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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 07:18

 

Notre société contemporaine a peur. Face aux doutes et au manque de perspective sur l'avenir, elle se bloque sur un présent omniprésent, quand elle ne se retourne pas d'ailleurs vers un passé fantasmé.

Cette constatation est celle de l'historien François HARTOG dans son étude sur les régimes d'historicités (réédition : Le Seuil, 2012) visant à expliquer les rapports qu'ont entretenu les hommes avec le temps. Il en arrive à la conclusion que nos sociétés contemporaines sont engluées dans ce qu'il a appelé "le présentisme". 

 

Régimes d'historicitéCroire-en-l-histoire.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette thèse a trouvé une nouvelle application dans la sauvegarde des témoignages des survivants du génocide des Juifs d'Europe qui constitue l'une des entreprises mémorielles les plus révélatrices de ce phénomène.

Depuis plusieurs décennies, le régime nazi s'est en effet imposé en Occident comme l'incarnation absolue du Mal dont il serait indispensable d'entretenir le souvenir afin de se protéger d'un éventuel retour insidieux. L'édition et la réédition de témoignages, de documentaires, de films, l'entretien de sites et monuments accueillant de multiples commémorations, la création de projets mémoriels tels qu'Aladin ou la Shoah Foundation Institute for Visual History and Education de Steven Spielberg, les dizaines de concours organisés chaque année... contribuent continuellement à notre actuel régime d'historicité.

 

Afin de moderniser ce phénomène (à défaut de pouvoir l'actualiser), l’ITC (Institute for Creative Technologies) et la Shoah Foundation Institute ont mis au point un nouvel outil promis à un bel avenir : modéliser les survivants encore en vie sous la forme d’hologrammes interactifs.

 

 

Techniquement, ces témoins ont enregistrés des heures d'interview supposées répondre aux questions récurrentes des élèves et visiteurs des musées.


Si l'idée peut se défendre d'un point de vue pédagogique et muséographique, elle n'est pas sans poser question d'un point de vue historiographique.

Tout d'abord, cette entreprise témoigne d'une appréhension toujours plus grande face à la disparition progressive des survivants de cet évènement qui occupe une place centrale dans notre système mémoriel. A défaut de témoins, certains se demandent si nos sociétés seront suffisamment armées pour continuer à défendre la mémoire du génocide des Juifs d'Europe contre un éventuel regain d'attaques négationnistes.

Ensuite, la forme même de ce projet interroge sur les modalités mémorielles du souvenir de la déportation. Par l'enregistrement et la reconstitution virtuelle du corps et de la voix des survivants en 2013, ce n'est pas seulement la mémoire du génocide des Juifs que nous conservons, mais bien la mémoire du génocide des Juifs au moment de l'enregistrement. Par cette technique, le témoignage est en quelque sorte sanctuarisé alors que  de nombreuses études ont montré à quel point le processus de remémoration pouvait être sujet à de multiples variations.

Enfin, bien que l'objectif initial soit de conserver le témoignage dans sa forme la plus pure, l'usage d'hologrammes n'est pas neutre. Il implique la mise en scène d'un témoin âgé, à la voix fragile, que l'on ne peut pas interrompre, et qui semble issu d'un autre temps. Tout ceci contribue à entretenir une forme de respect et d'émotion inhérente à la mémoire.

 

Si les nouvelles technologies nous permettent donc désormais de conserver plus longtemps les traces du passé, il convient de pouvoir réfléchir et discuter de ces nouvelles potentialités au même titre que pour la biotechnologie. Les historiens ne peuvent a priori que se réjouir de la multiplication des sources qui leur permettront plus tard de mieux écrire l'histoire. Cela ne sera cependant possible qu'à condition qu'une réflexion soit menée sur la valeur de ces documents que nous produisons pour la postérité et qui répondent dans le cas présent davantage à des objectifs mémoriels qu'historiques.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et médias
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30 juillet 2013 2 30 /07 /juillet /2013 07:31

 

C'est un serpent de mer de la politique mémorielle française : la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d'Algérie était une idée avancée par la fameuse  loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés".

Si le président de la République Jacques Chirac avait accepté de revenir  par décret sur l'article 4 ("Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord"), il n'avait pas modifié l'article 3 annonçant la création d'une "fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie".

L'opprobe lancée sur ce texte s'était pourtant étendu à la fondation qui n'est apparue qu'en 2010 dans la douleur.  Plusieurs historiens en dénonçaient en effet le principe et le gouvernement rencontrait de nombreuses difficultés à constituer son comité scientifique.

Nous avions nous même dénoncé  sur ce blog l'instauration d'une nouvelle Fondation (après la Fondation pour la mémoire de la Shoah et la Fondation pour la mémoire de la Déportation) faisant la part belle à la gestion politique des mémoires plutôt qu'à un encouragement explicite de l'histoire comme pacificateur des conflits mémoriels.

 

logo-Fondation-pour-la-memoire-de-la-deportation.jpgLogo-Fondation-pour-la-memoire-de-la-Shoah.jpg

 

Dans un tel contexte de défiance, cette jeune Fondation n'avait finalement obtenu qu'un rôle minime dans l'organisation des commémorations du cinquantenaire de la Guerre d'Algérie en 2012. C'est pourquoi le député UMP du Nord Jean-Pierre Decool a adressé une question au ministre des Anciens Combattants et Victimes de Guerre afin de connaître les intentions du Gouvernement à ce sujet.

La réponse du ministère rappelle que "seules les associations participant au financement de la fondation sont membres du conseil d'administration. L'organisation de cette structure exclut donc de fait la totalité des associations de harkis, de rapatriés et d'anciens combattants de la guerre d'Algérie. Dès lors, les travaux menés par la fondation ne pouvaient que s'éloigner fortement de son objet. Même si les deux colloques réalisés en 2011 et 2012, l'un sur le peuplement de l'Algérie, l'autre sur Abd el-Kader, ont rencontré un vif succès, cette fondation n'est pas à la hauteur des espoirs qu'elle a suscités. L'orientation qu'elle a prise jusqu'à présent, est contestée par les acteurs de la mémoire de la guerre d'Algérie ainsi que par des parlementaires".

