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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 11:14

 

Dans l’attente de mon propre séjour dans la capitale britannique, je remercie mes fidèles correspondants étrangers qui me transmettent régulièrement des informations sur l’histoire et la mémoire des villes européennes.

Aujourd’hui, je vous propose une étape dans le Londres mémoriel. Nous avons déjà régulièrement évoqué dans les pages de ce blog l’importance que revêt la mémoire des rues. Noyée dans le quotidien des usagers, elle est pourtant celle qui demeure probablement la plus enracinée, gravée dans la pierre, parfois sculptée dans le marbre.

Londres ne déroge pas à cette règle mais elle présente quelques particularités sur lesquelles il est intéressant de s’arrêter.

 

The women of World War II

Le premier monument est consacré aux femmes durant la Seconde Guerre mondiale. A priori, rien d’exceptionnel. Et pourtant… 

monument femmes Seconde Guerre mondiale 

Où sont les monuments en l’honneur des femmes en France ? C’est finalement dans ce type de démarche comparative que le particularisme de l’unité républicaine française s’illustre encore le mieux.  On s’aperçoit ainsi que les « communautarismes » utilisés comme un épouvantail dans le discours politique français ne sont pas toujours aussi dangereux et méprisables qu’on voudrait bien nous le faire croire. Ils peuvent parfois être une source de réflexion sur la diversité des engagements autour d’une même cause.

D’ailleurs, le communautarisme n’est pas toujours là où l’on pourrait le croire. Aucune mention n’est faite en effet sur cette sculpture londonienne au statut de ces femmes et à leur rôle dans la guerre. Nulle n’est victime, nulle n’est héroïne. Nous ne saurons donc pas si ce sont les femmes déportés, les femmes infirmières, les femmes soldats ou les femmes ayant perdu leurs maris au combat qui sont honorées en cet endroit.

 

Le second aspect remarquable de ce monument est sa situation dans la ville de Londres. Tout d’abord, à l’échelle de la ville, on ne peut qu’être surpris de trouver ce monument à seulement quelques centaines de mètres de la célèbre adresse « 10 Downing Streeet », c’est-à-dire la résidence et le lieu de travail du Premier ministre britannique. Le touriste français remarquera au passage avec étonnement une autre particularité de la géographie politique londonienne : la proximité des lieux de pouvoir (ministère de la Défense, de la Santé, du Travail…) qui entraîne vraisemblablement une réelle économie d’échelle.

Plan de Londres 

Les lieux de pouvoir côtoient donc quotidiennement les lieux de mémoire et leurs symboliques mutuelles se nourrissent par cette proximité. Ainsi, à chacun de ses déplacements, le ministre, et a fortiori le chef de gouvernement, est invité à se remémorer les heures sombres et les épisodes glorieux de son pays dans l’espoir que cette mémoire puisse inspirer son action politique par pondération des dorures du ministère.

 

On trouve aussi, à proximité du monument consacré aux femmes, un cénotaphe qui confirme l’aspect mémoriel dédié à ce quartier particulier de la ville de Londres.

Cenotaphe Londres 

A l’échelle plus fine de l’espace urbain, ces deux lieux de mémoire étonnent également par leur insertion discrète mais monumentale dans le paysage urbain. La mémoire n’est pas sacralisée. Elle n’est pas non plus dramatisée. Elle s’insère dans le quotidien pour permettre à chaque usager de l’espace public de se confronter directement à la mémoire de son pays, sans avoir à franchir le seuil parfois solennel d’un portail fièrement gardé par les forces de l’ordre ou, pire encore, d’un silence voulu respectueux et qui a en fait pour principale conséquence d’éloigner les badauds qui n’osent briser ce cercle qui semble réservé à une élite convenue.

Le touriste français sera donc probablement troublé par cette mise en scène dénuée de toute formalité. Cet étonnement est encore une fois révélateur d’approches différenciées face au travail de mémoire. Et encore une fois, je ne suis pas certain que le communautarisme soit à rechercher dans la culture anglo-saxonne, en ce qui concerne la question mémorielle en tout cas.

 

 

The field of Remembrance

La découverte du Londres mémoriel réserve également d’autres surprises telles qu’une promenade dans un « champ du souvenir ».

Champ du souvenir 

Ce lieu de mémoire éphémère est particulièrement émouvant car il est le résultat d’une réelle volonté populaire et repose sur un modèle participatif. Ainsi, chaque famille et ami peut venir proposer au mois de novembre de planter une petite croix ornée d’un coquelicot en hommage à tous ceux qui sont disparus en servant dans les forces armées de leur pays.

 

Cette pratique totalement inconnue en France me paraît également intéressante.

D’une part, elle permet à la mémoire d’exercer sa capacité de rassemblement. Ainsi, chaque individu est honoré au sein du groupe par l’intermédiaire d’une démarche d’intégration. Ce n’est donc pas exclusivement l’Etat qui contrôle une mémoire dont les contours seraient fixés dans une œuvre ou un monument à la symbolique prédéfinie. Ici, ce sont les individus qui se raccrochent à la communauté et qui lui donnent toute sa signification. Ainsi, on voit apparaître sporadiquement des étoiles de David et des croissants de lune qui se mélangent naturellement aux croix chrétiennes.

Field of remembrance champ du souvenir 

 

Rien à voir donc avec les stèles qui ont été difficilement concédées par l’Etat devant l’ossuaire de Douaumont pour rendre enfin hommage aux soldats musulmans morts pour la France durant la Première Guerre mondiale. Or, quand je compare rapidement les taux de fréquentation des cérémonies commémoratives en France et le nombre de croix qui sont plantées volontairement par les britanniques à l’occasion de cette cérémonie éphémère, je ne peux m’empêcher de penser qu’une pratique mémorielle est plus efficace que l’autre…

musulmans ossuaire douaumont 

L’intégration n’est cependant pas strictement citoyenne. Elle est, d’autre part,  historique et permet véritablement d’articuler la mémoire à l’histoire en dépassant les bornes parfois un peu rigides des découpages temporels. Ainsi, dans un même lieu, les anciens combattants de la Première Guerre mondiale, de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de la guerre récente et toujours active en Afghanistan sont honorés pour leur engagement similaire dans les forces armées du pays. Cette initiative mémorielle ne se soumet donc pas aux effets du temps qui conduisent chaque époque de retenir des conflits qui devraient être davantage remémorés tandis que d’autres seraient oubliés.

 

La symbolique présente enfin des caractéristiques qui dépasseraient les frontières nationales si elles n’étaient pas confrontées aux communautarismes mémorielles nationaux. L’usage du coquelicot autour de ces lieux de mémoire britanniques s’inscrit en effet dans une perspective universelle. Cette fleur s’impose comme le symbole du souvenir dans les années 1920 sous la volonté de Moina Michael, membre du personnel du American Overseas YMCA, puis de la française Anna Guérin et de son organisme : l'American and French Children's League. Son usage ne parvient pourtant pas à s’étendre durablement ailleurs qu’en Grande-Bretagne et au Canada. David Cameron en a d’ailleurs fait les frais lors d’un déplacement en Chine au mois de novembre 2010. Faisant preuve d’un patriotisme de rigueur pour un chef d’Etat, il arborait son joli coquelicot au revers de sa veste en hommage aux soldats morts aux combats. Il a alors provoqué la colère des diplomates chinois qui y ont vu une référence à la guerre de l’opium qui, au XIXe siècle, a vu s’affronter les forces britanniques et chinoises qui avaient alors été humiliées.

 

Décidément, la mémoire mondiale ne semble pas vraiment d’actualité dans un monde qui a pourtant déjà traversé deux guerres mondiales. Certains pays auraient pourtant tout intérêt à s’inspirer de réalisations internationales pour nourrir leurs réflexions sur une mémoire qui, de l’avis général, ne parvient plus à rassembler la communauté nationale.  

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Lieux de mémoire
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26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 09:13

 

Pour se rappeler que les vacances ne sont pas encore si loin, je vous propose aujourd’hui un petit voyage outre-rhin où l’un de mes amis m’envoie régulièrement des "petites cartes postales" mémorielles. Je le remercie vivement pour ces informations qui nous permettent aujourd’hui de donner à ce blog une dimension davantage internationale.

 

Le 3 septembre 2010 à Mayence (Allemagne), une nouvelle synagogue a été inaugurée. Le judaïsme ne s'est jamais vraiment illustré par sa tradition architecturale mais les locaux d'un immeuble récent ne sont jamais satisfaisants pour la pratique d’une religion, d’autant plus à Mayence. Avec Worms (où se trouve le plus vieux cimetière juif d'Europe), Trier et Francfort, Magenza (son nom yiddish) comptait en effet une des communautés juives les plus importantes d’Allemagne. S'il fallait citer un nom parmi ses membres, ce serait sans aucun doute celui de Guershom ben Yehouda (Xe siècle), un des talmudistes les plus importants, surnommé "lumière de la Diaspora".

