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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 14:09

 

Encore une fois, à l’approche des élections, le Parlement européen devient un repère à lobbyistes. Ce phénomène est devenu une réalité presque incontournable à toutes les échelles politiques (voir à ce sujet l’enquête menée en France par David Servenay).

Avec les élargissements récents de l’Union, nos députés sont amenés à se prononcer sur de nombreux sujets d’histoire qui, à mon sens, ne relèvent jamais vraiment de leur compétence.

Cette fois-ci, il s’agit de ce que les Ukrainiens appellent « Holodomor » : une extermination par la faim qu’ils considèrent comme un «génocide» ayant coûté la vie en 1932-1933 à 5 millions de personnes.

 

Un évènement tragique mais à la géographie controversée

 

Cette grande famine survenue sous le régime totalitaire de Staline est désormais reconnue comme «un crime effroyable contre le peuple ukrainien et contre l’humanité» dans un texte voté jeudi à une large majorité par les députés européens.

Une telle information n’est pas sans susciter, voire réveiller, quelques polémiques dans lesquelles est notamment empêtrée l’historienne française Annie Lacroix-Riz. Les débats sont compliqués et les nuances subtiles, mais nous allons tenter de les résumer en quelques points. Schématiquement, deux thèses s’opposent :

 

            Tout d’abord, dans un souci d’historicisation, il faut replacer cet évènement dans son contexte : En 1932, Staline est encore dans un processus de consolidation de son pouvoir. Son principal ennemi, Trotski, est exclu du Parti en 1927. Deux ans plus tard, Staline abandonne la Nouvelle Politique Economique (NEP) de son prédécesseur Lénine et décide que les paysans doivent regrouper leurs terres dans de vastes exploitations collectives : les kolkhozes et les sovkhozes. La résistance est vive dans les milieux ruraux (lire à ce sujet les très belles pages de Mikhail Cholokhov, Terres défrichées) et notamment chez les paysans ukrainiens qui abattent immédiatement leur bétail.

Ce sont sur ces éléments de contexte que s’appuient certains historiens, généralement russes, pour affirmer que cette famine n’a pas été délibérée. Comme pendant la période du communisme de guerre, il s’agirait d’une conséquence involontaire de la faillite du modèle économique collectiviste.

 

            Une autre interprétation est à l’œuvre chez certains historiens, notamment ukrainiens, qui considèrent que cette famine a été sciemment et délibérément organisée par Staline dans le but d’exterminer le peuple ukrainien, revêtant donc un caractère génocidaire. Ils s’appuient alors sur plusieurs arguments :

D’une part, l’Ukraine étant une région agricole importante, Staline aurait planifié les conséquences dramatiques de cette politique dans cette région précise. Cette thèse ne peut pas tenir la route à mon avis. Elle suppose que Staline aurait mis en place une vaste politique à l’échelle de toute l’URSS, et en adéquation avec l’idéologie communiste, uniquement dans l’objectif de nuire aux paysans ukrainiens… ce serait tout de même très tordu comme réflexion et surtout très risqué puisque le bon fonctionnement du système industriel reposait aussi sur l’approvisionnement en nourriture des ouvriers russes.

En revanche, la consultation de nouveaux documents issus de l’ouverture partielle des archives en 1991 permettent d’ajouter de nouveaux éléments intéressants à ce débat. Ils démontrent statistiquement que les répressions à l’encontre des paysans ukrainiens furent bien plus sévères que dans d’autres territoires (le Kouban et le Kazakhstan par exemple). Staline semblait nourrir une forte rancœur à l’encontre de la classe paysanne ukrainienne, particulièrement opposée à son autorité, qu’il accuse de vouloir saboter l’édification du socialisme, d’être infiltrée par des espions polonais, et d’avoir soutenu les anarchistes pendant la guerre civile.

 

Toutes ces interprétations confrontées les unes aux autres conduisent donc à identifier un évènement tragique, mais le qualificatif de génocide pose des questions. La définition du terme qui fait autorité dans ce domaine est celle de la Cour pénale internationale qui mentionne « l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel »[. Reconnaître l’Holomodor comme un génocide signifierait donc l’ajout d’une catégorie à cette définition : la classe sociale (ici, la paysannerie). Or, dans une telle conception, tous nos gouvernements français pourraient être taxés de génocide par leur ferme volonté d’exterminer le chômage…

 

Une mémoire plus efficace que l’histoire

 

Un des aspects intéressants de ce débat relève également de la dimension mémorielle.

Il n’est pas anodin de constater que c’est dans le contexte de la Révolution Orange en 2006 que le Parlement ukrainien a fait officiellement reconnaître l’Holomodor comme un génocide, prévoyant même des peines pour négationnisme pour les personnes qui en discuteraient la nature (je ne vais donc pas prévoir de voyage en Ukraine dans les prochains mois…).

 

Depuis quelques années, dans un contexte contemporain de raidissement des relations diplomatiques russo-ukrainiennes, l’affaire de l’Holomodor a pris une place très importante dans l’imaginaire collectif.



Par exemple, la photographie de cet enfant victime de la famine figure désormais sur une série de timbres ukrainiens.
Sur Internet, les sites fleurissent pour diffuser la thèse du génocide.
En Ukraine, les commémorations s’institutionnalisent et rassemblent chaque année des milliers d’Ukrainiens dans la rue, notamment en 2007 pour le 75e anniversaire de ce tragique évènement.
Des documentaires empathiques sont réalisés à ce sujet et soutiennent la thèse du génocide.

