échange un peu vif) que l’interdiction faite aux homosexuels de donner leur sang est légitime tant les statistiques démontrent qu’ils sont proportionnellement beaucoup plus affectés. Malgré la justesse de son propos et sa légitime sensibilité pour la santé publique, je continue à penser que les taux de contamination ne chuteront pas tant que ce travail d’histoire et de mémoire n’aura pas abouti. Aujourd’hui encore, de nombreux homosexuels portent inconsciemment en eux les stigmates d’une période dont personne n’a fait le deuil et pour laquelle une communauté (désignée ici d’un point de vue externe) a été longtemps considérée comme responsable.

 

Un documentaire est actuellement en tournage en France sur la mémoire des homosexuels à partir de témoignages. Espérons que cette thématique ne sera esquivée une fois de plus.   

 

PS : Je remercie au passage Gerard Koskovich et ses précieuses revues de presse d'outre-atlantique qu'il me fait parvenir régulièrement.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 12:50

 

A la demande de plusieurs collègues enseignants, j’ai décidé d’inaugurer une nouvelle rubrique : Mémoires en classe.

L’omniprésence du fait mémoriel dans notre société a en effet pour conséquence une forte demande sociale de la part de nos élèves qui sont quotidiennement interpellés par des commémorations, anniversaires, et polémiques mémorielles. Le professeur d’histoire apparaît alors comme une ressource régulièrement sollicitée pour comprendre la suppression des rues « Pétain » dans les villes françaises, la polémique autour du musée de l’immigration ou encore le sens des dernières petites phrases de Marine Le Pen sur l’ « occupation » du territoire national par les fidèles musulmans priant dans les rues.

Sans sombrer dans l’excès, je pense que les professeurs ont tout intérêt à saisir cette attention de nos élèves pour la question mémorielle afin de mieux les reporter à l’histoire et leur redonner le goût d’une discipline qui leur permet très souvent d’arborer un regard neuf et critique sur le monde et les sociétés qui nous entourent.

 

C’est pourquoi je proposerai désormais très régulièrement des articles permettant aux collègues qui le souhaitent d’inclure ponctuellement une problématique mémorielle dans leurs cours. Il n’est nullement question d’en faire un élément central de notre enseignement (ce serait d’ailleurs en contradiction avec les instructions officielles) mais d’apporter régulièrement quelques analyses mémorielles originales afin de varier les supports et les approches.

Considérant que la liberté pédagogique est un bien précieux pour nos métiers, je ne proposerai pas sur ce blog de séances « clef en main » à l’intention des enseignants. Il s’agit plutôt de proposer des documents singuliers, des angles d’étude et des pistes d’exploitation pédagogique qui pourront faire l’objet d’une libre adaptation en classe dans le cadre d’un enseignement nécessairement différencié.

 

J’ajoute enfin que ces articles ne sont pas exclusivement à destination des professeurs d’histoire-géographie. Ils s’inscrivent dans la philosophie générale de ce blog visant à éclairer par une problématique mémorielle un fait d’histoire et de société. Je ne ferai pas l’économie d’une réflexion systématique sur l’enjeu mémoriel de la question traitée, qu’elle soit destinée à des élèves de collège, de lycée ou à d’autres lecteurs.

 

****

 

 

Le « postcolonial » expliqué à mes élèves

 

Perspective scientifique

La question du « postcolonial » est officiellement absente des programmes d’histoire-géographie.

Cette lacune s’explique aisément par le caractère neuf et novateur de cette notion importée du monde universitaire anglo-saxon et qui suscite donc encore quelques réticences et polémiques en France.

Le débat ne doit pourtant pas nous empêcher d’intégrer partiellement la richesse de ces réflexions dans nos classes, notamment dans certaines régions françaises où elles constituent une grille de lecture indispensable à la construction individuelle et civique des élèves.

 

Le « postcolonial » constitue un renouvellement historiographique très intéressant et éminemment lié à la question mémorielle. Catherine COQUERY-VIDROVITCH, dans son ouvrage consacré aux Enjeux politiques de l’histoire coloniale, définit d’ailleurs cette approche comme une réflexion sur « la façon dont, aujourd’hui, de part et d’autre, les regards se font, se construisent, se défont par rapport à des mémoires nécessairement déformées de la période antérieure ». L’analyse est également inspirée des récentes avancées de la Global History (Histoire globale), mais aussi d’orientations désormais plus anciennes autour des subaltern studies (Etudes subalternes).

L’objectif est simple : les historiens qui se réclament de ces écoles veulent sortir d’une vision trop strictement nationale qu’ils analysent comme l’héritage plus ou moins conscient d’un impérialisme rampant dont nos sociétés ne seraient pas parvenues à se défaire.

Bien que les rédacteurs des programmes n’aient pas souhaité franchir ce pas symbolique (et sans conteste idéologiquement trop marqué pour être consensuel) lors des dernières propositions, il me semble que les inflexions récentes peuvent être lues à la lumière de ces évolutions historiographiques. Sinon, comment expliquer l’introduction de « Regards sur des mondes lointains » en sixième, d’un « Regard sur l’Afrique » en cinquième et des suites logiques qui nous attendent aux prochaines rentrées scolaires ?

L’objectif est bien de faire comprendre à nos élèves que l’européocentrisme (quand il ne se résume pas d’ailleurs à un francocentrisme) n’est plus de rigueur. S’il est nécessaire et indispensable de connaître (et de transmettre à nos élèves) les « classiques » de l’histoire de France dans leurs grandes lignes, il faut également leur faire prendre conscience de la relativité d’une lecture, qui deviendrait alors un aveuglement, trop hexagonal.

 

L’exercice n’est pas simple et il serait présomptueux de prétendre inculquer parfaitement et intégralement de telles réflexions à nos élèves. C’est pourquoi je propose d’adopter une démarche comparative afin de faire prendre conscience des différentes temporalités et interprétations d’un même évènement historique.

La problématique de séance proposée sera donc résolument mémorielle.

 

Bibliographie indicative :

            - Daniel BERMOND, « Vous avez dit « postcolonial » ? », in L’Histoire (Les collections), numéro 49 consacré à la fin des empires coloniaux, pp. 88-91.

            - Pascal BLANCHARD, La fracture coloniale, La Découverte, 2005.

- Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Achille MBEMBE et Françoise VERGES, Fractures postcoloniales, La Découverte, 2010.

            - Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Enjeux politiques de l’histoire coloniale, Agone, 2009.

 

 

Les niveaux de classes conseillés

 

Troisième

La Première Guerre mondiale et ses conséquences

De la guerre froide au monde d’aujourd’hui (relations Est-Ouest, décolonisation, éclatement du

monde communiste) 

La France puissance européenne et mondiale

Première

La Première Guerre mondiale et les bouleversements de l’Europe

Le Tiers-Monde : indépendances, contestation de l’ordre mondial, diversification

 

Les liens entre l’activité proposée et le programme peuvent parfois être ténus. Il ne s’agit pas, par exemple, de proposer une telle séance uniquement dans le cadre de l’étude du chapitre sur la Première Guerre mondiale et ses conséquences. Mon objectif est cependant de montrer que le temps éventuellement consacré à une telle séance pourra être bénéfique puisqu’il permettra d’anticiper, d’approfondir, voir de réviser, d’autres éléments du programme dans un même niveau de classe.

