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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 14:04

 

La ville de Sedan vient de décider d'autoriser la destruction d'un monument aux morts allemands construit pendant la Première Guerre mondiale dans le cimetière Saint-Charles. La mobilisation grandit à l'échelle locale et nationale pour protéger ce monument mémoriel. 

 

Un monument au statut juridique et mémoriel original

 

carte postale monument aux morts sedan


Le monument en question a été construit par les occupants en 1914. Une inscription en allemand indique : "Nous avons combattu pour le Kaiser et pour la Patrie, et Dieu nous a pris le soleil terrestre. Maintenant que nous sommes libérés des choses terrestres, sa lumière éternelle rayonne sur nous. Sacré soit ce lieu arrosé de sang, trois fois béni soit-il par le sacrifice du remerciement". 

Plusieurs monuments de ce type existent dans le Nord-Est de la France. Ils sont les témoins symboliques d'une présence allemande non négligeable dans l'identité et le paysage mémoriel de la région.

Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater qu'ils n'ont pas été détruits pendant et après la Première Guerre mondiale. Au contraire, leur place a été revalorisée durant la Seconde Guerre mondiale.

 

monument-aux-morts-sedan-2.jpg

 

 

Une ruine menacée depuis 1971

La singularité mémorielle de ces édifices a pour conséquence un statut juridique particulièrement précaire. En effet, qui est censé assurer leur entretien ? La France car ils sont construits sur son territoire national ? Ou bien l'Allemagne qui est le commanditaire et le garant de la mémoire de ses soldats morts au combat ? 

A défaut d'une réponse claire, le monument du cimetière Saint-Charles à Sedan s'est progressivement délabré, jusqu'à devenir une véritable ruine qui menace les autres sépultures.

 

monument-aux-morts-allemands.jpg

 

Les premières démarches visant à détruire le monument remontent à 1971. L'opération avait été arrêtée in extremis par le préfet refusant que l'armée soit chargée de cette tâche.

Vingt ans plus tard, en 1991, le maire de Sedan décide à nouveau d'une destruction. Encore une fois, le projet est abandonné pour les mêmes raisons : l'armée, qui détient les moyens d'intervention, ne reçoit pas l'autorisation de passer à l'acte. Officiellement, il s'agit d'un blocage administratif. Officieusement, on comprend bien qu'il était particulièrement maladroit de demander aux forces armées françaises de pratiquer la destruction d'un monument en mémoire des forces armées allemandes tombées sur le champ de bataille.

Ce n'est qu'en 2011 que le sujet est remis sur la table des négociations avec encore une fois pour décision finale... la destruction ! Quelques rumeurs prétendent même que le monument allemand serait remplacé par un ossuaire des Morts pour la France de Sedan...

 

Un contexte peu favorable à l'effacement de la mémoire

Nous sommes cependant en 2011 et le contexte n'est pas vraiment favorable à cette solution de facilité.

D'un point de vue purement comptable, il est évident que la destruction serait plus raisonnable.

D'un point de vue politique, social et culturel, l'opération n'est pas très heureuse.

La société d'histoire et d'archéologie du Sedanais (SHAS) est donc partie en lutte contre cette entreprise de destruction programmée. Parmi ses arguments figurent notamment des considérations patrimoniales (il s'agit d'un des premiers bâtiments publics à avoir été construit en béton armé) et des motifs mémoriels ("Il me semble donc tout à fait innoportun et contraire à l'intérêt général d'envisager la destruction de ce monument funéraire, en particulier en ces temps où le devoir de mémoire est si souvent remis en cause et où sa promotion est un combat de chaque instant afin de contrecarrer le retour des nationalistes et autres extrémistes").

 

Societe-d-histoire-et-d-archeologie-du-Sedanais.jpg

Lettre de Sébastien HAGUETTE, Président de la SHAS, au Maire de Sedan.

 

Si j'adhère au premier argument de Sébastien Haguette, je reste plutôt perplexe quant à la suite de son argumentaire. Quelle est cette remise en cause de la mémoire qui nécessite un combat de chaque instant ? L'actualité que nous traitons quotidiennement sur ce blog nous montre plutôt que les manifestations mémorielles sont particulièrement nombreuses et dynamiques depuis quelques décennies.

 

Quoiqu'il en soit, je soutiens le combat de cette association contre ce projet de destruction dommageable pour l'histoire (c'est la destruction d'une archive qui est programmée), pour le patrimoine et pour la mémoire locale, nationale et européenne.


A seulement quelques mois du lancement des  commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale annoncées comme particulièrement fastueuses et ambitieuses, il serait plutôt surprenant (et malvenu) de constater qu'un monument essentiel pour la compréhension de cette période de l'histoire a été planifié sans que personne ne s'en inquiète. Certains ne manqueront alors pas de comparer les frais occasionnés par de telles festivités en petis-fours et autres moquettes synthétiques visant à protéger les talons (et talonnettes) des officiels en visite avec les subventions refusées pour la protection du patrimoine. Et ils auront raison ! 

 

PS : Vous pouvez soutenir le mouvement de contestation de cette destruction en écrivant à la mairie de Sedan et/ou en diffusant cet article.

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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 15:12

 

Le journal Libération a consacré cette semaine un article passionnant sur les apports de l'archéologie en l'histoire contemporaine (à lire ici).

 

Depuis plusieurs mois, des fouilles archéologiques ont en effet été entreprises à La Glacerie, près de Cherbourg dans le Nord-Contentin, afin de préserver les vestiges d'un ancien camp de prisonniers allemands découvert à l'occasion d'un projet de construction de lotissements.

 

Archeologie-La-Glacerie.jpg

Travaux en cours dans l'ancien camp de prisonniers allemands

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître pour un évènement aussi récent, l'archéologie s'avère être indispensable pour comprendre la réalité quotidienne de la vie de ces soldats emprisonnés jusqu'en 1948.

