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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 09:49

 

Summary : Iranian President Hassan Rohani decided to illustrate the differences with his predecessor Mahmoud Ahmadinejad by condemning the Nazy genocide during his American trip in September, 2013. This declaration was welcomed in the Occidental countries but is suspicious for Israel who is thinking of a memorial strategy in the ideological war between the two ennemies.

 

Le terrain avait été préparé au début du mois de septembre par le ministre iranien des Affaires Étrangères Mohammad Javad Zarif. Après avoir souhaité sur Twitter un joyeux Rosh Hashanah (une fête juive célébrant la nouvelle année civile du calendrier hébreu) à la communauté juive, et notamment aux Juifs iraniens, l'homme politique avait été interpelé par l'américaine Christine Pelosi, fille de la chef de file du parti démocrate à la Chambre des représentants depuis 2002, Nancy Pelosi. Cette jeune femme lui fait alors remarquer que cette nouvelle année serait bien plus douce s'il mettait fin au déni iranien à propos de l'Holocauste.

La réponse ne s'est pas faite attendre :

L'Iran ne l'a jamais nié. L'homme qui a pu donné cette impression est désormais parti.

Twitter

 

Dans un premier temps, cette prise de position inédite a été saluée par l'opinion internationale. Après des années de provocations par Mahmoud Ahmandinejad qualifiant l'Holocauste de "mythe", ce petit gazzouilli en provenance des plus hautes instances iraniennes témoignait d'un renouveau dont on attendait des gages depuis la victoire aux élections présidentielles du printemps 2013 du candidat considéré comme réformateur et modéré, Hassan Rohani.

Dans un second temps, la politique a repris ces droits et les commentateurs occidentaux ont considéré avec cynisme que cette déclaration était une orchestration visant à dédiaboliser l'Iran sur la scène internationale, à l'image d'un parti d'extrême-droite qui tenterait de lisser son image en interdisant l'usage de l'adjectif "extrême" pour le désigner...

Il fallait donc frapper plus fort pour être totalement crédible et c'est finalement le président iranien Hassan Rohani en personne qui s'est rendu sur un plateau de télévision américaine pour condamner les crimes nazis commis envers les Juifs.

Une nouvelle stratégie mémorielle dans la guerre contre Israël ?

La stratégie a été payante car le déplacement du président iranien a été positivement relayé dans les médias occidentaux et Barack Obama a décidé quelques heures plus tard de décrocher son téléphone pour une première discussion constructive après des années de silence diplomatique.

C'est cependant un tout autre son de cloche (sic) qui s'est fait entendre depuis Israël. La presse israélienne s'est en effet insurgée contre ce qu'elle considère comme une manipulation par l'Iran de leurs confrères occidentaux.

Anshel Pfeffer, chroniqueur dans Ha'Aretz, utilise des mots très durs, mais intéressants, pour commenter les propos du nouveau président iranien :

Même si Rohani se rendait au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, qu'il récitait les quatre millions de noms qui y sont conservés, puis qu'il se joignait aux chercheurs qui s'efforcent de retrouver les 2 autres millions de noms qui manquent, qu'est-ce que cela changerait ? Cela changerait-il le fait que le régime qu'il sert soutient le massacre de civils syriens ? Pour une raison quelconque, nous avons transformé la reconnaissance de la Shoah en test politique, comme si nous avions besoin qu'un Iranien vienne nous confirmer que nos arrière-grands-parents ont bien été massacrés il y a 70 ans. Tout cet exercice revient à tourner leur mémoire en dérision.

Ha'Aretz

 

Son analyse confirme s'il en était encore besoin que le souvenir du génocide des Juifs d'Europe par les nazis a acquis une place exceptionnelle dans la plupart des régimes mémoriels occidentaux, devenant en quelque sorte un étalon de la souffrance et de l'horreur confirmé notamment par la théorie du point Godwin.

Or, Anshel Pfeffer considère que cette situation est un piège des ennemis d'Israël qui risque de se refermer sur son pays. Jusqu'à présent, la vision binaire autour de l'Holocauste permettait bien des raccourcis : nier son existence revenait en effet à être classé dans les rangs des ennemis d'Israël qui considèrent que ce pays instrumentalise la mémoire victimaire de l'évènement pour justifier son existence et ses droits sur la Palestine.

Les nouveaux dirigeants iraniens semblent décidés à sortir de cette caricature stérile en acceptant de reconnaître l'existence de l'Holocauste, ce qui leur permettra désormais d'entrer dans le débat pour mieux mettre en lumière ce qu'ils considèrent comme "le talon d'Archille des sionistes". En somme, il s'agit de démontrer que la Shoah a certes été une catastrophe, au même titre que le génocide des Arméniens, l'esclavage... et l'occupation de la Palestine depuis 1948 !