Bref, le Gouvernement semble accepter le diagnostic d'un échec évident bien que les avis sur les symptomes divergent. Ce que les services du ministère regrettent n'est pas tant la faiblesse des apports scientifiques de la Fondation que l'absence de consensus de la part des "acteurs de la mémoire"

 

La Fondation pour la mémoire de la Guerre d'Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie n'est pourtant pas enterrée. Le Gouvernement a décidé de lui laisser une chance en réorientant ses travaux et en "favorisant la participation de l'ensemble des acteurs du conflit à ses travaux et à la définition de son objet" avant de dresser un nouveau bilan à la fin de l'année 2013.

 Un site Internet a été créé pour suivre son actualité. L'ensemble reste pour le moment modeste et un peu confus : Les illustrations de la page d'accueil s'affichent difficilement, la rubrique "actualités" ne propose qu'une annonce par mois, la rubrique "Album photos" renvoie à un lien périmé... 

 

Fondation-pour-la-memoire-de-la-guerre-d-Algerie.gif

 

En revanche, la rubrique "But et orientations générales" de la Fondation montre que les critiques ont été entendues :

"Une fondation de « mémoire »

Quant au titre de la Fondation, qui voue son objet à la mémoire des évènements d’Afrique du nord, imagine-t-on le tollé qui aurait embrasé la scène politique si la loi y avait substitué le mot « Histoire », affichant, par là, la prétention de s’immiscer dans l’écriture historique des évènements. À juste titre, cela aurait justifié la protestation des historiens, attachés à leur indépendance et à leur liberté d’interprétation des faits en cause. En revanche, si mission est donnée à la Fondation de s’attacher uniquement à la « mémoire » de ces conflits, de la recueillir, de la conserver et de la transmettre, c’est parce qu’il devenait urgent que tous les témoignages passés, présents et à venir soient collectés et mis hors d’atteinte des effets du temps ou de toute autre dénaturation. Notons que ce sont des outils de première main qui sont préservés au profit des chercheurs et des historiens. Pour autant, la Fondation n’en sera pas plus autorisée à choisir parmi les « clans » de mémoire ou à accorder son soutien à l’un plus qu’à l’autre. Le rôle de la Fondation est d’authentifier et de conserver, pas de juger. La Fondation ne peut être que neutre".

 

Dont acte. Il s'agit maintenant de convaincre les historiens ET les acteurs de la mémoire de la Guerre d'Algérie de la légitimité d'une telle entité.

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 07:53

 

Babi Yar (parfois orthographié Baby Yar) est un lieu de mémoire victimaire peu connu en Occident mais qui est pourtant considéré par certains auteurs comme l'équivalent mémoriel d'Auschwitz en Orient. Il a d'ailleurs connu les mêmes difficultés de reconnaissance au cours de la seconde moitié du XXe siècle, ce que nous rappelle la réédition française du témoignage d’Anatoli Kouznetsov (Robert Laffont, 2011). 

 

babi_yar.jpg

 

Le terme Yar signifie "fossé" et Babi Yar appartient justement à un système de fossés longtemps considérés comme une barrière naturelle assurant la protection de la ville de Kiev en Ukraine.

Depuis 1941, ce nom est associé aux exécutions massives des Juifs Ukrainiens par l'Einsatzgruppe C dans le cadre de ce qu'on appelle désormais la "Shoah par balles". Pendant plusieurs mois, des dizaines de milliers de juifs ont été arrêtés, mis à nus, forcés à descendre le talus du fossé, puis exécutés. Des prisonniers de guerre, des Tzyganes, des malades mentaux et des opposants politiques ont ensuite connu le même sort, transformant progressivement le fossé en un immense charnier. Ce n'est qu'à partir de 1943 que les nazis ont commencé à s'inquiéter des traces de leurs crimes. Ils ont alors mis en place un système de crémation afin de réduire les corps en cendre avant de les répandre à nouveau dans le fossé*.

 

Le livre d'Anatoli Kouznetsov chroniqué par  Frédérique Leichter-Flack pour La Vie des Idées  nous permet d'évoquer un nouvel aspect de la politique mémorielle soviétique déjà évoquée à propos de  L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il permet notamment de revenir sur la place de la censure dans l'écriture de l'histoire et l'instrumentalisation de la mémoire par un système totalitaire.

 

 

Commémorer un massacre aux victimes masquées

Le travail de propagande commence dès 1943 lorsque les troupes soviétiques reprennent le contrôle de Kiev. Les autorités décident alors de médiatiser les massacres commis à Baby Yar par l'intermédiaire d'une commission extraordinaire d'Etat chargée d'établir l'étendue des victimes. Les données rendues publiques lors du procès de Nuremberg recensent "plus de cent mille hommes, femmes, enfants et vieillards", sans autre précision...

 

Plusieurs artistes ont rapidement tenté de réagir en rappelant que la majorité des victimes étaient juives. Ils se sont immédiatement vu opposer une forte censure teintée d'antisémitisme. Ce fut notamment le cas pour la symphonie Baby Yar du compositeur Dmitri Klebanov, celle du compositeur Chostakovitch, le poème Abraham de Savva Golovanivski, ou encore le poème Baby Yar de Evgueni Evtouchenko.

 

 

Devant le projet des autorités de Kiev d'aménager une décharge municipale sur le site de Baby Yar, l'écrivain Viktor Nekrassov a même proposé d'ériger un monument commémoratif... en vain.

C'est finalement le projet d'un remblais du fossé afin de construire une route qui est mis en oeuvre au début des années 1960. Au cours des travaux, plusieurs digues cèdent, faisant plus de 1500 victimes supplémentaires sur le site. Le projet n'est cependant pas arrêté et le fossé de Baby Yar disparaît définitivement.

 

C'est dans ce contexte qu'Anatoli Kouznetsov décide de reprendre les notes qu'il avait rassemblé dans un cahier au moment du massacre. Sans se faire trop d'illusion, il transmet son manuscrit aux autorités soviétiques qui doivent valider tout document susceptible d'être édité. A sa grande surprise, le texte n'est pas complètement refusé, mais il est largement amputé avant de paraître en 1966.

Exilé à Londres en 1970, l'écrivain parvient à emporter avec lui une copie de la version originale de son manuscrit. Il réédite alors en Occident son texte en signalant en italique les passages supprimés par la censure et en ajoutant entre crochets quelques remarques d'actualisation. 

Cette technique éditoriale produit un document original et inédit que Frédérique Leichter-Flack qualifie à juste titre de "palimpseste politique" dans lequel se superposent les différentes couches d'une mémoire conflictuelle.