 

Quelque soit l'endroit où l'on se trouve en Allemagne, l'histoire du patrimoine juif allemand est inéluctablement marquée par l'année 1938 et la "nuit de cristal" (die Reichskristallnacht, entre le 9 et 10 novembre) où des milliers de Juifs furent assassinés ainsi que des centaines de synagogues et magasins saccagés. La synagogue de Mayence ne fut pas épargnée et fut elle aussi détruite.

On ne sera donc pas étonné de constater que la pose de la première pierre, aboutissement d'un projet vieux de quinze ans, ait eu lieu en novembre 2008, soit exactement 70 ans plus tard. Elle fut posée en présence des représentants de la communauté juive de Mayence, mais également de la présidente du conseil des Juifs d'Allemagne (Charlotte Knoblauch) et des principales  personnalités politiques de la ville et du Land (le maire de la ville, Jens Butel, le ministre-président de la Région Rhénanie-Palatinat, Kurt Beck).

 La construction d'une nouvelle synagogue en Allemagne recouvre indéniablement, en raison de l'histoire et de la mémoire allemande, une dimension politique forte. Il faut rappeler néanmoins que ce pays ne connaît pas la même tradition de laïcité qu’en France et qu’il a intégré dans ses frontières une communauté juive pluriséculaire (le yiddish comporte d’ailleurs de nombreux mots dérivés de l'allemand).

 

L'architecture audacieuse du bâtiment est due à Manuel Herz. Élève de Daniel Libeskind (à qui l'on doit déjà le musée juif de Berlin), son projet porte un nom-hommage à Ben Yahouda. Il est lui-même à l'origine d'autres créations dont le musée d'Achdod en Israël. La synagogue de Mayence, de par ses formes surprenantes qui l'identifient au premier regard, représente la graphie d'un mot hébreu : Qadushah que l'architecte traduit en allemand par erhöhen (élévation) et segnen (bénir).

synagogue-Mayence-1.jpg

Synagogue-Mayence-2.jpg

 La synagogue de Mayence s'illustre par une architecture moderne et audacieuse

 

Entre histoire, mémoire, religion et société, cette synagogue soulève quelques réflexions et questions. Située sur le lieu même de l'ancienne synagogue, son emplacement à fait un petit débat à Mayence, en raison du nom de la rue (voir à ce sujet l’article que nous avons déjà consacré à la question de la mémoire des rues). Cette synagogue se situe en effet à l'angle des rues Josefsstrasse et Hinderburgstrasse. Paul von Hindenburg (1847-1934) s'illustre comme un grand chef de guerre au cours du premier conflit mondial aux côtés d’Erich Ludendorff. Se lançant ensuite en politique à la faveur des difficultés de la fragile République de Weimar, il en devient président en 1925 grâce au soutien d'un bloc de droite (dont faisait partie le NSDAP). En nommant Hitler chancelier en 1933, le vieil homme, en dépit des controverses sur sa responsabilité dans cette action (aurait-il pu/voulu s'opposer à cette nomination ?), conserve une réputation peu compatible avec les valeurs démocratiques qui sont désormais cultivées en Allemagne. La présence d'une synagogue "rue Hindenburg" laisse donc chez certains comme une gêne.

 

Manuel Herz, par une architecture qui tranche avec celle de l'ancienne synagogue, semble vouloir la projeter dans l'avenir. Des éléments de l'ancienne synagogue peuvent pourtant être relevés. Des travaux commencés en 1988 ont été l'occasion d'exhumer des vestiges du précédent bâtiment. Érigées devant la nouvelle synagogue, ces colonnes munies de frises sont les vestiges d'un ancien temple et se dressent comme un signe hautement symbolique envers ceux qui voulaient faire disparaître définitivement les Juifs d’Europe.

Synagogue-Mayence-3.jpg

Des éléments du passé viennent compléter et donner du sens à la modernité du lieu

 

Cette synagogue interroge enfin le visiteur quant à son utilité. On peut en effet se demander si ce bâtiment était indispensable. Face à des fidèles qui se font de moins en moins nombreux et de plus en plus vieux, la construction de cette synagogue semblerait davantage répondre à des préoccupations mémorielles qu'à des motivations concrètes et matérielles. Cette question reste néanmoins délicate à poser pour les décideurs politiques en Allemagne. Si cette synagogue devait se transformer en vaste bâtiment fantôme, ne serait-ce pas le signe que la richesse humaine à l'origine de la culture et du patrimoine juif dans cette région du Rhin a été irrémédiablement perdue par la politique meurtrière des nazis ? Fallait-il alors vraiment souhaiter l'édification d'un tel bâtiment qui ferait davantage résonner l'écho d'une gloire passée regrettée plutôt que d'une réalité actuelle ?

Lorsqu'on déambule entre les tombes vieilles de plusieurs siècles du cimetière juif de Worms, une sensation ne nous quitte pas : la culture juive de la vallée du Rhin semble désormais reléguée dans l'histoire. Avec l'extermination d'une partie des Juifs sous le IIIe Reich, c'est une composante importante de la richesse culturelle allemande qui a été définitivement anéantie.

 

Si la synagogue de Mayence s'inscrit désormais dans le paysage mémoriel de la ville, il est donc peu probable qu’elle parvienne à estomper la rupture provoquée par le IIIe Reich.

 

Nota bene du 02 novembre 2010 : Le principal contributeur de cet article m'apprend ce matin que la nouvelle synagogue de Mayence vient de faire l'objet d'une attaque avec un cocktail Molotov (lire l'article ci-joint, en allemand). La synagogue de Worms aurait elle aussi fait l'objet d'une attaque récente, provoquant un incendie violent. Décidément, à quelques jours du triste anniversaire de la Nuit de Cristal, certains gestes font frémir tant leur symbolique est évidente.

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 08:58

A quelques jours de la rentrée, je poursuis mon album mémoriel estival avec un brin de nostalgie ! Eh oui, déjà, la mémoire fait son oeuvre...

Aujourd'hui, il s'agit d'évoquer un lieu de mémoire mal connu : le Carrefour des Maréchaux à Verdun.

 

L'histoire d'une mémoire trop volumineuse

L'histoire singulière de ce lieu mérite déjà quelques précisions. Le projet semble naître dans l'entre-deux guerres. Cette information n'est pas sans conséquence si l'on considère comme moi que le temps historique peut être divisé en périodes mémorielles significatives qui contribuent à la compréhension d'une société donnée.

Dès lors, dans ce découpage théorique du temps qu'il conviendrait d'affiner, la mémoire se distingue sensiblement de son acception contemporaine. Tandis qu'on s'accorde pour voir apparaître une "mémoire victimaire" depuis le début des années 1970 (voir à ce sujet l'article consacré à un colloque dont les actes sont en préparation), l'époque immédiatement précédente semble s'illustrer par une mémoire davantage "héroïsante" : c'est certes le temps des "gueules cassées", de l'érection des premiers monuments aux morts, mais c'est aussi le temps de la chambre dite "bleu horizon" qui entend défendre avec vigueur le souvenir de ses combattants tombés en héros sur le champ de bataille (voir la thèse d'Antoine Prost, Les Anciens Combattants et la société française (1914-1939)).

L'entre-deux guerres est également une période qui se distingue dans son rapport avec l'armée et la guerre. Bien que le soutien américain ait été essentiel pour mettre fin au premier conflit mondial, l'armée française jouit encore d'un prestige international non négligeable depuis 1918 et elle entend bien le rappeler afin d'effacer au plus vite des mémoires la défaite de 1870. Il n'est pas anodin également de constater qu'on parle encore à l'époque du Ministère de la Guerre et non pas comme aujourd'hui du Ministère de la Défense.

C'est donc dans ce contexte que naît l'idée de rendre hommage aux maréchaux de France en leur consacrant à chacun une statue monumentale qui devait trouver sa place dans des niches prévues à cet effet au musée du Louvre dans la façade de la rue de Rivoli à Paris. Cependant, par une erreur d'inattention presque trop énorme pour être vraisemblable, les concepteurs étourdis se sont aperçus avec un peu tard que l'honneur mémoriel immense qu'ils réservaient aux militaires était incompatible avec la modestie des emplacements réservés dans la façade. D'autres statues plus petites ont donc été commandées tandis que les précédentes étaient stockées au fond d'une réserve.

statue-marechal-Jourdan-rivoli.jpgStatue du Maréchal Jourdan rue de Rivoli à Paris

 

Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que le maire de Verdun, François Schleiter, se souvient de ces statues qu'il entend bien exposer dans sa ville qui continue à s'affirmer dans la mémoire nationale comme le symbole d'une des plus grandes batailles militaires.

Après quelques péripéties et obligations administratives, les statues sont enfin installées et visibles en plein air par le public au lieu qui devient dès lors le Carrefour des Maréchaux.  

 

La mémoire sélective de héros nationaux

Lors de ma découverte de ce lieu de mémoire, mon incompétence en histoire militaire est devenue flagrante. Il m'était alors impossible de savoir si tous ces Maréchaux avaient uniquement un lien avec la Première Guerre mondiale. Il est d'ailleurs regrettable que la municipalité n'ait pas pensé à ajouter un panneau explicatif car en l'état, le lieu ne fait pas sens immédiatement. Nonobstant, un de mes premiers réflexes a été de chercher si je pouvais trouver dans cette galerie des hommes d'armes illustres l'un des plus polémiques, mais aussi l'un des plus connus : le Maréchal Pétain. Ma recherche est restée vaine...

