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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 09:52

 

Les français ne peuvent être qu’admiratifs devant les réalisations récentes de leurs homologues américains. Depuis quelques semaines, la GLBT Historical Society de San Francisco a inauguré dans cette ville un musée de l’histoire LGBT.

 Musée d'histoire LGBTLe musée d’histoire LGBT de San Francisco a officiellement ouvert ses portes au public le 13 janvier 2011

 

 Pas d’histoire sans mémoire

Pour comprendre l’exceptionnalité d’une telle réalisation, il faut tout d’abord se pencher sur les difficultés lancinantes de la transmission mémorielle des populations LGBT (Lesbiennes, gays, bi et transsexuels). Privée a priori du processus de transmission patrimoniale, l’histoire et les mémoires LGBT ont toujours souffert d’une fragilité intrinsèque. Cette faiblesse a été plus particulièrement révélée par l’arrivée du SIDA au début des années 1980. A cette époque, les enterrements des jeunes homosexuels se succèdent sous les coups de l’épidémie et sont parfois l’objet de scandales et drames familiaux. Les parents apprennent en effet quelquefois l’homosexualité de leur enfant, l’existence d’un éventuel compagnon et la maladie en même temps. Le choc est trop violent pour certaines familles qui décident de nier, ou de dissimuler ce qu’ils considèrent comme un passé trop honteux. Les biens personnels des disparus sont alors détruits, parfois même sans que le compagnon ait le droit d’emporter quelques souvenirs communs, ni d’assister aux obsèques.

Ces dommages collatéraux de l’épidémie de SIDA suscitent des réactions assez rapides chez certains militants homosexuels. Dès le milieu des années 1980, quelques militants dont Jacques Van Dem Borghe, Jean Le Bitoux et Geneviève Pastre essaient d’établir une Fondation Mémoire des Homosexualités. Le projet n’est cependant pas suivi d’effets. Au début des années 1990 ensuite, un groupe se constitue pour résister à ce qui doit être considéré comme une véritable entreprise de négation des homosexuels de l’histoire universelle par la destruction des archives. Il prend pour nom : « Résister-vivre la mémoire ».

Je reproduis ci-dessous un article de Gai Pied (La Lettre) de novembre 1993 :

« Décidément, les années sida sont tragiques. Il y a désormais un nouveau lieu où les gais se rencontrent : ce sont les cimetières et plus particulièrement le crématorium du Père-Lachaise à Paris. Il y aura des jours meilleurs.

Un soir, nous avons feuilleté des albums de photos d’il y a cinq, dix, quinze, vingt ans. On y voyait des cheveux longs, des manifs, des garçons sur les plages, des mecs qui dorment ensemble, des folles et des lesbiennes qui militent, des travs en révolte, un couple qui s’embrasse, un ami qui lit, une soirée électorale.

Ces histoires, ces bruits, ces chansons, ces plaisirs, ces émotions, nous voudrions les transmettre à ceux qui n’étaient pas encore là et raviver l’énergie des autres. Nous voulons en faire une exposition avec des documents sonores et visuels, des objets, une exposition itinérante à travers la France et pourquoi pas l’Europe.

Nous voulons rêver, nous souvenir, nous battre. Nous serons plus forts que le sida grâce au plaisir de la mémoire.

Pour ce projet, nous avons besoin de vous. Venez nous rejoindre, apportez les photos, les films, les documents, les affiches, les objets que vous conservez ou simplement votre énergie. Offrons-nous nos souvenirs (…).

Ce travail, s’il aboutit, grâce à nous tous, pourrait donner corps à la publication d’un ouvrage collectif sur ces années

Patrick Cardon (enseignant-éditeur), Gilles Chastelet (Philosophe-mathématicien), Jean-Philippe Coz (infirmier), Michel Cressole (journaliste), François Graille (urbaniste), Hélène Hazéra (journaliste), Maxime Journiac (intervenant sida), Didier Lestrade (Journaliste), Rommel Mendès-Leite (sociologue), Pierre Meyer-Genton (libraire), Alain Prique (intervenant en toxicomanie), Pablo Rouy (journaliste), Lionel Soukaz (cinéaste) ».

 

Le projet est ambitieux. Il n’aura hélas guère d’écho. Une première et modeste exposition est organisée au Centre gai et lesbien de Paris six mois plus tard. Le vendredi 17 juin 1994, le groupe organise également une « Nuit de la mémoire gaie et lesbienne ». L’initiative s’éteint cependant rapidement et sans suite.