L'autorisation initiale de publication accordée à Kouznetsov montre que les autorités soviétiques n'avaient pas l'intention d'enfouir complètement le souvenir de Baby Yar. La résurgence des passages censurés permet cependant de mettre en valeurs les points précis d'achoppement entre la mémoire officielle et celle des témoins.

Tout d'abord, il s'agit de dissimuler la nature des victimes. L'antisémitisme est à son apogée et les autorités ne souhaitent surtout laisser émerger l'idée que la souffrance des habitants de Kiev durant la Seconde Guerre mondiale ait essentiellement touché les Juifs. Le comble de cette politique est illustré par le témoignage d'une des rares survivantes du massacre qui s'était laissée recouvrir par les cadavres pour s'enfuir la nuit suivante. Citée comme témoin de l'accusation au procès sur les atrocités nazies qui s'est tenu à Kiev en 1946, "elle ne dit pas qu’elle était une rescapée de Babi Yar, ni qu’elle était juive" en raison du climat antisémite qui s'installe dès la fin de la guerre.

Ensuite, la propagande soviétique tente de dissimuler toute trace de collaboration des Ukrainiens avec le nazisme qui pourrait alimenter la thèse d'une contestation implicite du régime stalinien. Les propos anti-communistes du grand-père de l'auteur sont par exemple systématiquement supprimés : "Leur pouvoir n’est plus là, leur Guépéou n’est plus là, les maudits agents du NKVD ont foutu le camp. Qu’il crève, leur Staline ! Qu’il crève, leur parti ! Voilà ! Et plus personne ne viendra m’arrêter. […] Bonnes gens, mieux vaut Hitler, mieux vaut le tsar, mieux vaut les bourgeois, les Turcs, plutôt que ces crétins, ces bandits de grand chemin ! […] Merci, mon Dieu, de nous avoir permis de survivre à l’épreuve qu’était cette peste bolchevique !".

Enfin, la censure élimine systèmatique tout élément laissant deviner une analogie entre les systèmes de répression nazis et soviétiques. Ainsi, la phrase "Avant, c’était Staline et maintenant ce sera Hitler" disparait-elle de la version soviétique.

 

 

D'une mémoire officielle à une mémoire plurielle

Malgré la censure impitoyable contre le texte d'Anatoli Kouznetsov, plusieurs dissidents parviennent à organiser une commémoration clandestine de Baby Yar le 29 septembre 1966 à l'occasion du 25ème anniversaire de la tragédie.

La commémoration est reconduite l'année suivante et les autorités soviétiques comprennent alors qu'ils doivent reprendre la main s'ils ne veulent pas voir la mémoire de l'évènement leur échapper. Une commémoration officielle est donc organisée le 29 septembre 1968 autour d'une pierre où il est inscrit : "Ici, sur les lieux d'éxecutions de citoyens soviétiques pendant la période de l'occupation germano-fasciste de 1943-1944, sera construit un monument".

 

Baby-Yar-1968.JPG

 

Il faut attendre l'année 1976 pour que le monument soit inauguré. L'inscription qui l'accompagne tente toujours de dissimuler les victimes juives du massacre : "Aux citoyens soviétiques et aux soldats et officiers de l'Armée soviétique prisonniers de guerre, fusillés par les fascistes allemands à Baby Yar".

 

Baby-Yar-1976.jpg

 

Ce n'est qu'à la fin des années 1980, à la faveur de la politique de glasnost et de perestroïka menée par Gorbatchev que deux nouvelles plaques sont apposés sur le monument (l'une en russe, l'autre en yiddish) afin de reconnaître les victimes juives du massacre de Baby Yar.

Dès 1991 et l'indépendance de l'Ukraine, une menorah est construite en mémoire des victimes juives. A cela se sont ajoutées d'autres monuments en mémoire des nationalistes ukrainiens, des religieux orthodoxes, des enfants, des prisonniers des camps...

 

Baby-Yar-Menorah.jpg

 

Baby Yar apparaît donc bien comme un symbole de la politique mémorielle soviétique qui entretient encore aujourd'hui le souvenir de la Seconde Guerre mondiale comme celui d'une Grande Guerre patriotique ne pouvant laisser la place aux mémoires communautaires.

L'implosion de l'URSS en 1991 et l'émergence d'une société civile de plus en plus active a cependant permis d'ouvrir une brèche dans ce système en Ukraine, laissant la porte ouverte à véritable inflation mémorielle susceptible de dégénérer régulièrement en guerre des mémoires.

La situation est cependant différente dans l'actuelle Russie de Poutine où le pouvoir politique exerce encore un fort contrôle sur l'histoire et les mémoires soviétiques.

 

 

1. Youri SHAPOVAL, "Baby Yar : la mémoire de l'extermination des Juifs en Ukraine", in D. EL KENZ et F-X NERARD, Commémorer les victimes en Europe, Paris, Champ Vallon, 2011, pp. 289-303.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
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27 juillet 2013 6 27 /07 /juillet /2013 11:28

 

L'industrie du cinéma a produit de nombreux scénarios dans lesquels la mémoire individuelle était au centre de l'intrigue. C'est le cas notamment d'Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry (2004) où le personnage principal fait appel à la science pour effacer de sa mémoire le souvenir d'une histoire d'amour douloureuse. 

 

 

 

Plus rares sont les films qui reposent sur l'idée inverse de la création d'une mémoire inexistante. C'est pourtant ce que viennent de réaliser des chercheurs de l'université d'Utrecht (Pays-Bas) sur un contingent de soldats néerlandais envoyés en mission en Afghanistan. Au cours d'entretiens censés porter sur les troubles de stress post-traumatique, "les expérimentateurs glissaient une fausse information concernant un événement qui ne s'était pas produit mais aurait plausiblement pu arriver : ils décrivaient une attaque à la roquette du camp la veille du Nouvel An, attaque sans conséquences ni blessés. Quelques détails étaient apportés sur le bruit de l'explosion et les graviers que celle-ci avait projetés, à la fois pour renforcer la crédibilité de l'histoire et pour donner des éléments permettant de l'imaginer".

Au cours de cet entretien, aucun des soldats ne se souvenait de cet évènement imaginaire, mais sept mois plus tard... 26% d'entre eux avaient assimilé ce faux-souvenir et étaient en mesure de le restituer comme une expérience personnelle !

