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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 07:45

Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson (dir.), Les guerres de mémoires, la France et son histoire,
Paris, La Découverte, 2008.


Certains ouvrages étonnent tant leur simplicité relève du génie. Qui n’a jamais pensé en relisant La Méditerranée de Fernand Braudel : « Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! c’est tellement logique, tellement simple, tellement génial, pourquoi personne n’y a pensé avant ? ».

La comparaison est certes flatteuse, mais elle est méritée ! L’idée originale de Pascal Blanchard et d’Isabelle Veyrat-Masson repose sur une modestie féconde. Plutôt que de prétendre écrire un énième essai sur les relations entre l’histoire et la mémoire, ils ont décidé de réunir dans un même livre les réflexions de quelques uns des meilleurs historiens sur ce sujet. Plutôt que de philosopher pendant des heures sur les relations théoriques entre ces deux notions et sur les mêmes exemples sans cesse rabâchés à propos de la Shoah et des lois mémorielles, les deux directeurs de publication ont fait un choix original qui s’avère être éminemment heuristique.

L’ouvrage est divisé en deux parties. La première a été confiée à des historiens à qui l’on a demandé d’analyser la dimension mémorielle de leur spécialité (révolution française, affaire Dreyfus, Grande Guerre, communisme, etc.). La seconde consiste en une succession d’articles qui étudient chacun une dimension précise des enjeux ou des manifestations de la mémoire nationale (dans les manuels scolaires, à l’Université, dans les musées, dans la loi, etc.).

La méthode est donc simple, mais elle est convaincante ! L’immense brainstorming de ces cerveaux réunis conduit à une synthèse encore jamais réalisée  en français.

Certes, toutes les communications ne se valent pas. Certaines sont mêmes décevante par rapport au niveau d’exigence global de l’ouvrage. Cependant, l’addition de toutes ces réflexions permet de faire le tour de la question, de sortir des éternelles références mémorielles pour explorer de nouveaux champs, de nouveaux enjeux.

Probablement par modestie, les auteurs n’ont pas envisagé d’ériger cet ouvrage au statut de manuel. Et pourtant, il en présente toutes les qualités. L’introduction de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson constitue en quelques pages la meilleure (et la plus actuelle) synthèse jamais publiée sur les relations entre « histoire » et « mémoire ». La lecture qu’il propose de cette problématique, autour de l’axe des « guerres de mémoires », me semble être actuellement la plus pertinente. La bibliographie (coordonnée par Anne Sirand) qu’ils proposent en annexe est d’une exhaustivité époustouflante. La division thématique des articles permet de reprendre l’ouvrage sans cesse, pour approfondir quelques points rencontrés quotidiennement dans les articles de presse, de revue, ou dans divers ouvrages. En somme, il ne quitte plus mon bureau depuis bientôt deux mois !

Au-delà des louanges méritées, une telle entreprise prête à réflexion !

Travailler sur la mémoire aujourd’hui, c’est surfer sur une vague éditoriale époustouflante. L’observation peut d’ailleurs être étendue aux recherches sur le genre. Il suffit de regarder le programme des évènements universitaires sur le site de « calenda » pour s’en convaincre : non seulement historiens, mais aussi sociologues, anthropologues, politologues, ainsi que sciences de l’éducation, sciences des communications, lettres… tous et toutes introduisent une dimension mémorielle à leurs travaux de recherche. Hélas, peu s’interroge réellement sur la nature, l’origine et les conséquences d’un tel phénomène. En général, on évoque le « volet » mémoriel d’un sujet, au même titre que sa dimension politique, économique et culturelle. La mémoire est donc envisagée comme une nouvelle grille de lecture, complémentaire.

On évoque souvent, à juste titre, Les lieux de mémoire de Pierre Nora comme la première impulsion de cette nouvelle mode épistémologique. Il convient cependant de préciser que cet ouvrage fondateur n’est pas une étude sur la mémoire. C’est un livre d’histoire, fondé sur des présupposés identitaires et mémoriaux nationaux. Sa méthodologie est encore une fois très simple (mais tout aussi convaincante) : il recense l’ensemble des éléments constitutifs de l’identité nationale française (Marianne, La Marseillaise, le drapeau tricolore, etc.) pour en écrire  l’histoire et ainsi mieux éclairer leur persistance dans la mémoire collective nationale. C’est d’ailleurs cette même méthodologie que la plupart des historiens appliquent désormais à leurs sujets de recherche.

L’ouvrage de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson propose désormais de dépasser cette étape préliminaire, en plaçant le processus mémoriel au centre de leur analyse. Il s’agit en fait d’un glissement de la mémoire du statut d’ « outil » à celui d’ « objet » d’histoire.  La mémoire de la Grande Guerre ne constitue donc plus le chapitre ultime de l’histoire de cet épisode (quand il n’était pas réduit à sa conclusion) ; elle devient par et pour elle-même un axe de réflexion central.

Nous terminerons donc ce compte-rendu critique par une note d’espoir, pour qu’une telle initiative ne demeure pas unique et soit prolongée. Si la dimension nationale traitée dans cet ouvrage est très intéressante, il serait peut-être utile de l’élargir à l’échelle européenne, voire internationale, pour mieux comprendre les liens et les ruptures mémorielles à l’œuvre dans différentes cultures. De même, il serait passionnant (mais techniquement compliqué) de faire glisser le curseur temporel vers des périodes antérieures : c’est-à-dire d’étudier les manifestations de la conscience mémorielle de nos ancêtres aux époques antique, médiévale et moderne.

Un tel projet relève cependant quasiment des compétences d’une unité mixte de recherche complète (nécessitant d’ailleurs irrémédiablement la coopération de l’ensemble des sciences sociales).

Et si nous commencions par un blog… ?