Quelques projets ont certes été esquissés dans les années suivantes mais ils ne sont toujours pas parvenus à une issue complètement aboutie. Un projet dirigé par le regretté Jean Le Bitoux à Paris s’est terminé par un mini-scandale financier. L’actuel projet relancé par la municipalité de Paris et dirigé par Louis-Georges Tin est encore à l’état d’étude. Le fonds Michel Chomarat à Lyon est très intéressant mais ne semble pas se développer davantage (il faudrait ajouter à cette liste d’autres centres plus modestes qui relèvent souvent d’une volonté privée).

Tous ces projets, que j’ai soutenus ou bien auxquels je participe, souffrent donc d’une limite principale : leur inscription souvent trop locale qui limite leur rayonnement. C’est pourquoi l’exemple de San Francisco devrait à mon sens être regardé avec beaucoup d’intérêt tant sa réussite suscite le respect.

 

Our Vast Queer Past : « Nous voulons rêver, nous souvenir, nous battre »

Le succès du musée historique LGBT de San Francisco s’inscrit en effet dans un long processus de rigueur méthodologique et de sérieux scientifique. Il n’est pas seulement l’objet de militants à la recherche de nouvelles causes ou bien celui de politiques en quête de nouveaux bulletins de vote. La voix du musée historique LGBT de San Francisco en France, c’est Gérard Koskovich. Francophile et Francophone, il s’est beaucoup investi dans ce projet dont il a assuré la promotion avec passion lors de son dernier séjour dans notre pays. Il suffit de l’écouter quelques minutes pour s’apercevoir du sérieux de son engagement et de la qualité de son travail (et de celui de l’ensemble des intervenants autour de ce projet qu’il serait impossible de citer intégralement ici) :

 

 

 

Il convient désormais de s’intéresser au contenu de ce musée et aux choix muséographiques qui ont été faits pour un projet inédit. Les points suivants exposent donc les différentes thématiques abordées successivement dans le musée.

Tout d’abord, ce musée s’inscrit dans la continuité du constat que nous avons préalablement posé : celui d’une histoire tronquée de ses éléments LGBT. Il a donc pour objectif initial de réparer une injustice en relayant sur la place publique la voix des LGBT.

Les choix muséographiques mis en place dans cet espace répondent en fait de façon continue à ce constat préalable. La dimension économique des LGBT est donc mise en avant dans un premier temps pour démontrer qu’à défaut d’identité légale et morale reconnue par la société civile, ces individus illustrent leur présence par une force et un poids économique indéniable. Cette dimension passe notamment par une étude des lieux de rencontres tels que les bars, mais aussi les saunas.

Le musée évoque ensuite les questions politiques de la militance. Bien qu’il soit difficile de séparer la ville de San Francisco du destin exceptionnel d’Harvey Milk, les administrateurs du musée ont fait le choix heureux de ne pas sombrer dans la nostalgie convenue, romancée, et mythique du célèbre militant. C’est donc George Raya qui est d’abord mis en valeur dans cette exposition. D’autres figures célèbres sont néanmoins évoquées : Adrienne Fuzee, Del Martin et Phyllis Lyon, Lou Sullivan ou encore Bois Burk. Les parcours individuels ne dissimulent pas non plus les mobilisations collectives et publiques, ainsi que les questions politiques plus larges autour de l’intégration des homosexuels dans l’armée américaine ou bien la place des LGBT dans la religion. Hélas, les parcours militants passent aussi parfois par la souffrance et les organisateurs de ce musée n’ont pas fait l’économie des aspects les plus tragiques du passé (mais aussi parfois du présent) : ainsi, les violences commises à l’encontre des LGBT et l’épidémie de SIDA sont également évoquées.

 Phyllis Lyon cofondatrice des Daughters of Bilitis

Phyllis Lyon, cofondatrice des Daughters of Bilitis (première association lesbienne aux Etats-Unis, fondée en 1955 à San Francisco), pose devant la vitrine qui racontent ses 50 ans de militantisme avec son épouse Del Martin.