 

S'il est donc scientifiquement possible de créer une mémoire individuelle d'un évènement imaginaire, peut-on envisager que cette technique puisse être utilisée à l'échelle d'une mémoire collective plus large, voire d'une mémoire nationale ?

Encore une fois, les premiers éléments de réponse nous sont fournis par la littérature fantastique. Dans 1984, Georges Orwell imagine en effet une société dans laquelle le pouvoir politique aurait pris le contrôle de l'histoire, imposant ainsi à l'ensemble de la société une mémoire fabriquée par un système administratif bien huilé. Cette intrigue constitue l'exemple extrême d'une entreprise totalitaire de réécriture de l'histoire. Nous nous étions cependant essayés en 2011 à mettre en parallèle des extraits du livre avec des éléments de l'actualité visant à montrer que nos sociétés contemporaines n'étaient pas totalement à l'abris d'une telle dérive.

 

GeorgeOrwells1984.jpg

 

La littérature n'est pas le seul lieu dans lequel il est possible d'identifier des forme de fabrication d'une mémoire historique.

Les travaux d'Annette Wieviorka dans Déportation et génocide ; Entre la mémoire et l’oubli (Plon, 1992 ; Pluriel, 1995) et L'ère du témoin (Plon, 1998) avaient déjà montré comment des anecdotes peu ou pas vérifiées sur l'univers concentrationnaire ont pu progressivement s'imposer comme des vérités officielles à force de répétition et de lecture croisées des témoins entre eux. Sans reproduire le cadre expérimental mené par les chercheurs de l'univesité d'Utrecht, l'historienne avait finalement déjà prouvé depuis bien longtemps que les témoins sont susceptibles de s'imprégner du récit des autres pour l'inclure progressivement dans leur propre histoire.

 La polémique provoquée par les propos de Christian Vanneste en février 2012 à propos de la déportation pour motif d'homosexualité relève de la même logique. L'inexistence d'une véritable et sérieuse histoire sur cette question a longtemps laissé le champ libre à la construction mémorielle d'un évènement imaginaire dans l'espace associatif et médiatique. C'est pourquoi les propos de l'ex-député ont suscité un tel émoi : non seulement ils entraient en contradiction avec la longue construction d'une mémoire historique, mais ils étaient en plus instrumentalisés dans un contexte d'énonciation suspecté d'homophobie.

 

La fabrique d'une mémoire historique imaginaire n'est donc pas l'apanage des scénarios hollywoodiens et des romans de science-fiction. C'est au contraire l'une des caractéristiques essentielles de la construction mémorielle qui nécessite une vigilance constante de l'histoire dans sa méthode et ses objets.

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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 10:00

 

Chaque année, les médias tentent de renouveler l'approche des commémorations qui relèvent du marronier journalistique impossible à évincer.

Difficile pourtant d'éviter le traditionnel reportage sur le président de la République ravivant la flamme sur la tombe du soldat inconnu chaque 11 novembre, sous le regard attentif des Anciens Combattants dont on ira recueillir ensuite le témoignage.

De même, l'appel du 18 juin fait l'objet d'un traitement médiatique constant : des extraits radiophoniques du célèbre discours, souvent illustrés par la photographie de De Gaulle dans les locaux de la BBC.

 

appel-18-juin.jpg

 

L'AFP a pourtant essayé d'innover cette année en proposant une lecture mémorielle de cet évènement qui occupe une place particulière dans l'histoire nationale.

Comme le rappelle Jean-Louis Crémieux-Brilhac, l'importance qu'on accorde à l'appel du 18 juin est "sans rapport avec ce qu'a pu être l'évènement à l'époque, qui n'est pas passé inaperçu mais qui était un évènement contingent et second au regard des Français qui étaient obsédés par l'avancée allemande et le drame qui se jouait sur le territoire français".

 

Si le 18 juin s'est imposé comme une date importante dans le récit national de la Seconde Guerre mondiale, c'est par la volonté et la réussite du général De Gaulle à forger une lecture du conflit autour de la France libre, de la Résistance et de sa personne.

D'autres étapes confirment d'ailleurs cette tendance :

- 1946 : Création d’une journée de commémoration de la victoire de 1945 (8 mai)

- 18 juin 1960 : Inauguration du Mémorial du Mont-Valérien

- 1964 : Transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon

- 2006 : Création d’une journée nationale commémorative de l’appel du général De Gaulle

 

Certains ont résumé ce phénomène sous l'expression de "mythe du résistancialisme" bien que des recherches récentes tendent à minimiser cette approche.

Quoiqu'il en soit, l'appel du 18 juin peut être considéré comme le fruit d'une construction mémorielle nationale au même titre que le 14 juillet, le 11 novembre et le 8 mai.

Et c'est justement parce qu'il devenu un véritable lieu de mémoire populaire qu'il est désormais réapproprié par de nombreux groupes qui tentent d'y associer diverses revendications sociales, culturelles et politiques : 

 

L'appel du 18 juin contre la décentralisation

 Cet appel a été initié par 29 députés UMP pour dénoncer la politique de décentralisation menée par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault qui, selon eux, remet en cause l'Etat-nation.

D'un côté, on peut certes considérer que la référence à l'appel du 18 juin se justifie au sens où la politique du général De Gaulle se caractérise par la défense constante et infaillible de la grandeur de l'Etat-Nation, que ce soit contre un envahisseur durant la Seconde Guerre mondiale, ou bien contre les puissances de l'argent et le projet fédéral européen lors de son retour au pouvoir (1958-1969).

D'un autre côté, solliciter De Gaulle pour combattre la politique de décentralisation actuellement menée par le gouvernement peut paraître contradictoire quand on rappelle que le général a justement démissionné en 1969 à la suite d'un référendum sur la régionalisation qui a été refusé par les Français.

 

L'appel du 18 juin pour l'engagement citoyen

 Cet appel a été lancé par l'écrivain Marek Halter. Il consiste en une lecture militante de l'appel du 18 juin vu comme une démarche d'engagement d'un homme pour une cause.

Comme pour la plupart des usages mémoriels, cet appel résiste difficilement au parallèle d'une lecture historique de l'évènement commémoré. L'engagement selon Marek Halter s'illustre en effet par une forme de militantisme, essentiellement associatif, pour dénoncer les dérives de notre société (racisme, inégalités sociales...). Quel rapport finalement avec l'engagement individuel d'un De Gaulle qui déserte ses responsabilités professionnelles et son pays au nom de la Résistance contre l'occupation ? 