 

Nous n'avons pas la prétention sur ce site d'affirmer que les prises de position récentes du régime iranien relèvent d'une telle stratégie. Seul un témoignage officiel permettra peut-être un jour de confirmer ce qui apparaît pour le moment comme une très forte présomption de manipulation géopolitico-mémorielle. Si tel est le cas, les conséquences seront exceptionnelles, tant d'un point de vue géopolitique que mémoriel.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et conflits Mémoire et géopolitique
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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 09:26

 

Abstract: The commemorations of the centenary of the World War I approach. One of the main stakes will be to succeed in associating the various forms of national memories.

 

 

Je sais bien que l'école est désormais réputée pour ne plus apprendre les grandes dates de l'histoire de France aux enfants mais dans mon souvenir la Première Guerre mondiale était encore associée à "14-18".

 

Le doute était néanmoins permis depuis quelques semaines tant cet évènement a été placé au centre de l'attention. Cela a d'ailleurs commencé dès novembre 2011 lorsque le magazine L'Histoire a consacré un très beau portrait à Joseph Zimet, le chef d'orchestre de la "symphonie mémorielle" pour le centenaire de la Grande Guerre. Une relative accalmie s'en est suivie, jusqu'aux RDV de l'Histoire de Blois 2012  où plusieurs manifestations ont été consacrées aux commémorations à venir.

Ce week-end, le relais a été passé à la télévision française, et plus précisément à Arte et son émission Le Blogueur, qui a consacré  un très bon documentaire aux mémoires de la Première Guerre mondiale.

 

Le-Blogueur.png

L'émission est encore visible quelques jours sur Arte+7 pour ceux qui ne l'ont pas encore enregistrée.

 

Cette forte médiatisation peut s'expliquer pas plusieurs éléments :

1. L'intérêt jamais démenti de la société française pour cette guerre. 

2. L'émulation constante de plusieurs collectifs d'historiens dynamiques qui s'emploient à renouveler notre lecture de cet évènement.

3. Le contexte politique actuel qui remet partiellement en cause les projets préparés sous la majorité précédente.

 

A cette allure, on peut néanmoins se demander si un sentiment de lassitude, voire d'overdose, ne risque pas de submerger l'opinion avant même le lancement officiel des commémorations.

 

Quoiqu'il en soit, l'émission consacrée aux mémoires de la Première Guerre mondiale mérite d'être vue pour comprendre ce qui se prépare non seulement en France, mais aussi chez nos voisins européens qui n'ont pas nécessairement entretenu une mémoire similaire d'un évènement pourtant commun.

 

Le premier aspect intéressant de ce travail repose sur une démonstration de la diversité des lieux de mémoire. Alors que Nicolas Offenstadt accueille le présentateur de l'émission devant le monument aux morts de Levallois-Perret qui symbolise la forme la plus répandue du souvenir de la Première Guerre mondiale en France, la caméra nous embarque également au gigantesque Mémorial de la porte de Menin à Ypres (Belgique), dans le  cimetière de Tyne Cot (Belgique) qui est le plus grand cimetière militaire britannnique d'Europe, à l'Historial de Peronne (France), mais aussi devant un monument à Berlin et au musée historique allemand  (car il n'existe visiblement pas de musée véritablement consacré à cet évènement en Allemagne et même le monument présenté est finalement peu valorisé sur les guides touristiques).

 

monument-aux-morts-1914-1918-levallois-perret

Monument aux morts de la Première Guerre mondiale de Levallois-Perret

 

Memorial-de-la-Porte-de-Menin-Ypres-Belgique.jpg

Mémorial de la Porte de Menin à Ypres

 

Tyne-Cot.jpgCimetière de Tyne Cot

 

Historial-de-Peronne.jpgHistorial de Peronne

 

Cette grande diversité des lieux de mémoire est révélatrice de constructions mémorielles résolument nationales.

 

La France a par exemple entretenu une mémoire essentiellement victimaire du conflit par l'intermédiaire de ces centaines de monuments aux morts qui ont été semés sur le territoire et qui rappelaient sans cesse le sacrifice humain du pays dans le conflit. 

 

A l'inverse, l'Allemagne n'a pas été en mesure d'enclencher un processus mémoriel similaire. Le témoignage d'un jeune lycéen allemand dans le documentaire est assez révélateur : "En cours, la Première Guerre mondiale ne sert qu'à nous expliquer comment on arrive à la Seconde".

Plusieurs éléments peuvent permettre de comprendre cette situation.

D'abord, le statut de vaincu qui rend toujours plus difficile la construction mémorielle (comment honorer les victimes d'un conflit lorsqu'on en est considéré comme le responsable ?).

Ensute, l'absence de combats sur le territoire national entraîne souvent une mémoire moins visible car celle-ci repose souvent sur des traces matérielles susceptibles d'accueillir et d'entretenir le souvenir. 