C'est pourquoi dès mon retour à Dijon, j'ai voulu éclaircir la logique d'organisation de ce lieu de mémoire un peu particulier.

J'ai tout d'abord appris que la République française considérait cet endroit comme un véritable "lieu de mémoire", recensé comme tel sur le site gouvernemental des Anciens Combattants.

J'ai ensuite appris que 16 statues étaient regroupées en hommage aux grands militaires de l'Empire, de la guerre de 1870 et de la Première Guerre mondiale. Il s'agit de Cambronne, Caulaincourt, Clauzel, Daurelles de Padalines, Exelmans, Fayolle, Franchet D'esperey, Gallienni, Junot, La Ronciere, Lobau, Marbot, Margueritte, Maunoury, Mortier et Serurier.

Pour tenter de comprendre la logique de cette liste, il faut s'attarder quelques instants sur le dénominateur commun des hommes représentés qui sont tous maréchaux. Le maréchalat de France est la plus haute distinction militaire française. Le titre de Maréchal apparaît à l'époque médiévale mais sa fonction évolue énormément au cours du temps et des souverains. Le maréchalat est aboli par la Convention le 21 février 1793 mais le sénatus-consulte du 18 mai 1804 rétablit des "Maréchaux d'Empire". Avec la Restauration, les maréchaux d’Empire deviennent "Maréchaux de France". C'est ce titre qui existe encore aujourd'hui bien qu'il soit utilisé avec davantage de parcimonie. Ainsi, aucun militaire n'a été honoré de cette distinction depuis la présidence de François Mitterrand et plus aucun Maréchal n'est encore vivant actuellement.  

Les premiers Maréchaux qui apparaissent dans la liste précédemment mentionnées sont donc ceux qui se sont illustrés sous Napoléon Ier. Il s'agit d'Adolphe ÉdouardCasimir Joseph Mortier et de Jean Mathieu Philibert comte Sérurier. Seuls deux Maréchaux sont donc représentés parmi les 26 généraux qui ont été élevés à la dignité de Maréchal par l'Empereur.

Les suivants dans l'ordre chronologique sur notre liste ont été honorés par Louis Philippe Ier. Il s'agit de Bertrand, comte Clauzel et de Georges Mouton, comte de Lobau. On s'étonne alors que le site gouvernemental cité précédemment affirme que ces maréchaux se sont illustrés uniquement sous l'Empire, la guerre de 1870 et la Première Guerre mondiale puisqu'il apparaît en fait que quelques uns ont été reconnus par la monarchie de Juillet.

Le comte Exelmans est quant à lui honoré par Napoléon III alors qu'il était encore Président de la République. Daurelles de Padalines et Margueritte seraient également devenus Maréchaux sous le Second Empire et le début de la Troisième République.

Joseph Simon Gallieni, Louis Félix Marie François Franchet d'Esperey, Marie Émile Fayolle, et Michel Joseph Maunoury sont enfin devenus maréchaux sous le Président Alexandre Millerand à la suite de la Première Guerre mondiale.

Statue du Maréchal Maunoury sur le carrerou des Maréchaux à Verdun

Statue du Maréchal Maunoury sur le carrerou des Maréchaux à Verdun

  

Pour une raison encore inconnue, nous n'avons pas retrouvé la trace des autres mentionnés sur le site du Ministère de la Défense, à savoir Cambronne, Caulaincrout, Junot, La Roncière et Marbot. Il semblerait que ces derniers n'apparaissent pas dans les listes des maréchaux de France car ils ont été en fait des Maréchaux de camp, un grade militaire certes prestigieux mais disctinct de ceux que nous avons évoqué jusqu'à présent.

En bref, on s'aperçoit au terme de cette rapide analyse qu'une confusion générale règne autour de ce lieu de mémoire, ce qui explique peut-être que la municipalité ait renoncé à l'élaboration d'un document de présentation cohérent. Difficile de trouver une logique dans le choix des militaires représentés, mais encore plus difficile de justifier certains absents.

 

Sur Internet, un de mes collègues blogueur apporte quelques éléments d'information concernant l'un des plus prestigieux : le Maréchal Joffre.Selon lui, la galerie comportait au départ 17 statues, mais celle de Joffre aurait mystérieusement disparu durant le transport entre Paris et Verdun. Or, depuis 1960, personne n'aurait retrouvé la trace de cette sculpture de 3 tonnes !... Quoiqu'il en soit, on se demande également pourquoi une copie de cette statue n'a pas non plus été demandée.

J'aimerais enfin pour terminer poser également la question de l'absence du Maréchal Pétain. D'un point de vue purement historique, on peut en effet légitimement s'interroger puisqu'avant de devenir le chef d'Etat controversé du régime de Vichy, il a d'abord été considéré comme le vainqueur de la bataille de Verdun. Il reçoit d'ailleurs son titre de Maréchal le 19 novembre 1918 en récompense de son action durant la Première Guerre mondiale. Dès lors, pourquoi ne pas l'avoir ajouté à cette galerie ? D'autant plus lorsqu'elle est transférée à Verdun, haut lieu mémoriel de ce conflit.

Mon objectif n'est pas ici de prendre la défense d'un homme dont les actions sont indéniablement tâchées d'actes, d'ordres et de pensées détestables. Néanmoins, je m'interroge sur la condamnation mémorielle dont il fait l'objet. Son action ultérieure en tant qu'homme politique suffit-elle à justifier l'oubli de l'ensemble de sa carrière militaire ? Au contraire, ne peut-on pas considérer qu'il est important de connaître l'homme pour mieux condamner son action (et peut-être ainsi éviter que tout ceci ne se reproduise) ?

J'ai parfois l'impression en constatant certaines formes d'ostracisme mémoriel de retrouver l'époque impériale romaine durant laquelle les empereurs pouvaient décider de la damnatio memoriaede certains prédécesseurs et/ou opposants politiques (voir, entre autres à ce sujet, Benoist S. et Lefebvre S., « Les victimes de la damnatio memoriae : méthodologie et problématiques », Congrès de Barcelone-AIEGL,septembre 2002, Barcelone, 2008). Certes, la situation n'est pas strictement comparable au risque d'entraîner de dangereux anachronismes. Cependant, il serait peut-être bon se s'interroger aussi sur notre époque contemporaine pour comprendre comment, à défaut d'un ordre clair émanant du prince, un consensus social est en mesure de s'installer pour organiser progressivement l'oubli d'un homme qui a pourtant marqué l'histoire.

 

Ajout du 28/10/2010 : Je me permets d'amender tardivement ce texte à partir  de quelques informations complémentaires fournies par un professeur ayant compté dans mon cursus : "Votre question finale sur l'absence de Philippe Pétain me paraît très pertinente. Il y a là un grand indicible de la mémoire française : comment le "sauveur de la Patrie" de 1918 peut-il être en même temps l'homme de Montoire ? C'est une des raisons, je crois, qui rend le discours sur 1914 si délicat chez nous -rien de tel en Angleterre, par exemple. On pourrait ici faire l'histoire des débats infinis autour du rapatriement des restes du "vainqueur de Verdun" à Douaumont. Je me contente de vous signaler une façon de faire qui m'avait paru pertinente : c'était en 2002, pour la grande exposition"Les saints-cyriens : vocation et destinées" destinée à célébrer, aux Invalides, le bicentenaire de l'Ecole. Une section s'intitulait "Les grands commandements" et rassemblait notamment, dans une vitrine, les bâtons de maréchal de tous les cyrards devenus maréchaux de France : celui de Pétain s'y trouvait, parmi les autres. Et c'était normal, et même nécessaire : dans la série historique des maréchaux, il est définitivement inscrit. Prétendre l'en ôter, c'est récrire une histoire commode, sans ombres, où tout finit bien, comme dans les contes. Mais non : il y a des maréchaux qui vont à Vichy, puis à l'île d'Yeu. C'est pour cela que je trouve importante la question que vous soulevez. Il y a une certaine objectivité de l'histoire, que dissout le sentimentalisme larmoyant à la mode".

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30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 14:00

 

A trop vouloir gloser sur la mémoire nationale et les mécanismes complexes de la construction mémorielle collective, on oublie parfois un peu vite que la mémoire se conjugue aussi à l’échelle communale, voire à celle d’un quartier, et qu’elle révèle des enjeux tout aussi importants.

 

Un quartier particulier

C’est le cas à Dijon en Bourgogne où est né depuis  2009 un projet intitulé tout simplement « Mémoire de quartier ».  Initié par le Centre Social du quartier de la Fontaine-d’Ouche, cette action s’inscrit dans le cadre d’un vaste et ambitieux chantier de rénovation urbaine.

