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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 12:05

 

Je relaie ci-dessous les propos de Lionel Chanel à propos d'un billet d'humeur de l'écrivain Yann MOIX publié dans le Point à propos des commémorations du Centenaire de la Grande Guerre.

Le moins que l'on puisse dire est que le prix Renaudot 2013 a une interprétation pour le moins personnelle des notions de "mémoire" et "commémoration". Selon lui, les deux termes s'opposent catégoriquement : d'un côté, la mémoire rend le passé intelligible tandis que de l'autre, la commémoration est considérée comme le "contraire de la pensée".

Lionel Chanel propose de corriger cette présentation excessive en déplaçant la l'opposition autour des termes "histoire" et "mémoire".

Je serai pour ma part un peu moins catégorique que mon collègue sur ce point. Si l'histoire et la mémoire témoignent de deux rapports différents au passé, leurs relations peuvent difficilement être réduites à une forme d'opposition tant ils se nourrissent mutuellement : d'une part, l'histoire des mémoires constitue désormais un domaine de recherche passionnant et reconnu pour comprendre les sociétés passées et présentes ; d'autre part, l'engouement mémoriel n'ait pas étranger à la passion française pour le passé et constitue un véritable tremplin pour l'histoire.

Plutôt que de les opposer, nous préférons sur ce blog continuer à relever les situations nationales et internationales dans lesquels ils s'opposent, mais aussi ils s'enrichissent, se questionnent, voire se répondent.

Yann Moix : se remémorer sans commémorer ?

Les funérailles de la pensé

Yann Moix a signé dans Le Point un billet d’humeur sur les commémorations de 14-18. Sa lecture est déconcertante.

En cette vague de commémorations du centenaire de la boucherie de 14-18, une voix qui se voulait anticonformiste s’est élevée pour les dénoncer. Dans le supplément du Point du 21 novembre 2013, Yann Moix opposait dans un article intitulé « Les funérailles du passé » la commémoration et la mémoire. [1] La première serait déplorable, la seconde bienfaisante. Tandis que la commémoration est considérée comme le « contraire de la pensée », la mémoire serait du « passé rendu intelligible » assène-t-il. Le passé impensé s’opposerait au « passé pensé ». Et au final, alors que la mémoire serait « le lieu où le passé vit », la commémoration constituerait « le lieu où le passé meurt ».

Certes, la commémoration ne vise nullement à rendre le passé intelligible. Ce n’est pas sa fonction. Sa raison d’être est de rappeler le souvenir d’un événement, en l’occurrence celui de la Première Guerre mondiale. Mais faut-il rappeler à Yann Moix que la mémoire désigne justement la faculté de se souvenir ? Autrement dit, mémoire et commémoration ne s’opposent nullement.

Mais admettons. Entrons dans la logique de l’écrivain et détaillons le conflit qu’il imagine entre mémoire et commémoration. Cette dernière, selon lui, vise à faire mourir le passé pour que celui-ci n’ait aucune emprise sur le présent. Mais l’existence même des commémorations des événements de 14-18, prouvent exactement le contraire : aujourd’hui et l’année prochaine, il sera impossible d’ignorer qu’il y a cent ans, le monde allait basculer dans un conflit de quatre ans. Songeons aux monuments aux morts érigés dans chaque commune de France après la boucherie et aux pieds desquels, chaque 11 novembre, on dépose une gerbe. À chaque commémoration, c’est justement le passé qui refait surface dans le présent.

La commémoration serait, nous dit Yann Moix, une « barrière à la mémoire » car celle-ci est du « passé pensé », du « passé rendu intelligible ». Or, quelques lignes plus loin, l’auteur nous explique que, parce que la mémoire « est du passé qu’on fait vivre », elle « fait quitter leur date – et même leur lieu – aux événements ». Son rôle est de « déshistoriciser ». On se demande sincèrement si l’auteur s’est relu tant la contradiction est flagrante. Car si la mémoire doit rendre le passé intelligible, on voit mal comment celui-ci pourrait l’être si on le prive de son contexte : un événement sans date, ni lieu, comment le comprendre ? Cela revient à dire à un Égyptien : « Verdun » et de le laisser se débrouiller avec ce mot. 