Enfin, bien que cet aspect ne soit pas envisagé dans le documentaire, je pense qu'il ne faut pas négliger l'influence du récit national nazi sur la construction mémorielle allemande, y compris après 1945. Pendant des années, les Allemands ont été abreuvés d'une propagande qualifiant le Traité de Versailles de Diktat et exploitant la moindre bavure dans l'occupation de la Rhénanie. La nouvelle défaite de 1945 a certes été un nouveau choc faisant entrer les Allemands dans une ère de culpabilité (visible d'ailleurs dans ce documentaire), mais elle n'a pas nécessairement aboli le lien entretenu et instrumentalisé par Hitler d'une Seconde Guerre mondiale vécue comme une revanche de la Première.

 

L'exemple des lieux de mémoire belges présentés dans ce documentaire méritent enfin une place particulière en raison de leur caractère international. Que ce soit la porte de Menin à Ypres ou le cimetière de Tyne Cot, ces lieux ont un commun d'honorer la mémoire des soldats britanniques sur le territoire belge. La Grande-Bretagne a en effet fait le choix de ne pas rapatrier les corps de ces hommes morts au combat. Cette décision a finalement eu des conséquences mémorielles importantes car elle nécessite désormais des échanges constants et un respect mutuel entre les deux pays, éloignant ainsi le spectre d'un nouveau conflit.

 

La réussite des commémorations de la Grande Guerre reposera probablement sur cet aspect essentiel qui consiste à réunir l'ensemble des acteurs liés à cet évènement, tout en respectant et en associant la diversité des manifestations mémorielles.

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 08:58

 

Le mois dernier, nous avions évoqué  sur ce blog la proposition de loi du 24 janvier 2012 "relative à la réhabilitation collective des fusillés pour l'exemple de la guerre de 1914-1918", portée par le député du Nord Jean-Jacques CANDELIER.

 

Tandis que le travail législatif suit son cours, le député a souhaité réagir aux propos de Marc LAFFINEUR, Secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Défense et des Anciens Combattants, à l'Assemblée nationale le 10 janvier 2012 :

 

Lettre Jean-Jacques CANDELIER

 

 

Dans ce courrier daté du 23 mars 2012 qu'il a eu l'amabilité de nous transmettre, Jean-Jacques CANDELIER demande non seulement au secrétaire d'Etat de justifier ses propos sur les motifs d'exécution des "fusillés pour l'exemple", mais il demande également quelques précisions quant à la création annoncée de longue date d'une commission de réhabilitation de ces mêmes "fusillés".

 

La réponse risque de se faire attendre dans le contexte politique actuel. Le débat est néanmoins révélateur du besoin impérieux d'histoire face aux prises de position mémorielles fluctuantes, voire contradictoires, d'un gouvernement à l'autre.

En ce sens, cette commission est en effet vivement souhaitée et attendue.

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 10:45

 

Depuis quelques semaines, je rencontre très régulièrement les travaux de Bénédicte TRATNJECK au fil de mes lectures. Doctorante en géographie à l’Université Paris-Sorbonne et participante chevronnée des  cafés géographiques (dont l'équivalent en histoire n'existe malheureusement pas encore), cette chercheuse très prolifique entretien également un blog consacré à  la géographie de la ville en guerre qu'il faut absolument consulter.

Ces travaux s'inscrivent dans le cadre d'une géographie politique, historique et culturelle. L'un de ces derniers articles, signé sur le site  Diploweb.com, mérite qu'on s'y intéresse plus particulièrement. 

 

Les lieux de mémoire dans la ville en guerre : un enjeu de la pacification des territoires

L'auteure s'intéresse plus particulièrement dans cette étude au cas du Kosovo qui, de par son indépendance récente et sa recherche de légitimité nationale, constitue un observatoire particulièrement stimulant. 

Partant du constat somme toute banal que le lieu de mémoire s'inscrit dans la construction d'une identité nationale, Bénédicte Tratnjeck s'interroge sur les destructions de lieux de mémoire et leur remplacement par des espaces mémoriels pouvant parfois être considérés comme excluant. 

La plupart des travaux dans ce champ disciplinaire s'intéressent généralement aux continuités que l'on pourrait qualifier d'immémorielles (c'est le cas des sujets étudiés dans Les lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora) ou aux remises en cause de ces monopoles  mémoriels (autour de la guerre d'Algérie, du génocide des Juifs d'Europe, etc.). Rares sont les travaux qui permettent de mettre en lumière l'usage de la mémoire comme un outil au service d'une véritable guerre au sens géopolitique et non plus seulement intellectuel du terme.