 

Les thématiques les plus récentes de l’historiographie autour du genre et de la sexualité ne sont pas non plus oubliées. C’est ainsi qu’une partie de l’exposition est consacrée aux questions du corps, ses représentations, et ses symboliques. Un espace très intéressant est notamment consacré aux « Lesbian sex wars » qui ont inauguré pendant plusieurs décennies une réflexion sur la sexualité des lesbiennes. D’autres espaces sont plus particulièrement consacrés à l’érotisme, ou encore aux Sex Toys.

L’une des autres particularités remarquables de ce lieu réside dans sa diversité et sa pluralité. Sans sombrer dans une liste nominative invraisemblable qui perdrait son sens au fur et à mesure des ajouts (j’ai récemment entendu le sigle LGBTQI au cours d’une cérémonie et je m’interroge déjà pour savoir si 26 lettres suffiront à l’avenir…), le musée de San Francisco laisse une place non négligeable aux différentes identités et minorités sexuelles. Ainsi, une partie est laissée aux Drags, une autre aux personnes de couleurs, une autre est consacrée plus particulièrement aux asiatiques par l’intermédiaire de Jiro Onuma, une autre aux sadomasochistes et amateurs de cuirs, et une dernière s’intéresse enfin à la pauvreté et à l’exclusion économico-sociale au sein même de la communauté LGBT. La diversité s’insère donc dans les collections de façon tout à fait naturelle bien qu’elle soit en fait le résultat d’une profonde réflexion sur la représentativité dans les espaces muséographiques.

Les visiteurs français pourront également s’arrêter quelques instants devant une vitrine consacrée aux LGBT dans l’armée pour observer le certificat de libération du service militaire datant de l’année 1919 de Clarkson Crane. Ce dernier qui poursuit ensuite une carrière de romancier, a en effet servi dans l’armée américaine en France et a reçu à ce titre la Croix de guerre de la République française pour son service d’ambulancier durant la Première Guerre mondiale. Il a par ailleurs ensuite participé à la célèbre revue Arcadie diffusée en France après la Seconde Guerre mondiale.

 

Cette courte présentation est déjà révélatrice du travail énorme accompli par les créateurs de cet espace presque unique au monde (le Schwules Museum de Berlin propose depuis quelques années un musée tout aussi intéressant). Nous ne pouvons leur souhaiter qu’un succès bien mérité dans l’attente de lieux identiques en France. Nous attendons également avec impatience la suite des réalisations de la société historique des LGBT. Je m’interroge notamment à titre personnel sur la place des persécutions des homosexuels par les nazis dans la construction mémorielle des LGBT américains. Je pense également de façon tout à fait chauvine que les archives déposées à San Francisco pourraient contenir des documents rares et passionnants sur l’histoire des LGBT français : peut-être une idée pour la prochaine exposition…

 Musée d'histoire LGBT

Le Maire de San Francisco, Ed Lee, a participé à la soirée d’inauguration.

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 13:25

 

Samedi 25 septembre 2010, une plaque en mémoire des victimes de la barbarie nazie déportées pour motif d’homosexualité a été inaugurée au camp de Struthof (Alsace). Je n’irai pas jusqu’à parler d’une « année zéro » de la reconnaissance mémorielle ; ce serait à mon sens oublier un peu trop vite plusieurs décennies de militantisme et de travaux (qu’ils soient militants, journalistiques ou universitaires) qui ont permis de faire avancer laborieusement ce sujet et cette revendication.

Quoiqu’il en soit, les 150 personnes présentes pour cet évènement avaient toutes l’impression de participer à un moment très important et très émouvant. Après les discours timides de Lionel Jospin en 2001, puis de Jacques Chirac en 2005, l’apposition d’une inscription gravée dans le marbre et installée avec solennité au sein d’un camp donne l’impression qu’une dynamique vient de se mettre en marche et que plus rien ne pourra l’arrêter.

Ceux qui lisent régulièrement ce blog savent qu’il n’est pas dans mes habitudes d’apporter un jugement personnel face aux différentes manifestations mémorielles, ceci afin de conserver au mieux l’intégrité d’un jugement critique distancié. Je dois néanmoins reconnaître que le statut d’observateur s’est parfois laissé dépasser par l’émotion toute mémorielle de cette cérémonie. L’association des Oubliés de la Mémoire  doit à mon sens être félicitée pour le travail qu’elle a accompli et le résultat obtenu.