 

PS : ci-joint la table des matières de l’ouvrage :

Les guerres de mémoire

Sous la direction de Pascal BLANCHARD et Isabelle VEYRAT-MASSON

 

Préface par Benjamin STORA : "La France et « ses » guerres  de mémoire"

 

Introduction par Pascal BLANCHARD et Isabelle VEYRAT-MASSON : "Les guerres de mémoires : un objet d’étude, au carrefour de l’histoire et des processus de médiatisation"

 

I.                    Les territoires des guerres de mémoire dans le siècle

 

1.       Une histoire conflictuelle : l’histoire de France entre deux rives, par Gilles CANDAR.

2.       La révolution française : mémoire et controverses, par Jean EL GAMMAL.

3.       L’affaire Dreyfus : de l’affrontement des mémoires à la reconnaissance de l’histoire, par Vincent DUCLERT.

4.       La Grande Guerre en 1998 : entre polémiques politiques et mémoires  de la tragédie, par Annette BECKER.

5.       Francisque ou Croix de Lorraine : les années sombres entre histoire, mémoire et mythologie, par Olivier WIEVIORKA.

6.       Shoah : les étapes de la mémoire en France,  par Annette WIEVIORKA.

7.       Le communisme français : mémoire défaites et mémoires victorieuses depuis 1989, par Bernard PUDAL.

8.       De Mai, soutiens-toi de ce qu’il te plaît : mémoire des années 68, par Philippe ARTIERES et Michelle ZANCARINI-FOURNEL.

9.       La colonisation : du débat sur la guerre d’Algérie au discours de Dakar, par Nicolas BANCEL et Pascal BLANCHAR.

10.   Esclavage colonial : quelles mémoires ? Quels héritages ?, par Françoise VERGES.

11.   L’immigration : enjeux d’histoire et de mémoire à l’aube du XXIe siècle, par Ahmed BOUBEKER.

 

II.                  Les armes des guerres de mémoires : de l’école à Internet

 

12.   Entre pacification et reconnaissance : les manuels scolaires et la concurrence des mémoires, par Benoit FALAIZE et Françoise LANTHEAUME.

13.   L’université et la recherche face aux enjeux de mémoire : le temps des mutations, par Gilles BOËTSCH

14.   Monuments : pacificateurs ou agitateurs de mémoire, par Catherine BRICE.

15.   L’Etat républicain, acteur de mémoire : des morts pour la France aux morts à cause de la France, par Serge BARCELLINI.

16.   L’écrit-évènement : l’historiographie comme champ de bataille politique, par Enzo TRAVERSO.

17.   Musées et guerres de mémoires : pédagogie et frustration mémorielle, par Dominique POULOT.

18.   La loi : régulateur ou acteur des guerres de mémoire ?, par Gilles MANCERON.

19.   A quoi sert la guerre des mémoires ?, par Esther BENBASSA.

20.   La guerre d’Algérie : la mémoire par le cinéma, par Benjamin STORA.

21.   Les guerres de mémoires à la télévision : du dévoilement à l’accompagnement, par Isabelle VEYRAT-MASSON

22.   Guerres de mémoire on line : un nouvel enjeu stratégique ?, par Louise MERZEAU.

Bibliographie

Présentation des auteurs.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Recensions
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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 14:09

 

Encore une fois, à l’approche des élections, le Parlement européen devient un repère à lobbyistes. Ce phénomène est devenu une réalité presque incontournable à toutes les échelles politiques (voir à ce sujet l’enquête menée en France par David Servenay).

Avec les élargissements récents de l’Union, nos députés sont amenés à se prononcer sur de nombreux sujets d’histoire qui, à mon sens, ne relèvent jamais vraiment de leur compétence.

Cette fois-ci, il s’agit de ce que les Ukrainiens appellent « Holodomor » : une extermination par la faim qu’ils considèrent comme un «génocide» ayant coûté la vie en 1932-1933 à 5 millions de personnes.

 

Un évènement tragique mais à la géographie controversée

 

Cette grande famine survenue sous le régime totalitaire de Staline est désormais reconnue comme «un crime effroyable contre le peuple ukrainien et contre l’humanité» dans un texte voté jeudi à une large majorité par les députés européens.

Une telle information n’est pas sans susciter, voire réveiller, quelques polémiques dans lesquelles est notamment empêtrée l’historienne française Annie Lacroix-Riz. Les débats sont compliqués et les nuances subtiles, mais nous allons tenter de les résumer en quelques points. Schématiquement, deux thèses s’opposent :

 

            Tout d’abord, dans un souci d’historicisation, il faut replacer cet évènement dans son contexte : En 1932, Staline est encore dans un processus de consolidation de son pouvoir. Son principal ennemi, Trotski, est exclu du Parti en 1927. Deux ans plus tard, Staline abandonne la Nouvelle Politique Economique (NEP) de son prédécesseur Lénine et décide que les paysans doivent regrouper leurs terres dans de vastes exploitations collectives : les kolkhozes et les sovkhozes. La résistance est vive dans les milieux ruraux (lire à ce sujet les très belles pages de Mikhail Cholokhov, Terres défrichées) et notamment chez les paysans ukrainiens qui abattent immédiatement leur bétail.

Ce sont sur ces éléments de contexte que s’appuient certains historiens, généralement russes, pour affirmer que cette famine n’a pas été délibérée. Comme pendant la période du communisme de guerre, il s’agirait d’une conséquence involontaire de la faillite du modèle économique collectiviste.

 

            Une autre interprétation est à l’œuvre chez certains historiens, notamment ukrainiens, qui considèrent que cette famine a été sciemment et délibérément organisée par Staline dans le but d’exterminer le peuple ukrainien, revêtant donc un caractère génocidaire. Ils s’appuient alors sur plusieurs arguments :

D’une part, l’Ukraine étant une région agricole importante, Staline aurait planifié les conséquences dramatiques de cette politique dans cette région précise. Cette thèse ne peut pas tenir la route à mon avis. Elle suppose que Staline aurait mis en place une vaste politique à l’échelle de toute l’URSS, et en adéquation avec l’idéologie communiste, uniquement dans l’objectif de nuire aux paysans ukrainiens… ce serait tout de même très tordu comme réflexion et surtout très risqué puisque le bon fonctionnement du système industriel reposait aussi sur l’approvisionnement en nourriture des ouvriers russes.