 

Le mémoricide

La géographe mobilise tout d'abord un concept particulièrement intéressant : celui de mémoricide.  Elle choisit d'identifier son émergence dans le cadre des guerres de décomposition de la Yougoslavie à partir du début des années 1990. En France, la notion a été reprise par  Reynald Secher dans le cadre beaucoup plus ancien de la guerre de Vendée que nous évoquions encore récemment sur ce blog

Bien qu'il soit encore difficile d'identifier le contexte précis d'apparition de ce terme, il est indéniable que le mémoricide apparaît dans un contexte de guerre (qu'elles soient civiles ou non). Il consiste en une destruction systématique de tout lieu (espace plus ou moins vaste, bâtiment, monument, etc.) qui puisse permettre d'entretenir la mémoire d'un groupe qu'on souhaite exclure de la construction identitaire nationale. 

La limite du texte de Bénédicte Tratnjeck repose alors sur l'absence d'exemple précis permettant d'illustrer son propos. Nul doute qu'il s'agit là d'une limite éditoriale plutôt qu'intellectuelle puisque la géographe ne manque pas de matière à ce sujet. Elle a notamment développé par ailleurs l'exemple passionnant du cimetière serbe de Mitrovicë/Kosovska Mitrovica qui a subi les ravages de l'affrontement albano-serbe.

 

Les lieux de mémoire exclusifs  

Après la destruction, la seconde catégorie relève de la reconstruction. La mémoire n'est en effet pas seulement un outil justifiant l'élimination physique de l'ennemi, c'est aussi une arme de propagande visant à exclure l'autre, à nier son existence. Par cette observation exotique, Bénédicte Tratnjeck ouvre une brèche absolument gigantesque pour les études mémorielles. Si la plupart des travaux autour du négationnisme se sont en effet essentiellement intéressés à la question de la destruction mémorielle, n'a-t-on pas un peu trop rapidement délaissé la question de la reconstruction ? Ne peut-on d'ailleurs pas imaginer que les négationnistes de demain seront ceux qui parviendront à proposer une alternative convaincante ?

Cette seconde catégorie constitue l'essentiel du propos de la géographe dans cet article, car elle permet d'étudier des lieux existants autour desquels les hommes reconstruisent (ou boycottent) de nouvelles formes de sociabilité. Cette observation lui permet d'esquisser les éléments d'une conclusion qui mériterait d'être approfondie aux plus hauts niveaux diplomatiques : la mémoire ne pourrait-elle pas constituer une arme de réconciliation ? La gestion post-conflit peut-elle encore faire l'économie de cette perspective mémorielle ?

Au terme de la lecture des travaux de Bénédicte Tratnjeck (dont on attend la thèse avec impatience), il devient évident qu'une cellule "mémoire" devrait être inaugurée de toute urgence à l'ONU. Et pourquoi pas le PNUM (Programme des Nations Unies pour les mémoires) ?

PNUM-copie-1.png

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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 07:28

ikea.jpg

 

Victime de ce que l'on appelle un "marronnier" dans le jargon journalistique, le responsable de la communication du groupe Ikea a probablement dû écourter ses vacances pour préparer sa riposte à la sortie d'un nouvel ouvrage sur le passé nazi de son patron, Ingvar Kamprad, fondateur historique du célèbre marchand de meuble à la marque bleue et jaune. Il faut reconnaître que le vieil homme ne lui facilite pas la tâche en accordant une interview à la journaliste suédoise Elisabeth Aasbrink dans laquelle il rappelle son indéfectible admiration pour Per Engdahl, chef de file du néonazisme suédois pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Il n'en faut pas davantage pour que les braises encore rougissantes de la polémique s'attisent à nouveau dans un éternel retour de flamme.

 

Erreur de jeunesse ou patron d'extrême-droite ?

Ces déclarations suffisent-elles à jeter l'opprobre sur Ikea ? Je ne le pense pas. Malgré les recherches acharnées des journalistes, aucun élément ne permet pour l'instant de démontrer qu'Ingvar Kamprad a illégalement flirté avec l'extrême-droite.

Soyons simples : que peut-on reprocher à cet individu ?

   - soit vous êtes un consommateur très exigeant et vous considérez que les opinions idéologiques des PDG auxquelles vous rapportez de l'argent conditionnent vos achats. Dans ce cas, il vous faudra être un citoyen très informé et accepter une grande marge d'erreur. Devez-vous par exemple vider votre bouteille (neuve !!!) de N°5 dans le lavabo sous prétexte que Coco était une collabo ?

   - soit vous considérez que l'opinion des dirigeants est un élément bien trop fluctuant pour s'y fier et qu'il vaut mieux s'en tenir au terrain des faits et de la légalité. Ce que j'attends des historiens et des journalistes suédois, c'est qu'ils nous montrent si Ingvar Kamprad a profté de ses amitiés nazies pour développer son entreprise. A-t-il par exemple financé des partis d'extrême-droite ? A-t-il favorisé la promotion de cadres nazis dans son entreprise ? etc.