 

Je ne reviendrai pas dans cet article sur les problématiques institutionnelles et associatives que pose cette forme de reconnaissance mémorielle. Nous l’avons déjà abordé dans ce blog et une réflexion plus approfondie sur ce sujet doit être publiée prochainement dans les actes d’un colloque sur les lieux de mémoire victimaire auquel j’ai participé.

Je souhaiterais donc simplement revenir sur l’organisation de la cérémonie afin de compléter les différentes dépêches journalistiques qui se sont généralement contentées de mentionner l’évènement sans le commenter davantage.

Tout d’abord, il faut reconnaître que la couverture médiatique a été plutôt satisfaisante d’un point de vue purement quantitatif. Les journaux et magazines communautaires (Yagg, Têtu, etc.) ont relayé l’information, et ils ont également été rejoints par les médias généralistes tels qu’Europe 1, L’Humanité, ou encore TF1 qui peut s’enorgueillir d’un reportage diffusé dans son édition du samedi 25 septembre (décidément, cet article va finir par bouleverser tous mes principes si je commence même à trouver des qualités à cette chaîne…)

 

 

 

Mais au-delà des images conventionnelles et des chiffres officiels, certains aspects de cette cérémonie m’ont laissé perplexe. Comme souvent, le « off » s’avère aussi intéressant que le « in » et je tenais à vous le faire partager.

D’abord, malgré la mention du patronage de Monsieur Hubert Falco, secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens Combattants, on a regretté son absence qui aurait été appréciée en cette circonstance exceptionnelle. L’homme était cependant retenu à Paris où il présidait une cérémonie organisée à l’occasion de la journée nationale d’hommage aux Harkis. Difficile dans ces conditions de ne pas être taxé de communautarisme en signalant que le secrétaire d’Etat aurait peut-être pu faire un effort en se déplaçant en Alsace pour cet évènement unique plutôt que pour une cérémonie annuelle. L’idéal aurait probablement été de le voir participer aux deux cérémonies, ce qui n’aurait d’ailleurs pas été matériellement impossible depuis l’entrée en service du TGV Est.

Il faut dire qu’Hubert Falco avait une annonce importante à communiquer : depuis le Struthof, nous avons en effet appris qu’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie était en cours de création. Cette nouvelle est a priori heureuse tant les recherches manquent sur cette période historique. Je m’interroge cependant sur ce titre ronflant : chacun sait que ces fondations mémorielles ont en fait pour objectif de répondre et de temporiser des concurrences mémorielles qui s’expriment souvent en l’absence de recherches historiques satisfaisantes. Dès lors, pourquoi persister à les appeler « Fondation pour la Mémoire » quant on pourrait plus judicieusement utiliser l’expression « Fondation pour l’Histoire et la Mémoire » ? C’est souvent par ces petits détails que je m’aperçois que le champ épistémologique de l’histoire des mémoires a encore de beaux jours devant lui.

Hubert Falco était donc absent et il a été remplacé par un sous-préfet représentant l’autorité publique. Son discours a laissé dans l’assistance un sentiment de déception tant il a véhiculé des lieux communs sans intérêt, et totalement inadaptés à la circonstance. On attendait bien plus qu’un simple rappel des chiffres.

Ce ne fût pas le cas de deux autres discours remarquables.

Le premier nous vient d’outre-Rhin, et plus précisément d’un député du Land voisin de l’Alsace. Dès ses premiers mots, on comprend immédiatement l’avance prise en l’Allemagne par rapport à la France sur les questions sociétales. Cet élu du peuple n’hésite pas en effet à se présenter par ses fonctions politiques et administratives, mais aussi en justifiant sa présence à cette cérémonie à titre individuel en raison de son homosexualité. A priori, il ne semblait pas s’inquiéter qu’un de ses concitoyens puisse lui reprocher de soutenir une cause communautariste…

Le second discours remarquable et remarqué fût celui d’Yves Lescure, Directeur Général de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Le choix judicieux des mots, l’intelligence du propos général et la clarté du message a laissé l’assistance sans voix. Enfin, nous savions exactement pourquoi nous étions tous rassemblés, pourquoi il était important que cette reconnaissance soit établie, et pourquoi nous ne devions pas oublier non plus toutes les autres victimes malgré le motif spécifique qui était alors rappelé en ce jour.