 

 

Dossier documentaire :

 

Document 1 : Le témoignage d’un tirailleur sénégalais

Abdoulaye Ndiaye était un tirailleur sénégalais ayant servi durant la Première Guerre mondiale. Il est décédé le 10 novembre 1998, à la veille de recevoir la légion d’honneur pour sa participation à la défense de la nation française.

« Abdoulaye Ndiaye  est l'un des 180 000 Africains (sur un total de 600 000 "coloniaux") enrôlés par la France en 14-18, sans doute le dernier survivant de la fameuse "Force noire à consommer avant l'hiver" du général Mangin.

Il avait une vingtaine d'années lorsqu'un événement venu d'une autre planète a bouleversé sa vie, le transportant durant quatre longues années au cœur de la première grande boucherie franco-allemande de ce siècle. La guerre n'aura été finalement qu'une hallucinante parenthèse dans sa vie : né pauvre à Thiowor, il y a vécu pauvre pendant un siècle dans une case en terre battue, entre le champ de mil et l'arbre à palabres, survivant d'une horreur ignorée de sa famille et de ses voisins, seul avec ses souvenirs d'une guerre incompréhensible. […]

Une dizaine d'hommes de Thiowor sont ainsi sélectionnés après une visite médicale à Louga, la ville voisine, puis "habillés en soldats", transportés jusqu'à Dakar où ils sont embarqués vers Kenitra. Trois d'entre eux ne reviendront pas. Au Maroc, ils participent aux opérations de "pacification" de ce tout nouveau protectorat, puis traversent la Méditerranée. A Marseille, on leur apprend des rudiments de français, le minimum pour pouvoir obéir aux ordres, mais aussi pour pouvoir communiquer entre tirailleurs, car "nous parlions tous des langues différentes". Les Français accueillent plutôt favorablement ces hommes à la peau noire qu'ils découvrent. […]

Très vite, un train emmène Abdoulaye Ndiaye vers le front, dans le Nord. "Jamais je n'avais pensé que de telles atrocités pouvaient se passer. Dans mon imagination d'humain, ce n'était pas possible, dit-il simplement. Ce n'était pas dans mon habitude de voir des cadavres. Le premier que j'ai vu, c'était une maman morte avec son enfant". Des Allemands, il pense seulement qu'ils sont "sokhors" [méchants, en wolof], que, "si tu restes une seconde sans faire attention, ils te tuent". Pourquoi se bat-il contre eux ? L'étonnante réponse ne tarde pas : "Pour faire mon devoir, pour honorer mon oncle. Je me battais contre les Allemands, s'étonne-t-il seulement, mais je ne connaissais pas leur nom, je ne pouvais pas les identifier".

Son petit-fils, Cheikh Diop, pense que cette effroyable expérience a, en réalité, eu d'énormes conséquences historiques : "Avant 1914, les Africains percevaient les Blancs comme des surhommes, toujours victorieux, et les redoutaient. Sur les champs de bataille, ils ont partagé leurs repas, ils les ont vus avoir peur, pleurer et appeler leur mère avant de mourir. Ils ont pris conscience qu'il s'agissait d'hommes comme les autres. Ils ont compris qu'ils étaient les égaux des Blancs. Ceux qui sont revenus avaient changé de mentalité ; certains se sont lancés dans la lutte pour l'émancipation, contre la colonisation ».

Philippe BERNARD, « Le dernier de la " Force noire " », Le Monde, 12 novembre 1998.

http://dersdesders.free.fr/bio_veterans/ndiaye.html#top

 

Document 2 : Extrait de la fiche militaire d’Abdoulaye Ndiaye établie à Saint-Louis du Sénégal et retrouvée au service des pensions de Pau (Pyrénées-Atlantiques) :

« Blessé en août 1914 en Belgique par balle. Passé au 7e RTS [régiment de tirailleurs sénégalais] le 8 mai 1916. Blessé le 1er juillet 1916 devant Asservilliers (Somme). Deux fois blessé : a droit à la qualité de combattant ».

 

Document 3 : Carré musulman de la nécropole nationale d'Amiens (Saint-Acheul).Au premier plan, tombe d'un soldat du 45e RTS tombé pendant la Bataille de la Somme

Tombes combattants musulmans

 

 

Document 4 : Extrait du discours de Dakar

« Entre le Sénégal et la France, l'histoire a tissé les liens d'une amitié que nul ne peut défaire. […]

Je suis venu vous proposer, jeunes d'Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d'en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l'avenir. Je suis venu, jeunes d'Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

L'Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s'est entretué en Afrique au moins autant qu'en Europe. […]

Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l'autre, par la crainte de l'avenir. Le colonisateur est venu, il a pris, il s'est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu'il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. […]

La colonisation n'est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l'Afrique. Elle n'est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n'est pas responsable des génocides. Elle n'est pas responsable des dictateurs. Elle n'est pas responsable du fanatisme. Elle n'est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n'est pas responsable des gaspillages et de la pollution. […]

La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l'embryon d'une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à cœur. La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l'Europe et le destin de l'Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes. Et la France n'oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté. […]

Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, vous donner des leçons, je ne suis pas venu vous faire la morale. Mais je suis venu vous dire que la part d'Europe qui est en vous est le fruit d'un grand péché d'orgueil de l'Occident mais que cette part d'Europe en vous n'est pas indigne. Car elle est l'appel de la liberté, de l'émancipation et de la justice et de l'égalité entre les femmes et les hommes, car elle est l'appel à la raison et à la conscience universelles.

Le drame de l'Afrique, c'est que l'Homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès.

 

Nicolas Sarkozy, 26 juillet 2007.

http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2007/discours-a-l-universite-de-dakar.8264.html?search=Dakar&xtmc=dakar_2007&xcr=1

 

 

Pistes d’exploitations pédagogiques

Selon le niveau de classe et le temps disponible, il est possible d’envisager plusieurs méthodes de travail.

Tout d’abord, les documents 1 et 4 peuvent être substantiellement réduits afin de cibler des éléments d’informations plus précis.

Ensuite, il est également possible de faire travailler une première moitié de la classe sur le rôle des Sénégalais dans l’histoire de France et de faire travailler la seconde moitié de la classe sur la place laissée aux Sénégalais dans l’histoire (et la mémoire) française.

 

Voici les éléments qui doivent à mon avis être absolument identifiés par les élèves par l’intermédiaire d’un questionnaire ou d’une analyse collective dialoguée (ils permettront d’orienter la nature de questions plus ou moins précises) :

            - Doc 1 et Doc 2 : Le rôle et l’importance des Sénégalais dans l’armée française durant la Première Guerre mondiale.

            - Doc 1 : La parenthèse que constitue cet évènement dans l’histoire individuelle d’Abdoulaye Ndiaye, mais aussi dans l’histoire nationale du Sénégal.

            - Doc 1 : A contrario, l’influence qu’a pu avoir une telle participation dans le processus d’émancipation des colonies française, puis de décolonisation.

            - Doc 3 et Doc 4 : La place laissée aux Sénégalais dans la mémoire nationale française de la Première Guerre mondiale.

            - Doc 4 : La contradiction apparente entre les mémoires françaises et sénégalaises.

 

Il est bien évident que les documents  utilisés peuvent permettre, en fonction du questionnaire qui les accompagne et du niveau des élèves, d’atteindre un degré de réflexion plus ou moins précis.