 

 

Laurent Grandguillaume, Adjoint au Maire de Dijon et Conseiller général de Côte-d'Or,  présente la rénovation du quartier Fontaine-d'Ouche.

 

Le quartier de la Fontaine-d’Ouche n’est pas exactement un quartier comme les autres. Géographiquement excentrée par rapport au site historique de Dijon, la zone s’est essentiellement développée après les années 1945 dans le cadre d’un programme national d’urbanisme mettant en place les fameuses Zones à urbaniser en priorité (ZUP). Ainsi, le paysage est en fait principalement constitué de grands ensembles construits à l’époque dans l’urgence et qui font aujourd’hui l’objet de toutes les critiques. Accueillant au départ des familles issues de l’exode rural et devant faire face à la croissance démographique inégalée du baby-boom, ces logements se sont vite délabrés et sont devenus les principaux lieux d’accueil des populations immigrées et/ou en difficultés économico-sociales. Ces quartiers finalement récents dans l’histoire urbaine française sombrent dès lors assez rapidement dans une représentation spatiale négative que les médias relaient souvent sous le terme générique et désormais stigmatisant de « banlieue ». 

panorama Fontaine d'Ouche En arrière-plan, les tours d'habitation du quartier Fontaine-d'Ouche

 

C’est le cas du quartier de Fontaine-d’Ouche qui est, avec celui des Grésilles, l’un des plus multiculturels de la ville de Dijon. C’est en qualité de quartier considéré comme "sensible" que ce dernier s’inscrit dans le programme national de rénovation urbaine. Les habitants eux-mêmes sont conscients de cette image négative et c’est pourquoi les élèves du collège Rameau, dans le cadre d’un projet scolaire très intéressant sur l’histoire et la mémoire de leur quartier, partent d’un constat assez simple : « Le collège Rameau et le quartier de Fontaine d’Ouche sont victimes d’une mauvaise image ».

 

Dans ces conditions, la rénovation urbaine est considérée pour beaucoup comme une chance pour l’avenir et la revalorisation de l’image du quartier… mais de quel quartier ?

 

« Mémoire de quartier » : un projet populaire

Ce projet a véritablement été initié par les habitants, et plus particulièrement par le Centre Social du quartier. Il est essentiellement coordonné par Pascale Cadouot et rassemble une multitude de micro-actions telles que des expositions, spectacles, représentations théâtrales, etc. Il s’inscrit dans le prolongement de la rénovation urbaine qui devrait prendre fin en 2012.

Le constat initial et son fil conducteur sont simples : le visage du quartier va être profondément modifié d’ici 2012 ; comment conserver malgré tout une trace de son identité ?

 

Pour les besoins de cette enquête, j’ai rencontré les initiateurs et animateurs de l’une des actions entreprises dans le cadre du projet : les artistes Allan Ryan et Matthieu Louvrier.

Depuis plusieurs mois, ils animent un atelier de création artistique visant à réaliser une fresque murale sur un pont (avenue du Lac). Leur travail a comporté plusieurs étapes :

                - d’abord, une phase d’enquête durant laquelle les habitants leur ont livré plusieurs témoignages et anecdotes sur la vie du quartier depuis plusieurs décennies.

                - ensuite, des ateliers artistiques ont été organisés afin de réfléchir avec les usagers quotidiens de cet espace social aux meilleures façons de l’aménager et de représenter la mémoire du quartier.

                - enfin, depuis le début du mois de juillet, les habitants sont invités à participer à la réalisation de cette fresque murale sous le regard et les conseils du plasticien Matthieu Louvrier.

 

Au total, ce sont près de 100 personnes qui ont été associées de près ou de loin à l’une des étapes de ce beau projet. L’œuvre en cours de finalisation est composée de plusieurs panneaux représentant respectivement une idée.

 

DSCF3182.JPG Vue d'ensemble de la première partie de la fresque qui s'étend sur toute la longueur du pont

DSCF3175-copie-1.JPG

DSCF3174.JPG DSCF3178.JPG

 Quelques vues détaillées de la fresque, représentant notamment les esquisses architecturales du quartier, les cours d'eau et l'ombre du Chanoine Kir

 

Un nouveau lieu de mémoire ?

Une telle réalisation est à mon sens riche de sens et d’enjeux. Si l’on veut bien prendre le temps de mettre en perspective ce micro-évènement avec nos connaissances actuelles sur la mémoire, l’exemple local devient une formidable source de réflexion.

 

Il convient tout d’abord de s’interroger sur le contexte de son apparition. La mémoire, selon Pierre Nora, est une « histoire totémique » (opposée à l’histoire critique scientifique). En somme, c’est une représentation émotionnelle du passé par un individu ou un groupe qui, par l’intermédiaire de cette remémoration subjective,  tente de faire passer un message plus ou moins conscientisé.

Dans le cadre du projet « Mémoire de quartier », on peut considérer sans trop prendre de risque que la mémoire est ici la manifestation d’une angoisse évidente face aux travaux de rénovation urbaine. Quand les bulldozers entrent dans le quartier pour faire tomber les tours de béton et modifier l’organisation des lieux de sociabilité publique, ce n’est pas seulement le paysage urbain qui est touché mais c’est l’ensemble de l’identité locale qui est affectée.

Par cette fresque, ce sont finalement des « traces » de leur présence que les habitants du quartier veulent pérenniser.

 

Une telle constatation nous permet ainsi de comprendre que les enjeux qui entourent ce projet ne sont pas aussi anodins qu’ils pourraient paraître au premier abord.

D’un point de vue social, il traduit la crainte d’une population qui comprend que son quartier change et qui s’interroge sur la place qui lui sera dévolue au sein de ce nouvel espace dans un avenir proche.

L’interrogation est d’ailleurs largement justifiée. Généralement annoncées comme une solution aux difficultés d’un quartier dit « sensible », les opérations de rénovations urbaines ne manquent pas de publicité pour vanter les bienfaits du nouveau centre-commercial flambant neuf ou des nouvelles crèches construites à proximité. Or, les géographes manquent encore de statistiques fiables pour étudier les conséquences démographiques de ces opérations immobilières. Pour l’instant, nous ne pouvons que constater l’augmentation générale des loyers qui suit directement la rénovation et nous interroger sur la réelle possibilité pour certaines catégories de population à pouvoir s’y maintenir.

Ces constations pourraient alors conduire à d’intéressantes discussions sur les implications idéologiques que de telles politiques supposent, qu’elles soient appliquées par des municipalités dites « de gauche » ou « de droite ». Nous laisserons pourtant cette réflexion à la liberté du lecteur.

 

Dans le cadre de ce blog, nous nous contenterons d’évoquer les conséquences sociétales de cette construction mémorielle locale qui constituent déjà un axe de réflexion éminemment heuristique. On s’aperçoit alors que la mémoire, même à cette échelle locale, est productrice de communautarisme.

Au-delà des traits les plus évidents sur l’histoire du lieu, les artistes ont en effet constaté ponctuellement l’émergence de discours ambigus qui, sous prétexte d’une rénovation urbaine, entendaient encourager la redécouverte des "vraies racines" du quartier avant que d’autres ne viennent les subvertir. Hélas, les auteurs de ces propos ne se rendent pas toujours compte qu’ils sont eux aussi « les autres » selon le point de vue adopté.

C’est pourquoi je me suis étonné au cours de cette enquête qu’une place plus grande ne soit pas accordée à la notion de « diversité » aux côté de la notion de « mémoire ». C’est pourtant la voie qui a été choisie par d’autres projets similaires ailleurs en France. Ainsi, dans les villes d’Aulnay-sous-Bois, Cholet, Rosny-sous-Bois, et bien d’autres, la « Mémoire de quartier » se décline généralement plutôt sous la forme d’une action qui, autour de l’histoire d’un lieu de vie commun, invite les habitants à se rassembler pour mettre en valeurs ce qui les rapproche plutôt que ce qui les différencie.

 

La ville de Dijon n’est pourtant pas restée indifférente à ce projet. Aux différents stades de la réalisation, différentes personnalités municipales se sont succédées aux réunions et sur le chantier.  Dans le cahier des charges, la commission de quartier a d’ailleurs imposé aux artistes l’évocation de plusieurs mots-clefs censés représenter le quartier.

Si l’on peut tout à fait  comprendre que la municipalité ne souhaite pas voir apparaître sur les murs de la ville des inscriptions dont elle ne pourrait pas avoir le contrôle, on peut aussi s’interroger sur ce qui peut être considéré comme une forme de censure de la production artistique. La comparaison est certes provocante mais tout de même, n’est-il pas possible de penser que la municipalité protège l’écriture de son récit local, comme l’Etat protègerait son récit national face aux éventuelles revendications identitaires polymorphes ? Ainsi, de la fresque de l’Avenue du Lac de Dijon aux représentations idéelles de l’Histoire de France par les institutions républicaines, il n’y aurait qu’une étape parfois pas si éloignée. C'est pourquoi le discours d’inauguration prévu au mois de septembre 2010 est attendu avec impatience.