Malgré l'historiographie florissante autour de la Seconde Guerre mondiale, malgré la profusion de témoignages et les récits encore nombreux des survivants, il reste encore des zones d'ombre. Parmi elles : le sort des soldats allemands à la suite de la capitulation.

 

Un site Internet consacré à la Seconde Guerre mondiale en Normandie propose de courts reportages afin de comprendre les découvertes qui ont été réalisées au cours de ces fouilles :

 

Archeo-La-Glacerie.png

Cliquez sur l'image pour être dirigé vers le site

 

Le plus étonnant dans ce projet repose finalement sur la nécessité de recourir à l'archéologie dans ce domaine des études historiques. On a longtemps pensé avoir tout dit (et tout entendu) sur la Seconde Guerre mondiale. Les rayons des libraires ne désemplissent pas des témoignages de déportés, de résistants, de prisonniers, voire de simples attentistes, qui ont livré au public, dans une démarche tant introspective que libératrice, leur expérience de la guerre.

Et pourtant, on ne le répètera jamais assez, leur mémoire n'est ni infaillible, ni complète. Elle est le produit d'une remémoration plus ou moins consciente d'évènements que notre environnement permet de faire resurgir tandis que d'autres éléments sont complètement exclus des mémoires individuelles et collectives.

La question des soldats allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale fait partie de ces aspects qui ont été progressivement marginalisés. Jusqu'à la Libération, ils intéressent la mémoire nationale au sens où ils représentent le bourreau auquel on résiste, ou avec lequel on collabore. A partir de mai 1945, ils disparaissent brutalement des mémoires pour plusieurs raisons : 

   - d'une part, dès le lendemain du conflit, on ne veut plus en entendre parler et on préfère les isoler pour tenter d'oublier les souffrances récentes de l'occupation.

   - d'autre part, on ne peut guère échanger avec eux. Ils rejoignent le plus rapidement possible leur pays, laissant un minimum de traces de leur passage.

   - enfin, ils ne constituent plus un référent mémoriel efficace. Bien au contraire, emprisonnés pendant des mois à l'intérieur de camps en attendant un transfert, leur sort suscite un certain malaise au moment où des flots de survivants des camps de concentration et d'extermination nazis reviennent sur le territoire national français.

 

C'est donc par l'intermédiaire de tels exemples que l'on comprend le mieux l'utilité de l'archéologie dans la construction d'un récit national. La multiplication des témoignages écrits et oraux ainsi l'inflation des archives numériques ne suffiront jamais totalement à écrire l'histoire d'une société. Il faudra nécessairement croiser les approches modernes et traditionnelles, tout en prenant conscience des biais mémoriels inérents à chaque époque.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 18:58

 

Un récent "appel à contribution" n'est pas passé inaperçu pour de nombreux lecteurs de ce blog qui m'ont signalé sa parution. Je me permets donc de le relayer pour tout le monde en espérant qu'il suscitera de nombreuses propositions.

 

Entre histoires et mémoires : la guerre au musée (cliquez pour atteindre l'annonce)

 

Outre ce relais éditorial, je me permets de modestes remarques sur son intitulé et sa présentation qui méritent d'ores et déjà un intérêt épistémologique.

 

Tout d'abord, rappelons que ce colloque est organisé par le très actif collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 (CRID 14-18), le programme ANR-POP « Les Présents des Passés », en partenariat avec le Conseil général de l’Aisne, le Centre de Recherches Interdisciplinaires en Sciences humaines Et Sociales de l’Université Paul Valéry-Montpellier III et le Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine (CMMC) de l’Université de Nice-Sophia Antipolis. C'est déjà un gage de sérieux non-négligeable.

 

La présentation du sujet, ensuite, est fort intéressante. Il ne s'agit pas en effet de recenser l'ensemble des lieux de mémoire de la Première Guerre mondiale à l'échelle nationale et internationale, mais bien de proposer une problématisation des espaces muséographiques dans une démarche résolument comparatistes.

 

Dès lors, plusieurs thématiques émergent avec force : certaines sont esquissées par les organisateurs; d'autres, je l'espère, seront développées par les communiquants :

   - le "terroir mémoriel" : cette expression proposée par les organisateurs mériterait à elle seule une communication de synthèse. Peut-on considérer en effet que des mémoires émergeraient de la terre et s'y identifieraient comme la vigne sur un coteau ? Cela signifirait donc qu'en plus des mémoires partisanes, il existerait des mémoires géographiques. Mais sur quels fondements ? Avec quelles logiques de reproductions sociales ? Il y a déjà plus d'un an, j'avais tenté modestement de retranscrire cette impression étrange d'un "terroir mémoriel" après avoir passé quelques jours dans la région de Verdun. Malgré le parcours avisé et parfaitement organisé de mon guide, monsieur Lenelle, je n'étais pas parvenu à percer le secret de cette alchimie particulière entre un lieu et sa mémoire.

   - les acteurs et "entrepreneurs" de la mémoire sont finalement des bâtisseurs qui gravent dans la pierre ce que les conteurs d'histoires ne parviennent que difficilement à écrire dans les livres. D'ailleurs, quelles sont les relations entre ces deux groupes ? Un musée est-il nécessairement la traduction de connaissances historiques ? ou bien est-il davantage le porte-voix, du fait de ces obligations de financement, d'autres ambitions (politiques, utilitaires, etc.) indépendantes des voies de la connaissance. La construction européenne a-t-elle, par exemple, invité à minimiser progressivement notre lecture initialement partisane de la Grande Guerre ? L'essor récent du tourisme mémoriel international a-t-il également conduit à une globalisation des lieux de commémoration ? La présence d'un centre mondial de la Paix, des Libertés et des Droits de l'Homme à Verdun pourrait le faire penser. 