Le professeur pourra ensuite conclure la séance en répondant à la problématique posée au départ, tout en présentant simplement les enjeux récents du post-colonialisme en histoire (voir ci-dessus).

La séance peut également être prolongée par l’étude du film Indigènes (Rachid Bouchareb, 2006) pour montrer l’extension de cette problématique mémorielle à la Seconde Guerre mondiale et à d’autres anciennes colonies françaises.

 


Actualisation datée du 21 septembre 2011 :

Une interview passionnante de Jacques Pouchepadass sur La Vie des idées qui prépare un ouvrage sur les Postcolonial Studies et les Subaltern Studies :

Jules Naudet, « La portée contestataire des études postcoloniales. Entretien avec Jacques Pouchepadass », La Vie des idées, 16 septembre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-portee-contestataire-des-etudes.html

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoire et enseignement
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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 08:11

 

L'une des ambitions de ce blog depuis sa création est d'apporter une vision historienne, notamment par le prisme de l'analyse mémorielle, à l'actualité nationale et internationale. C'est pourquoi nous continuons aussi, en plus des articles de fond, à relayer leurs propos en espérant qu'ils puissent encourager les citoyens à prendre conscience que les historiens ont eux aussi, aux côtés des sociologues, des économistes, des politologues, etc..., des analyses pertinentes à partager pour mieux comprendre ensemble les logiques de fonctionnement de notre monde contemporain.

 

C’est un historien américain qui répond aujourd’hui aux questions des journalistes de La Tribune pour proposer aux lecteurs sa grille d’analyse du monde contemporain.

Historien d’origine britannique et désormais professeur de la prestigieuse université américaine de Harvard, Niall Fergusson est un chercheur quelque peu atypique et provocateur. Pierre Grosser, dans un article d’Alternatives Economiques, explique qu’il a été happé par le star-system académique américain. Sylvie Laurent le décrit comme une « Rock Star » dans La Vie des Idées.

Il faut avouer que ce dernier ne se fait pas prier pour apparaître dans les médias et qu’il maîtrise avec brio l’art de la communication comme le prouvent son site Internet personnel ou la nature des films documentaires auxquels il participe.

Niall-Fergusson.jpg

Jeune, beau, riche et célèbre : Niall Fergusson assume son image d'historien médiatique

 

Certes, ses thèses d’histoire globale sont parfois contestées… mais aussi parce qu’elles ont le mérite d’être connues et reconnues dans le monde entier. L'historien n'a d'ailleurs pas que des ennemis au regard de la brillante carrière qu'il mène depuis plus d'une décennie.

L’interview qu’il donne au Journal La Tribune mérite donc à mon avis d’être lu car elle nous interroge sur la place de l’historien dans notre société :

 

http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20110215trib000601439/pourquoi-la-survie-a-long-terme-de-l-euro-est-improbable.html

 

Il résume notamment dans ses propos ses axes de travail principaux sur l’évolution des empires en l’appliquant à l’exemple très actuel des Etats-Unis face à l’émergence de la Chine. Il met en perspective cette transition de la suprématie sur le monde en relativisant notamment son exceptionnalité, mais en apportant aussi une lecture relativement pessimiste. Il s’intéresse ensuite à la crise européenne avec une même inquiétude quant à la possibilité d’évoluer vers une intégration complète et à enrayer des tendances populistes émergent progressivement mais sûrement.

 

Parmi ces ouvrages les plus connus :

Colossus. The Rise and Fall of the American Empire, Allen Lane, 2004.

Empire. The Rise and Demise of the British World Order, 2003.

Virtual History. Alternatives and Counterfactuals, Basic Books, 1999.

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et historiens
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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 14:34

 

A l’occasion d’un colloque international auquel j’avais participé au mois de novembre 2009, nous nous étions interrogés sur l’éventualité d’une dualité de la mémoire européenne. Les échanges constructif entre des chercheurs d’Europe de l’Est et leurs collègues d’Europe de l’Ouest avaient permis de déceler quelques singularités régionales dans la construction des mémoires victimaires.

 

L’actualité mémorielle en Lettonie confirme cette constatation initiale. Le pays est en effet traversé depuis plusieurs années par des problématiques liées à l’éventuelle restitution des biens des Juifs spoliés durant la Seconde Guerre mondiale.

En France, la question a été réglée à partir de 1997 par la mise en place d’une mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, dite « Mission Mattéoli ». Elle a ensuite permis la création d’une Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations.

 

En Lettonie, la même question suscite d’innombrables débats et pose de nombreuses difficultés qui sont à mon sens révélateurs de constructions mémorielles singulières.

Tout d’abord, le sujet a été posé plus tardivement, à partir de 2003. Durant le mandat du Premier ministre Aigars Kalvitis, le gouvernement avait créé une Commission spéciale qui avait rédigé un projet de loi concernant la spoliation des Juifs. Cette loi envisageait de verser au Conseil des associations juives une compensation totale de 32 millions de lats et de lui restituer 14 biens immobiliers qui, avant leur nationalisation, appartenaient à des organisations sociales et religieuses juives. Cette loi n’avait pas été adoptée parce qu’en 2006 au Parlement, seuls les partis de gauche avaient voté en sa faveur, tandis que les autres s’étaient soit opposés, soit abstenus (source : Novo News).

Jusqu’à aujourd’hui, plus personne n’osait relancer le débat pour différentes raisons :

            - soit par opposition simple à la restitution,

            - soit par crainte de réveiller des conflits communautaires et notamment une nouvelle vague d’antisémitisme.

Cette dernière position est d’ailleurs défendue par des Juifs eux-mêmes qui ne souhaitent pas nuire à un processus d’intégration qu’ils appellent de leurs vœux depuis plusieurs décennies. C’est le cas par exemple de Kirov Lipman dont la famille a quasiment entièrement disparu dans les camps de concentration nazis. Pour lui, une restitution (et les débats qui l’entourent) pourrait accentuer des réactions de haines réciproques, notamment en ces temps de crise financière violente pour le pays.

 

Ce débat difficile a néanmoins été relancé récemment par la visite en Lettonie de Douglas Davidson, envoyé spécial des Etats-Unis pour les questions liées à l’Holocauste. Cette information peut paraître surprenante et pourtant elle est authentique : les Etats-Unis missionnent encore dans le monde entier des représentants afin de défendre les intérêts des Juifs d’Europe (mais peut-être aussi de ceux qui ont émigré aux Etats-Unis durant la Seconde Guerre mondiale…).

L’homme se retrouve ainsi au centre des dissensions mémorielles à l’échelle planétaire, ce qui semble d’ailleurs constituer la principale difficulté de sa mission. A l’occasion d’un discours prononcé devant la Commission parlementaire pour les affaires étrangères, il a notamment affirmé : « Je suis un Américain ordinaire et dans notre pays prévaut un principe : si l’on t’a pris un bien, tu as le droit de le réclamer. Dîtes-moi si en Lettonie le système juridique est différent ? ».

Douglas Davidson semble donc pour le moment cantonner son action dans le domaine juridique. Il risque de ne guère trouver d’issue positive à sa mission s’il n’envisage pas un instant d’inclure une réflexion culturelle à ses revendications. En venant prêcher la bonne parole américaine dans l’ancien bloc de l’est, il ne demande pas qu’une simple restitution économique qui pourrait sembler légitime. Il propose en fait d’importer une lecture mémorielle de l’histoire strictement occidentale. L'objectif est sensiblement différent...