En réalité, la mémoire est le contraire de l’intelligibilité. Ce n’est pas la mémoire qui permet de comprendre le passé. C’est l’histoire. Ce sont les historiens, avec leur méthode, leurs outils, et leurs analyses, qui tentent de reconstituer le passé et d’en proposer une lecture compréhensible. Et, ce faisant, ils mettent une distance entre le passé et le présent. La discipline historique est le filtre, le média, par lequel le passé rejoint le présent. Au contraire, la mémoire est un rapport direct, immédiat – sans média – du présent avec le passé. Si l’on interroge des passants dans la rue et qu’on leur demande quelle mémoire ils ont du premier conflit mondial, il y a de fortes chances pour que l’on obtienne des réponses du type : « tranchées », « millions de morts », « boucherie », « gueules cassées », « mutineries », « Verdun », « Marne », « Chemin des Dames », « 11 novembre », « poilus ». Mais une fois qu’on a dit cela, la guerre est-elle devenue plus intelligible ? Ces lieux communs ne nous disent rien des causes lointaines et immédiates du conflit. Ils ne nous expliquent pas le passage de la guerre de mouvement à la guerre de positions. Ils ne nous rendent pas compte de la dimension mondiale du conflit et de la variété des fronts sur lesquels on s’est battu. Ils ne nous renseignent pas sur l’évolution des sociétés durant cette période.

Yann Moix se trompe : ce n’est pas mémoire et commémoration qu’il convient d’opposer, mais mémoire et histoire. Hélas, en dépit de son talent d’écrivain, le prix Renaudot ne voit pas que mémoire et commémoration vont de pair et, pire, confond mémoire et histoire dans un article finalement indigent et répétitif qui se borne à un étalage d’affirmations gratuites. Si ce billet parle de funérailles, comme son titre semble l’indiquer, ce sont celles de la pensée.

 

[1] MOIX, Yann, « Les funérailles du passé », in Le Point, n° 2149, 21 novembre 2013, p. 170.

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 09:06

Le tourisme mémoriel se développe à une vitesse exponentielle dans le monde, en Europe, mais aussi surtout en France où les autorités publiques ne sont pas restés insensibles à sa dimension économique.

L'année dernière, nous avions déjà signalé sur ce site la parution d'un guide des lieux de mémoire en France par la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA) associée aux éditions du célèbre Petit Futé.

Le tourisme mémoriel autour du Centenaire de la Grande Guerre

A l'approche du Centenaire de la Grande Guerre, le ministère et l'industrie du tourisme préparent activement l'accueil de millions de visiteurs qu'il faudra notamment loger, nourrir, guider...

 

Mais au-delà des aspects économiques, la pratique du tourisme mémoriel interroge aussi les historiens tels que Stéphane Audoin-Rouzeau qui tentent de mettre en perspective ce regain d'intérêt autour des lieux d'histoire et de mémoire. Cette question a été au centre de l'émission L'Esprit Public sur France Culture le 18 août 2013.

 

L'invention du tourisme mémoriel

Nous apprenons notamment dans cette émission que c'est en 1917 que paraît en France le premier Guide Michelin des champs de bataille qui était notamment dédié à la mémoire des ouvriers de la firme Michelin tombés pour la patrie.

Publicité pour le Guide Michelin des Champs de Bataille (1919)

Publicité pour le Guide Michelin des Champs de Bataille (1919)

Les éditeurs de cet objet précisent alors : « Nous avons essayé de réaliser, pour les touristes qui voudront parcourir nos champs de bataille et nos villages meurtris, un ouvrage qui soit à la fois un guide pratique et une histoire », et de préciser que la visite des champs n’est pas conçue ici comme « une simple course dans les régions dévastées, mais bien comme un véritable pèlerinage ».

En d'autres termes, le Guide Michelin inventait le tourisme de mémoire avant même la fin du conflit.