Parmi les officiels, nous avons en revanche été choqués par la présence de l’ambassadeur de Russie. En effet, seulement quelques jours après la séquestration de Nikolaï Alekseev, militant russe et vice-président du comité Idaho, sa présence pouvait paraître inopportune.

Parmi les autres désagréments de cette journée, nous avons été particulièrement déçus par la visite guidée du camp qui a été ponctuée de remarques surprenantes, voire choquantes. Ainsi, notre guide a commencé son discours en précisant qu’il venait d’apprendre le jour même que des individus avaient été déportés pour motif d’homosexualité. Nous avons alors compris que nos prédécesseurs n’avaient jamais été informés de cette réalité au cours de leur visite du Struthof et que nos successeurs ne le seraient pas forcément davantage. La visite s’est également terminée par une précision biographique sur les principaux officiers allemands qui ont dirigé le camp et qui ont été jugés et pendus. Notre guide précise alors en guise de conclusion que « finalement, ce n’est que justice ». Fort heureusement, aucun adolescent n’était présent durant la visite car je me suis imaginé, après une telle intervention, devoir expliquer encore à nouveau à mes élèves que la peine de mort a été abolie en France et qu’il important que cette avancée juridique ne soit pas remise en cause au prétexte d’exemples toujours caricaturaux.

 

Dans l’attente de nouvelles revendications (car les associations françaises ne semblent pas vouloir s’arrêter à ce stade de la reconnaissance), nous pouvons déjà nous réjouir d’une telle avancée.

 

Inauguration de la plaque en mémoire des homosexuels déportés au Struthof La cérémonie a été organisé en présence des représentants officiels

"A la mémoire des vicimes de la Barbarie nazie, déportées pour motif d'homosexualité"

Rudolf Brazda

Rudolf Brazda, dernier déporté pour motif d'homosexualité vivant et connu, a participé à la cérémonie d'inauguration

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 15:09

Le 30 juin 2010, l’association Les Oubliés de la mémoire annonçait par communiqué de presse l’aboutissement d’un projet de longue haleine visant à inaugurer « une plaque à la mémoire des victimes de la barbarie nazie, déportées pour motif d’homosexualité dans le camp du Struthof ».

 Nous nous réjouissons d’une telle issue pour un projet compliqué qui a nécessité plusieurs années de tractations. Néanmoins, dans l’attente d’une inauguration annoncée le 25 septembre 2010, quelques questions méritent d’être esquissées autour des enjeux et de la portée d’un tel évènement.

 

Pourquoi au Struthof ?

L’appellation « Struthof » est  en fait un raccourci un peu rapide. Il faudrait, pour être tout à fait rigoureux, parler du camp de Natzweiler-Struthof (comme le fait notamment Robert Steegmann dans une étude récente considérée encore actuellement comme la référence sur ce lieu).

Steegmann-Le-camp-de-Natzweiler-Struthof.jpg

Ouvert par les nazis en 1941, c’est aujourd’hui le seul camp de concentration sur le territoire français. Il convient néanmoins de prendre des précautions quant à la caractérisation nationale de ce lieu. Il se situe en Alsace-Moselle, cette portion de territoire stratégique tant disputée par la France et l’Allemagne depuis le XIXème siècle. En 1941, le Reich annexe à nouveau cet espace qui est alors considéré comme une véritable région allemande. A cette époque, il s’agit donc d’un camp nazi parmi d’autres. Ce n’est qu’au moment de la libération et du retour de l’Alsace-Moselle dans le territoire national que la gestion du camp passe sous autorité française. Il faut donc bien prendre conscience dans ce cas précis d’une situation particulière (et parfois ambigüe) dans laquelle la France hérite d’un lieu fortement marqué par l’histoire allemande mais qui est progressivement devenu un lieu de mémoire européen.

L’attention des associations s’est portée sur ce camp car, par sa proximité avec la nouvelle frontière française, certains historiens ont longtemps considéré qu’il avait pu être un lieu d’accueil privilégié pour les déportés français.

Plus précisément pour le sujet qui nous intéresse, le rapport Mercier de 2001 pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation concernant « la déportation d’homosexuels à partir de la France dans les lieux de déportation nazis durant la Seconde Guerre mondiale au titre du motif d'arrestation n°175 » portait quasiment exclusivement son attention sur les « inscriptions des registres allemands du K.L.(camp de concentration) Natzweiler-Struthof et du Sicherungslager (camp de sûreté) Schirmeck ».