 

ghetto-riga.gif

En Lettonie, comme dans d'autres pays européens, les Juifs ont été persécutés par les nazis et séquestrés dans des ghettos (cette photographie a été prise dans le ghetto letton de Riga)

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 22:23

 

Le sujet devient un véritable marronnier journalistique : Google est-il devenu le meilleur espion du XXIème siècle ? Quel est notre droit à l’oubli numérique ? Pouvons-nous protéger notre intimité contre cette irrémédiable évolution de la modernité informatique ?

Autant de questions auxquelles je n’entends pas répondre directement, mais qui suscitent quelques réflexions dans la perspective de ce blog consacré aux questions sociales croisées entre histoire et mémoire.

 

Tout d’abord, je dois avouer que je reste souvent perplexe devant l’inflation des articles qui traitent de ce sujet. A une époque où tout le monde veut avoir son profil sur Facebook, cumuler des milliers d’amis et faire le buzz sur la toile, qui donc s’intéresse vraiment à la question de l’identité numérique à l’exception d’une poignée de journalistes en manque d’inspiration et de quelques récalcitrants opposés par définition à toute forme d’évolution sociale, encore plus lorsque celle-ci s’accompagne des machines ? 

On pourrait aussi s’interroger sur l’obsession autour des mythes Google et Facebook présentés comme le mal  absolu alors que rien en revanche n’est écrit sur la carte Leclerc, Carrefour ou Auchan qui permet à ces entreprises de collecter sans difficulté des informations souvent très confidentielles sur les ménages et les individus. Ainsi, il n’est pas impossible d’observer le père de famille attentionné interdire à son enfant de poster le dernier clip de son groupe préféré pour le partager sur Facebook, mais renseigner en même temps sans complexe (à sa décharge, souvent sans s’en rendre compte), une banque de données illimitée en faisant ses courses. La centrale d’achat pourra ensuite sans grande difficulté exploiter les habitudes alimentaires de son enfant pour lui proposer, en partenariat avec les puissantes entreprises agro-alimentaire, des promotions et publicités ciblées autour des goûts, pratiques et budgets de la famille.

L’exemple pourrait paraître caricatural à première vue… mais il n’est hélas pas vraiment éloigné de la réalité.

 

Une fois ce constat préalable évacué, on peut s’interroger plus précisément sur les enjeux de cette évolution que constitue, dans nos sociétés, l’avènement de l’Internet et des réseaux sociaux. Faut-il s’en inquiéter ? Faut-il l’encourager ?

Il est peut-être encore un peu tôt pour analyser avec distance cette invention qui a radicalement révolutionné nos pratiques sociales, nos modes de communication et notre représentation du monde. Néanmoins, on peut d’ores et déjà constater que son accueil présente des similarités avec d’autres inventions tout aussi importantes au cours de l’histoire : le moteur à explosion, l’ampoule électrique, la voiture, etc. : certains s’enthousiasment, d’autres doutent, et quelques uns prophétisent des dangers catastrophiques pour l’humanité.

Comme toujours, seule l’histoire pourra répondre à ces interrogations. Pour l’heure, l’historien peut cependant réfléchir avec prudence sur la place que pourrait tenir ce phénomène dans l’histoire ; Et sur ces questions, il se pourrait que la tendance soit exactement à l’inverse de ce que nous dénonçons aujourd’hui.

 

La mémoire numérique qui inquiète tant les membres de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et autres militants des droits de l’homme dépasse-t-elle en effet le régime de l’immédiateté ? La puissance des moteurs de recherche ne réside-t-elle pas justement dans la mise à jour en temps réel de liens actualisés quotidiennement, rendant ainsi obsolète toute information de plus de six mois ? Certes, les informations sont considérées comme indélébiles et demeurent stockées dans les profondeurs de l’espace numérique, mais n’était-ce pas déjà le cas auparavant dans les archives ? Le flux constant et immense des informations diffusées sur la toile n’a-t-il pas atténué d’autant les risques d’une médiatisation devenue plus accessible ?

Prenons l’exemple d’un jeune chanteur qui décide de diffuser son travail. Aujourd’hui, il aura tendance à créer un espace sur « MySpace » ou bien à utiliser les réseaux sociaux pour diffuser ses chansons quand, vingt ans auparavant, il aurait envoyé ses maquettes enregistrées sur des supports matériels à des producteurs. Dans quelle situation a-t-il laissé le plus de traces ? Certes, dans le premier cas, il risque d’être largement diffusé… mais pour combien de temps et dans quelles conditions ? A l’exception de Karl Lagerfeld, connaissez-vous vraiment beaucoup d’auditeurs qui conservent plus de quelques semaines leurs enregistrements sur leur ipod ? D’ailleurs, ses chansons resteront-elles visibles plus de quelques semaines si elles ne suscitent pas l’intérêt populaire ? En revanche, dans le second cas, la diffusion risque d’être plus restreinte… mais les maisons de disques ont généralement un service organisé d’archives dans lequel elles conservent précieusement et pendant plusieurs décennies les enregistrement qu’elles reçoivent.

Il me semble donc que ce n’est pas vraiment Internet et ses capacités de stockage numérique qui posent problème. C’est davantage la puissance de ses potentialités qui, encore aujourd’hui, donne le vertige et fait craindre des dérives mémorielles.

 

Le 13 octobre 2009, la secrétaire d’Etat chargée de la prospective et du développement de l’économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, réunissait autour d’une table plusieurs acteurs importants de l’Internet en 2010 (Skyblog, Copains d’avant, etc.) afin de signer une charte consacrant un droit à l’oubli numérique. C’était hélas sans compter l’absence des acteurs essentiels tels que Google et Facebook, et sans prendre en compte la logique nouvelle de l’économie numérique, à savoir l’immédiateté, le renouvellement, et la rapidité. Qui se souvient en effet de Lycos,  Alice ou encore Yahoo ? Au début des années 2000, ces entreprises étaient considérées comme des leaders de l’Internet devant Google et Microsoft. Qu’est-ce qui nous certifie donc que les acteurs d’aujourd’hui seront les acteurs de demain ? Que deviendra alors la Charte de NKM dans 2, 3 ou 5 ans ?

 

Je pense enfin qu’il devient urgent, face à ces évolutions qui parfois nous dépassent, d’entreprendre une réelle réflexion de fond sur les traces que nous laissons actuellement à nos successeurs afin qu’ils puissent nous comprendre et, à leur tour, se construire à partir de nos expériences. Si l’historien des années 2000 peut travailler sur les sociétés qui l’ont précédé, c’est parce que ces dernières lui ont laissé des sources, des écrits et des productions diverses qui nous permettent aujourd’hui de les étudier. Les milliers de kilomètres linéaires que constituent aujourd’hui les registres d’Etat civil et les archives des ministères sont autant de matériaux qui nous permettent de retrouver les traces de nos ancêtres.

Qu’en sera-t-il de l’historien des années 3000 ? Quelle sera sa réaction en s’apercevant que par souci d’économie, nous avons décidé de dématérialiser la plupart de nos actes administratifs ? Comment pourra-t-il étudier les rapports entre des hommes qui ne s’écrivent quasiment plus que par courriels aussi rapidement écrits qu’effacés ? Quelles seront les sources de son travail sur une époque où les productions, échanges et modes de consommations sont essentiellement numériques ?