 

Ingvar Kamprad : un autre Louis Renault ?

Cette polémique venue d'Europe du Nord révèle des logiques mémorielles auxquelles on prête bien moins d'attention en France, tant elles pourraient nuire à l'un des fleurons de l'industrie française : Renault. Un combat tout aussi acharné confronte pourtant depuis plusieurs années quelques historiens (dont Annie Lacroix-Riz) et la famille de Louis Renault qui se fait garant d'une mémoire pour le moins aseptisée.

 

renault-et-hitler.jpg

 

La polémique a commencé autour d'une célèbre photographie montrant l'industriel français aux côtés d'Hitler et de Göring à un salon de l'automobile de Berlin avant-guerre. Utilisée au Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane, le commentaire suivant illustrait l'image :

« L'occupant disposait de 400 millions de francs par jour aux termes de l'armistice. Il ajoutait une victoire économique à sa victoire militaire. « Pouvait-on faire autrement que de travailler avec eux ? ». La majorité du patronat de l'armement, aéronautique¸ chimie, automobile, haute-couture...collabora. Louis Renault, « Une seule chose compte : moi et mon usine », fabriqua des chars pour la Wehrmacht. Renault sera nationalisé à la Libération ».

Les petits-enfants ont été blessés par ce qu'ils considéraient comme une atteinte à la mémoire de leur grand-père. Ils ont donc intenté un procès. Le 1er juillet 2010, un arrêt de la cour d'appel de Limoges condamnait le Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane pour avoir injustement associé le constructeur Louis Renault à l'un des pires crimes perpétrés par les nazis sur le territoire national.

 

Depuis, une bataille acharnée s'est ouverte entre les différents acteurs de ce procès. Par médias interposés, ils se répondent régulièrement, mobilisant chacun leurs historiens respectifs. Les descendants de Louis Renault s'offusquent d'un amalgame autour de la collaboration de leur grand-père quand Annie Lacroix-Riz soutient que, malgré l'entreprise de réhabilitation mémorielle familiale, l'industriel a bien profité d'un contexte de guerre pour collaborer avec l'ennemi et développer son entreprise.

Ce débat est absolument passionnant pour les historiens qui sont ainsi invités à réfléchir sur l'histoire des entreprises (encore trop peu explorée en France, par crainte d'éventuelles pressions ou atteintes à la sacro-sainte objectivité) et à relativiser les notions bien trop caricaturales de résistance, collaboration et attentisme.

Il est cependant devenu beaucoup trop glissant depuis que la famille de Louis Renault a décidé de judiciariser la question. Il faut reconnaître que les enjeux sont énormes. Si l'entreprise de réhabilitation mémorielle atteint son objectif final, c'est la légalité de la nationalisation de l'entreprise par l'Etat français qui devra être remise en question. Dès lors, nous serions confrontés à une situation inédite où l'Etat devrait soit indemniser (mais à quel hauteur ?) les héritiers de Louis Renault ; soit céder ses parts dans l'entreprise.

Cette affaire semble complètement dingue et elle l'est. Symbole des dérives mémorielles et judiciaires de notre époque, elle nous fait porter un jugement insensé sur l'histoire.

 

Qu'on laisse donc Ingvar Kamprad s'arranger avec sa propre conscience, tout comme jadis Louis Renault avec la sienne. Si ces hommes ont enfreint les règles de la moralité, les consommateurs sauront bien leur faire payer. S'ils ont franchi les barrières de la légalité, ce sera à la justice de trancher. Dans ces affaires, comme dans beaucoup d'autres, il convient de distinguer rigoureusement histoire, mémoire et actualité.

 

 

Actualisation le 24 septembre 2011 : Après Ikea que nous évoquions ci-dessus (en lien avec Renault), et après la SNCF que vous avons évoqué dans un précédent article (voir ici), voici une nouvelle étude qui égratine encore un peu plus l'image des industriels européens durant la Seconde Guerre mondiale : Hugo Boss et son passé nazi (lien ici).

Ces révélations en cascade constituent elles-mêmes un élément mémoriel fort intéressant : pourquoi les historiens ont-ils attendu autant de temps pour travailler sur le passé des industriels ? Doit-on y voir seulement l'oeuvre d'un champ historiographique en construction ou bien une tendance plus profonde de désenchantement du monde de l'entreprise dans un contexte de crise économique favorable à ce genre d'études ?

A mon sens, ces deux éléments sont à l'oeuvre et, si tel est le cas, sont révélateurs d'une profonde mutation de notre société. Comparaison n'est pas raison et il n'est pas question d'avancer des comparaisons trop audacieuses sans précaution. Néanmoins, ne peut-on pas considérer que l'Ancien Régime a sombré lorsque le tiers-état s'est progressivement débarassé des mystifications entourant le clergé sacré et la noblesse respectée ? 