De plus, le célèbre témoignage de Pierre Seel qui a fortement influencé la construction mémorielle française de la déportation pour motif d’homosexualité s’inscrit également dans cette géographie. Le seul déporté français pour motif d’homosexualité s’étant fait publiquement connaître (et reconnaître) a en effet été envoyé au camp de Schirmeck en 1941 (Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, p. 43).

 Néanmoins, les dernières recherches menées par Arnaud Boulligny (toujours pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation) ont démontré que la majorité des déportés pour motif d’homosexualité détenus dans ce camp n’étaient pas de nationalité française. En l’état actuel des recherches ont peut considérer que la plupart des homosexuels français ont été arrêtés sur le territoire du Reich (hors Alsace-Moselle) et qu’ils ont été essentiellement condamnés à des peines de prison purgées en Allemagne. (Les conclusions des recherches de cet historien doivent être publiées à la rentrée dans un ouvrage que je dirige).

Quoiqu’il en soit, si l’on considère qu’un lieu de mémoire doit être en adéquation avec un lieu de référence historique, on peut considérer que le camp de Natzweiler-Struthof est probablement le plus pertinent.

 

 Existe-t-il d’autres lieux de mémoire pour la déportation des homosexuels français ?

Comme je l’ai déjà évoqué précédemment sur ce blog, une rue Pierre Seel a été inaugurée le 23 février 2008 à Toulouse, son dernier lieu de résidence. Déjà, l’association Les Oubliés de la Mémoire était à l’origine de ce projet qui a trouvé un accueil favorable auprès d’une municipalité plus attentive que jamais à la veille d’une échéance électorale serrée.  

Plus récemment, le 15 mai 2010, une nouvelle plaque était inaugurée à Mulhouse, ville natale de Pierre Seel. Cette fois-ci, le texte mentionne certes Pierre Seel, mais il fait également référence aux « autres Mulhousiens anonymes arrêtés et déportés pour motif d’homosexualité ».

Une telle précision n’est anodine. Elle constitue une étape dans la reconnaissance officielle nationale de la déportation pour motif d’homosexualité en France. Il ne s’agit plus seulement en effet de commémorer la mémoire d’un seul homme, mais de l’élargir à d’autres (ici dans le cadre municipal). On peut néanmoins s’interroger sur la légitimité d’une telle inscription puisqu’a priori,  la mention « anonymes » signifie bien que nous ne connaissons pas d’autres Mulhousien déporté pour un tel motif et qu’il est peut-être même possible qu’aucun autre Mulhousien ne l’ait été…

 L’inscription projetée pour la plaque commémorative envisagée dans le camp du Struthof est la suivante :

« À la mémoire des victimes de la barbarie nazie, déportées pour motif d’homosexualité »

Elle s’inscrit dans le cheminement que nous avons signalé précédemment : celui d’une reconnaissance toujours plus large. Le texte est en effet une référence une référence explicite à la vocation européenne du lieu de mémoire.

L’ambition est louable mais elle pose question : il n’aura pas échappé au lecteur attentif qu’entre l’échelle locale et internationale, le chainon manquant se situe précisément au niveau qui a toujours posé le plus de problèmes : l’échelle nationale ! Les négociations ayant permis de dénouer ce dossier bloqué depuis plusieurs années n’ont pas été rendues publiques. Ne peut-on donc pas considérer qu’elles sont le fruit d’une stratégie d’évitement qui consiste à reconnaître la réalité d’une déportation des homosexuels à l’échelle européenne (que personne n’a jamais niée) pour mieux passer sous silence la réalité d’une déportation des homosexuels à l’échelle française (qui en revanche pose débat depuis longtemps). Une telle méthodologie s’inscrirait alors dangereusement dans le jeu du négationnisme.

 

La plaque commémorative du Struthof peut-elle devenir un lieu de mémoire national ?

 Non, pour plusieurs raisons.

 Tout d’abord, pour les motifs évoqués précédemment. Si le doute persiste quant à la reconnaissance officielle de la déportation pour motif d’homosexualité en France, il sera difficile de rassembler autour de ce lieu.

 Ensuite, malgré les effets d’annonce, n’oublions pas qu’il s’agit d’une simple plaque commémorative qui sera apposée sur ce qui est appelé le « Mur du Souvenir ».