La véritable problématique repose donc à mon sens sur la propriété et le devenir de toutes ces données. Sans que l’on s’en soit réellement rendu compte, une très grande partie des informations nous concernant sont passées du domaine public au domaine privé, stockées dans d’immenses bases de données aux destinées et utilisations souvent mystérieuses.

 

Ainsi, alors que la plupart des journalistes, le gouvernement et certains usagers s’inquiètent d’une mémoire numérique individuelle qui serait indélébile (en fait, plutôt brouillonne et rapidement noyée dans une immense masse documentaire), mon inquiétude repose davantage sur l’oubli numérique d’une société sur le long terme.

Que retiendrons-nous en effet des logiques qui ont conduit aux mouvements qui traversent actuellement les pays d’Afrique du Nord ? Dans quelle mesure sera-t-il possible d’évaluer la place et le rôle des réseaux sociaux dans les rassemblements de milliers de personnes visant à faire tomber les régimes dictatoriaux ? (à lire absolument, cet article très intéressant publié par Newsweek sur les inconnus qui ont organisé la révolte des Egyptiens).

Finalement, les archives de Facebook ne seront-elles pas indispensables pour écrire l’histoire de l’humanité ? Ne devrait-on finalement pas s’inquiéter davantage des difficultés d’accès à ces archives qui risquent de disparaître tôt ou tard avec l’entreprise dématérialisée plutôt que de la diffusion de quelques informations éparses sur des individus qui répandent volontairement et publiquement des éléments de leur identité ?

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 19:03

 

Dans sa définition la plus réduite, un musée est un établissement public dans lequel sont conservées et exposées des collections d’objets qui présentent un intérêt artistique, historique, scientifique, etc.

Si l’on prétend à une considération plus noble des musées, on peut aussi penser, avec l’ancien ministre de la Culture André Malraux, qu’ils sont « des lieux qui donnent la plus haute idée de l'homme » (in, Le Musée Imaginaire).

Quoiqu’il en soit, le musée n’est pas un lieu anodin. Il est le fruit du travail des hommes qui décident à un moment de réunir plusieurs objets dans un même espace délimité afin que d’autres hommes viennent observer, voire admirer, des productions qui sont elles-mêmes réalisées par des hommes particuliers, souvent dans le but de les livrer au regard d’une majorité.

Nous comprenons bien par cette définition extensive que le musée doit aussi être considéré comme une interface, une zone de contact et d’échanges entre des hommes, des sociétés, voire des époques.

Le musée n’est donc jamais une simple exposition d’œuvres livrées fortuitement au visiteur. Il est le fruit d’une construction qui répond à une double logique : d’une part, donner à voir une représentation particulière (et donc temporellement connotée) d’une thématique ; d’autre part, offrir une visibilité à cette même thématique en lui consacrant un espace public qu’on espère toujours être le plus populaire.

 

Partant de ce constat théorique, nous pouvons désormais réfléchir à partir d’exemples concrets afin de répondre à la question qui nous intéresse : Les musées participent-ils au débat mémoriel ?

Cette problématique m’a semblé pour le moins absente des récents débats autour de la maison d’histoire de France et de l’hôtel de la Marine alors qu’elle me semble essentielle, si ce n’est centrale.

 

Ouvrons le premier dossier. La polémique fait rage depuis quelques mois autour de ce projet initié et soutenu par le Président de la République en personne. J’avais d’ailleurs déjà commenté les premières orientations implicites sur ce blog. Depuis, ma réflexion s’est approfondie, notamment à la lecture des recherches et commentaires qui émergent outre-Atlantique. Récemment, les Etats-Unis ont en effet inauguré trois nouveaux musées originaux : l’un consacré à la place de l’islam dans l’évolution scientifique, l’autre autour de l’esclavage, et enfin un dernier que nous avons présenté sur ce blog dédié à l’histoire des LGBT (Lesbiennes, Gay, Bisexuels et Transsexuels) à San Francisco.

Dans tous ces cas, un point commun apparaît : l’aspect identitaire du projet muséographique. A tel point que les commentateurs commencent à parler d“identity museum” ou encore d’“identity exhibition” (lire à ce sujet l’excellent article d’Edward Rothstein publié par The New York Times).

Il est fort probable qu’à de rares exceptions, de tels projets n’auraient pas pu voir le jour en France. Les membres actuels du comité scientifique de la Maison d’histoire de France semblent d’ailleurs s’en féliciter et présentent comme une grave dérive communautariste toute tendance qui mènerait à ce modèle de musée.

Qu’ils soient rassurés, ces projets ont chacun suscité tout autant de discussions, débats et polémiques aux Etats-Unis, ce qui devrait normalement atténuer les lectures à l’emporte-pièce de certains hommes politiques français qui critiquent un peu vite un modèle anglo-saxon prétendument communautariste pour mieux l’opposer aux valeurs du modèle républicain à la française.

A travers le débat, les américains sont parvenus à dépasser ce qui bloque depuis plusieurs années dans notre pays des projets particulièrement novateurs et intellectuellement motivants. A partir d’un projet initial à connotation communautaire, et en acceptant de réunir plusieurs acteurs autour d’une table, ils parviennent généralement à force de travail et de patience à créer de véritables lieux dédiés à un groupe particulier, sans dénaturer son ancrage national.

 

C’est à mon sens la tournure que pourrait prendre l’un des projets proposés pour la reconversion de l’hôtel de la Marine.

J’ai été particulièrement désappointé d’observer une confusion omniprésente entre histoire et mémoire dans tous les articles qui ont été publiés autour des polémiques sur la vente et/ou la réhabilitation de cet espace prestigieux. Si le lieux peut être considéré comme un « lieu d’histoire » au sens où il a accueilli pendant des siècles des hommes et des évènements qui ont fait l’histoire de France, que signifie la désignation « lieu de mémoire » qui a été reprise sans aucun questionnement par tous les journalistes qui se sont penchés sur ce dossier. De quelle mémoire parlent-ils ? L’émotion qui s’est manifestée durant un court instant médiatique suffit-il à considérer que le lieu fait l’objet d’une réelle appropriation populaire ? Communautaire ? Cela reste à prouver sur le long terme…

C’est dans cette perspective que je me suis intéressé plus en détail à une proposition qui demeure pour l’instant très discrète dans la multitude des projets proposés autour du prestigieux bâtiment : celui de créer un musée de l’Esclavage, de la Colonisation et de l’Outre-mer.

Par son intitulé, le projet risque de ne pas dépasser les premières sélections. Pourtant, il présente le mérite d’offrir une belle occasion de réconcilier la France avec son héritage colonial. Parmi les guerres de mémoires les plus actives et rudes depuis plusieurs années, celle qui oppose les anciens colonialistes, colonisés, découvreurs, esclaves, marchands, harkis, etc. demeure probablement la plus enflammée et potentiellement explosive. Certains lui reprochent d’ailleurs la xénophobie latente de la société française ou encore les émeutes dans les banlieues.