   - les récepteurs du message mémoriel sont enfin essentiels et ne devront pas être oubliés dans l'organisation de ce colloque. Qu'il s'agisse des touristes, des locaux ou des badauds, personne n'est plus censé être oublié dans la stratégie des concepteurs de projets mémoriels qui n'ont rien à envier aux méthodes de leurs homologues travaillant sur les zones de chalandises des grandes surfaces de consommation. Parmi les cibles potentielles, mon attention se porte tout particulièrement sur le public des scolaires en cette période de rentrée. Je serais en effet très intéressé par la lecture d'une communication sur l'évolution des dossiers pédagogiques envoyés aux enseignants depuis la fin de la Première Guerre mondiale (si une telle pratique peut être datée ainsi), ainsi que d'une analyse comparative franco-allemande du voyage mémoriel scolaire à Verdun. Dans un autre contexte, à l'occasion d'un voyage au Struthof avec des élèves de lycée, j'avais pu observer avec étonnement les fortes disparités dans ce domaine entre les deux rives du Rhin. il serait instructif de prolonger ce regard sociologique pour des périodes plus éloignés, telles que la Première Guerre mondiale.

 

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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 10:22

Le site du Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah fournit un formidable compte-rendu d’une conférence proposée par  Etienne François qui a codirigé avec Hagen Schulze un ouvrage intitulé Mémoires allemandes / Deutsche Erinnerungsorte chez Gallimard en 2007.

 

 memoires-allemandes.gif

 

Le compte-rendu est un peu brouillon mais il fournit une mine de renseignements et d’axes de réflexion sur la mémoire d’une ville centrale dans l’histoire du XXème siècle.

 

Une ville-mémoire

L’exposé développe l’idée que la ville de Berlin est un immense lieu de mémoires où se croisent des influences diverses, parfois complémentaires, mais aussi contradictoires. L’histoire de cette ville est tellement riche, et son passé suscite de telles émotions, qu’elle a été un espace mémoriel de prédilection depuis plusieurs décennies.

Cette simple constatation n’est pas anodine. Elle nous permet de réaliser que certains lieux sont plus mémoriels que les autres, non seulement parce qu’ils véhiculent une charge symbolique forte du fait de leur centralité historique, mais aussi parce qu’ils ont accepté de porter dans la longue durée le poids affectif d’évènements chargés de tensions cathartiques.

Il faut donc, à un moment donné, que des acteurs décisionnels aient assumé l’inscription d’un lieu dans une mémoire, presque comme un aménagiste décide de construire un nouveau quartier.

 

Les acteurs de la mémoire

Pour exister, la mémoire doit en effet être « défendue et revendiquée par un groupe ».

Etienne François propose de catégoriser ces acteurs en deux parties :

       - Les institutions telles qu’une l’Etat, la ville, voire un conseil de quartier.

     - Les membres de la société civile qui peuvent être des individus indépendants, mais aussi une association, une Eglise, un historien…

Pour ma part, je considère que cette classification est un peu trop élémentaire et qu’elle simplifie à l’excès la complexité de l’émergence d’une revendication mémorielle. Certes, le prestige de la fonction exige que le représentant institutionnel soit souvent mis en avant lors de l’inauguration d’un projet. L’autorité publique étant souvent le principal contributeur financier, elle sera d’autant valorisée sur le papier, voire sur le marbre d’une plaque apposée à l’entrée du lieu.

Une fois ce biais politicien évacué, on s’aperçoit souvent que la force requérante est systématiquement civile (à l’exception près d’un homme politique particulièrement impliquée dans la publicité d’une mémoire). A l’initiative d’un musée, d’un monument, d’une plaque commémorative, on trouve généralement un groupe d’hommes et de femmes qui travaillent depuis plusieurs années à préserver une mémoire et qui parviennent à un moment donné à une reconnaissance suffisamment large, ou à une stratégie de lobby suffisamment efficace, pour que leur revendication soit acceptée par les acteurs institutionnels.

Il convient dès lors de se demander pourquoi et comment de si nombreuses revendications sont parvenues à un tel niveau de reconnaissance à Berlin ces dernières années.

 

Les motivations mémorielles

Le conférencier propose quatre types de motivations que l’on peut assez facilement résumer à deux si l’on ne décompose pas à outrance la définition du mot « mémoire ».

D’une part, et c’est la raison la plus logique, on trouve généralement une forme de repentance dans l’acte mémoriel. Par la construction d’un édifice, l’autorité publique souhaite s’exonérer d’un évènement qui porte ombrage à son passé. Le lieu mémoriel sert alors à rappeler les valeurs qui sont considérées comme justes (en opposition au mal qui a pu être commis antérieurement). Or, il est important de préciser que cette action est autant tournée vers l’intérieur de la communauté exécutante (les Berlinois, voire les Allemands en général s’agissant de la capitale fédérale) que vers l’extérieur. Un monument est en effet construit pour être vu, voire pour être visité. L’acte de contrition mémorielle est donc aussi résolument tourné vers le monde afin de rendre publique le repentir.

D’autre part, et c’est une conséquence directe de la dimension internationale évoquée ci-dessus, il serait malhonnête de nier la caractéristique touristique de ces entreprises mémorielles. Nous l’avons déjà évoqué à plusieurs reprises sur ce blog, les lieux de mémoire sont aujourd’hui des destinations touristiques privilégiées et qui rapportent beaucoup d’argent aux pays qui savent les valoriser et les faire fructifier.

 

Des mémoires complémentaires et des mémoires oubliées

L’exposé d’Etienne François se termine par une typologie qui présente le mérite de recenser les principaux lieux de mémoires berlinois. Il faut également consulter le compte-rendu d’Anne Pasques qui fournit de nombreux liens très utiles vers les sites (en allemand) de ces monuments à découvrir et visiter.

Néanmoins, la typologie proposée mériterait d’être encore affinée. L’auteur propose en effet de décomposer les principaux lieux de la façon suivante :

-          les mémoires reconnues et revendiquées,

-          les mémoires oubliées ou inexprimées

-          les mémoires enchevêtrées.

Cette recension déjà bien fournie ne permet pas l’exhaustivité. Elle identifie des lieux très intéressants qui montrent que Berlin est une grande capitale européenne qui assume son passé (qu’il soit positif ou négatif).