En revanche, la consultation de nouveaux documents issus de l’ouverture partielle des archives en 1991 permettent d’ajouter de nouveaux éléments intéressants à ce débat. Ils démontrent statistiquement que les répressions à l’encontre des paysans ukrainiens furent bien plus sévères que dans d’autres territoires (le Kouban et le Kazakhstan par exemple). Staline semblait nourrir une forte rancœur à l’encontre de la classe paysanne ukrainienne, particulièrement opposée à son autorité, qu’il accuse de vouloir saboter l’édification du socialisme, d’être infiltrée par des espions polonais, et d’avoir soutenu les anarchistes pendant la guerre civile.

 

Toutes ces interprétations confrontées les unes aux autres conduisent donc à identifier un évènement tragique, mais le qualificatif de génocide pose des questions. La définition du terme qui fait autorité dans ce domaine est celle de la Cour pénale internationale qui mentionne « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel »[. Reconnaître l’Holomodor comme un génocide signifierait donc l’ajout d’une catégorie à cette définition : la classe sociale (ici, la paysannerie). Or, dans une telle conception, tous nos gouvernements français pourraient être taxés de génocide par leur ferme volonté d’exterminer le chômage…

 

Une mémoire plus efficace que l’histoire

 

Un des aspects intéressants de ce débat relève également de la dimension mémorielle.

Il n’est pas anodin de constater que c’est dans le contexte de la Révolution Orange en 2006 que le Parlement ukrainien a fait officiellement reconnaître l’Holomodor comme un génocide, prévoyant même des peines pour négationnisme pour les personnes qui en discuteraient la nature (je ne vais donc pas prévoir de voyage en Ukraine dans les prochains mois…).

 

Depuis quelques années, dans un contexte contemporain de raidissement des relations diplomatiques russo-ukrainiennes, l’affaire de l’Holomodor a pris une place très importante dans l’imaginaire collectif.



Par exemple, la photographie de cet enfant victime de la famine figure désormais sur une série de timbres ukrainiens.
Sur Internet, les sites fleurissent pour diffuser la thèse du génocide.
En Ukraine, les commémorations s’institutionnalisent et rassemblent chaque année des milliers d’Ukrainiens dans la rue, notamment en 2007 pour le 75e anniversaire de ce tragique évènement.
Des documentaires empathiques sont réalisés à ce sujet et soutiennent la thèse du génocide.

 

 



A l’échelle mondiale, on peut lire la liste des pays qui reconnaissent officiellement l’Holomodor dans une perspective éminemment politique de prise de position dans le conflit ukraino-russe.


 

           
           En 2006, l'ONU et l'Union européenne, bien que reconnaissant la réalité historique de la famine, refusent de qualifier l'Holodomor de génocide. Quant au Parlement de Russie et les autorités du Kazakhstan (eux aussi concernés par ce phénomène), ils rejettent aussi l’utilisation du terme de « génocide ».

            En juillet 2008, à la demande russe, l'Assemblée générale de l'ONU refuse d'inscrire à son ordre du jour le point relatif à l’Holodomor en Ukraine uniquement. Selon le représentant russe, « la Grande famine (Holodomor) n’a pas seulement touché l’Ukraine et on ne saurait accorder une préférence aux victimes d’une région au détriment d’autres ».

            En France, c’est le député conservateur Christian Vanneste (officieusement soutenu par l’UMP) qui a déposé en novembre 2006 un projet de loi relative à la reconnaissance du génocide ukrainien ; proposition qu’il renouvelle le 9 octobre 2007.

 

            Par la reconnaissance du Parlement européen, l’Europe a donc officiellement pris position dans ce débat dans un contexte significatif d’une Russie accusée d’autres exactions en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Ne doit-on pas alors y lire une forme de condamnation différée ?

 

            Cette décision se disqualifie d’ailleurs par elle-même puisque le texte voté par les parlementaires invite en même temps les pays de l’ex-URSS à ouvrir leurs archives sur le sujet. En somme, le parlement reconnaît son ignorance historique partielle sur le sujet, faute de documents, mais il condamne malgré tout dans une perspective essentiellement mémorielle.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires - lois et justice
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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 08:58

Depuis quelques jours, le débat s’enflamme à propos des affirmations du ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos, sur le rôle des "politiques" dans l’élaboration des programmes scolaires.

J’ai été plutôt amusé par cette micro-polémique qui semble être sur le point de s’éteindre aussi vite qu’elle ne s’est enflammée. Il faut avouer que pour une fois, notre ministre n’est pas l’auteur d’une véritable « boulette ». Tout au plus s’est-il montré maladroit en rappelant à un moment inopportun ce qui est déjà officialisé par des textes législatifs. Quiconque s’est déjà intéressé au processus d’élaboration des programmes sait depuis longtemps qu’ils sont le reflet d’une volonté politique datée. D’ailleurs, personne ne s’est posé cette question lorsque le Président Nicolas Sarkozy a exigé au lendemain de son élection que la lettre de Guy Mocquet soit lue en début d’année dans tous les lycées de France. On s’est beaucoup interrogé sur la légitimité et l’opportunité d’un tel acte, mais jamais sur les conditions de son application, sur les modalités d’exercice d’une volonté politique dans la sphère scolaire.

 

L’Histoire occupe une place importante dans ce dispositif politico-pédagogique car elle est considérée (à juste raison) comme un enseignement particulièrement opérant dans la constitution du futur citoyen et l’inculcation des valeurs de la République française. L’étude de la démocratie athénienne, de la chrétienté médiévale, de la période révolutionnaire et des guerres mondiales ne relève pas d’un choix anodin. Ils répondent à un objectif précis qui vise à former un citoyen français, pétri du passé de sa nation. Soyons simple : l’histoire dans l’enseignement secondaire ne vise pas à la stricte connaissance intellectuelle et historique ; elle s’inscrit dans un schéma plus vaste dévolu à l’école de la République qui diffuse en quelque sorte une forme d’auto-propagande subtile.