En soutenant un tel projet qui peut paraître initialement communautaire, et en l’inscrivant dans une perspective nationale symbolique (tant par le lieu que par le contenu), on peut imaginer que la France aurait ainsi contribué indirectement à éteindre plusieurs éventuels incendies par une initiative moins onéreuse qu’un « plan banlieues » trop vite tombé aux oubliettes de son échec.

 

Ainsi, un tel musée pourrait favoriser la rencontre de plusieurs sociétés, plusieurs époques, ou tout simplement plusieurs individus qui s’observent depuis des décennies dans l’incompréhension, les regards méfiants et avec une distance délimitée par les autoroutes qui séparent les quartiers. Le musée pourrait alors être le lieu de leur rencontre, voire de la réunion de leurs mémoires considérées à tort comme contradictoires. Ainsi, d’un projet communautaire, on accomplirait vraisemblablement un dessein républicain.  

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 15:14

 

Excellente réflexion de Joseph Savès sur le site Herodote.net à propos des récentes décisions du ministère de la Culture visant à supprimer la mention du sulfureux écrivain de la liste des célébrations nationales (lire l'article ici)

Les orientations récentes de la mémoire nationale officielle sont décidément fort surprenantes...

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 06:35

 

J’ai le plaisir de vous annoncer sur ce blog la publication d’un ouvrage que j’ai dirigé sur La déportation pour motif d’homosexualité en France aux éditions Mémoire Active.

L'ouvrage est encore en vente sur la libraire en ligne du Bal des Ardents.

 

La déportation pour motif d'homosexualité en France 

Voici un petit texte de présentation, ainsi que la quatrième de couverture :

 Cet ouvrage est le fruit d’une longue réflexion commune de plusieurs historiens ayant décidé depuis 2007 de s’intéresser à la question de la déportation pour motif d’homosexualité en France.

 Quarante ans après l’apparition des premières revendications mémorielles, cette étude permet tout d’abord de dresser un bilan historiographique des recherches dans ce domaine. Bien que l’absence de travaux sérieux soit souvent regrettée, les différents contributeurs démontrent que de nombreux éléments épars existent et qu’ils ont permis d’avancer progressivement dans notre connaissance de cette tragédie.

 L’originalité de cette étude repose ensuite sur le choix d’une approche résolument nationale. A défaut de sources suffisantes pour le cas français, la plupart des travaux ont jusqu’à présent consisté à présenter la problématique sous un angle européen – en fait essentiellement allemand – pour ensuite distiller minutieusement quelques rares éléments nationaux. Cette difficulté n’a pas été contournée par les auteurs qui ont décidé de réfléchir ensemble aux causes de cette situation particulière. Pour ce faire, la dimension européenne n’a pas été négligée mais elle est désormais au service, et non plus un prétexte, de l’analyse nationale. Dès lors, le cas particulier de la France apparaît d’emblée dans la complexité de son découpage géographique.    

Depuis les dernières recherches menées en 2001, il était acquis que 210 Français avaient été arrêtés, puis déportés par les nazis, au titre du motif 175. Les travaux menés par les historiens dans cet ouvrage, partiellement connus depuis l’organisation d’un colloque sur ce thème en 2007, démontrent que ce sont en fait 62 déportés qui ont été envoyés dans des prisons et des camps allemands en raison de leur homosexualité (réelle ou supposée). La marge d’erreur avec le chiffre précédent est le résultat d’une vérification minutieuse de l’origine géographique des noms relevés parmi les détenus du camp de concentration de Natzweiler (Bas-Rhin).

Les auteurs ne se contentent pas cependant de corriger un chiffre à la lumière de nouvelles sources. Ils proposent également une nouvelle perspective de lecture du phénomène concentrationnaire des homosexuels français. Ils nous montrent en effet que notre attention a peut-être été trop longtemps focalisée sur le cas des homosexuels alsaciens et mosellans au détriment de ceux résidant en zones occupées et au sein du Reich.

Ces différentes découvertes permettent désormais de dresser un bilan qui demeure provisoire puisque les nouvelles perspectives de recherche appellent à une consultation bien plus vaste des archives judicaires et des camps allemands. Néanmoins, on s’aperçoit d’emblée que la catégorie la plus susceptible d’évolution demeure celle qui compte déjà le plus de victimes recensées, à savoir celle des homosexuels arrêtés au sein du Reich :

 

62 déportés français arrêtés pour motif d’homosexualité, dont :

 

-          7 sont arrêtés en zones occupées

  • 6 sont déportés comme « politiques » à Buchenwald et Neuengamme
  • 1 est incarcéré dans des prisons en Allemagne

 

-          22 sont arrêtés en Alsace-Moselle, territoires annexés au Reich

  • 8 sont internés à Schirmeck (dont 1 est ensuite transféré à Natzweiler)
  • 10 sont internés à Natzweiler
  • 4 sont incarcérés dans des prisons en Allemagne

 

-          32 sont arrêtés au sein du Reich (hors l’Alsace-Moselle)

  • 30 sont internés dans des prisons allemandes
  • 2 sont internés à Natzweiler

 

-          1 est arrêté dans un lieu indéterminé et transféré à Natzweiler

 

Au moins 13 trouvent la mort en déportation dont 12 dans un camp de concentration ou un Kommando extérieur.

 

Les apports de ces nouvelles recherches consistent également à ouvrir de nouvelles réflexions sur la définition même du sujet. La déportation pour motif d’homosexualité n’a en effet pas la même signification selon le lieu d’arrestation (Reich allemand, Alsace-Moselle annexées ou encore France occupée). La problématique se pose également en des termes similaires concernant la pertinence supposée du motif d’homosexualité utilisée par les nazis. Les déportés arborant le triangle rose ont par exemple pu faire l’objet d’une dénonciation calomnieuse qui ne serait pas forcément révélatrice de leurs réelles préférences sexuelles. Il semble donc qu’il faille désormais être plus précis dans le vocabulaire utilisé. Un homosexuel déporté n’est pas un déporté homosexuel. Nous savons maintenant que les déportés homosexuels français sont en fait beaucoup moins nombreux que nous ne l’avions imaginé jusqu’à présent. Cela ne signifie pas pour autant que des centaines d’homosexuels français n’ont pas été déportés en tant que juifs, communistes et/ou résistants.

Cette dimension nécessite de s’interroger sur les modalités pratiques de l’arrestation. C’est pourquoi les auteurs de cet ouvrage se sont également intéressés à la question du fichage des homosexuels. Leurs travaux montrent notamment que depuis les années 1920, de multiples administrations se sont confrontées à la difficulté de recenser efficacement des individus soupçonnés d’homosexualité. D’une part, la loi ne les autorisait à perpétuer cette pratique que dans des cas très précis et limités. D’autre part, il était extrêmement compliqué d’entretenir et d’actualiser de tels documents. Ainsi, des esquisses de fichiers à l’échelle locale ont certes été identifiées dans quelques archives, mais elles ne semblent pas avoir fait l’objet d’une systématisation dans le temps et dans l’espace. Par conséquent, il devient difficile d’affirmer, comme cela a été le cas durant des décennies, que les homosexuels français ont été massivement déportés avec l’aide d’un fichier français qui aurait été transmis aux nazis. L’existence de tels documents demeure incertaine et, dans le cadre de nos connaissances actuelles, limitée à quelques zones géographiques précises. De plus, si une communication d’informations avait été systématique entre les services de police, on peut supposer que le bilan des victimes aurait été bien plus lourd qu’il ne l’est actuellement.