 

18-juin---Journee-de-l-engagement.png

 

L'Appel du 18 joint

Plus anecdodique, mais toujours d'actualité, cet appel ne prétend pas tant s'appuyer sur un usage mémoriel de l'appel du général mais plutôt sur une homophonie cocasse.

Chaque année depuis 1976, il est l'occasion de réactiver une revendication jamais obtenue : celui de la dépénalisation de la consommation de cannabis.

 

Appel 18 joint

 

Plus de 70 ans après, les multiples adaptations de l'appel du général De Gaulle sont révélateurs du succès de la construction mémorielle de cet évènement. Rien ne devrait a priori démentir pour l'instant cet engouement autour de cet homme et de la symbolique de son discours qui conservent pour l'instant une place particulière dans le récit national.

Rendez-vous l'année prochaine pour ceux qui souhaiteraient lancer de nouveaux appels du 18 juin ! Leroy Merlin serait sur le coup...

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et commémorations
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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 09:56

 

A l'approche du centenaire de la Première Guerre mondiale, les commémorations s'organisent progressivement : les cérémonies se planifient à l'échelle nationale et internationale,  un site Internet a été créé pour l'occasion, les médias se mettent en ordre de bataille pour produire documentaires et autres émissions thématiques, le monde de l'édition prépare plusieurs centaines de publications et même l'Education nationale propose des concours et référents "mémoire" dans les différentes académies. Bref, tout est en ordre pour une période commémorative à la hauteur du bicentenaire de la Révolution française en 1989.

 

Centenaire-14-18.jpg

 

Tout... ou presque ! Le député UMP du Nord Gérald Darmanin a interpelé le ministre délégué auprès du ministre de la défense, chargé des anciens combattants au mois d'octobre 2012 sur " la place réelle des diverses associations d'anciens combattants, qui existent sur notre territoire, dans l'élaboration de ces commémorations et dans les travaux de la mission interministérielle".

La réponse est pour le moins surprenante car les services de Kader Arif signalent que "la nature et la forme de la liaison avec des structures permanentes, comme les associations, et de leur participation aux travaux de réflexion n'ont pas encore été définies". En somme, à quelques mois du début des commémorations et malgré un travail de réflexion officiellement lancé en 2011  sous l'autorité de Joseph Zimet, aucun organigramme précis des acteurs devant intervenir n'a véritablement été dressé !...

 

D'autres éléments de la réponse du ministère méritent qu'on s'y arrête.

En guise d'introduction, le texte rappelle que la mission interministérielle des anniversaires des deux Guerres mondiales a été créée par décret n°2012-1305 du 26 novembre 2012 afin d'impulser et de coordonner les deux cycles commémoratifs "qui s'imposent à notre pays dans les prochaines années". Ainsi, l'acte commémoratif ne relèverait pas selon le gouvernement d'un choix politique mais bien d'un d'une obligation immanente envers le passé ou, en d'autres termes, une sorte de "devoir de mémoire".

Bien que de nombreuses critiques se soient élevées pour dénoncer l'association dans une même mission de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, les services du ministères rappellent que les commémorations de ces deux évènements resteront liées, tout en insistant néanmoins sur leurs spécificités respectives : d'une part, "le centenaire sera le moment de l'entrée de la Grande Guerre dans l'histoire partagée des Français" ; d'autre part, "le 70e anniversaire sera le dernier grand rendez-vous entre les Français et les derniers témoins d'une page d'histoire qui a profondément marqué notre nation".

Une telle affirmation n'est pas sans poser question. Elle sous-entend que la Première Guerre mondiale n'était jusqu'à présent pas entrée dans "l'histoire partagée des Français" au motif que tous les anciens combattants de cette époque ne s'étaient pas encore éteints. Dans le même esprit, les commémorations de la Seconde Guerre mondiale ne peuvent être considérées que comme "un rendez-vous entre les Français et les derniers témoins" à défaut d'être l'occasion d'écrire et de renouveler aussi l'histoire de cet évènement.

Un joli camouflet à  Jean-Jacques Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau, Jean-Yves Le Naour, Henri Rousso, Robert Paxton, Jean-Pierre Azéma et les dizaines d'autres historiens qui ont cru pendant des années qu'ils avaient écrit l'Histoire de la Première et de la Seconde Guerre mondiale alors que ces évènements n'étaient pas encore entrés dans l'histoire selon le gouvernement.  A moins qu'il ne faille simplement donner un cours d'historiographie aux membres du cabinet du ministre délégué aux Anciens Combattants afin de réviser quelques notions...

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et Assemblée nationale
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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 10:04

 

La construction d'une figure mémorielle repose souvent sur un équilibre très précaire entre la victimisation, l'héroïsation et la diffamation qui relèvent toutes de dérives inhérentes au processus.

Les débats récurrents autour de Jean Moulin et d'Adolf Eichmann peuvent être considérés comme des symptômes de ce phénomène. Quand certains font entrer le premier au Panthéon républicain, d'autres rappellent qu'il aurait pu être un crypto-communiste travaillant clandestinement à la destruction de la République ; Quand certains veulent juger le second comme une incarnation de la barbarie nazie, d'autres prétendent qu'il pourrait n'être qu'un exemple parmi d'autres de la "banalité du mal".

 

L'exemple de Giovanni Palatucci est pourtant particulier. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce policier italien est considéré comme un véritable "héros" pour avoir contribué à sauver plusieurs milliers de Juifs dans la ville de Fiume (aujourd'hui Rijeka, en Croatie). Or,  une nouvelle étude conduite par le centre Primo Levi contredit totalement cette image en affirmant non seulement que l'homme n'a pas sauvé des Juifs, mais qu'il aurait au contraire activement collaboré avec l'occupant nazi.

 

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La contradiction dépasse ici le cadre du simple débat d'interprétation et pose d'importantes questions sur le processus d'auto-construction de ces figures mémorielles.

 

Derrière le mythe, les découvertes des historiens

Il faut tout d'abord préciser que Giovanni Palatucci n'est pas l'initiateur de cette dynamique. Il a lui-même été déporté à Dachau en 1944 où il est mort à l'âge de 35 ans.