 

A ce stade de la réflexion, on peut seulement regretter qu’une réflexion plus large n’ait pas été menée (ou du moins n’apparaisse pas directement) autour de ce projet, sur ses conséquences immédiates et à venir. A n’en pas douter, le recours à une consultation plus régulière sur les questions mémorielles ou bien même l'existence d’un chargé de mission mémoire (comme nous l’avons précédemment mentionné dans la ville de Lyon) aurait probablement permis d’approfondir quelque peu l’étude initiale du projet.

En l’état actuel, le travail formidable déjà mené par le Centre Social du quartier Fontaine-d’Ouche, les artistes Allan Ryan et Matthieu Louvrier, ainsi que les nombreux participants aux multiples actions du projet « Mémoire de Quartier » doit néanmoins être souligné.  

 

Nota bene : à la suite de l'édition de cet article, Laurent Grandguillaume nous a fait l'honneur de lire cet article et d'apporter quelques informations supplémentaires :

"Merci et bravo pour cet article. Une petite précision, ce projet de fresque a été initié par la commission de quartier dans le cadre du budget participatif (budget de 40.000 euros par an, cette année seront également réalisés des panneaux ...éducatifs sur la faune et la flore le long du ruisseau, une aire de jeux pour les enfants à la combe) et non pas par une structure de quartier en particulier. Les thèmes ont été définis par un groupe de travail issu de la commission de quartier, groupe de travail composé d'habitants, de services techniques municipaux, d'élus de quartier et de représentants de l'association choisie pour réaliser la fresque et pour associer les habitants à cette réalisation. La fresque traite d'ailleurs du passé et du présent car le quartier de Fontaine d'Ouche a de nombreux atouts dont son environnement (lac Kir, ruisseau, combe, ...etc ). "Mémoire de quartier" regroupe d'autres actions, financées également par la ville de Dijon et pilotées par l'équipe du centre social, sur le quartier comme l'exposition réalisée récemment par le collège Rameau ou le film réalisé à l'école Alsace avec l'association Label Épique. Vous pourriez compléter votre texte par le contrat de quartier qui vise à agir sur l'humain en complément de l'urbain et qui a été réalisé à partir d'une large consultation et concertation".

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 09:39

De passage dans la Nièvre ce week-end, ma curiosité a été chatouillée par les traces paysagères d'un passage récent du célèbre Tour de France : montages ingénieux de balles de foin formant des cyclistes, vélos bariolés accrochés aux façades des maisons, inscriptions d'encouragement sur les routes... autant d'éléments résiduels sans prétention mémorielle a priori... et pourtant...

Il n'est pas anodin de constater que le Tour de France cycliste a fait l'objet d'un article dans les célèbres Lieux de mémoiredirigés par Pierre Nora. Sans vouloir sur-valoriser l'importance d'un tel évènement sportif, il faut reconnaître que l'engouement médiatique, politique et même international autour de la course laisse perplexe le piètre spectateur télévisuel que je suis. Cela n'empêche pas de vouloir comprendre les enjeux qui entourent cette manifestation populaire.

Au-dessus de la montagne médiatique, l'article du géographe Gilles Fumey (voir le lien ici) me semble être le plus complet et le plus pertinent sur la symbolique mémorielle du Tour de France. Malgré sa longueur et quelques répétitions, il présente efficacement l'histoire de la "boucle" (accompagnée de cartes très révélatrices des logiques de son tracé), ses enjeux économiques, nationaux, internationaux, territoriaux, etc.

L'épreuve sportive, prenant le relais par exemple du livre de lecture Le Tour de France par deux enfants, s'inscrit dans la continuité d'une volonté de rassemblement populaire s'adaptant aux aléas historiques du XXème siècle tout en donnant à voir la France, sa Nation, son territoire, sa culture et son patrimoine.

Bonne lecture !

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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 12:58

L'image a toujours été un prisme privilégié de communication. Des enluminures à la bande-dessinée, le dessin et la couleur ont été largement utilisés pour diffuser des messages, voire des idéologies.

Un ouvrage récent dirigé par l'historial de Peronne et intitulé La Grande Guerre dans la bande-dessinée rappelle d'ailleurs judicieusement que la BD peut être à la fois une source, mais aussi un objet d'histoire en tant que catalyseur de mémoire.

 

BD-et-Grande-Guerre.jpg

Vincent Marie et l’Historial de la Grande Guerre (dir.), La Grande Guerre dans la bande dessinée (de 1914 à aujourd’hui), Historial de la Grande Guerre, Péronne, 2009, 112 p.

 

Dès lors, il convient de s'interroger plus généralement sur le rôle de l'art dans la construction mémorielle d'un groupe.

Un simple coup d'oeil jeté sur le sommaire des Lieux de mémoire dirigé par Pierre NORA nous rappelle à quel point le sens visuel et artistique a été mobilisé par la République dans la recherche d'une cohérence civique. Monuments et symboles étaient ainsi convoqués dans une volonté assumée de rassemblement autour des grands hommes panthéonisés (Mona Ozouf), des morts anonymes mais héroïsés par les monuments funéraires de la Première Guerre mondiale (Antoine Prost) ou encore de la figure maternelle de Marianne, omniprésente sur les places et dans les mairies (Maurice Agulhon).

Ce modèle national français n'est pourtant pas immuable et exclusif. L'un des intérêts de cet ouvrage collectif est justement de montrer que ces symboles ont aussi une histoire et qu'ils ne se sont pas imposés sans contestation. Il ne faut donc pas considérer avec trop de dédain les polémiques qui s'expriment actuellement en Europe de l'Est autour d'expositions et/ou de monuments. Elle peuvent être, et elles sont à notre avis, la manifestation dans le domaine artistique de l'émergence d'un véritable lieu de mémoire, vu comme le point de cristallisation face à une mémoire que l'on croit fuyante et pour laquelle on craint l'oubli.

 

Le vendredi 25 juin 2010 tout d'abord, les médias français révèlent qu'une statue de Staline a été déboulonnée à Gori en Géorgie, la ville natale de l'ancien dictateur.

Staline-deboulonne.jpg

Le lecteur occidental apprend alors au détour d'une brève qu'il n'est pas seul sur la planète à se débattre avec un passé qui visiblement ne passe plus alors qu'il avait été accepté jusqu'à présent.

L'opération n'a en effet pas été sans polémique. Il s'agit en fait d'une décision politique du gouvernement géorgien qui tente de prendre ses distances avec Moscou, quitte à déboulonner quelques pierres dans les fondations de son passé. La population locale n'a pas été sans manifester son mécontentement mais nos médias occidentaux n'ont semble-t-il pas estimé important de s'interroger davantage sur cet évènement symbolique. Ainsi, nous ne savons pas ce qu'est devenu la statue, ni si les habitants se sont depuis organisés pour contester la disparition du monument public et mémoriel.

 

Plus récemment, un collectif de 13 artistes russes a adressé au Président Dimitri Medvedev une lettre lui demandant de mettre fin à une procédure judiciaire en cours visant à condamner deux organisateurs d'une exposition d'art intitulée "Art interdit 2006" sous prétexte que certaines oeuvres véhiculeraient un vocabulaire grossier et constitueraient une incitation à la haine raciale et religieuse.

Art-interdit-2006.jpg

Art-interdit-2006-1.jpg

Plus précisément, ce sont des associations religieuses ultra-orthodoxes et nationalistes qui sont à l'origine de la plainte et qui reprochent à certaines oeuvres d'être une offense envers les symboles religieux (voir les arguments avancés par l'Eglise orthodoxe russe). Il est indéniable que la nature même de cette exposition se veut provocatrice, puisqu'elle entend dénoncer une censure considérée comme étant de plus en plus pregnante dans la société russe contemporaine. En cela, nous pouvons considérer qu'elle a atteint son objectif puisque son interdiction a mobilisé les plus hautes instances de l'Etat, ainsi que de nombreuses ONG et artistes à l'échelle internationale.

Néanmoins, la position relativement consensuelle de la condamnation (l'exposition a été interdite et les organisateurs se sont vus infliger une amende de 9000 euros alors qu'ils risquaient jusqu'à 3 ans de prison) a eu pour conséquence de tronquer le débat. Des travaux universitaires en cours (notamment ceux de Marie Mendras) tendent à montrer que la Russie travaille beaucoup à la réecriture de son histoire. Il aurait été à mon sens intéressant de se demander en quelle mesure le contrôle de plus en plus étroit de l'art constitue un enjeu de taille dans la construction mémorielle russe.

 

Last but not least, une polémique similaire était encore relayée ce matin dans la presse, ayant cette fois-ci pour scène la Pologne. Encore une fois, Mickey était attaqué pour avoir été représenté sous les traits d'une femme nue, surmontée d'une croix gammée.

 

Mickey-a-la-croix-gammee.jpg

La toile est intitulée NazySexyMousse

 

L'usage de ces thématiques récurrentes (Mickey, McDonald's, l'homosexualité, la pornographie) devraient peut-être nous interroger davantage. Les contestations qui s'élèvent en Europe orientale (et qui ne semblent pas être du seul fait de l'Etat, mais aussi de multiples relais populaires) ne sont-elles révélatrices d'une mémoire régionale, voire de mémoires nationales, en construction contre un modèle occidental qui se voudrait universel ?