L'historien Max Gallo explique au cours du débat qu'il exècre cette expression de "tourisme mémoriel" qui, selon lui et malgré les précautions du Guide Michelin, nie la dimension "sacrée" de cette pratique qui relèverait davantage du "pèlerinage" et du "culte des morts".

Pourquoi commémorer la Grande Guerre ?

Stéphane Audoin-Rouzeau explique l'émergence précoce du tourisme mémoriel lié à la Première Guerre mondiale par une volonté des Français de comprendre ce qui venait de se passer.

Cet intérêt confirmé au cours des années 1920 s'est ensuite effacé après la Seconde Guerre mondiale pour mieux se réveiller à la fin des années 1980, dans un contexte géopolitique favorable à un regain d'intérêt pour l'histoire de la Grande Guerre : chute du communisme et renaissance des nations liées à la Première Guerre mondiale, réveil des conflits dans les Balkans, etc.

L'historien s'interroge d'ailleurs sur la dimension nostalgique de ce réveil de la mémoire de la Première Guerre mondiale qui pourrait encore être au centre des commémoration du Centenaire : ne peut-on pas en effet interpréter l'actuel engouement autour de la Grande Guerre comme une forme de nostalgie pour la France victorieuse de cette époque et l'Union Sacrée dépassant les conflits politiques stériles ? L'une des intervenantes pousse d'ailleurs cette réflexion à l'extrême en emettant l'hypothèse que l'intérêt des Français pour le Centenaire de cette guerre puisse être une manifestation inconsciente d'un réveil d'une forme de germanophobie à l'heure des crispations politiques récurrentes avec notre voisin.

Plus concrètement, selon les réponses collectées à partir des livres d'or des lieux de mémoire, les motivations des visiteurs contemporains ne semblent pas très différentes de ceux des années 1920, à savoir :

  1. Une dimension culturelle (comprendre l'histoire de conflit par une approche sensible et émotionnelle)
  2. Une dimension chrétienne (faire le deuil des victimes)
  3. Une dimension familiale (visiter la tombe d'un ascendant)

En somme, les touristes contemporains de la mémoire resteraient essentiellement motivés par la dimension sacée d'une sorte de pèlerinage, voire deviendraient assez rapidement des pèlerins au contact des lieux de mémoire.

Une guerre française dans les mémoires européennes

Alors que la mémoire de 1914-1918 reste vive en France, Stéphane Audoin-Rouzeau parle d’une « coupure mémorielle » en Allemagne qu'il explique par la culpabilité de la période nazie plutôt que par un traumatisme de la défaite. Hitler avait en effet tissé un lien tellement fort entre sa politique et le traité de Versailles qu'il reste encore compliqué pour les Allemands d'intégrer objectivement cet évènement dans leur récit national.

Pour la Grande-Bretagne, il est rappelé la particularité de l'absence de transfert des corps des soldats britanniques sur le territoire national qui empêche l'émergence de lieux de mémoire de masse, bien que le coquelicot demeure un symbole important et fédérateur porté par tous les hommes politiques le jour du 11 novembre.

Quant à la Russie, la mémoire de la Grande Guerre y est plus ou moins occultée par le souvenir national de la révolution bolchévique de 1917.

 

Cette démarche comparative permet de mettre en perspective l'importance commémorative du 11 novembre en France qui, selon Stéphane Audoin-Rouzeau, serait sans commune mesure avec le 8 mai. Les nécropoles françaises gigantesques apparaissent alors comme une illustration du sacrifice massif et du rapport particulier des Français avec cette guerre que les commémorations du Centenaire devraient illustrer.

 

Le président du centre de recherche de l'Historial de Peronne s'inquiète cependant en conclusion des suites de cet évènement commémoratif : que deviendront en effet les jeunes historiens qui travaillent sur la Première Guerre mondiale après cette vague mémorielle qui bénéficie d'énormes moyens financiers et d'une exposition médiatique incomparable. Seul un fort renouvelement historiographique permettra selon lui de surmonter le risque de lassitude et d'assèchement à prévoir au lendemain du Centenaire.