Ce qui est inquiétant, ce n’est pas tant que des parents s’indignent devant une telle information ; en revanche, que penser lorsque des professeurs eux-mêmes semblent découvrir cette dimension des programmes à travers cette affaire médiatique ? Ne doit-on pas en conclure qu’un énorme malaise règne autour du recrutement des professeurs si ces derniers ne sont même pas en mesure de comprendre la cohérence et la philosophie des programmes qu’ils sont censés transmettre ?

 

Parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs dans la presse, je voudrais ajouter quelques éléments à ce débat à titre de jeune professeur d’histoire-géographie :

 

            - tout d’abord, toute cette polémique omet à mon sens un aspect essentiel : le professeur n’est pas qu’un simple répétiteur docile de la glose gouvernementale. Il est a priori un individu à l’esprit mûr et critique qui ne se contente pas de transmettre un savoir à ses élèves, mais qui doit plutôt leur permettre de réfléchir par eux-mêmes.

            - ensuite, il ne me semble pas particulièrement honteux de transmettre les valeurs de la République à nos chères têtes blondes. Soyons réalistes : il n’est pas question d’évoquer en classe de collège des débats historiographiques sur les notions complexes de féodalité ou bien de totalitarisme. En revanche, il est particulièrement gratifiant pour un professeur d’histoire-géographie de prendre conscience de son rôle d’éducateur (et notamment civique) par l’intermédiaire de la science historique.

            - enfin, si nous devions nous inquiéter d’influences externes sur les programmes, nous devrions probablement nous tourner davantage vers les manuels qui constituent un reflet annualisé (et donc actualisé) des différentes pressions mémorielles. Une étude de l’Institut national de recherche pédagogique (INRP) actuellement en cours de réalisation (le rapport doit être remis en 2009) sous la direction de Benoit Falaise a déjà démontré la place grandissante qu’occupe le thème de l’esclavage dans les manuels scolaires (en terme de mots, d’images, de dossiers, voire de doubles pages) alors que les programmes n’ont pas changé sur ce point depuis 1997. Il s’agit en fait d’une conséquence directe de la loi Taubira de 2001, et notamment de son article 2 qui invite à accorder une place conséquente à ce sujet. Bien que cette décision politique n’ait pas conduit à une révision des programmes scolaires, les éditeurs de manuels ont accusé cette invitation dans une interprétation toute personnelle des programmes officiels.

 

Les polémiques ne sont donc pas toujours vaines… encore faudrait-il qu’elles puissent conduire à des débats féconds et utiles. Plutôt que de s’indigner en vain sur le rôle du gouvernement et de l’Assemblée nationale dans l’élaboration des programmes, ne devrions-nous pas réfléchir ensemble sur toutes les formes d’influences et de pressions qui s’exercent sur les enseignements de nos enfants ?

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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 10:38

Certaines thèses historiques méritent d'être connues pour mieux les dénoncer. Ci-joint, le lien vers un article auquel j'ai apporté une modeste contribution :

http://www.360.ch/presse/2008/10/tous_collabos_les_homos.php

Bonne lecture.

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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 21:03

Au début de ce mois d’octobre 2008, le Présidium de la Cour Suprême (la plus haute instance juridique en Russie) vient de reconnaître comme injustifiées les répressions bolchéviques contre le dernier tsar Nicolas II et sa famille. Elle a ainsi décidé de les réhabiliter.

En 2000, l’Eglise orthodoxe les avait déjà canonisés comme martyrs.

 

En termes juridiques, la réhabilitation consiste en une restitution de ses droits et de sa dignité à quelqu'un qui en a été privé par la justice. D’un point de vue plus général, elle permet le rétablissement dans l'estime générale de quelqu'un qui avait subi une mise à l'index.

 

Or, dans ce cas précis, nous observons une confusion des genres bien étrange. Nicolas II est certes réhabilité par la justice, mais pour une répression exercée à une époque révolue et par un groupe politique désormais disparu de l’échiquier. L’institution judiciaire ne répare donc pas une erreur commise par ses propres services, mais entérine une lecture politique de l’histoire.

 

Fondamentalement, une telle décision ne surprend guère. Influencée par les courants occidentaux, la mémoire russe subit aussi les vicissitudes d’une représentation victimaire omniprésente. D’un point de vue strictement pragmatique, nous pouvons en effet considérer que Nicolas II et sa famille ont été victimes d’une répression politique puisqu’ils ont été faits prisonniers, puis exécutés, le 17 juillet 1918 par la Tcheka, police politique de Lénine. C’est en tout cas l’interprétation que vient d’acter officiellement la justice russe.

 

Cependant, ne peut-on pas considérer que le tsar Nicolas II a lui-même été l’initiateur d’une immense répression ? Les victimes du fameux Dimanche rouge (22 janvier 1905) au cours duquel l’armée impériale a liquidé avec violence une manifestation populaire à Saint-Pétersbourg vont-elles aussi faire l’objet d’une réhabilitation ? D’ailleurs, n’est-ce pas à la suite de cet évènement que le tsar fût surnommé « Nicolas le sanguinaire » par les bolchéviques ?

 

La mémoire de Nicolas II est en fait l’objet d’une vive concurrence mémorielle. D’un côté, une mémoire dite "soviétique" a longtemps souhaité présenter Nicolas II comme le dernier représentant d’un système impérial oppresseur et autoritaire. De l’autre, des groupes de pressions politiques et religieux ont travaillé à la revalorisation de son image, qui aboutit aujourd’hui à une réhabilitation judiciaire. Le jugement final jouant ici un rôle de caution, une sorte de verrou institutionnel contre de nouvelles révisions historiques.