Alors que les travaux se multiplient en France sur les mémoires et aboutissent progressivement à des synthèses de plus en plus complètes, j'ai toujours eu un doute sur l'universalité de leur validité au regard de ce qu'il m'est permis d'observer en Europe de l'Est ou encore en Afrique. Ne serait-il pas venu le temps de s'interroger au-delà des frontières pour dépasser une vision ethno-centrée de la mémoire ?

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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 10:36

Pour que ce blog soit un outil interactif et d’actualité mémorielle, nous souhaitons relayer plus régulièrement les évènements universitaires autour de l’histoire de la mémoire.

Nous invitons donc les chercheurs et universitaires à nous tenir informer des différentes actualités autour de ce thème.

Cette semaine, il s’agit d’un appel à contribution sur les « lieux de mémoire » en Orient grec à l’époque latine dans l’optique d’un colloque international organisé par nos amis suisses qui se proposent d’associer audacieusement la notion contemporaine forgée par Pierre Nora avec la période antique.

Voici le texte de l’annonce :

******

Université de Lausanne, 6-8 avril 2011

Présentation du sujet

La notion de "lieux de mémoire", depuis qu'elle a été développée par les travaux de P. Nora au milieu des années 80, a largement démontré sa pertinence et sa richesse dans le champ des études historiques, mais elle n'a pas été autant exploitée dans la recherche sur l'Antiquité que dans celle qui porte sur les autres périodes.

L'objectif de ce colloque est d'explorer cette notion au sens strict du terme "lieu", c'est-à-dire en son sens physique, géographique. Les participants sont invités à étudier les lieux de la mémoire (anciens champs de bataille, tombeaux, sanctuaires, cités…) qui étaient susceptibles, à l'époque impériale, d'attirer les visites et de susciter les commémorations dans l'Orient grec. On accordera un intérêt particulier à la construction de ces "lieux de mémoire" et à leur évolution dans le temps.

Pour tenter une approche globale de cette notion, on envisagera plusieurs approches :

-          on pourra analyser le discours écrit ou iconographique sur la mémoire : comment est-il construit, quand, où et pourquoi fait-on référence à ces "lieux de mémoire", quels sont les stéréotypes et quels sont leurs usages ?

-          on pourra aussi étudier les traces dans le paysage : inscriptions, statues, monuments, qui sont les marqueurs de cette mémoire ;

-          on essayera, enfin, d'interpréter les différentes formes de la commémoration : fêtes et concours, apparat et rituels…

Il est tout à fait souhaitable que l'on puisse confronter les "lieux de mémoire" en Orient grec pour les Grecs eux-mêmes (Thermopyles, Marathon, Salamine…) et ceux pour les Romains : ainsi Philippes, le tombeau d'Alexandre ou Troie... Ce dernier exemple constitue un "lieu de mémoire" à la fois pour les Grecs et pour les Romains, ce qui peut conduire à s'interroger sur le fonctionnement différent des mémoires collectives grecque et romaine, et sur la manière dont les Romains se sont comportés avec la mémoire grecque.

Ce colloque est ouvert aux historiens, philologues, archéologues et anthropologues de l'Antiquité. Les contributions dureront entre vingt et trente minutes.

Les chercheurs confirmés ou les jeunes chercheurs intéressés par cette problématique sont invités à proposer une communication dont le titre et un résumé d'une page A4 maximum (soit 1500 signes, espaces compris), accompagnés par un bref CV, doivent être envoyés dans un document PDF d'ici au 15 février à Anne Gangloff (Anne.Gangloff@unil.ch).

Les propositions seront examinées par un Comité scientifique afin de sélectionner les contributions et d'établir le programme du colloque.

tombeau-Alexandre-le-Grand.jpg

« « Lieux de mémoire » en Orient grec à l'époque impériale », Appel à contribution, Calenda, publié le mardi 17 novembre 2009, http://calenda.revues.org/nouvelle15045.html

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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 12:42

L’aspect utilitaire des noms de rue est devenu tellement évident que l’on oublie parfois à quel point ces dénominations sont chargées de significations. Les rues organisent non seulement l’espace social mais elles ont aussi tendance à devenir le prisme d’une nouvelle structuration de l’espace mémoriel.

 

Dimanche 20 septembre 2009, les rue de Dijon sont traversées par des centaines de badauds profitant des Journées du Patrimoine pour découvrir (ou redécouvrir) les richesses de l’ancienne capitale des Ducs de Bourgogne.

Entre les somptueux hôtels particuliers, la Tour Philippe Le Bon et le puits de Moïse, rares sont ceux qui prennent un instant pour lever les yeux sur ces curieuses petites plaques qui s’insèrent discrètement dans le paysage urbain : les noms de rue.

Et pourtant, que d’histoire(s) ont-elles à nous raconter ! Que de péripéties avant d’être fixées sur ce mur dont elles ne seront que rarement décrochées. D’ailleurs, plutôt que d’être descendus de leur piédestal, elles sont bien plus souvent taguées ou transformées.

Quelques éléments de réflexion mémorielles et odonymiques sur un phénomène qui n’est pas si anodin…

 

Histoire d’une rue

Le vendredi 23 novembre 2007, l’Association identitaire Les Oubliés de la Mémoire transmet à la municipalité de Toulouse une pétition qui lui demande d’attribuer une rue au seul déporté pour motif d’homosexualité officiellement reconnu en France : Pierre Seel. Cette demande avait été formulée pour la première fois dès l’année 2006.

Elle est exceptionnelle pour plusieurs raisons :

-          Tout d’abord, elle intervient très rapidement après la disparition de l’intéressé. Pierre Seel est décédé le 25 novembre 2005 à Toulouse où il a vécu les dernières années de son existence. Aucune législation précise ne règle cette pratique qui est laissée à la liberté des municipalités. Néanmoins, la commission chargée de l’attribution des noms de rue de Toulouse a précisé qu’une dérogation avait été nécessaire pour ce cas précis, disparu depuis moins de quatre ans.  C’est le conseil municipal qui a décidé en dernier ressort.

-          Ensuite, cette demande est exceptionnelle car il s’agit du premier acte commémoratif de la déportation des homosexuels scellé dans la pierre sur le territoire français. Il n’est pas anodin de constater que cette mémoire « de pierre » (qui se distingue de la mémoire dite « de papier » : dans les livres, les discours et les affiches…) se propose d’abord de célébrer la mémoire d’un homme plutôt que celle d’un groupe. Elle est le signe révélateur d’un échec dans la construction mémorielle communautaire (puis nationale) de la déportation pour motif d’homosexualité en France.

Le 23 février 2008, la rue était inaugurée en présence de plus de 200 personnes dont les présidents des associations identitaires le Mémorial de la Déportation Homosexuelle et Les Oubliés de la Mémoire, deux des trois enfants de Pierre Seel, et du maire de Toulouse.

On comprend mieux les enjeux mémoriels autour de cette manifestation en portant notre attention sur les outils de communication qui ont été déployés à l’occasion de cette inauguration. Il faut dire que le contexte était favorable à cet exercice. A quelques mois des élections municipales, les élus et les prétendants à leur succession se bousculaient à l’inauguration. Il en était de même pour les associatifs qui revendiquent tous la paternité de ce projet.

Fait rarissime pour ce genre d’évènement, des cartons d’invitation ont été envoyés dans toute la France. En voici un exemplaire :

 

Ces documents ont notamment pour ambition de mettre en valeur l’action avant-coureuse de la municipalité de Toulouse ainsi que l’implication de l’association des Oubliés de la Mémoire dans ce dossier. L’extrait d’un communiqué de presse de cette dernière indique d’ailleurs très clairement les enjeux mémoriels de ce nom de rue :

« Grâce à cette décision exemplaire, la Ville de Toulouse pourra s’enorgueillir d’être précurseur dans la poursuite du travail de reconnaissance de cette déportation »

Il ne s’agirait donc que d’une étape, et non d’une fin, vers une reconnaissance nationale que l’association des Oubliés de la Mémoire entend illustrer par l’apposition d’un plaque commémorative dans le camp de Natzweiler-Struthof.

 

Des mémoires dans l’impasse

Pour l’instant, cette nouvelle rue Pierre Seel n’a fait l’objet d’aucune contestation sur son principe. De nombreuses rues et places font cependant régulièrement l’objet de polémiques.

On se souvient par exemple de l’inauguration de la place Jean Paul II à Paris en 2006 qui avait été perturbée par des manifestants de plusieurs associations réunies faisant appel au principe de laïcité et dénonçant les prises de position conservatrices du défunt pape sur le préservatif et l’homosexualité.

Plus récemment, l’association Diverscités a lancé un projet visant à débaptiser les noms de rue portant la mémoire de ceux qu’elle qualifie de « négriers », notamment dans les villes de Bordeaux, Nantes, La Rochelle et le Havre. Le projet a d’ores et déjà été refusé par le maire de Bordeaux, Alain Juppé, qui l’a qualifié d’ « absurde ».