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 11:15

Les archives ont décidément encore bien des secrets à délivrer. Le dernier en date a été publié par le quotidien britannique The Guardian mardi 13 octobre 2009. Il affirme que Benito Mussolini a été un agent des renseignements britanniques durant la Première Guerre mondiale.

Il faut cependant préciser les brèves lacunaires qui ont été écrites en France.

Benito Mussolini était alors âgé de 34 ans et il travaillait comme journaliste pour le quotidien Il Popolo. Il ne faut pas s’imaginer un agent infiltré dans les rouages du pouvoir. Son action consistait essentiellement à diffuser des articles de propagande dans son journal afin de convaincre l’Italie de rester dans le camp des Alliés. Ponctuellement, il pouvait être amené à envoyer des collaborateurs dans des manifestations pacifistes afin d’inviter les opposants à la guerre à rester chez eux.

La presse française a beaucoup insisté sur l’exceptionnalité de cette affaire et le montant de sa rémunération. Précisons cependant que les services des renseignements britanniques étaient bien implantés en Italie car il s’agissait alors d’une base importante pour agir rapidement sur le continent. La somme délivrée à Mussolini que les spécialistes estiment à environ à 6440 euros par semaine (calcul par équivalence de marché) pose encore question. Puisque Benito Mussolini devait entretenir une équipe d’intervention,  la somme globale devait probablement s’expliquer par la nécessité de multiples rémunérations modestes. L’historien Peter Martland avance quant à lui des frais d’entretien des multiples maîtresses de Mussolini sans pour autant être en mesure d’avancer des preuves à ces affirmations. Si l’hypothèse a le mérite d’écarter un éventuel rôle de la Grande-Bretagne dans l’ascension du Duce, je doute que les services secrets britanniques aient continué à verser une telle somme en période de guerre sans en connaître l’utilisation exacte.

L’information n’est finalement pas si inédite car le député Sir Samuel Hoare, représentant du MI5 en Italie  et recruteur de Benito Mussolini, avait mentionné ce fait dans ses mémoires en… 1954 ! L’historien Peter Martland nous confirme aujourd’hui cette information car il a pu avoir accès aux archives de Samuel Hoare et qu’il est en mesure de fournir plus de détails (notamment financiers) sur le contrat. Le scoop perd donc de sa fraîcheur.

En revanche, ce sont les interrogations que cette affaire pose qui peuvent s’avérer importantes. La question qui apparaît en filigrane est la suivante : les britanniques ont-ils contribués à l’émergence du dictateur ? Il faudrait, pour s’en assurer, savoir si les hommes qui entourent le Duce durant la Première Guerre mondiale ont été par la suite les premiers membres de ses célèbres « chemises noires ». Par conséquent, l’argent britannique aurait été utilisé pour la constitution d’une milice qui, trois ans après la fin de la Première Guerre mondiale, prenait le pouvoir en Italie.

Quoiqu’il en soit, ce dossier demande approfondissement sur le temps long puisque le recruteur de Mussolini a gravi lui aussi les échelons du pouvoir en devenant par la suite ministre des Affaires Etrangères britanniques. Il est en effet à l’origine du fameux Pacte Hoare-Laval (du nom du Premier Ministre français) qui a proposé en 1935 que l'Italie reçoive les deux tiers de l’Abyssinie (ex-Ethiopie), ainsi que la permission d'agrandir les colonies existantes en Afrique orientale. Il faudrait donc s’interroger sur l’importance d’une éventuelle relation persistante entre Mussolini et Samuel Hoare dans la conclusion de cet accord particulièrement avantageux pour l’Italie.

Les archives nationales britanniques seront-elles cependant suffisamment ouvertes pour permettre une telle entreprise qui remet fondamentalement en question le rôle des démocraties dans l’ascension des dictatures du XXe siècle ?

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 07:54

Samedi 10 octobre 2009, les ministres  des Affaires Etrangères turc Ahmet Davutoglu et arménien Edouard Nalbandian étaient entourés à Zurich de leurs homologues américain Hillary Clinton, suisse Micheline Calmy-Rey, russe Sergueï Lavrov, français Bernard Kouchner et européen Javier Solana.

Il est plutôt rare de voir se réunir un tel gratin mais il semble que l'occasion en valait la peine.
La Turquie et l'Arménie ont signé des accords salués comme "historiques" par la presse. Ils visent à fixer un calendrier pour le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays et pour l'ouverture des frontières.

Précisons immédiatement que seule la presse occidentale salue avec un tel enthousiasme ces accords. En Arménie et en Turquie, la colère d'une partie de la population gronde dans la rue contre cette décision et parle d' "abdication" de leurs gouvernements. Il est d'ailleurs permis de douter de la réussite finale de ces accords qui doivent encore être ratifiés par les parlements des deux pays. 