 

Dans ces deux cas, nul n’est question d’histoire. Ce sont deux interprétations politiques qui s’affrontent sur le terrain de passé. Cet acte nous renseigne donc moins sur la nature du règne de Nicolas II, que sur celui de Dimitri Medvedev et de son Premier Ministre Vladimir Poutine. Ces deux dirigeants et la société qu’ils gouvernent semblent tracer un trait de plus en plus noir, voire indélébile, sur le caractère populaire de leur passé soviétique. Ce qui compte désormais, c’est une image d’ordre et d’autorité considérée comme le fondement de la puissance russe. Tout autre élément est alors interprété comme un facteur de trouble.

 

Si de telles pratiques venaient à se pérenniser, il serait intéressant d’observer ce que la justice française pourrait bien penser de notre Nicolas Ier dans un siècle…

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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 11:32

L’Italie est décidément bien tourmentée par son passé ces derniers temps. Le dernier sujet de discorde : les villes de fondation (ce sont les villes nouvelles créée sous l’autorité de Mussolini entre 1922 et 1943).

 

Alors que le tourisme devient un marché de plus en plus important dans l’économie, l’Italie s’interroge sur la place de ces villes modernes au sein du patrimoine national.

D’un côté, les hommes politiques de gauche tels que Giorgio Frassineti, adjoint à l'urbanisme de Predappio, affirment que « l'histoire a condamné le fascisme. Ce dont il s'agit à présent, c'est de promouvoir un patrimoine architectural important, rien de plus ». D’un autre côté, nettement plus à droite, des hommes tels que Fabio Bianchi, assesseur à la culture de la province de Latina, expliquent que « le regard sur le fascisme a changé et les conditions de sérénité sont réunies pour juger. Il n'y a pas eu que des moments noirs ».

 

En somme, ils sont tous les deux d’accords sur une volonté de valorisation du patrimoine architecturale. C’est du point de vue de la méthode que les avis divergent. Le premier voudrait quasiment nier l’aspect politique et idéologique de ces bâtiments, tandis que le second souhaiterait les utiliser dans une optique de réhabilitation du fascisme.

 

Le débat n’est pas simple et il nous montre à quel point l’histoire (de l’art dans ce cas précis) peut être court-circuitée par la mémoire. Les termes de la polémique sont très bien résumés par l’historien de l’art Giorgio Pellegrini dans la préface du catalogue d'une exposition à Latina, en 2005. Il se demande alors : « Peut-on lire l'architecture des villes de fondation avec des yeux neufs, sans sentir le poids des tragédies qui se sont déroulées derrière les façades de chaque édifice ?", avant d'inviter à dépasser les préjugés "contre ces villes, dites nouvelles et déjà mortes d'un syndrome idéologique ». Le chercheur invite donc à dépasser les conflits politiques pour ne s’intéresser strictement qu’au patrimoine, défini comme l’héritage commun d'un groupe ou d'une collectivité qui est transmis aux générations suivantes. Encore faudrait-il que la communauté se mette d’accord sur la signification de ce legs embarrassant…

 

Jamais à ma connaissance nous n’avions approché de si près le sens littéral des fameux Lieux de mémoire de Pierre Nora. Je n’ai pas le souvenir que de telles polémiques aient éclaté concernant Vichy ou Nuremberg. Peut-être devrait-on y voir un aspect significatif des évolutions politico-mémorielles en Italie ?

 

Affaire à suivre…

 

Monument fasciste de la ville de Pontinia

 

Source : Philippe Ridet, « Sur fond de révisionnisme, l'Italie réhabilite les villes bâties sous Mussolini », in Le Monde, édition du 02 novembre 2008.

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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 11:34



Soucieux d’appuyer mes propos sur des références fiables et vérifiables par tous, je vous propose aujourd’hui d’inaugurer une nouvelle catégorie de ce blog où il s’agira de proposer une lecture critique des principaux ouvrages concernant l’histoire et la mémoire. L’objectif est d’obtenir sur le long terme une large bibliographie commentée.

 

*****

 

L’auteur de cet ouvrage est maître de conférence à l’Université de Picardie et chargé de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

 

Nous pourrions résumer cet ouvrage par une accumulation de tirets tant l'auteur ne s'encombre pas de transitions entre ces idées (nous comprenons seulement à la fin qu'il s'agit en fait d’une accumulation de plusieurs communications). A partir de cette constatation, il devient difficile de considérer ce livre comme un "essai" à l'inverse de ce que tente de prétendre son auteur. Bien au contraire, je le qualifierai plutôt de "manuel" à l'intention des étudiants capétiens qui préparent l'épreuve sur dossier (ESD, c’est-à-dire en quelque sorte, une épreuve d’historiographie). Ce qui n’est déjà pas si mal…

Enzo Traverso y décrit une à une (et de façon plus ou moins convaincante...) les thèses de différents auteurs plus ou moins connus et intéressants. En somme, ce petit ouvrage permet d'économiser la lecture des 260 ouvrages qu'il recense en note (pour un livre de 120 pages, ça vous laisse imaginer à quel point il détaille chacune des thèses).

Bien entendu, il accorde une place très importante à l'histoire de la Shoah qu’il a étudiée par ailleurs.

 

Malgré ses modestes prétentions, l’ouvrage est doté d’une remarquable qualité heuristique et nous invite sans cesse à prolonger une réflexion trop brièvement évoquée. Voici donc quelques points que nous souhaiterions poursuivre dans le cadre de ce blog en réponse à Enzo Traverso :

 

            - Tout d’abord, il conviendrait de replacer toute cette thématique mémorielle dans le temps long. Certes, Walter Benjamin et François Hartog évoquent avec brio le régime d'historicité de notre époque (qualifié de « présentisme ») auquel j'adhère en partie. Cependant, n’est-ce pas une erreur de considérer que notre époque serait la plus "mémorielle" ? Ne serait-ce d'ailleurs pas l'inverse ? Quand Brigitte Bardot parle de "génocide des bébés phoques" et que les homosexuels s'obstinent également à parler d' "homocauste", ne doit-on pas considérer que notre mémoire (et notre histoire) est obstruée par Auschwitz ?