Cet élément biographique a peut-être été le point de départ de sa légende puisque certains ont pensé que sa déportation pouvait s'expliquer par la découverte de ses activités de résistance, notamment la destruction de documents d'identification des Juifs de Fiume... Finalement, ces fiches n'ont pas du tout été détruites puisqu'elles sont encore aujourd'hui conservées dans les archives de la ville ! De plus, l'intéressé aurait en fait été déporté en raison de sa trahison pour avoir communiqué des documents aux Britanniques.

On le croyait simple chef de la police... Il était en fait commissaire adjoint responsable de l'application des lois raciales dans l'Italie fasciste.

On pensait qu'il avait sauvé jusqu'à 5000 Juifs de la mort... alors qu'ils étaient finalement à peine 500 dans la ville de Fiume à cette époque et que 80% d'entre-eux ont été envoyés à Auschwitz, soit le taux le plus élevé de toutes les villes italienne !

 

Livre-patalucci.jpg

 

La longue construction d'une légende

Différentes hypothèses peuvent être formulées afin de comprendre l'émergence d'une telle légende.

D'abord, la personnalité ambiguë de Giovanni Palatucci, capable de concilier suffisamment discrètement ses activités de collaboration avec les nazis d'une part, et avec les Britanniques d'autre part, sans trop éveiller de soupçons dans sa ville sur sa politique de dénonciation et de déportation des Juifs de Fiume.

Selon Natalia Indrimi, la directrice du Centre Primo Levi qui a coordonné les recherches, la seconde étape aurait été impulsée par l'évêque Giuseppe Maria Palatucci, l'oncle de Giovanni Palatucci, qui a engagé en 1952 la procédure visant à faire reconnaître à son neveu le statut de déporté. Le gouvernement italien se serait alors emparé de l'occasion pour redorer un peu l'image de l'Italie durablement marquée par l'expérience mussolinienne, et celle de  la papauté entâchée par les accusations d'inaction, voire de collaboration, du pape Pie XII.

Enfin, dans le contexte géopolitique du début des années 1950, l'Etat d'Israël aurait été particulièrement bienveillant à l'idée de promouvoir des figures emblématiques venant au secours de Juifs innocents.

 

C'est vraisemblablement la conjonction de tous ces  facteurs qui a permis de poser les fondations de la construction mémorielle d'une figure héroïque qui s'est progressivement auto-alimentée et emballée.

En 1953, la ville de Ramat Gan près de Tel Aviv lui a rendu hommage en donnant son nom à une rue.

En 1955, la communauté des Juifs d'Italie lui décernait une médaille d'or à titre posthume.

En 1990, Giovanni Palatucci était reconnu comme Juste parmi les Nations, la plus haute distinction honorifique décernée par le Mémorial de Yad Vashem au nom de l’État d’Israël.

En 2002, le pape ouvrait le processus de béatification de Giovanni Palatucci en lui reconnaissant le statut de martyr. Ce dernier avait d'ailleurs été récemment accéléré par  l'association Giovanni Palatucci qui créditait la guérison d'une tumeur chez un homme à une action miraculeuse de l'italien.

En 2005,  la Ligue Anti-diffamation américaine lui a décerné un prix pour son courage. 

A cela s'ajoute d'innombrables squares, rues, places et promenades baptisés à son nom en Italie et aux États-Unis. Ils constituent autant de lieux de mémoire qui ont entretenu la légende pendant des décennies.

 

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Après le temps des héros, place aux salauds

Le plus surprenant dans cette histoire repose peut-être sur l'absence totale de doute pendant plus de soixante ans.

L'initiative familiale initiale semble avoir été constante pendant plusieurs décennies par l'intermédiaire d'articles, d'ouvrages et de cérémonies commémoratives. Une association s'est d'ailleurs créée afin d'entretenir la mémoire héroïque du personnage.

L'absence de regard critique est en revanche plus problématique de la part du Mémorial de l'Holocauste de Washington qui représente une autorité incontestée dans les études sur le génocide et qui avait inclut la figure de Giovanni Palatucci dans  des modules de formations des enseignants et dans une exposition encore en cours.

De même, selon l'historien Patrick Cabanel dans son Histoire des Justes de France, le processus de nomination pour obtenir le titre de Juste parmi les Nations répond à de strictes exigences : "les pièces nécessaires, qui ne peuvent être réunies que par les Juifs sauvés (...) sont soumises à l'appréciation de la commission, seule apte à décerner le titre". La commission est constituée d'"un représentant du ministère des Affaires étrangères, un représentant du Congrès juif mondial, six membres des associations de déportés et rescapés, et cinq juges et avocats".

A cela s'ajoute bien entendu la Ligue anti-diffamation évoquée ci-dessus,  la fondation Raoul Wallenberg et la Papauté qui consacrent des pages élogieuses et précises sur le parcours de celui qu'on avait pris l'habitude d'appeler "le Schindler italien".

 

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Comment est-il possible que des institutions aussi prestigieuses et respectées  aient pu entretenir pendant si longtemps le mythe héroïque de Giovanni Palatucci ? Comment la commission de nomination des Justes parmi les Nations a-t-elle pu rassembler suffisamment de témoignages de Juifs en mesure de prouver qu'il ont été sauvés par cet homme ? Comment le Mémorial de l'Holocauste de Washington a-t-il été en mesure d'alimenter des modules de formation et une exposition sur son action ? Avec quelles sources ? Sur la base de quelles archives ?

Toutes ces questions devront désormais faire l'objet d'une étude qui s'annonce passionnante et qui confirme l'idée que la mémoire s'impose désormais comme un véritable objet d'histoire susceptible d'expliquer les sociétés passées et contemporaines.

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 09:47

 

L'actualité mémorielle est foisonnante. Revue de presse de quelques références qui pourraient intéresser les lecteurs de ce blog.

 

Un projet transdisciplinaire autour de la mémoire

Questions de sciences, Enjeux citoyens (QSEC) est un collectif qui a pour ambition d'encourager les rencontres entre des habitants de la région Ile-de-France et des chercheurs autour d'un projet annuel de réflexion commune. Après la bioéthique, l'alimentation et l'argent, c'est au tour de la mémoire d'être au centre de leur attention pour la saison 2012-2013.

Vous pouvez retrouver sur leur site Internet une description du projet et suivre l'avancée des travaux.

L'intérêt d'une telle initiative repose non seulement sur la démarche citoyenne de co-réflexion, transmission, vulgarisation... mais aussi sur l'aspect transdisciplinaire du projet dont le conseil scientifique rassemble une historienne, un neuropsychologue et un psychiatre.