La partie consacrée aux mémoires oubliées ou inexprimées mériterait cependant d’être développée, ne serait-ce que dans les nuances sous-entendues par l’auteur. La mémoire oubliée n’est pas la mémoire inexprimée. Dans le premier cas, la mémoire a pu faire l’objet d’un culte mémoriel (c’est le cas par exemple de la mémoire communiste dans l’ex-RDA), mais ce dernier est complètement tombé en déshérence. Cette constatation devrait prêter à réfléchir de nombreux militants de la mémoire qui considèrent trop souvent que l’inscription dans la pierre représente la garantie d’une postérité. Or, l’étude de Berlin montre que la pierre et les statues peuvent vieillir et, à défaut d’entretien matériel et symbolique, perdre leur charge mémorielle.

La mémoire inexprimée est différente car elle n’a jamais émergée de l’oubli. L’auteur cite de nombreux exemples parmi lesquels la mémoire ouvrière, la mémoire révolutionnaire, ou encore, la mémoire de la guerre (au sens belliciste du terme). Là aussi, l’absence de mémoire est révélatrice d’un sens qu’il conviendrait d’expliquer. La dichotomie bien connue entre mémoire victimaire et mémoire héroïque permet déjà d’expliquer de nombreux points, mais ce n’est pas suffisant. Les historiens de la mémoire doivent encore s’interroger sur l’absence durant des décennies, voire des siècles, de contextes favorables à l’émergence en Allemagne de mémoires qui se sont librement exprimées dans d’autres pays de la même aire culturelle.

Enfin, dans cette typologie, Etienne François omet complètement les mémoires contestées. Cette lacune nuit à son propos car sa présentation suppose que la mémoire serait quasiment statique, sans vie, alors que l’un des apports majeurs de l’histoire autour de ces questions repose justement sur la démonstration de mémoires volatiles, presque éphémères à l’échelle d’une civilisation. L’accélération du temps présent et l’inflation des entreprises mémorielles contribue d’ailleurs à accentuer ce phénomène. A trop vouloir répondre favorablement à toutes les mémoires, aussi marginales soient-elles parfois, et surtout sans essayer de les rassembler dans de grandes entreprises mémorielles nationales, les institutions décrédibilisent inconsciemment l’histoire et la mémoire de leurs pays.

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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 08:07

Les formes d’expression mémorielle n’en finissent pas de se multiplier. Dans ce domaine, l’Allemagne est particulièrement active. Après les musées, les plaques commémoratives, les noms de rues et les monuments, ce sont désormais des pavés qui ont pour mission de préserver la mémoire et qui ont été scellés devant les domiciles ou les lieux d'arrestation des victimes du nazisme. Mercredi 20 juillet 2011, 19 nouveaux pavés seront installés à Bruxelles et à Liège. 

 

L’initiative revient à l’artiste Gunter DEMNIG qui, depuis plusieurs années, sillonne les routes européennes pour disséminer dans le sol cette modeste contribution à la mémoire individuelle et collective. L’entreprise ne serait guère exceptionnelle et originale si elle ne s’inscrivait pas dans une échelle aussi vaste. Depuis 1994, ce sont en effet plus de 17 000 Stolpersteine (littéralement : pierre sur laquelle on trébuche ou pierre d'achoppement) qui ont été posées dans le sol allemand, puis autrichien, belge, hongrois, italien et hollandais.

D’une initiative individuelle à la limite de la légalité (Gunter DEMNIG s’est tout d’abord passé d’autorisation officielle pour creuser dans les trottoirs de Cologne), l’entreprise mémorielle s’est progressivement imposée dans plus de 400 villes. Depuis, le projet est soutenu par de nombreuses municipalités et institutions telles que l’association pour la mémoire de la Shoah en Belgique. 

 

Une initiative efficace

Si cette idée simple et anodine s’est imposée aussi rapidement, c’est qu’elle mobilise des aspects particulièrement efficaces d’une stratégie mémorielle.

Tout d’abord, malgré son ampleur, l’initiative ne coûte presque rien. Ces petits dés de béton ou de métal de 10 cm de côté recouverts d'une plaque en laiton sont estimés à 95 euros par pièce.

Ensuite, le projet repose sur un fort investissement populaire à toutes les étapes de la réalisation. Ainsi, ce sont généralement des individus, des associations, des écoles ou bien des communes qui prennent l’initiative de contacter l’artiste pour installer une nouvelle pierre à l’édifice mémoriel. Ils assurent dans ce cas le financement initial ainsi que l’entretien courant.

Puis, de par son inscription dans l’espace public, ce pavé doré attire le regard du passant. Alors que nous ne prêtons plus guère d’attention aux noms des rues qui sont souvent réduits à leur fonction utilitaire, ces pierres étonnent par leur insignifiance initiale et véhiculent finalement davantage la mémoire des noms.

C’est sans compter également sur le fort investissement émotionnel des habitants de la rue dans laquelle est déposée cette modeste pierre. Bien plus performante qu’une cérémonie, qu’une commémoration, voire qu’un cours d’histoire, la multiplicité de ces traces du passé inscrites dans le paysage urbain quotidien montre que la terreur nazie s’est imposée partout, et qu’elle a fait des victimes qui auraient pu être nos voisins.

Enfin, cette initiative fonctionne bien car elle permet d’associer adroitement l’histoire et la mémoire. Pour qu’une pierre soit installée, il faut en effet qu’un dossier soit suffisamment étayé afin de connaître le nom de la victime, quelques éléments biographiques, et la certitude qu’elle ait été arrêtée à l’endroit où la pierre sera apposée. Ainsi, en passant par la mémoire, ce projet soutient un devoir d’histoire.

 

Des projets originaux pour renouveler la mémoire

Si toutes ces raisons expliquent le succès grandissant du projet de Gunter DEMNIG, il faut néanmoins signaler que son initiative s’inscrit dans la continuité d’autres artistes qui ont exploré avant lui des stratégies mémorielles similaires.