Comme toujours dans ces situations, les termes de la conciliation demeurent volontairement vagues afin de ne pas cristalliser les tensions.  On prévoit donc la création de sept commissions consacrées aux échanges commerciaux, à l'énergie, l'éducation, l'environnement, la protection du patrimoine... et l'histoire !

Cette dernière commission serait chargée d'étudier "de manière scientifique et impartiale les données historiques et les archives pour définir les problèmes actuels".
On ne peut guère en effet trouver de formulation plus consensuelle. Cependant, si ce projet sort des traités diplomatiques pour se concrétiser en actes, il risque de poser de nombreuses questions :
   - par qui sera composé cette commission historique ?
   - comment ces individus pourraient-ils trouver un accord là où ils ont échoué depuis des années ?
   - que signifie "pour définir les problèmes actuels" ? L'histoire ne répondrait-elle qu'à éclaircir des troubles contemporains ? Ne faudrait-il alors pas plutôt définir cette commission de "mémorielle" ? 
   - la Turquie et l'Arménie ne se dirigeraient-elles pas vers l'élaboration d'une "loi mémorielle", suivant en cela le chemin tracé par de nombreux pays à travers le monde ?

Affaire à suivre...

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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 14:11


Le Vatican a annoncé en octobre 2008 qu’il ne lui serait pas possible d’ouvrir aux historiens ses archives concernant l’Holocauste avant six ou sept ans. La raison invoquée : il faut du temps pour classer les seize millions de documents conservés.

 

Cette réponse est bien entendu grotesque et constitue déjà un élément de suspicion sur la sélection des documents qui seront réellement mis à disposition des historiens. Qui peut encore croire que plus de 60 ans après les faits, il n’a pas été possible de classer ces dossiers. Et d’ailleurs, de quel classement parle-t-on ? Il ne me semble pas que le Vatican soit un lieu où règnent particulièrement le désordre et la désorganisation. Comme dans tout autre pays, le versement des archives est sensé se faire directement d’une administration vers le service compétent, en respectant le plus possible le classement initial des documents qui constitue en lui-même un élément d’interprétation historique. Tout au plus, les dossiers qui portent atteinte à la sûreté nationale ou à l’intégrité individuelle sont tronqués… mais c’est tout ! J’aimerais donc que le Vatican justifie ce délai supplémentaire car en l’état, l’argument invoqué est irrecevable.

 

La tension qui règne autour de ce corpus documentaire semble davantage expliquer pourquoi le Vatican souhaite encore repousser l’échéance. Il est symptomatique de constater que ce sont des historiens et dirigeants juifs qui demandent incessamment l’ouverture de ces archives. Les accusations à l’encontre de Pie XII sont encore vives. L’objectif principal n’est donc pas vraiment d’écrire l’histoire du Vatican pendant la Seconde Guerre mondiale, mais d’apporter des éléments nouveaux à la mise en accusation mémorielle du pape Pie XII.

 

Pie XII, enjeu de mémoire entre les historiens juifs et le VaticanPie XII, enjeu de mémoire entre les historiens juifs et le Vatican

 

Dans ces conditions, s’il est bien entendu légitime de demander l’ouverture des archives du Vatican, je ne pense pas que cela nous permettra dans un premier temps d’exercer une lecture historienne. Nous sommes dans une situation où les enjeux mémoriels sont tels qu’ils pèseront nécessairement sur les conclusions.

 

Ce dossier peut être comparé à celui qui a touché la France au début des années 1990 lorsque Serge Klarsfeld avait cru retrouver le fameux « fichier juif » ayant été à l’origine de la déportation des juifs de France. Une commission nationale avait alors été mise en place sous la direction de René Rémond afin d’étudier ces documents. Elle était arrivée à la conclusion que les fiches retrouvées avaient été rédigées après la Libération pour documenter les droits des victimes. Encore une fois dans cette affaire, la mémoire avait joué un rôle important, venant quelque peu brouiller les pistes de lecture historiennes.

 

Longtemps englué dans des débats sur la subjectivité/objectivité de son activité, l’historien ne devrait-il donc pas désormais s’interroger davantage sur un nouvel enjeu épistémologique : celui de sa distanciation avec la mémoire ? Après l’anachronisme, la téléologie ou encore la subjectivité (qui relève finalement tous d’enjeux de mémoire, à différentes temporalités), voici donc que la question mémorielle se pose de façon beaucoup plus globale.

 

Or, afin de minimiser les passions qui nuisent nécessairement à l’écriture raisonnée de l’histoire, ne devrait-on pas réviser notre relation aux archives. Dans un contexte d’histoire de plus en plus "mondialisée" au XX° siècle, ne devrait-on pas proposer un lissage international de l’accès aux archives. L’Europe, puis l’ONU, ne pourraient-elles pas proposer aux Etats de s’entendre sur des délais communs maximum de mise à disposition de leur documentation ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, certains Etats (et probablement la France la première) se soulèveraient contre cet abandon d’un domaine considéré comme relevant de la souveraineté national ; néanmoins, des arguments financiers sur la modernisation et la conservation des archives pourraient venir à bout des plus vives résistances.