 

            - Cette interrogation me conduit à un second point évoqué trop brièvement par Enzo Traverso : celui des conséquences politiques de cet état de fait. L'attachement si persistant à Auschwitz par les dirigeants mondiaux n'est-il pas un moyen de légitimer à bon compte le monde dans lequel nous vivons ? En somme, le message serait toujours : "Face à tant d'horreur, nous sommes vraiment des anges" ! Cette vision nous permet de relire Fukuyama (philosophe du département d'Etat américain, on l’oublie trop souvent alors que ce n’est pas anodin...) ou encore de mieux comprendre pourquoi 99% des recherches sur l'Holocauste sont actuellement financées par les Etats-Unis pourtant géographiquement et éthiquement éloignés du phénomène concentrationnaire. Les historiens occidentaux ne seraient-ils pas victimes de l'uniformisation culturelle ? D'une américanisation de l'histoire ?

Même les « subaltern studies » présentées par certains comme une alternative à l’histoire officielle anglo-saxonne ne seraient finalement rien d'autre que l'adaptation théorique de notre « micro-storia » italienne ou « histoire du quotidien » française. Ce ne sont donc pas les "petites voix" qui se font enfin entendre... mais encore cette victimisation rampante qui ne fait que changer le point de vue (néanmoins très contrôlé) sur l'histoire.

 

            - En revanche, cette démarche doit nous interroger sur le renouvellement des sources. Avant, grand-papa écrivait l'histoire à partir des archives d'Etat consignées dans une institution contrôlée ; puis est venue "l'ère du témoin" (cf. Annette Wieviorka) qui commence à perdre de la vigueur. Dès lors, à partir de quels documents va bien pouvoir travailler l'historien à l’avenir ? Les archives sont de plus en plus contrôlées (voire détruites par économie de moyen), les témoins sont controversés et intéressent moins... L'historien va-t-il désormais se tourner vers la littérature ? La production éditoriale ? Les archives dématérialisées ? A mon sens, cette question soulève le plus gros enjeu que nous aurons à relever au cours des prochaines décennies. Seule une vaste réflexion sur notre "pain quotidien" nous permettra d'assurer non seulement l'avenir de cette profession, mais aussi la lecture que nos successeurs auront de notre société contemporaine.

 

            - Last but not least, quel avenir pour notre mémoire ? A la lueur des réflexions que j'ai dressées jusqu'à présent, nous pourrions dresser un constat bien pessimiste. Après la "fin de l'histoire" annoncée par Fukuyama, ne doit-on pas craindre la "fin de la mémoire" ? Nous entrons alors dans des considérations très polémiques, voire politiques. Si nous transposons le paradigme de la mémoire qui s'est toujours vérifiée (cf. Henri Rousso en France, Peter Novick aux USA, et d'autres ailleurs...) ne doit-on pas s'attendre très prochainement à l'anamnèse du communisme. En effet, après une longue période de refoulement depuis l'implosion de l'URSS, le temps ne va-t-il pas venir d'une naissance de la mémoire de cette époque, de ce régime, de cette idéologie ? A voir le déclin du PC français et le refoulement au sein même de la fédération de Russie, nous pourrions en douter. Et pourtant, les dérives actuelles du capitalisme ne mène-t-elles pas directement à l' "évènement" déclencheur qui constituerait une transition d'un paradigme à un autre...

 

Finalement, ce petit ouvrage a donc le mérite de faire réfléchir ! Et c'est finalement le meilleur usage qu'on puisse en faire !

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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 14:18

Après les lois mémorielles, nous découvrons une nouvelle forme de négation de la mémoire : l’interdiction stricte et formelle pour un acteur de l’histoire d’évoquer son passé.

Je ne connaissais pas encore ce dispositif judiciaire et je l’ai découvert avec perplexité à l’occasion de l’affaire Rouillan évoquée dans les médias depuis le jeudi 02 octobre 2008.

 

Jean-Marc Rouillan est un ancien membre d’Action Directe, groupe terroriste d’extrême-gauche des années 1980 particulièrement connu pour avoir été à l’instigation de l’assassinat de Georges Besse, ancien patron des usines Renault.

Il a été arrêté en 1987 et condamné à la prison à perpétuité pour terrorisme. Il bénéficie depuis décembre 2007 d’un régime de semi-liberté conditionnelle. C’est-à-dire qu’il dort toutes les nuits en prison mais qu’il peut occuper un emploi la journée et… adhérer au Nouveau parti  anticapitaliste (NPA) nouvellement créé par Olivier Besancenot !

Or, cet initiative ne semble pas être du goût de la justice. Cette dernière prétend utiliser l’interview qu’il a accordée à l’Express pour le renvoyer à la case « prison » sans passer par la case « tribunal », ni « média ».

Or, dans cette fameuse interview, Jean-Marc Rouillan n’appelle pas au renouvellement des actes qu’il a commis dans son passé ; il se contente d’évoquer les limites qui lui sont imposées quand à sa liberté d’expression et de proposer sa lecture de la société française après plus de vingt années d’emprisonnement. Il ne ressent peut-être personnellement aucun remord quant à son crime passé, mais il paraît tout de même aberrant de le condamner préventivement pour une pensée qu’il n’a pas directement exprimée.

 

Le journaliste Gilles ROF (dont nous devons saluer le coup de maître)  termine  son interview par la question suivante : « Les mémoires d’Action Directe sont-ils écrits ? ». La réponse à cette question permet à Jean-Marc Rouillan de préciser que cela n’est pas possible en raison de l’interdit judiciaire qui frappe l’histoire de ce sujet (ou plus précisément les acteurs susceptibles d’écrire cette histoire).