C’est le cas notamment de Jochen GERZ qui, à partir de 1990, entreprend de réaliser clandestinement un Monument contre le racisme. Avec l’aide de ses étudiants de l’école des Beaux-Arts, il descelle progressivement et discrètement les pavés de la place devant le château de Sarrebrück, ancien quartier général de la Gestapo. Sur chaque pavé, il inscrit le nom d’un cimetière juif d’Allemagne et le remet ensuite en place, face contre terre.

Ce monument mémorial est donc invisible ! Il n’a été officialisé que bien plus tard, et la Schlossplatz a alors été rebaptisée Platz des Unsichtbaren Mahnmals (place du mémorial invisible).

Platz des Unsichtbaren Mahnmals

 

Tout comme Gunter DEMNIG, Jochen GERZ considère que le monument traditionnel (Denkmal en allemand) ne permet plus de commémorer des évènements aussi tragiques que la Seconde Guerre mondiale et le génocide des Juifs d’Europe. L’artiste mobilise donc une nouvelle forme de commémoration (Mahnmal en allemand, un terme apparu après la guerre) qu’il développe sous la forme d’anti-monuments qui symbolisent l’enfouissement de souvenir de ces évènements tragiques dans nos mémoires. En parallèle à ce projet, il a également construit à Hambourg un Monument contre le fascisme qui s’est progressivement enfoui sous la terre entre 1986 et 1993.

 

Nous ne connaissons pas hélas d’initiatives aussi stimulantes sur le territoire français et nous nous étonnons qu’aucun pavé de Gunter DEMNIG n’ait été encore installé en France…

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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 16:17

 

Le 9 juin 2011, la ville de Lyon a inauguré son premier jardin de la mémoire au sein du nouveau cimetière de la Guillotière et à proximité du crématorium municipal. Il a pour vocation d’accueillir les cendres des défunts. Que représente un tel lieu dans les rapports qu’entretient notre société avec la mémoire de ses morts ?

 

Le jardin de la mémoire de Lyon se présente sous la forme d’un petit square accueillant et bucolique. Il est doté de chemins balisés dans une nature maîtrisée. Des bancs sont installés autour d’une fontaine et de nombreux lieux isolés sont aménagés pour favoriser le recueillement des familles endeuillées. 

 

Jardin-de-la-memoire-a-Lyon.png

Jardin de la mémoire de Lyon (source : lyon-info.fr)

 

Le jardin de la mémoire n’est pas en effet un espace où les personnes âgées viennent pratiquer des activités de mémorisation en groupe ; ce n’est pas un site Internet de partage des exercices du docteur Makato rendu célèbre par la Nintendo DS. Hélas, ce n’est pas non plus un lieu paisible offert à votre serviteur pour rédiger ses réflexions sur la mémoire dans notre société.

Le jardin de la mémoire, c’est une appellation poétique qui désigne une nouvelle forme de cimetière cinéraire.

 

Une réponse logique à une nouvelle demande sociale

Le jardin de la mémoire de Lyon n’est pas le premier du genre. D’autres sites ont été inaugurés sur le même principe en France (c’est le cas notamment en Bretagne). Cette pratique demeure néanmoins minoritaire pour le moment car elle est le résultat encore balbutiant d’une évolution sociétale lancinante.

Le constat initial est simple : les Français ont de plus en plus recours à la crémation lors de leur disparition. Face à cette constatation, les autorités ont réformé la législation en vigueur. Contrairement aux croyances populaires, il n’est pas permis aux familles de conserver librement les cendres du défunt, ni de les disperser sans autorisation. En l'absence de volonté spécifique, le cimetière reste le lieu de destination imposé. Pour tout désir du devenir de l'urne ou des cendres hors d'un cimetière, il faut que la volonté du défunt ait été clairement manifestée, par exemple dans le cadre d’un testament crématiste.

Les jardins de la mémoire sont donc une réponse logique à l’augmentation du recours à la crémation en France et au désarroi des familles souvent surprises d’apprendre que les cendres du disparu sont protégées par une législation très précise et contraignante.

 

Vers une nouvelle étape dans l’histoire de la mort en Occident

Le brillant historien Philippe Ariès aurait vraisemblablement un nouveau chapitre à ajouter à sa réflexion sur l’histoire de la mort en Occident à la lueur de cette nouvelle pratique.

 

Histoire-de-la-mort-en-occident.png

Philippe ARIES, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Paris, Gallimard, 1996.

 

Alors que les cimetières étaient placés au centre de la communauté (au sens propre, comme au sens figuré) à l’époque médiévale, ils ont été progressivement relégués aux périphéries des villes et des villages. L’argument hygiéniste est régulièrement invoqué pour expliquer cette évolution mais cette interprétation doit cependant être complétée par d’autres éléments qui concernent notamment la place et le rôle des morts dans nos sociétés.

A une époque où l’on recherche par tous les moyens à repousser une inéluctable rencontre avec la grande faucheuse, la présence des morts incommode. Il suffit pour s’en convaincre de constater l’état de délabrement général de nos cimetières. En seulement quelques décennies, ces allées funèbres ont été délaissées par les plus jeunes d’entre nous, trop pressés par un mode de vie qui ne laisse plus de temps au recueillement annuel sur les tombes de nos proches.

 

Dans ces conditions, l’inauguration de ces nouveaux lieux de mémoire apparait presque comme une réaction conservatrice de la symbolique mémorielle face à la mort. Si la disparition physique de nos corps nous effraie, la crainte est encore plus importante concernant notre mémoire. La dématérialisation de nos existences (encouragée par la mise en place d’identités virtuelles et de passeports numériques) trouve ses limites lorsque l’être se confronte au néant que pourrait constituer l’oubli en l’absence de trace matérielle.

Ainsi, les jardins de la mémoire ne constituent-ils pas seulement un lieu d’accueil pour les cendres. Ils se proposent également de sanctuariser la mémoire des individus sous la forme écologique d’un arbre ou, de manière plus ironique à Lyon, d’une borne numérique qui permet de retrouver à travers un écran tactile le nom et l’année de décès d’une personne incinérée.