La réponse de Jean-Marc Ayrault, Député-Maire de Nantes et Président du groupe parlementaire PS à l’Assemblée nationale est plus intéressante car, si ce dernier n’envisage pas non plus la suppression des noms de rues incriminés, il a le mérite de poser les fondations d’un débat plus constructif. Il argumente tout d’abord son refus en précisant que « cette forme d’effacement reviendrait à nier une parcelle de notre histoire ». En somme, il explique que la commémoration des victimes ne doit pas se faire par la négation des bourreaux. Or, impossible de nier que la pratique d’appellation des rues s’inscrit dans une démarche mémorielle positive. C’est pourquoi Jean-Marc Ayrault propose de travailler plutôt sur un parcours mémoriel urbain et pédagogique qui intègrerait tout autant les nouveaux lieux de mémoire victimaires que les rues préexistantes qui mentionnent leurs éventuels bourreaux.

L’idée est consensuelle mais elle est aussi, à mon sens, réfléchie et féconde. Jean Marc Ayrault ne se contente pas de répondre à une énième revendication mémorielle ; il propose de redéfinir les codes de l’espace mémoriel. Ainsi, plutôt que de multiplier les monuments et les plaques commémoratives, plutôt que d’en détruire d’autres, il propose de donner un sens aux lieux préexistants.

Ne soyons pas dupes ! L’homme n’a jamais cessé de vouloir imprimer sa marque sur son époque. L’idée de Jean-Marc Ayrault s’inscrit donc logiquement dans une perspective de commémoration des victimes. Seulement, sa méthode invite au respect des interprétations précédentes de l’histoire. Plutôt que de faire table rase, il préfère jouer sur la mise en œuvre des éléments du passé au service d’une lecture contemporaine. On peut imaginer que dans plusieurs décennies, d’autres interprétations viendront se surimposer sur les précédentes, mais elles pourront peut-être s’approcher au plus près de la Vérité historique, car elles auront toujours le bénéfice des premières traces du passé qui n’aura pas été détruit.

 

Sur la route de Dijon

J’en arrive donc à l’affiche croisée dimanche 20 septembre à Dijon. Elle recouvre entièrement le panneau du « Boulevard Thiers » pour le remplacer par un « Boulevard Duval », présenté comme une victime du précédent :

 

  


Pour rappel, après une longue carrière politique qui lui fait traverser la Monarchie de Juillet, la Deuxième République et le Second Empire, Adolphe Thiers devient le premier Président de la Troisième République en 1871. Il est le responsable du gouvernement lors de la Commune de Paris et il donne l’ordre à l’armée d’exécuter plus de 25 000 communards durant le soulèvement. Cet épisode tragique de l’histoire de France est resté dans les mémoires comme la « Semaine Sanglante ».

Emile-Victor Duval est un illustre communard, élu au Conseil de la Commune dans le XIIIe  arrondissement. Le 3 avril 1871, il est nommé général de la Commune. Lors d’une offensive désastreuse en direction de Versailles où est réfugié Adolphe Thiers, il est arrêté et fusillé.

Si l’affiche n’est restée accrochée que quelques heures, son mystère reste entier. Elle n’est pas sans rappeler une pratique ancienne des anarchistes de Dijon qui s’étaient appliqués à renommer plusieurs rues de la ville durant quelques mois. Ainsi, quelques impasses avaient été rebaptisées « Capitalisme » et certains boulevards arboraient le nom des figures héroïques de l’anarchisme.

Pour l’heure, cette pratique est restée ponctuelle. Elle a le mérite de faire sourire et d’être pacifique. Ne serait-elle pourtant pas révélatrice de la naissance d’un nouveau prisme mémoriel ? Après les livres, les monuments et les commémorations, les murs de nos rues ne vont-ils pas bientôt être envahis par des idéologies concurrentes ? Les pouvoirs publics et les scientifiques ne devraient-ils d’ailleurs pas profiter de cette occasion pour investir ces nouveaux espaces d’histoire avant qu’ils ne soient appropriés par de nouvelles revendications mémorielles ?

A suivre…

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3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 21:12


Quelques semaines après la diffusion du rapport Kaspi, que reste-t-il de la production de cette énième commission financée par la République et dont le travail a encore fait « pschitt » ?

 

Dans le vacarme des protestations qui ont suivi l’annonce d’une éventuelle suppression de la plupart des commémorations françaises, je n’ai guère lu d’analyse très intéressante de cette proposition. Je me suis cependant longuement interrogé sur le silence des historiens dans ce débat, laissant la plume des journalistes s’enliser entre les déclarations politiciennes et les vindictes populaires (quand elles n’étaient pas populistes…).

 

Une commission mystérieuse

Tout d’abord, il me semble nécessaire de rappeler que ce rapport n’est pas (officiellement) l’émanation d’une stricte volonté gouvernementale. Il est le résultat d’une année de travail sous la responsabilité d’André Kaspi, avec les contributions d’autres historiens, de journalistes, d’associatifs, mais aussi d’un inspecteur général des armées. Cette commission a été créée le 12 décembre 2007 par le secrétaire d'État à la défense chargé des anciens combattants. Elle avait pour mission de réfléchir à l'avenir et à la modernisation des commémorations et célébrations publiques. Outre son directeur, professeur émérite à l’Université de Paris-I, il faut noter la présence d’illustres historiens tels qu’Emmanuel Le Roy Ladurie ou encore Jean-François Sirinelli.

Avant même d’évoquer le fond du rapport, la forme se prête déjà à des interrogations. Je reste perplexe en effet sur la présence de journalistes dans cette commission et j’aimerais qu’on m’explique sur quel préalable intellectuel le secrétaire d’Etat justifie leur présence. Sur dix-huit membres, on compte en effet quatre individus issus du monde des médias (soit presque un quart). Ne serait-ce pas une stratégie gouvernementale pour ensuite mieux communiquer sur la réforme… ?

Je m’étonne également de la discrétion dans laquelle les membres de cette commission se sont enfermés dès sa diffusion. A priori, on peut imaginer que tous les participants ont avalisé ce projet avant de le transmettre. Dans le cas contraire, certains nous auraient fait savoir leur désaccord. Or, il n’en est rien ! Tous se sont emmurés dans un silence inébranlable qui m’inspire deux interprétations :

            - soit les participants ont immédiatement sentis un vent de contestation s’élever contre leurs propositions et ont préféré se faire discret, laissant ainsi seul leur directeur dans la violence d’un lynchage médiatique.

            - soit ils n’ont été que la caution intellectuelle d’une volonté gouvernementale qui surfe sur la réduction des jours fériés et la condamnation de la repentance.

 

Hélas, aucun journaliste n’a estimé nécessaire d’enquêter sur les conditions de travail de cette commission et nous ne savons pas réellement comment le rapport Kaspi a été élaboré.

 

Un constat intéressant, des conclusions extrémistes

Le présupposé initial était pourtant intelligent. Il part du principe que la commémoration (c’est-à-dire l’acte de se souvenir ensemble) n’est plus adapté à notre société contemporaine. D’une part, les témoins directs des évènements commémorés disparaissent progressivement ; d’autre part, ces manifestations commémoratives sont peu à peu désertées au profit de cérémonies davantage communautarisées. Il s’agissait donc, dans l’ordre de mission, de réfléchir sur les nouvelles formes que peuvent revêtir les commémorations afin de perpétuer la transmission de la mémoire nationale, « notamment auprès des jeunes générations ».

 

Or, à partir de ce constat, voici un résumé des propositions de la commission Kaspi :

            - tout d’abord, et c’est principalement ce qui a été retenu par les médias : « trop de commémoration tue la commémoration ». Par conséquent, le rapport Kaspi propose de réduire arbitrairement ces journées du souvenir national de douze à trois : le 8 mai, le 14 juillet et le 11 novembre.

            - les autres dates ne seraient pas abandonnées, mais plutôt localisées, régionalisées, voire privatisées. En somme, le rapport prône une "décentralisation" partielle et une "privatisation" de la mémoire qui ne doit plus nécessairement se cantonner à une cérémonie commémorative, mais s’exprimer par d’autres vecteurs artistiques, touristiques, pédagogiques et médiatiques.

 

Pour une lecture critique

Ces choix qui peuvent paraître anodins au premier abord, relève pourtant d’orientations idéologiques fortes du politique par rapport à l’histoire et la mémoire.

Tout d’abord, il apparait clairement que la mémoire est considérée dans une approche libérale. L’idée que l’on puisse confier sa gestion aux collectivités locales, voire à des associations, démontre une volonté de distanciation vis-à-vis de l’émotionnel, du sentiment induit par l’activité commémorative. Dans un contexte mondialisé et européanisé, l’Etat tend vers une économie d’échelle pour ne célébrer que les grands évènements à la gloire de la Nation. 