L'avancée des travaux peut être suivie par l'intermédiaire du blog.

 

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Le centenaire de la Grande Guerre en ordre de marche

 En préparation depuis plusieurs années déjà, les commémorations de la Première Guerre mondiale s'annoncent grandioses et promettent de passionnants échanges sur le rôle essentiel de cet évènement dans les processus de transmission mémorielle.

En attendant les premières manifestations, colloques et autres ouvrages en cours d'écriture, vous pouvez consulter le site de  la Mission du Centaine qui rassemble des archives, des dossiers documentaires et un panorama des manifestations à venir.

 

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Colloque : Histoire et mémoires du génocide arménien

Je reproduis ci-dessous le programme d'une journée d'étude organisée conjointement par plusieurs acteurs importants autour des questions mémorielles et dont l'objectif est de revenir sur  les débats et polémiques autour d'une initiative législative française sur la reconnaissance du génocide arménien.

Le projet devrait d'ailleurs bientôt revenir devant les médias puisque  François Hollande s'était engagé à répondre aux revendications mémorielles de la communauté arménienne française et que  la Turquie utilise toujours ce dossier comme un point de chantage systématique dans les négociations diplomatiques et économiques avec le France. (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

 

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Yerushalmi, passeur d'histoire et de mémoire

Nonfiction.fr consacre  un dossier à l’historien Yosef Hayim Yerushalmi, disparu en 2009.

Spécialiste de l'histoire des Marranes (juifs de la péninsule ibériques contraints de se convertir au catholicisme au XVe siècle, mais qui continuaient à pratiquer en secret le judaïsme), il a également beaucoup écrit sur la place du passé (sous la forme historienne ou mémorielle) dans la culture juive, notamment par l'intermédiaire de l'ouvrage Zakhor, Histoire juive et mémoire juive (Gallimard, 1984).

 

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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 07:43

 

Jamais un livre n'a été autant dans l'actualité. En mars 2013, Eric Fournier publiait un ouvrage sur les usages politiques de la Commune (La Commune n'est pas morte, Libertalia).

Le lundi 8 avril 2013, la présidence de l'Assemblée nationale a enregistré  une proposition de résolution visant à rendre justice aux victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871.

 

La Commune n'est pas morte

 

Pourquoi une "résolution" et pas une "loi" ?

Cette possibilité a été introduite par l’article 34-1 de la  loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008 qui définit la résolution comme un acte par lequel l’Assemblée émet un avis sur une question déterminée. Il s'agit en quelque sorte d'un moyen d'expression alternatif laissé à l'Assemblée nationale lorsque le recours à une loi n'est pas jugé nécessaire. Le texte est cependant examiné, débattu et voté en séance par les députés.

L'utilisation de cette voie juridique s'explique par une histoire éminemment liée aux questions mémorielles qui est résumée dans le  rapport d'information sur les questions mémorielles remis en 2008.

Il est en effet précisé dans ce document que c'est sous la Cinquième République que les assemblées parlementaires ont perdu une grande partie de leurs pouvoirs mémoriels, comme l’organisation des obsèques et funérailles nationales ou les transferts au Panthéon. Elles perdent aussi "le pouvoir de voter des résolutions, pouvoir dont elles avaient précédemment usé en matière d’hommage et de commémoration". Or, toujours selon ce rapport, l'émergence des lois mémorielles s'expliquerait par cette limitation des pouvoirs du Parlement dans le domaine mémoriel que les députés auraient décidé de contourner par l'usage de textes plus prescriptifs. Pierre Nora ne s'y était d'ailleurs pas trompé en 2008 lorsqu'on lui avait demandé son avis sur la  loi du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien : "C’est une résolution, pas une loi" ! La forme purement déclarative de ce texte ne laisse en effet guère de doute.

C'est donc en partie pour des motifs mémoriels que la voie juridique des résolutions a été rétablie en 2008. Dans l'esprit du législateur, cette méthode permet de "préserver l'expression du Parlement sur le passé" sans recourir au langage pénal, et donc sans entraver la liberté d'opinion et d'expression des citoyens, et plus précisément sans menacer le travail des historiens.

 

Des mémoires politiques à défaut d'une politique des mémoires

S'il n'est donc théoriquement plus possible aujourd'hui de dénoncer l'immixtion du pouvoir législatif dans la science historique, on peut néanmoins s'interroger sur cette farouche volonté du pouvoir politique à se prononcer solennellement sur les questions historiques et mémorielles. A l'exception de quelques sujets idéologiquement sensibles, on s'aperçoit d'ailleurs que dans ce domaine, les différents partis politiques se rejoignent.

Cette tendance irrépressible du Parlement à se prononcer ponctuellement sur des sujets historiques est l'une des conséquences les plus évidentes de l'inflation mémorielle qui touche nos sociétés occidentales. En votant régulièrement de tels textes, le pouvoir législatif n'entraîne aucune action concrète (soutien à la recherche historique, éventuel dédommagement des victimes, lutte contre le négationnisme...). Il se contente seulement de répondre à une revendication mémorielle suffisamment cohérente pour faire entendre sa voix dans l'hémicycle. Du point de vue des groupes mémoriels qui portent ces demandes, le vote d'une résolution est d'ailleurs vu comme une étape importante d'une construction mémorielle parmi d'autres (constitution en association, organisation de commémorations locales, puis nationales, relais dans des discours politiques locaux et nationaux, construction d'un lieu de mémoire, etc.).

Le vote d'une résolution mémorielle à l'Assemblée nationale dépend donc énormément du contexte politique (majorité plus ou moins favorable ou proximité des élections législatives), voire géopolitique (volonté de faire passer un message à la Turquie concernant le génocide des Arméniens) et mémoriel (cheminement suffisamment abouti d'une revendication pour la présenter aux députés).

Rares sont cependant les députés qui essaient de prendre du recul sur cet acte législatif mémoriel. On pourrait pourtant s'interroger sur l'utilité d'un tel vote au-delà de la simple réponse (souvent électoraliste) à une revendication. A quoi cela va-t-il servir ? Suis-je dans mon rôle de législateur pour m'exprimer ainsi sur l'histoire ? Suis-je bien certain de répondre à une problématique nationale et de ne pas être l'objet de pressions communautaires ? Telles sont les questions que nous aimerions être débattues à l'occasion de l'étude prochaine de ce texte à l'Assemblée nationale et qui permettraient peut-être de fixer les premières bases de ce qui pourraient devenir une politique des mémoires cohérente.