 

Il reste à savoir si la mémoire des "grands hommes" suivra le même cheminement que celle des anonymes. Peut-on imaginer par exemple qu’un mémorial aurait été inauguré à Colombey-les-deux-Eglises si le général De Gaulle avait décidé de se faire incinérer et de disperser ses cendres. Est-ce que, comme semble le penser les Américains qui ont immergé le corps d’Oussama Ben Laden, l’absence d’une sépulture suffit à empêcher (ou du moins à limiter) l’émergence d’une mémoire héroïque et/ou victimaire ? Une étape importante sera franchie lorsqu’un homme d’Etat décidera de son vivant de disperser ses cendres sans se soucier de la postérité.

 

Actualisation le 9 septembre 2012 :

Arnaud Esquerre, Les os, les cendres et l’État, Paris, Fayard, 2011 : cet ouvrage offre un éclairage nouveau sur cet article en contextualisant le rapport des sociétés face à la mort. Un compte-rendu peut-être consulter ici.

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 12:55

 

En 1990, la Fondation pour la Mémoire de la Déportation était créée afin de pérenniser la mémoire de l’Internement et de la Déportation au-delà de la génération des témoins. Dès le départ, la Fondation s’associait à une autre action créée en 1961 visant plus particulièrement les jeunes : le Concours national de la Résistance et de la Déportation. Depuis, le jeune public demeure une composante essentielle de chaque entreprise mémorielle. 

 

Cette association des jeunes au travail de mémoire a toujours été une priorité pour les associations, soutenues dans cette mission par le ministère de l’Education Nationale.

Sur le site institutionnel Eduscol à destination des professionnels de l’Education, on peut trouver de nombreux documents visant à lier l’enseignement et la transmission de la mémoire. Les professeurs (notamment d’histoire-géographie et d’éducation civique) sont invités « à associer les élèves aux commémorations et à mettre en œuvre des actions de sensibilisation (lecture de texte, venue d'intervenants extérieurs, projection de film etc...) ».

Le ministère insiste néanmoins sur quelques commémorations précises qui témoignent d’un prisme mémoriel surprenant de la part d’une institution censée briller par son objectivité. Ainsi, les professeurs sont invités à diriger leurs élèves vers une mémoire minutieusement balisée autour du souvenir de Guy Môquet, de l’armistice de la Première Guerre mondiale, des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité, du souvenir des victimes de la déportation, de l’armistice du 8 mai 1945 et de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Si cette liste regroupe les principaux éléments faisant l’objet d’une commémoration, on peut s’étonner de son caractère limitatif. Pourquoi ne pas commémorer l’Europe, la paix, la décolonisation ou encore les droits de l’homme pour lesquels il existe déjà une journée internationale ?

 

Dans ce dédale mémoriel, une nouvelle initiative vient d’apparaître et doit être inaugurée officiellement mercredi 22 juin 2011 dans les salons du Gouverneur militaire de Paris en l’Hôtel national des Invalides : il s’agit d’un « Passeport pour la Mémoire » initié et réalisé à la fois par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (Onacvg) et la mairie de Saint-Maur-des-Fossés.

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Son principe est relativement simple : le Passeport pour la Mémoire est matérialisé par un livret qui sera tamponné à l’issue de chaque participation à une cérémonie nationale ou bien après une quête en faveur du Bleuet de France. Après avoir participé à dix commémorations ou quêtes, le jeune détenteur de ce document se verra attribuer une médaille émise par la mairie de sa commune et destinée à symboliser sa participation au devoir de mémoire.

Lancée pour la toute première fois à Saint-Maur-des-Fossés, cette entreprise mémorielle est destinée par la suite à se diffuser progressivement dans de nombreuses autres communes de France afin de lui conférer un caractère national.

 

De nombreuses interrogations sont soulevées par une telle initiative.

Dans un premier temps, nous ne pouvons que saluer le travail de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (Onacvg) qui constitue un partenaire constant, fiable et indispensable pour les professeurs désirant enrichir leur enseignement de l’histoire et impulser une réflexion sur la mémoire. Que ce soit à l’échelle nationale ou départementale, leurs services proposent de nombreuses ressources et des interlocuteurs de qualité (organisation de rencontre avec des témoins, prêt d’expositions pédagogiques, soutien financier à différents projets, organisation de voyages mémoriels…)

 

Nonobstant, ce projet de « Passeport pour la Mémoire » peut laisser perplexe dans sa disposition actuelle.

Sur le principe tout d’abord, on peut s’interroger sur la remise d’une médaille destinée à symboliser la participation au « devoir de mémoire ». Vingt ans après l’apparition de cette expression vulgarisée jusqu’à l’outrance, et malgré de nombreuses mises en garde contre ses excès, sa réutilisation est toujours surprenante, surtout lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre aussi institutionnel.

Impossible alors de ne pas faire le lien avec le « devoir d’histoire » que de nombreux historiens ont avancé face à sa contrepartie mémorielle. Plus qu’une opposition, il s’agit d’une complémentarité logique. Il est en effet illusoire, voire dangereux dans certains cas, d’espérer entretenir une mémoire saine et sereine sans une approche historique préalable. Dès lors, que pensez de la réduction constante des heures d’enseignement d’histoire face à la multiplication de ces différents projets à connotation majoritairement mémorielle ? Comment le futur citoyen est-il censé exercer son esprit critique alors qu’il bénéficie de moins en moins d’une formation solide au départ ?

Les chiffres de participation au concours nationale de la Résistance et de la Déportation pour l’année 2011 risquent d’ailleurs de confirmer la tendance esquissée durant l’année 2010 d’une baisse remarquable d’intérêt. Il est fort probable que la réforme du lycée et la déstabilisation qu’elle provoque soit profondément liée à ce résultat. A défaut d’histoire, les adolescents et leurs professeurs n’envisagent plus qu’à minima un investissement coûteux en temps dans un projet mémoriel.