 

*****************

 

Extrait de la quatrième de couverture :

Que savons-nous vraiment des déportés français pour motif d’homosexualité ? Depuis plusieurs décennies, des militants et des associations n’ont eu de cesse de faire reconnaître la réalité historique d’une persécution orchestrée à l’échelle européenne par les nazis. Pourtant, jusqu’à une date encore récente, nous ignorions jusqu’au nombre exact des victimes de nationalité française concernées par cette tragédie. Des chiffres aussi surprenants qu’improbables ont été avancés, annonçant parfois des milliers, voire des dizaines de milliers d’homosexuels français conduits dans les camps au motif de leur homosexualité.

C’est pourquoi des historiens ont décidé de se pencher sur cette aspect encore trop méconnu de l’histoire afin d’apporter des réponses aux questions que se posent d’une part les militants homosexuels qui revendiquent une reconnaissance officielle des persécutions infligées à leurs prédécesseurs, et d’autre part les autorités publiques qui sont ainsi interpelées. Ils livrent aujourd’hui dans cet ouvrage leurs premières conclusions concernant la question des chiffres, mais aussi, et peut-être surtout, la réalité quotidienne de ces hommes qu’on destinait à porter le triangle rose dans les camps de concentration. En amont et en aval des arrestations, ce sont en effet les parcours tragiques de plusieurs dizaines d’hommes qui sont exhumés des archives par les différents contributeurs de cette étude collective. Confrontés à l’idéologie nazie qui s’impose progressivement en France, aux évolutions récentes du contexte législatif, ou encore aux complexités administratives des territoires soumis à différents régimes d’occupation, les homosexuels français ont traversé le début des années 1940 dans un contexte exceptionnel qui n’est pas sans influence sur leur histoire et sur leur mémoire.

 

N’hésitez pas à diffuser le plus largement cet article.

Un groupe Facebook a également été crée pour soutenir le livre (taper le titre).

L’ouvrage peut-être commandé par bon de commande à l’éditeur (voir ci-dessous) ou bien directement par Internet à l'adresse suivante : http://www.lebaldesardents.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=97829081855762&type=39&code_lg=lg_fr&num=91undefinedundefined&marq=511

 

La déportation pour motif d'homosexualité en France 

Bonne lecture et à bientôt.

 

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18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 11:52

 

L'une des ambitions de ce blog depuis sa création est d'apporter une vision historienne, notamment par le prisme de l'analyse mémorielle, à l'actualité nationale et internationale. C'est pourquoi nous continuons aussi, en plus des articles de fond, à relayer leurs propos en espérant qu'ils puissent encourager les citoyens à prendre conscience que les historiens ont eux aussi, aux côtés des sociologues, des économistes, des politologues, etc..., des analyses pertinentes à partager pour mieux comprendre ensemble les logiques de fonctionnement de notre monde contemporain.

 

Aujourd'hui, Benjamin Stora, spécialiste d'histoire contemporaine des pays du Maghreb, intervient sur la crise tunisienne dans le Nouvel Observateur.

Son analyse historique nous permet de mieux comprendre pourquoi cette crise s'est développée aussi vite, mais également pourquoi son extension a l'ensemble des pays du Maghreb demeure incertaine.

Benjamin-Stora TunisieCliquez sur l'image pour accéder à l'article

 

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 09:52

 

Les français ne peuvent être qu’admiratifs devant les réalisations récentes de leurs homologues américains. Depuis quelques semaines, la GLBT Historical Society de San Francisco a inauguré dans cette ville un musée de l’histoire LGBT.

 Musée d'histoire LGBTLe musée d’histoire LGBT de San Francisco a officiellement ouvert ses portes au public le 13 janvier 2011

 

 Pas d’histoire sans mémoire

Pour comprendre l’exceptionnalité d’une telle réalisation, il faut tout d’abord se pencher sur les difficultés lancinantes de la transmission mémorielle des populations LGBT (Lesbiennes, gays, bi et transsexuels). Privée a priori du processus de transmission patrimoniale, l’histoire et les mémoires LGBT ont toujours souffert d’une fragilité intrinsèque. Cette faiblesse a été plus particulièrement révélée par l’arrivée du SIDA au début des années 1980. A cette époque, les enterrements des jeunes homosexuels se succèdent sous les coups de l’épidémie et sont parfois l’objet de scandales et drames familiaux. Les parents apprennent en effet quelquefois l’homosexualité de leur enfant, l’existence d’un éventuel compagnon et la maladie en même temps. Le choc est trop violent pour certaines familles qui décident de nier, ou de dissimuler ce qu’ils considèrent comme un passé trop honteux. Les biens personnels des disparus sont alors détruits, parfois même sans que le compagnon ait le droit d’emporter quelques souvenirs communs, ni d’assister aux obsèques.

Ces dommages collatéraux de l’épidémie de SIDA suscitent des réactions assez rapides chez certains militants homosexuels. Dès le milieu des années 1980, quelques militants dont Jacques Van Dem Borghe, Jean Le Bitoux et Geneviève Pastre essaient d’établir une Fondation Mémoire des Homosexualités. Le projet n’est cependant pas suivi d’effets. Au début des années 1990 ensuite, un groupe se constitue pour résister à ce qui doit être considéré comme une véritable entreprise de négation des homosexuels de l’histoire universelle par la destruction des archives. Il prend pour nom : « Résister-vivre la mémoire ».

Je reproduis ci-dessous un article de Gai Pied (La Lettre) de novembre 1993 :

« Décidément, les années sida sont tragiques. Il y a désormais un nouveau lieu où les gais se rencontrent : ce sont les cimetières et plus particulièrement le crématorium du Père-Lachaise à Paris. Il y aura des jours meilleurs.

Un soir, nous avons feuilleté des albums de photos d’il y a cinq, dix, quinze, vingt ans. On y voyait des cheveux longs, des manifs, des garçons sur les plages, des mecs qui dorment ensemble, des folles et des lesbiennes qui militent, des travs en révolte, un couple qui s’embrasse, un ami qui lit, une soirée électorale.

Ces histoires, ces bruits, ces chansons, ces plaisirs, ces émotions, nous voudrions les transmettre à ceux qui n’étaient pas encore là et raviver l’énergie des autres. Nous voulons en faire une exposition avec des documents sonores et visuels, des objets, une exposition itinérante à travers la France et pourquoi pas l’Europe.

Nous voulons rêver, nous souvenir, nous battre. Nous serons plus forts que le sida grâce au plaisir de la mémoire.

Pour ce projet, nous avons besoin de vous. Venez nous rejoindre, apportez les photos, les films, les documents, les affiches, les objets que vous conservez ou simplement votre énergie. Offrons-nous nos souvenirs (…).

Ce travail, s’il aboutit, grâce à nous tous, pourrait donner corps à la publication d’un ouvrage collectif sur ces années

Patrick Cardon (enseignant-éditeur), Gilles Chastelet (Philosophe-mathématicien), Jean-Philippe Coz (infirmier), Michel Cressole (journaliste), François Graille (urbaniste), Hélène Hazéra (journaliste), Maxime Journiac (intervenant sida), Didier Lestrade (Journaliste), Rommel Mendès-Leite (sociologue), Pierre Meyer-Genton (libraire), Alain Prique (intervenant en toxicomanie), Pablo Rouy (journaliste), Lionel Soukaz (cinéaste) ».