 

Pourquoi rendre justice aux victimes de la répression de la Commune de Paris de 1871 ?

L'exposé des motifs avancés par les députés pour défendre cette résolution relève de la rhétorique émotionnelle présente dès la première phrase : "L’histoire peut faire son œuvre sans que justice soit rendue à ses victimes".

Si l'on retire le vernis d'émotion, il reste des faits assez simples : l'Assemblée nationale souhaite réhabiliter des hommes, des femmes et des enfants qui ont été tués lors de la répression de la Commune ou condamnés par la justice militaire à la suite de cette insurrection. 

Or, cette décision pose plusieurs questions :

   1. L'Assemblée nationale (pouvoir législatif) peut-elle remettre en cause, même plusieurs dizaines d'années plus tard, la décision d'un tribunal (pouvoir judiciaire), et en l'occurrence ici de conseils de guerre sans faire une entorse à l'indispensable séparation des pouvoirs de notre démocratie ? 

   2. Quelles est l'utilité d'une telle décision en 2013 alors que l'Assemblée nationale a déjà voté en mars 1879 une loi d'amnistie partielle, puis le 11 juillet 1880 une loi d'amnistie générale concernant ces condamnations ?

 

Les rédacteurs de cette proposition semblent être conscients de ces contradictions et c'est pourquoi ils ont choisi la voie de la résolution plutôt que la réhabilitation judiciaire ou bien la révision qui nécessitent que la justice se saisisse du dossier.

Les possibilités d'une grâce ou d'une nouvelle amnistie ont également été envisagées par les législateurs qui les ont repoussées car elles ne répondent pas totalement aux objectifs mémoriels des porteurs de cette revendication. il ne s'agit pas seulement en effet d'annuler l'effet de condamnations individuelles (ce qui a déjà été accordée en 1879 et 1880), mais plutôt de rendre collectivement hommage à un groupe persécuté pour ses idées et son engagement en 1871, mais que la lecture contemporaine de l'histoire place désormais au rang de martyr.

On comprend donc assez clairement que cette proposition de loi répond à des objectifs purement idéologiques et politiques. C'est ce qui explique peut-être aussi qu'une telle résolution soit possible alors que  la demande d'une réhabilitation des fusillés pour l'exemple (pourtant soutenue par plusieurs associations) patine depuis plusieurs années dans les couloirs de l'Assemblée nationale.

Eric Fournier peut donc dès à présent se pencher sur l'écriture d'un nouveau chapitre en prévision d'une réédition de son ouvrage.

 

PS : L'une des conséquences du vote de cette résolution sera peut-être la multiplication d'actes similaires à ceux que nous mentionnions  en septembre 2009 dans les rues de Dijon où un "boulevard Thiers" avait été rebaptisé "boulevard Duval" (fin de l'article).

 

Actualisation du 21 avril 2013

Eric Fournier nous signale cette tribune parue le 18 mars 2013 dans Libération qui présente les motivations des auteurs de cette résolution.

 

Actualisation du 26 avril 2013

Une résolution mémorielle  Pour la réhabilitation de la Commune et des Communards vient d'être déposée par le groupe Communiste, Républicain, Citoyen (CRC) au Sénat. Bien que son objet soit globalement similaire, l'exposé des motifs et le texte de résolution présente des différences.

 Une pétition circule également sur Internet,  une manifestation a déjà été organisée à Paris le 18 mars 2013 et une autre est prévue le 25 mai 2013 à l'instigation des Amis de la Commune de Paris 1871.

 

Actualisation du 18 mai 2013

Eric Fournier propose une analyse de ces propositions mémorielles sur le site Aggiornamento. Il replace notamment cette initiative dans une chronologie plus large de l'histoire mémorielle de la Commune.  

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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 09:16

 

6.2 millions : c'est le nombre de visiteurs de sites mémoriels  selon Le Figaro qui ne précise pas cependant ses sources, ni même l'année considérée, et qui se contente de présenter un diaporama des sites les plus visités en France. Nous avons donc cherché à en savoir davantage...

 

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A l'occasion des premières Assises du tourisme de mémoire qui se sont tenues au Sénat en 2011, l'Etat a en effet pris la mesure du potentiel économique de ce secteur d'activité qui ne semble pas connaître la crise.

 Une enquête réalisée en 2010 auprès de 85 sites mémoriels a permis d'évaluer à 6,2 millions le nombre de visiteurs, dont 4 millions pour les 16 sites les plus fréquentés !

45% de ces "touristes" sont étrangers et 24% sont des groupes scolaires.

Le chiffre d'affaires global direct (billet d'entrée et boutiques) de ce secteur d'activité est estimé à 45 millions d'euros.  Certaines études plus précises menées à l'échelle départementale permettent cependant d'élargir l'impact économique de ce secteur d'activité en termes d'hébérgement, de restauration, mais aussi d'excursion globale d'un territoire (les touristes ne s'arrêtant pas seulement dans un site mémoriel).

 

Cependant, l'enthousiasme porté par ces Assises du tourisme de mémoire est vite retombé. L'article (pourtant récent) du Figaro semble en effet s'appuyer sur les chiffres de l'année 2010 bien qu' une étude ait été publiée en novembre 2012 par Atout France

En y regardant de plus près, on s'aperçoit d'ailleurs que ces Assises ont été organisées autour d'un évènement : l'inauguration du musée de la Grande Guerre de Meaux (Seine-et-Marne) quelques mois plus tard et dont il fallait alors justifier l'investissement.

Depuis, ces rencontres n'ont pas été renouvelées et le ministère de la Défense réédite chaque année  la même brochure en oubliant parfois d'en réactualiser les dates sur toutes les pages (mars 2013 en page 2 et novembre 2012 en page 3...).

 

Bref, le tourisme mémoriel se porte bien mais il n'est pas suffisament pris au sérieux par l'Etat et les autres acteurs économiques. L'approche des commémorations du centenaire de la Grande Guerre pourrait pourtant être l'occasion de poursuivre les réflexions et d'impulser des projets innovants dans ce secteur dont nous étudierons les évolutions dans cette nouvelles catégorie dédiée à l'économie des mémoires.

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