Cet état de fait rappelle que, décidément, les pouvoirs politique, législatif, et judiciaire exercent encore un contrôle très étroit sur l’histoire de notre pays.

A titre de comparaison, imaginons pas exemple que la justice allemande ait décidé en 1946 d’interdire à Rudolf Hoess d’écrire sa vision de l’histoire des camps de concentration. Nous aurions alors été privés d’un document historique fondamental pour notre compréhension du système concentrationnaire.

 

Puisque Jean-Marc Rouillan a pu être condamné à plusieurs années de prison, il me semble que la justice est sensée avoir une connaissance précise du mouvement Action Directe afin de justifier sa sanction. Alors pourquoi, vingt années plus tard, interdire que l’histoire soit livrée publiquement par l’intermédiaire d’un ouvrage ?

Il me semble que l’on surveille et que l’on fiche beaucoup ces derniers temps. Et pourtant, la police ne serait pas en mesure de garder un œil sur un homme qui est en situation de semi-liberté conditionnelle !

Soyons honnête et réaliste : ce n’est pas vraiment l’interview de Jean-Marc Rouillan qui est en cause dans cette affaire, mais c’est plutôt son adhésion au Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot qui dérange. Les autorités craignent, peut-être à juste titre, que ce membre au passé troublant ne fasse preuve d’un prosélytisme terroriste auprès d’un mouvement qui se réclame, lui aussi, d’un passé dit « révolutionnaire » qui fait trembler nos énarques bien pensants.

Or, par les sanctions qu’elle retient, la justice bafoue la liberté d’expression et met l’histoire sous muselière. Certes, moins directement qu’avec l’application des lois dites « mémorielles », mais du coup, avec peut-être davantage de perfidie.

 

Cette situation me rappelle chaque jour de plus en plus la citation d’Henri IV lors de la promulgation de l’Edit de Nantes : « La mémoire de toutes choses passées depuis mars 1585 ainsi que de tous les troubles précédents demeure éteinte et assoupie come une chose non advenue […]. Nous défendons à nos sujets de quelque état et qualité qu’ils soient d’en renouveler la mémoire […] mais de se contenir et de vivre ensemble comme frères […] ».

 

Et pourtant, les huguenots ont continué à être persécutés…

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 17:44

Lorsque les manuels d’histoire me font frôler l’indigestion, je m’évade parfois par une autre forme d’histoire, littéraire et librement romanesque celle-là. Ma dernière lecture fût l’un des romans en vue de la rentrée littéraire 2008 : La meilleure part des hommes, de Tristan Garcia.

Je l’ai lu comme les principaux critiques littéraires nous conseillent de le lire : c’est-à-dire comme l’ouvrage encourageant d’un jeune écrivain.

Qu’elle ne fût pas ma surprise au fil des pages de m’apercevoir qu’il s’agissait là en fait d’une lecture mémorielle et croisée des histoires du sida et de l’homosexualité à la fin du XXème siècle.

 

Dès l’ouverture du livre, une mention introductive avait attiré mon attention :

« Les personnages de ce roman n’ont jamais existé ailleurs que dans les pages de ce livre. Si le lecteur juge cependant qu’ils ressemblent sous certains aspects à certaines personnes réelles qu’il connaît ou qu’il reconnaît, c’est simplement parce que, plongés dans des situations parfois comparables, personnes et personnages n’agissent pas autrement ».

Je reste perplexe ! Quand un scénariste ou un écrivain introduit son histoire par de telles précautions, c’est qu’il craint généralement à juste titre qu’on lui reproche de s’être un peu trop inspiré de faits réels.

Mon intuition s’est vérifiée dès les premières lignes. De jeunes homosexuels baignant dans une atmosphère d’extrême-gauche, pratiquant le journalisme comme une revendication politique, prétendant dresser une lecture philosophique du quotidien… J’avais l’impression d’être plongé au cœur des mouvements de libération homosexuelle des années 1970 que j'affectionne tant.

Certes, les noms ont été maquillés : Gai Pied est devenu Blason ; Act-Up est timidement dissimulée sour le pseudonyme de Stand-UP ; et les personnages sont une construction synthétique et multi-facette de plusieurs personnes réelles. Mais qui connaît bien cette période ne peut s’empêcher de lire ce roman comme un jeu de piste où chaque évènement, chaque trait de caractère, chaque parole renvoie à un référent historique précis. 

D’ailleurs, l’auteur nous encourage lui-même à ne pas trop nous éloigner de l’Histoire. Tel le Petit Poucet, il laisse ici et là des indices, des ancres sensées nous raccrocher à la réalité : l’héroïne est donc journaliste à Libération et elle nous rappelle régulièrement les grands évènements politiques de ces trente dernières années où Chirac, Balladur et Sarkozy n’ont quant à eux pas été masqués.

 

Une question m’a alors trituré l’esprit pendant toute la lecture de l’ouvrage : comment un si jeune écrivain pouvait-il avoir une connaissance si précise d’une période qu’il n’avait lui-même pas traversée ? Ayant lu ce roman sans m’informer sur son auteur, j’ai du me contenter de la courte biographie proposée par Gallimard :

« Tristan Garcia est né en 1981 à Toulouse. La meilleure part des hommes est son premier roman ».

Ce n’est finalement que dans les dernières pages du livre que j’ai compris la clef de lecture essentielle de toute l’intrigue. L’auteur y remercie « Jean Le Bitoux pour sa bienveillance, son aide et ses conseils ».

Et là, tout s’éclaire ! Voilà pourquoi cet ouvrage est si précis ! Voilà pourquoi il m’a semblé lire une véritable histoire romancée de l’homosexualité contemporaine vu par ses acteurs des années 1970 ! Voilà pourquoi à la qualité littéraire s’ajoute la justesse de l’analyse et l’intérêt des faits évoqués !

Ce livre est en fait un livre d’auteurS.