 

Le projet est ambitieux. Il n’aura hélas guère d’écho. Une première et modeste exposition est organisée au Centre gai et lesbien de Paris six mois plus tard. Le vendredi 17 juin 1994, le groupe organise également une « Nuit de la mémoire gaie et lesbienne ». L’initiative s’éteint cependant rapidement et sans suite.

Quelques projets ont certes été esquissés dans les années suivantes mais ils ne sont toujours pas parvenus à une issue complètement aboutie. Un projet dirigé par le regretté Jean Le Bitoux à Paris s’est terminé par un mini-scandale financier. L’actuel projet relancé par la municipalité de Paris et dirigé par Louis-Georges Tin est encore à l’état d’étude. Le fonds Michel Chomarat à Lyon est très intéressant mais ne semble pas se développer davantage (il faudrait ajouter à cette liste d’autres centres plus modestes qui relèvent souvent d’une volonté privée).

Tous ces projets, que j’ai soutenus ou bien auxquels je participe, souffrent donc d’une limite principale : leur inscription souvent trop locale qui limite leur rayonnement. C’est pourquoi l’exemple de San Francisco devrait à mon sens être regardé avec beaucoup d’intérêt tant sa réussite suscite le respect.

 

Our Vast Queer Past : « Nous voulons rêver, nous souvenir, nous battre »

Le succès du musée historique LGBT de San Francisco s’inscrit en effet dans un long processus de rigueur méthodologique et de sérieux scientifique. Il n’est pas seulement l’objet de militants à la recherche de nouvelles causes ou bien celui de politiques en quête de nouveaux bulletins de vote. La voix du musée historique LGBT de San Francisco en France, c’est Gérard Koskovich. Francophile et Francophone, il s’est beaucoup investi dans ce projet dont il a assuré la promotion avec passion lors de son dernier séjour dans notre pays. Il suffit de l’écouter quelques minutes pour s’apercevoir du sérieux de son engagement et de la qualité de son travail (et de celui de l’ensemble des intervenants autour de ce projet qu’il serait impossible de citer intégralement ici) :

 

 

 

Il convient désormais de s’intéresser au contenu de ce musée et aux choix muséographiques qui ont été faits pour un projet inédit. Les points suivants exposent donc les différentes thématiques abordées successivement dans le musée.

Tout d’abord, ce musée s’inscrit dans la continuité du constat que nous avons préalablement posé : celui d’une histoire tronquée de ses éléments LGBT. Il a donc pour objectif initial de réparer une injustice en relayant sur la place publique la voix des LGBT.

Les choix muséographiques mis en place dans cet espace répondent en fait de façon continue à ce constat préalable. La dimension économique des LGBT est donc mise en avant dans un premier temps pour démontrer qu’à défaut d’identité légale et morale reconnue par la société civile, ces individus illustrent leur présence par une force et un poids économique indéniable. Cette dimension passe notamment par une étude des lieux de rencontres tels que les bars, mais aussi les saunas.

Le musée évoque ensuite les questions politiques de la militance. Bien qu’il soit difficile de séparer la ville de San Francisco du destin exceptionnel d’Harvey Milk, les administrateurs du musée ont fait le choix heureux de ne pas sombrer dans la nostalgie convenue, romancée, et mythique du célèbre militant. C’est donc George Raya qui est d’abord mis en valeur dans cette exposition. D’autres figures célèbres sont néanmoins évoquées : Adrienne Fuzee, Del Martin et Phyllis Lyon, Lou Sullivan ou encore Bois Burk. Les parcours individuels ne dissimulent pas non plus les mobilisations collectives et publiques, ainsi que les questions politiques plus larges autour de l’intégration des homosexuels dans l’armée américaine ou bien la place des LGBT dans la religion. Hélas, les parcours militants passent aussi parfois par la souffrance et les organisateurs de ce musée n’ont pas fait l’économie des aspects les plus tragiques du passé (mais aussi parfois du présent) : ainsi, les violences commises à l’encontre des LGBT et l’épidémie de SIDA sont également évoquées.

 Phyllis Lyon cofondatrice des Daughters of Bilitis

Phyllis Lyon, cofondatrice des Daughters of Bilitis (première association lesbienne aux Etats-Unis, fondée en 1955 à San Francisco), pose devant la vitrine qui racontent ses 50 ans de militantisme avec son épouse Del Martin.

 

Les thématiques les plus récentes de l’historiographie autour du genre et de la sexualité ne sont pas non plus oubliées. C’est ainsi qu’une partie de l’exposition est consacrée aux questions du corps, ses représentations, et ses symboliques. Un espace très intéressant est notamment consacré aux « Lesbian sex wars » qui ont inauguré pendant plusieurs décennies une réflexion sur la sexualité des lesbiennes. D’autres espaces sont plus particulièrement consacrés à l’érotisme, ou encore aux Sex Toys.

L’une des autres particularités remarquables de ce lieu réside dans sa diversité et sa pluralité. Sans sombrer dans une liste nominative invraisemblable qui perdrait son sens au fur et à mesure des ajouts (j’ai récemment entendu le sigle LGBTQI au cours d’une cérémonie et je m’interroge déjà pour savoir si 26 lettres suffiront à l’avenir…), le musée de San Francisco laisse une place non négligeable aux différentes identités et minorités sexuelles. Ainsi, une partie est laissée aux Drags, une autre aux personnes de couleurs, une autre est consacrée plus particulièrement aux asiatiques par l’intermédiaire de Jiro Onuma, une autre aux sadomasochistes et amateurs de cuirs, et une dernière s’intéresse enfin à la pauvreté et à l’exclusion économico-sociale au sein même de la communauté LGBT. La diversité s’insère donc dans les collections de façon tout à fait naturelle bien qu’elle soit en fait le résultat d’une profonde réflexion sur la représentativité dans les espaces muséographiques.

Les visiteurs français pourront également s’arrêter quelques instants devant une vitrine consacrée aux LGBT dans l’armée pour observer le certificat de libération du service militaire datant de l’année 1919 de Clarkson Crane. Ce dernier qui poursuit ensuite une carrière de romancier, a en effet servi dans l’armée américaine en France et a reçu à ce titre la Croix de guerre de la République française pour son service d’ambulancier durant la Première Guerre mondiale. Il a par ailleurs ensuite participé à la célèbre revue Arcadie diffusée en France après la Seconde Guerre mondiale.

 

Cette courte présentation est déjà révélatrice du travail énorme accompli par les créateurs de cet espace presque unique au monde (le Schwules Museum de Berlin propose depuis quelques années un musée tout aussi intéressant). Nous ne pouvons leur souhaiter qu’un succès bien mérité dans l’attente de lieux identiques en France. Nous attendons également avec impatience la suite des réalisations de la société historique des LGBT. Je m’interroge notamment à titre personnel sur la place des persécutions des homosexuels par les nazis dans la construction mémorielle des LGBT américains. Je pense également de façon tout à fait chauvine que les archives déposées à San Francisco pourraient contenir des documents rares et passionnants sur l’histoire des LGBT français : peut-être une idée pour la prochaine exposition…

 Musée d'histoire LGBT

Le Maire de San Francisco, Ed Lee, a participé à la soirée d’inauguration.

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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