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20 août 2008 3 20 /08 /août /2008 10:47

A l’heure où le prix du baril atteint des niveaux record à la bourse, les consommateurs s’organisent afin de réduire la place de l’énergie dans leur budget. Tous les moyens sont bons : chauffage solaire, covoiturage, vélo… et autres techniques qui interrogent l’historien !

 

Dans un numéro du Nouvel Observateur (14-20 août 2008), le journaliste Airy Routier (vous vous souvenez… l’affaire du SMS de Sarko à Cécilia, c’était lui !) recense les nouvelles pratiques sociales entraînées par la flambée de l’or noir.

 

Parmi elles, l’ « agriculture périurbaine » qui rapproche lieux de production et lieux de consommation des fruits et légumes. C’est le cas notamment dans la région de Douai (Nord) où Jean-Paul Mottier, responsable des grands projets de la communauté d’agglomération du Douaisis déclare : « On en revient à des choses d’autrefois ».

Il n’a pas tort ; même s’il serait bon de rappeler à cet élu que la géographie a depuis bien longtemps théorisé ce rapport de la ville avec son espace. Il s’agit d’ailleurs du premier modèle géo-économique urbain édicté par Johann Heinrich von Thünen (1783-1850).

Le principe est simple : la culture maraîchère bénéficie d’une grande valeur ajoutée qui lui permet d’amortir le prix du foncier élevé dans la proche périphérie urbaine, tout en minimisant les coûts de transport. Ce modèle avait ensuite été quelque peu torturé par les géographes, forcés de constater les influences de l’histoire sur leur discipline, la diminution des coûts de transport et l’amélioration des techniques de conservation qui permettent depuis le début du XXème siècle d’éloigner de plus en plus les lieux de production des centres urbains.

Nous pouvons donc désormais considérer que nous avons passé un seuil économique au-dessus duquel le coût des transports (et surtout de l’énergie qui les alimente) vient de dépasser en importance relative celui du foncier dans l’économie agricole.

 

Les exemples similaires se multiplient alors à l’infini : les plus grandes villes françaises ressortent toutes de leurs vieux cartons d’archives les anciens tracés des tramways démantelés dans l’entre-deux guerre pour les réhabiliter dans l’espace urbain (couplés avec le retour du vélo en ville) ; Les entreprises remettent en place le ramassage en bus de leurs employés grâce au soutien de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ademe) ; Tous les plan d’urbanisme ont été repensés en terme d’économie de transport pour rapprocher les supermarchés des habitations. L’inverse s’observe aussi puisqu’en juin 2008, le directeur d’un hypermarché de 350 salariés situé à l’Immaculée (près de Saint-Nazaire) a décidé de construire à 200 mètres de sa grande surface une vingtaine de logements pour ses salariés. Les ombres de Charles Fourier et Jean-Baptiste André Godin planent dès lors sur ces projets tout droit sorti des esprits du XIX° siècle.

 

La question se pose donc de façon légitime : traversons-nous une récession historique ?

 

A en croire les journalistes : oui ! Ils constatent notamment que la SNCF réhabilite de vieilles gares abandonnées pour y reprogrammer l’arrêt de TER, aux frais des régions administratives. Et de tirer la conclusion suivante : « Au moins sont-elles désormais prévenues sur les retournements de l’histoire » ! La remarque est intéressante car elle signifierait ainsi que notre société contemporaine aurait fait un demi-tour sur elle-même et qu’elle avancerait désormais dans le sens inverse de l’histoire.

 

Le regard de l’historien se voudra pourtant plus circonstancié sur les circonvolutions du temps. Les différents "moments" généralement considérés comme des périodes de « crise » ont changé notre vision de l’évolution humaine et sociale. Il ne s’agit plus désormais de considérer l’histoire comme un cheminement linéaire sans à-coup, ni comme un éternel recommencement cyclique. L’observation empirique de l’histoire nous a finalement démontré que le temps, s’il évolue de façon continue et sans interruption, ne poursuit pas un cheminement logique et cohérent. L’histoire est faite de creux, de vagues et d’écume pour reprendre la célèbre métaphore maritime de Fernand Braudel (1905-1985) dans la Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II (1949). Comme une marée, elle avance et elle recule, apporte son lot de techniques et de technologies qui resteront parfois durablement sur la plage, et d’autres qui seront emportées par les flots. Reste à savoir si l’histoire déposera de nouveaux objets alternatifs sur la plage, si des vagues rejailliront d’anciennes découvertes submergées, ou bien si elle ne finira pas par tout submerger…

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