Il ne constitue pas encore l’histoire tant attendue de ces années passionnantes que les historiens laissent encore prudemment aux sociologues ; mais il ajoute sa pierre à l’immense édifice de mémorialisation qu’ont entrepris tous ces acteurs, pressés par le temps et soucieux de laisser une trace à l’histoire, avant qu’il ne soit trop tard, avant que le sida ne les rattrape…

 

Hélas, à laisser toutes ces traces se multiplier, ne nous éloignons-nous pas de l’histoire ? Annette Wieviorka a très bien expliqué dans sa thèse sur les témoignages des déportés en camps de concentration que la mémoire collective est un phénomène complexe, mais puissant, qui peut conduire à une orientation sensible de l’histoire, voire à des dérives et inventions dans certains cas. Ne doit-on pas dans une même logique entreprendre très rapidement une histoire des années sida par ses témoins encore survivants ? Certes, d’aucun me répondront que toute la population n’a pas été menacée par l’épidémie de sida, que la menace n’est d’ailleurs toujours pas éteinte. C’est justement dans cet aspect que réside tout l’intérêt d’une telle étude à mon sens : par la lecture d’une menace scientifiquement universelle, mais sociologiquement communautarisée.

Toute proportion gardée, ne peut-on pas considérer que nous venons de traverser une période de dénégation similaire au phénomène post-concentrationnaire face à la mortalité et qu’il est désormais temps de se confronter à son histoire pour mieux en saisir les enjeux et les « leçons de l’histoire » ? Plus généralement, je pense que l’historien doit mener une réflexion épistémologique sur son rapport avec ce sujet qu’il a délaissé jusqu’alors, considérant assez mystérieusement qu’il devait être strictement dévolu au territoire du sociologue.

 

L’appel est donc lancé : à quand une histoire du sida ? A quand une histoire de l’homosexualité ? A quand une histoire de (et non plus par) Jean Le Bitoux ?

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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 09:37

Depuis quelques jours, une polémique s’enflamme dans la péninsule italienne où différents élus ont évoqués en des termes bienveillants le passé fasciste. Dimanche 7 septembre 2008, dans une interview au quotidien Il Corriere della Sera, le maire de Rome Gianni Alemanno a établi une nette distinction entre le fascisme et les lois raciales de 1938. Le lendemain, à l’occasion d'une cérémonie à la mémoire des combattants de l'armée royale tombés face aux Allemands, le ministre de la Défense Ignazio La Russa rendait hommage aux combattants de la République sociale italienne (RSI) qui, fidèles à Mussolini, demeurèrent jusqu'à la fin aux côtés des nazis.

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces propos auraient pu tout à fait passer inaperçus dans la bouche d’un historien. Dans l’absolu, ces deux individus n’ont pas adopté des positions négationnistes, ni erronées d’un point de vue strictement scientifique. Comme le rappelle justement le maire de Rome dans son intervention, « le fascisme a été un phénomène plus complexe » que les positions manichéennes contemporaines qui voudraient sans cesse réduire les conflits mondiaux en termes de « bien » contre le « mal ». Il convient donc de nuancer des considérations trop tranchées qui voudraient que tous les fascistes soient des salauds et que tous les résistants soient des héros. Les deux camps ont sans aucun doute eu leurs parts respectives de bonté et de cruauté.

 

Seulement voilà… chacun ne semble pas autorisé à tenir ces propos. En l’occurrence, quand les deux élus font partie de l'Alliance nationale de Gianfranco Fini, héritière du Mouvement social italien (MSI) et d’obédience néo-fasciste, certains propos font grincer des dents. Ce fût le cas notamment de plusieurs élus de gauche qui les ont immédiatement accusés, à tort ou à raison, de tenter une réhabilitation du fascisme.

 

Il est particulièrement intéressant de constater dans cette affaire l’inégalité fragrante des citoyens à participer équitablement au processus mémoriel. Lorsqu’il occupe une fonction ministérielle ou municipale, on attend d’un élu qu’il se place au-dessus de la mêlée. En France, nous avons mis un terme aux polémiques de cette nature par un cadenas législatif rigoureux qui menace tout citoyen justiciable. L’accusation de négationnisme est ainsi suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête du politique, comme de l’historien, réduisant ainsi drastiquement les possibilités théoriques d’une argumentation controversée. En Italie, la pratique intellectuelle est théoriquement plus libre… mais dans les faits, et cette affaire en est la preuve, une condamnation morale se manifeste tacitement lorsque le débat sort du domaine strictement scientifique pour s’imposer dans le discours politique.

 

Bien évidemment, les propos de ces deux élus d’extrême-droite doivent être condamnés. Et ils le sont : par l’opposition, par les historiens, et par une majorité de citoyens qui imposeront probablement leur sanction lors des prochaines échéances électorales. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de constater l’effet bénéfique à plus ou moins long terme d’une telle polémique dans la sphère publique. Ponctuellement, par de tels propos, les historiens italiens sont invités à renouveler leurs thèses afin de mieux contrer les nouvelles démonstrations négationnistes, et ainsi apporter de nouvelles grilles de lecture à propos du fascisme. La France a certes le mérite de protéger très strictement la mémoire des victimes des régimes totalitaires, mais elle a aussi l’inconvénient d’avoir verrouillé l’histoire de cette période. Bien qu’elles soient légitimes en termes de moralité, les lois mémorielles demeurent implicitement des barricades qui limitent la liberté intellectuelle de l’historien.

 

Lorsque Voltaire prononce sa célèbre phrase « Je ne suis pas d'accord avec un mot de ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour votre droit de le dire », deux dimensions essentielles peuvent être retenues : d’une part, il parle en tant que citoyen engagé qui défend fébrilement le droit d’expression ; d’autre part, il plaide pour une méthode, la dialectique, essentielle au bon cheminement de son raisonnement. Bien que les affirmations des deux hommes politiques italiens peuvent nous paraître scandaleuses au premier abord, il est fort probable qu’à long terme, une telle polémique soit bénéfique aux considérations historiques sur le fascisme.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
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