Ce dernier point constitue la seconde critique majeure du rapport. On connaît le sentiment de notre actuel président sur la notion de "repentance" et il est difficile de ne pas déceler son influence plus ou moins directe dans le choix des dates retenues qui célèbrent toutes la gloire et le prestige de la République victorieuse, laissant de côté ses évènements les plus sombres. En somme, la République serait désormais invitée à se rassembler uniquement pour célébrer sa naissance symbolique, l’union de ses corps représentatifs, mais aussi ses victoires contre le nationalisme, l’extrémisme et la violence. Une belle image d’Epinal ! … qui laisse cependant de côté ses zones d’ombre, dans une perspective qui pourrait presque frôler le négationnisme. A minima, c’est un refus de se confronter aux erreurs du passé ; au pire, cette décision peut être interprétée comme une attitude arrogante envers la mémoire des différentes entitées qui forment la Nation.

C’est à mon sens le refus de ce dernier point qui a directement conduit à l’échec de ce projet.

 

Chronique d’un échec

Le lundi 10 novembre 2008, avant même la diffusion du rapport dans les médias, le secrétaire d'Etat aux anciens combattants Jean-Marie Bockel déclarait en accord avec l’UMP qu’il n’était pas question de supprimer des commémorations. Certes, cette commission avait été mise en place par son prédécesseur ; mais on peut cependant s’interroger sur la cohérence d’un tel groupe de travail dont l’objectif était d’ores et déjà désavoué par son nouveau secrétaire d’Etat.

Il convient ensuite de s’interroger plus longuement sur les raisons d’une telle condamnation alors que chacun semblait d’accord sur le constat préalable. C’est à mon sens l’une des principales faiblesses de cette commission que d’avoir négligé l’apport des sociologues au profit des journalistes. L’analyse sociologique aurait probablement permis de mieux comprendre que l’acte de commémoration relève désormais davantage du champ de l’ « identitaire » plutôt que du « national ». S’il n’est pas faux de s’inquiéter de la multiplication récente des commémorations depuis 1999, il faut peut-être s’interroger d’abord sur les raisons d’une telle prolifération avant de la condamner sans autre formalité.

Si la mémoire est désormais éclatée au profit d’une lecture communautaire, c’est que tout évènement historique évoque/provoque un sentiment personnel en chaque individu. L’exemple le plus abouti est probablement celui du souvenir de la déportation. Chaque année, des tensions s’expriment à l’occasion des cérémonies commémoratives au cours desquelles des associations tziganes, homosexuelles, communistes, d’anciens déportés, etc.…se disputent la prééminence dans les cortèges officiels, la responsabilité dans l’achat de la gerbe de fleurs, ou encore la visibilité dans l’acte du souvenir. La frustration de certains groupes est telle qu’il est admis depuis longtemps que la communauté juive se recueille de façon  presque "privée" par l’intermédiaire du Mémorial du martyr juif inconnu, devenue depuis 2005 le Mémorial de la Shoah. Plus récemment, en 2001, les autorités préfectorales ont reçu pour ordre du Premier Ministre Lionel Jospin que les associations homosexuelles puissent déposer une seconde gerbe après la cérémonie officielle. Depuis plusieurs années, la mémoire nationale est donc déjà éclatée au profit de différentes revendications communautaires.

A mon sens, ce que le rapport Kaspi proposait n’était rien d’autre qu’une institutionnalisation de cette pratique jusqu’alors exceptionnelle. Plutôt de dépasser les conflits intercommunautaires, il s’agissait ici de les contourner par un désengagement progressif de l’Etat. Les rédacteurs du rapport pensaient probablement désamorcer les attentes en régionalisant les reconnaissances officielles. La valeur symbolique en aurait été alors amoindrie. A contrario, les pressions électoralistes régionales auraient ainsi pu être mieux assouvies, sans froisser l’ensemble de la communauté nationale. Il est en effet indéniable que si la mémoire répond à une identité, elle a aussi une géographie : c’est pourquoi les revendications mémorielles portant sur l’esclavage ont été essentiellement soutenues dans les îles et que celles concernant les harkis se concentrent principalement dans le sud méditerranéen de la France.

Un tel projet entend donc non seulement préserver la paix sociale, mais aussi répondre à des stratégies de politique locale. Or, je m’étonne que les membres de la commission n’aient pas anticipé les risques et dérives évidentes d’une telle pratique. Celle-ci repose en effet sur une confiance aveugle d’autorégulation. Comment ne pas imaginer en effet que des associations parviennent à constituer différents pôles régionaux pour mieux porter leurs revendications sur l’ensemble du territoire. Le problème aurait donc été déplacé, mais pas évité. Les préfets, les présidents de région, et les maires auraient alors été ensevelis sous des demandes aussi diverses qu’absurdes.

 

En bref, ce projet a été refusé pour deux raisons principales :

 

   - D’une part, il ne satisfait pas les revendications identitaires. Ce qui intéresse les associations et groupes mémoriels, ce n’est pas de pouvoir organiser des cérémonies privées ou locales (qu’ils pratiquent déjà  par ailleurs). Ce qu’ils veulent, c’est une reconnaissance officielle de l’Etat français, avec toute la force symbolique que cela entraîne dans la reconnaissance contemporaine d’une minorité identitaire.

   - D’autre part, il n’apporte pas une réponse satisfaisante au principal problème posé : la prolifération incontrôlée des revendications mémorielles. Au contraire, en décentralisant le processus de commémoration, il aurait multiplié les lieux susceptibles de répondre favorablement à différentes pressions communautaires.

 

 

 

Hélas, avec le rapport Kaspi ont été enterrées toutes les interrogations préalables auxquelles aucune réponse n’a été apportée. Depuis la prise de conscience, l’émancipation et l’institutionnalisation d’une écriture de l’histoire du temps présent, c’est la première fois que nous ressentons aussi vivement le temps nous glisser entre les doigts. Malgré l’allongement de la durée de la vie, malgré la multitude des témoignages recueillis sur différents supports, les témoins directs du XXème siècle disparaissent inexorablement, emportant avec eux leurs histoires personnelles pour mieux laisser entrer leur mémoire dans l’Histoire. Ce n’est donc pas une crise de la mémoire, ni une nouvelle crise de l’histoire que nous traversons. Ce phénomène révèle un traumatisme bien plus profond qui touche l’ensemble de la société dans son rapport à la temporalité et qui pourrait avoir de lourdes conséquences sur son évolution.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Lieux de mémoire
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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 11:32

L’Italie est décidément bien tourmentée par son passé ces derniers temps. Le dernier sujet de discorde : les villes de fondation (ce sont les villes nouvelles créée sous l’autorité de Mussolini entre 1922 et 1943).

 

Alors que le tourisme devient un marché de plus en plus important dans l’économie, l’Italie s’interroge sur la place de ces villes modernes au sein du patrimoine national.

D’un côté, les hommes politiques de gauche tels que Giorgio Frassineti, adjoint à l'urbanisme de Predappio, affirment que « l'histoire a condamné le fascisme. Ce dont il s'agit à présent, c'est de promouvoir un patrimoine architectural important, rien de plus ». D’un autre côté, nettement plus à droite, des hommes tels que Fabio Bianchi, assesseur à la culture de la province de Latina, expliquent que « le regard sur le fascisme a changé et les conditions de sérénité sont réunies pour juger. Il n'y a pas eu que des moments noirs ».

 

En somme, ils sont tous les deux d’accords sur une volonté de valorisation du patrimoine architecturale. C’est du point de vue de la méthode que les avis divergent. Le premier voudrait quasiment nier l’aspect politique et idéologique de ces bâtiments, tandis que le second souhaiterait les utiliser dans une optique de réhabilitation du fascisme.

 

Le débat n’est pas simple et il nous montre à quel point l’histoire (de l’art dans ce cas précis) peut être court-circuitée par la mémoire. Les termes de la polémique sont très bien résumés par l’historien de l’art Giorgio Pellegrini dans la préface du catalogue d'une exposition à Latina, en 2005. Il se demande alors : « Peut-on lire l'architecture des villes de fondation avec des yeux neufs, sans sentir le poids des tragédies qui se sont déroulées derrière les façades de chaque édifice ?", avant d'inviter à dépasser les préjugés "contre ces villes, dites nouvelles et déjà mortes d'un syndrome idéologique ». Le chercheur invite donc à dépasser les conflits politiques pour ne s’intéresser strictement qu’au patrimoine, défini comme l’héritage commun d'un groupe ou d'une collectivité qui est transmis aux générations suivantes. Encore faudrait-il que la communauté se mette d’accord sur la signification de ce legs embarrassant…

 

Jamais à ma connaissance nous n’avions approché de si près le sens littéral des fameux Lieux de mémoire de Pierre Nora. Je n’ai pas le souvenir que de telles polémiques aient éclaté concernant Vichy ou Nuremberg. Peut-être devrait-on y voir un aspect significatif des évolutions politico-mémorielles en Italie ?

 

Affaire à suivre…

 

Monument fasciste de la ville de Pontinia

 

Source : Philippe Ridet, « Sur fond de révisionnisme, l'Italie réhabilite les villes bâties sous Mussolini », in Le Monde, édition du 02 novembre 2008.

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