Malgré l’opposition caricaturale souvent avancée entre l’histoire et la mémoire, il s’avère donc que les acteurs du domaine mémoriel auraient tout intérêt à se manifester vigoureusement contre les atteintes répétées envers l’enseignement de l’histoire.

 

Sur la forme ensuite, l’essai de ce passeport demande à être confirmé.

Le constat initial est juste : les cérémonies commémoratives sont chaque année un peu plus abandonnées par le jeune public. Souvent, les seuls enfants présents accompagnent leurs parents ou grands-parents dans une démarche davantage familiale que citoyenne.

Les solutions proposées me semblent néanmoins en décalage avec la réalité d’une jeunesse que la solennité de ces manifestations ennuie profondément. Or, la solution proposée par ce « Passeport pour la Mémoire » ajoute de la solennité à la solennité en doublant les cérémonies commémoratives par d’autres cérémonies de remises de médailles où les mêmes seront toujours présents sans avoir nécessairement ouvert une porte aux autres.

A mon sens, cette initiative, aussi louable soit-elle, s’accroche désespérément aux attentes des plus anciens qui entretiennent une dimension quasiment sacrée autour des cérémonies commémoratives. Il serait peut-être préférable, quitte à faire grincer quelques dents chez les habitués, de réformer nos commémorations pour les rendre plus attractives, plus participatives et plus éclectiques.

Nous pourrions par exemple nous inspirer d’exemples britanniques où chaque citoyen est invité à participer à la création d’un lieu de mémoire éphémère plutôt que d’assister passivement au dépôt d’une gerbe. L’idée avait d’ailleurs été initiée en 1986 par Jochen GERZ et Esther SHALEV-GERZ avec le Monument contre le fascisme de Hamburg où les visiteurs étaient invités à laisser une trace de leur passage, participant ainsi à une véritable construction mémorielle. De même, on pourra retenir l’exemple amstellodamois où les lieux de mémoire s’intègrent plus étroitement qu’en France à l’espace public. Ainsi, les monuments mémoriels sont non seulement l’objet de cérémonies solennelles, mais aussi de manifestations plus festives et culturelles. Ce sont en fait de véritables lieux de vie où la mémoire se mêle et s’entretient au quotidien.

 

L’instauration d’un « Passeport pour la Mémoire » mérite donc d’être saluée car elle témoigne d’un intérêt constant des hommes pour leur passé. La réflexion mérite cependant d’être poursuivie davantage afin de mieux intégrer l’évolution des sociétés face à leurs mémoires.

 

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 08:19

Ils ressemblent à des constructions du futur et pourtant ils commémorent le passé : je remercie mon ami Gerard Koskovich d’avoir attiré mon attention sur cette publication autour des monuments construits par l’ancien dirigeant de l'État socialiste yougoslave Josip Broz Tito.

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Outre l’homme d’Etat, qui mériterait à lui seul une étude historique et mémorielle sérieuse en français (j’imagine que nos collègues américains ont déjà rempli cette mission), ces monuments laissés à l’abandon depuis plusieurs décennies nous permettent déjà d’amorcer une réflexion sur l’organisation de la mémoire en Europe de l’Est.

Le statut de ces œuvres architecturales est en effet complexe. Ils ont été construits pour commémorer de grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale ainsi que des lieux où ont été construits d’anciens camps de concentration. Il semblerait qu’au moment de leur édification, des milliers de visiteurs se soient bousculés pour venir les admirer.

Aujourd’hui, ces monuments vieillissent inexorablement sans que personne ne s’en inquiète, ni s’en aperçoive d’ailleurs. Deux raisons principales expliquent cette situation :

                - d’une part, leur localisation. Josip Broz Tito a souhaité commémorer ces éléments du passé sur le lieu même de leur action. L’intention est louable et peut se justifier. Il n’avait cependant jamais rencontré mon collègue (et néanmoins ami) Régis Schlagdenhauffen qui a démontré depuis les limites d’une telle procédure vouée à l’échec sur le long terme, lorsque les subventions de la propagande disparaissent et qu’elles ne permettent plus d’acheminer chaque année les élèves aux pieds des monuments dans une démarche de recueillement patriotique.

                - d’autre part, les sociétés d’Europe de l’Est (et leurs mémoires) ont tellement évolué lors des dernières décennies que ces monuments apparaissent désormais comme anachroniques. Malgré leur aspect futuriste, ils rappellent une période qui, pour le moment, n’a plus la faveur des gardiens de la mémoire nationale.

 

La question de leur destruction se pose alors, et avec elle, la question de la temporalité mémorielle. Il était en effet convenu jusqu’à présent que l’inscription d’une mémoire dans la pierre était le summum de la revendication mémorielle. Les plaques, les monuments et les inscriptions seraient une protection efficace contre l’oubli, et surtout contre l’inexorable extinction de la voix des témoins. On retrouve dans cette croyance l’attachement récurent à la trace matérielle qui caractérise notre société, tandis que la pensée et la culture orale (qui ont pourtant été au fondement de nos sociétés) sont reléguées au second plan.

La mémoire aussi serait donc victime de l’accélération de l’histoire. On construit aussi vite que l’on ne détruit et nos hommes politiques qui inaugurent régulièrement des plaques commémoratives semblent l’avoir compris assez vite. Que représente ce petit morceau de marbre apposé contre un modeste mur au coin d’une rue d’un petit village ? Rien. A l’exception des quelques bulletins de vote qui n’auront de valeur que durant la courte durée d’un mandat.

Et après ? On recommencera encore ! Démontant les précédentes plaques pour en installer de nouvelles, comme l’on vient de le faire récemment (mais surtout discrètement) en France pour toutes les plaques mentionnant le nom de Philippe Pétain.

Même la mémoire devient éphémère, et pas seulement celle de nos grand-mères !