 

Chronologie de l'histoire mémorielle de la Première Guerre mondiale (à completer)

1917 : édition du premier guide Michelin des champs de bataille de la Première Guerre mondiale.

1932 : Inauguration du mémorial de Thiepval (initiative britannique)

1967 : Inauguration du Mémorial de Verdun

1969 : Inauguration du musée du Chemin des dames

1992 : Ouverture de l'Historial de Peronne

2011 : Inauguration du Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et économies Mémoire et Première Guerre mondiale
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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 06:52

Dans le cadre des Rendez-vous de l'Histoire 2013, les commémorations à venir de la Première Guerre mondiale ont été largement présentées, commentées et analysées.

En sa qualité de président du comité scientifique du Centenaire de la Grande Guerre, Antoine Prost a notamment proposé une communication permettant de faire le point sur les commémorations à venir. L'occasion pour nous aussi d'inaugurer  sur ce site une nouvelle catégorie intitulée "Mémoire et Première Guerre mondiale" visant à recueillir et analyser cet évènement commémoratif particulier.

La Grande Guerre face à sa commémoration

Selon Antoine Prost, la commémoration va être de grande ampleur : 1246 projets commémoratifs ont été proposés au comité scientifique du Centenaire. Ces projets permettent d'anticiper le récit de la Première Guerre mondiale qui va être déroulé pendant plusieurs années :

  1. Une commémoration à l'échelle nationale (métropolitaine et outre-maritime) et non pas seulement centrée sur les lieux de mémoires traditionnels.   
  2. Une commémoration qui touche toute la société. Antoine Prost se dit stupéfait de constater "un si grand nombre d'entrepreneurs de mémoire".
  3. Des activités mémorielles très diversifiées : expositions, conférences, films documentaires, parcours touristiques, spectacles, etc.
  4.  Une commémoration très ancrée dans les territoires : Lyon pendant la Grande Guerre, Dijon pendant la Grande Guerre... qu'Antoine Prost interpréte comme un intérêt particulier pour l'histoire des hommes plutôt que l'histoire évènementielle, politique et diplomatique. L'importance de la place des lettres de Poilus dans ces commémorations confirme une telle analyse. 
  5. L'échelle locale n'occulte pas cependant la dimension internationale du conflit. Beaucoup de communes ont décidé de mobiliser les jumelages avec d'autres villes d'Europe et du monde pour mettre en perspective l'expérience de guerre au-delà des frontières.
  6. Une commémoration centrée autour du deuil, et notamment des monuments aux morts qui sont rénovés, actualisés et recensés.
La Grande Guerre face à sa commémoration

Antoine Prost souligne aussi les limites de ce récit et les angles morts qu'il perçoit dans l'écriture mémorielle de l'histoire de la Première Guerre mondiale qui s'annonce :

  1. Ces commémorations donnent une image passive de la société française en laissant de côté l'effort de guerre, notamment du mouvement ouvrier.
  2. Aucune commémoration ne propose pour le moment de projet à l'échelle mondiale. Antoine Prost en profite cependant pour nous signaler que les intentions du Président de la République à ce sujet ne sont pas encore connues.
  3. La dimension franco-allemande des commémorations risque de laisser dans l'ombre une grande partie des autres acteurs du conflit (Canadiens, Américains, Indiens...)
  4. L'intégration de certains acteurs s'avère compliquée en raison de l'histoire de l'Europe au XXe siècle : quelle place accorder aux nations issues de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie qui n'ont pas participé en tant qu'entité reconnue à la Première Guerre mondiale ?
  5. Une conception linéaire entre la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale semble s'imposer bien qu'elle ne se vérifie pas dans l'historiographie actuelle et qu'elle sous-estime les responsabilités du nazisme.
  6. La dimension politique du conflit est minimisée par l'actuelle orientation territorialisée des commémorations et l'accent porté sur l'expérience humaine de la guerre plutôt que sur le rôle de l’État et des armées, voire le rapport entre les deux.

Antoine Prost reste cependant silencieux sur les commémorations qui seront proposées par l’État et n'évoque pas dans cette communications les projets portés par les autres pays du monde.

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