 

 



A l’échelle mondiale, on peut lire la liste des pays qui reconnaissent officiellement l’Holomodor dans une perspective éminemment politique de prise de position dans le conflit ukraino-russe.


 

           
           En 2006, l'ONU et l'Union européenne, bien que reconnaissant la réalité historique de la famine, refusent de qualifier l'Holodomor de génocide. Quant au Parlement de Russie et les autorités du Kazakhstan (eux aussi concernés par ce phénomène), ils rejettent aussi l’utilisation du terme de « génocide ».

            En juillet 2008, à la demande russe, l'Assemblée générale de l'ONU refuse d'inscrire à son ordre du jour le point relatif à l’Holodomor en Ukraine uniquement. Selon le représentant russe, « la Grande famine (Holodomor) n’a pas seulement touché l’Ukraine et on ne saurait accorder une préférence aux victimes d’une région au détriment d’autres ».

            En France, c’est le député conservateur Christian Vanneste (officieusement soutenu par l’UMP) qui a déposé en novembre 2006 un projet de loi relative à la reconnaissance du génocide ukrainien ; proposition qu’il renouvelle le 9 octobre 2007.

 

            Par la reconnaissance du Parlement européen, l’Europe a donc officiellement pris position dans ce débat dans un contexte significatif d’une Russie accusée d’autres exactions en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Ne doit-on pas alors y lire une forme de condamnation différée ?

 

            Cette décision se disqualifie d’ailleurs par elle-même puisque le texte voté par les parlementaires invite en même temps les pays de l’ex-URSS à ouvrir leurs archives sur le sujet. En somme, le parlement reconnaît son ignorance historique partielle sur le sujet, faute de documents, mais il condamne malgré tout dans une perspective essentiellement mémorielle.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires - lois et justice
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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 08:49

Lundi 1er septembre 2008, le juge espagnol Baltasar Garzon a lancé une demande d'information préliminaire à propos des disparus du franquisme. Son objectif est de permettre aux familles de victimes d’ouvrir enfin des recherches sur les membres de leur famille disparus durant la guerre civile espagnole (1936-1939) et pendant la période du franquisme (1939-1975). Une telle décision pourrait paraître a priori banale tant elle semble logique et légitime. Pourtant, elle illustre un long processus mémoriel en marche depuis quelques années au sein de la communauté ibérique et qui est loin d’être suivi à l’échelle internationale.

 

En octobre 2007, le chef du gouvernement socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, avait déjà fait passer une loi pour la réhabilitation des victimes du franquisme. Cette loi dite de la "mémoire historique" a accru les droits des familles de victimes, en obligeant les administrations à collaborer pour rechercher les disparus. Exploitant à fond cette nouvelle disposition législative, le juge Baltasar Garzon entend bien faire ouvrir sans exception toutes les archives qui pourraient apporter des renseignements sur le sort de leurs aïeuls : l’Eglise espagnole est donc invitée à fournir les registres de décès de ses 22 827 paroisses, mais c’est aussi le cas pour le ministère de la Défense, pour les municipalités, et toute autre administration.

 

Une telle décision doit être mise en perspective avec la tentative récente des sénateurs français de prolonger certains accès aux archives. Ainsi, au début de l’année 2008, le gouvernement avait proposé un projet de loi permettant de réduire l’accès à certains documents. Or, l’initiative n’avait pas été du goût de la majorité des sénateurs qui, sous prétexte de l’allongement de la durée de vie, souhaitaient en fait prolonger certains accès. (Voir le tableau récapitulatif des documents et délais proposés). Une telle initiative aurait obligé les archivistes à remettre sous clef certains documents tant attendus et désormais consultables, notamment concernant la guerre d’Algérie. Fort heureusement, un collectif d’historien avait alors vivement réagi et fait reculer les prétentions des sénateurs.

 

A travers ces deux exemples, ce sont en fait deux conceptions différentes de l’histoire et de la mémoire qui s’opposent. Au sud des Pyrénées, le législateur a considéré que la vérité historique pouvait constituer un facteur d’apaisement mémoriel de l’ensemble de la communauté national. Au nord de ces mêmes montagnes, les élus auraient préférer jeter un voile bien étanche sur le passé proche, considérant que la population doit être protégée de ce que les archives pourraient leur dire. Ce contraste est d’autant plus surprenant qu’a priori, l’Espagne aurait davantage à craindre des révélations sur son passé fasciste qui s’est prolongé bien au-delà de toutes les autres nations européennes. Et pourtant…la chaste République aurait finalement bien plus de secrets de polichinelles que la dictature assumée !

 

L’Espagne va donc entreprendre un vaste recensement de l’ensemble des victimes de son passé afin de mieux leur rendre hommage ; tandis qu’en France, on prétexte des revendications communautaristes, on prétend protéger la vie privée,… pour finalement esquiver un passé qui ne veut décidément pas passer dans sa globalité.

 

Je commence à regretter de ne pas avoir fait « Espagnol LV2 » au collège… Même en histoire, il y a plus de boulot à l’étranger…

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires - lois et justice
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