 

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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 09:22

 

Je reproduis ci-dessous le texte de présentation d'un colloque organisé à Saint-Denis le 2 avril 2011 :

 

Quel travail de mémoire(s), pour quelle société ?

La question des mémoires collectives est très présente dans le débat public actuel. Qu’elles constatent la négation du passé colonial et esclavagiste de l’État français ou qu’elles appellent à la reconnaissance de cultures spécifiques et bafouées, les revendications mémorielles sont venues bousculer le récit national et ses célébrations.

La place du passé dans les constructions identitaires pose la question de ce qui fait appartenance, de ce qui différencie les groupes ou les rassemble. Nous souhaitons ainsi nous interroger, au cours de cette journée, sur cette évolution et sur ce qu’elle pro­duit. Notre ville est une ville de tradition, une ville chargée d’histoire donc de mémoire.

Depuis toujours, elle est une terre d’accueil et de travail pour des populations venues du monde entier. Nous avons la certitude que notre ville peut tirer avantage de cette diversité. Sa jeunesse peut être une immense force de progrès à condition qu’elle soit respectée. Celle-ci doit construire, au fil du temps, ses propres réponses à partir de l’existant. La connaissance des uns et des autres, la connaissance des uns par les autres, la reconnaissance de chacun, participent de cette construction commune.

Cette spécificité dionysienne nous a conduits, ces dernières années, à développer une politique mémorielle qui ne trouvait pas forcément un écho au plan national. Le temps est venu de montrer que la République n’a rien à craindre et tout à gagner de mettre en partage ces mémoires singulières qui disent le pays d’origine, l’enfance, les raisons d’exil, les parcours des parents, la cuisine, les repères, les musiques, la langue.

S’arrêter pour nous interroger sur cette évolution, c’est se donner les moyens d’entrer dans la complexité d’une société en mouvement. Croiser les données scientifiques et le travail des acteurs de terrain, c’est nous aider à mieux comprendre les enjeux socié­taux et politiques pour ne pas nous laisser influencer par la politique gouvernementale actuelle qui bafoue toute différence et instrumentalise la question. C’est prendre le temps de se demander quel projet de société nous voulons construire aujourd’hui pour les générations futures.

 

Le programme de la journée peut-être consulté sur la page suivante.

 

De telles manifestations me confirment des idées largement développées sur ce blog :

   - l'historien peut (et doit) avoir sa place dans le débat publique,

   - l'entrée mémorielle est intéressante pour comprendre nos sociétés passées et contemporaines.

   - l'échelle locale (mais on pourrait faire le même constat à l'échelle internationale) inaugure des réflexions et des actions qui devraient progressivement émerger à l'échelle nationale.

 

Des villes de plus en plus nombreuses en France commencent à comprendre que nommer une nouvelle rue, inaugurer une fresque murale, voire construire et réhabiliter de nouveaux bâtiments et de nouveaux quartiers ne sont pas des actes anodins. Leur donner du sens peut aussi relever de l'acte politique et citoyen.

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 12:20

 

Le camp d’Auschwitz-Birkenau communique cette semaine autour des chiffres records de fréquentation du site de l’ancien camp de concentration et d’extermination : plus de 1,38 millions de personnes se sont rendus l’année dernière dans ce haut lieu de la mémoire internationale.

 

Auscwhitz.jpgLe succès touristique a parfois des conséquences inattendues. Les visiteurs se distinguent parfois par des situations et des postures improbables dans un tel lieu chargé d'histoire et de mémoires.   

 

Le chiffre est impressionnant et il laisse songeur. Certes, on est encore loin des 7 millions de visiteurs annuels de la Tour Eiffel ou bien des 8,5 millions de personnes qui se sont rendus au Louvre ; néanmoins, le chiffre est immense au regard du pays dans lequel il se situe qui ne s’illustre pas particulièrement pour son patrimoine touristique. Il est donc fort probable que les touristes qui se rendent à Auschwitz-Birkenau visitent essentiellement, voire exclusivement, le camp avant de repartir ou de poursuivre une visite-express des grands monuments européens.

 

L’administration du musée fournit également des informations plus précises sur la nationalité des visiteurs. Ils sont par exemple 63 000 Français, 84 000 Britanniques et 68 000 Allemands. Ces données sont encore plus intéressantes que le chiffre global. On s’aperçoit en effet qu'aucune "exception mémorielle" nationale ne s'impose. Les citoyens de la plupart des pays d’Europe accomplissent ce voyage dans la même proportion vers ce qui est désormais considéré comme un des lieux essentiels de l’identité européenne.

On peut néanmoins s’étonner du nombre relativement modeste des Allemands au regard de leur proximité géographique et de leur supériorité démographique en Europe. Il faudrait alors considérer comme un biais révélateur la particularité de la construction mémorielle allemande qui influencerait le tourisme dans ce domaine. On remarque en revanche la proportion très élevée des visiteurs venus d’Israël (59 000) qui s’explique largement par la signification du lieu et sa symbolique.

 

Aucune information plus précise n’est hélas disponible quand aux motifs avancés par les visiteurs internationaux pour justifier une telle étape dans leur séjour touristique en Pologne, ou encore à l’échelle européenne. Doit-on réellement considérer que le tourisme mémoriel attire les foules, ou bien que l’industrie du tourisme est sujette à des pressions qui imposent cette étape à Auschwitz  ? Le vol de la célèbre inscription « Arbeit macht frei » en 2009 n’est-il d’ailleurs pas un élément à considérer pour expliquer cette hausse des visites en 2010 ? A l’inverse, cette tendance à l’augmentation n’est-elle pas révélatrice d’éléments structurels plus profonds autour de la mémoire ?  Sinon, comment expliquer la présence de 47 000 Coréens du Sud ?

 

L’étude des succès touristiques des lieux de mémoire pourrait donc nous aider à mieux comprendre un phénomène qui se développe à l’échelle planétaire. Il serait d'ailleurs utile de rassembler des géographes, sociologues, historiens et anthropologues autour d’une table pour en discuter.

 

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