Mur-du-souvenir-Struthof.jpg

 Située en bas du camp, cette zone est en fait peu accessible au public. L’inscription sera d’ailleurs noyée parmi vingt autres plaques similaires. Il ne s’agit donc pas d’un véritable monument, et encore moins d’un lieu dans lequel des associations pourraient venir se recueillir et organiser librement des manifestations du souvenir. L’emplacement dans un camp de concentration est certes symbolique, mais elle réduit ensuite les possibilités d’entretenir librement la mémoire.  

 De plus, rappelons que le camp du Struthof est situé en Alsace, au milieu des forêts. D’autres expériences internationales ont montré que les lieux de mémoire homosexuels situés hors des grandes métropoles rassemblent peu et perdent progressivement leur vocation initiale. Les travaux récents de Régis Schlagdenhauffen sur la sociologie comparée des commémorations de la déportation pour motif d’homosexualité en Allemagne, en France et aux Pays-Bas sont sur ce point très éclairants (sa thèse est à paraître prochainement aux éditions Autrement).

 Enfin, nous avons indiqué depuis le début que ce projet est porté par l’association Les Oubliés de la Mémoire qui, malgré ses avancées incontestables dans la commémoration de la déportation pour motif d’homosexualité en France, ne fait pas l’unanimité dans le monde associatif. Il suffit de citer par exemple l’association concurrente du Mémorial de la Déportation Homosexuelle (MDH) fondée par le regretté Jean Le Bitoux. Tout comme à Toulouse, puis à Mulhouse, il sera intéressant d’étudier en septembre la sociologie des participants à l’inauguration pour savoir si devant l’ampleur d’un projet, les oppositions partisanes s’effacent le temps d’une cérémonie.

L’inauguration d’une plaque en mémoire des déportés pour motif d’homosexualité dans le camp du Struthof constitue donc un évènement important dans la construction mémorielle de l’homosexualité. Néanmoins, il serait erroné de le considérer comme une finalité. De nombreuses interrogations subsistent autour de ce projet. De plus, cette étape n’efface nullement l’absence d’un véritable monument national (tel qu’on peut en trouver en Allemagne ou aux Pays-Bas par exemple), ni les incidents récurrents qui entourent la Journée Nationale du Souvenir de la Déportation au cours de laquelle la participation de délégations homosexuelles est sans cesse remise en cause dans plusieurs villes de France.

Il serait donc judicieux que cette inauguration à la rentrée 2010 soit l’occasion d’approfondir encore un peu la réflexion pour obtenir peut-être un jour une commémoration nationale satisfaisante.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 10:38

Certaines thèses historiques méritent d'être connues pour mieux les dénoncer. Ci-joint, le lien vers un article auquel j'ai apporté une modeste contribution :

http://www.360.ch/presse/2008/10/tous_collabos_les_homos.php

Bonne lecture.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 17:44

Lorsque les manuels d’histoire me font frôler l’indigestion, je m’évade parfois par une autre forme d’histoire, littéraire et librement romanesque celle-là. Ma dernière lecture fût l’un des romans en vue de la rentrée littéraire 2008 : La meilleure part des hommes, de Tristan Garcia.

Je l’ai lu comme les principaux critiques littéraires nous conseillent de le lire : c’est-à-dire comme l’ouvrage encourageant d’un jeune écrivain.

Qu’elle ne fût pas ma surprise au fil des pages de m’apercevoir qu’il s’agissait là en fait d’une lecture mémorielle et croisée des histoires du sida et de l’homosexualité à la fin du XXème siècle.

 

Dès l’ouverture du livre, une mention introductive avait attiré mon attention :

« Les personnages de ce roman n’ont jamais existé ailleurs que dans les pages de ce livre. Si le lecteur juge cependant qu’ils ressemblent sous certains aspects à certaines personnes réelles qu’il connaît ou qu’il reconnaît, c’est simplement parce que, plongés dans des situations parfois comparables, personnes et personnages n’agissent pas autrement ».

Je reste perplexe ! Quand un scénariste ou un écrivain introduit son histoire par de telles précautions, c’est qu’il craint généralement à juste titre qu’on lui reproche de s’être un peu trop inspiré de faits réels.

Mon intuition s’est vérifiée dès les premières lignes. De jeunes homosexuels baignant dans une atmosphère d’extrême-gauche, pratiquant le journalisme comme une revendication politique, prétendant dresser une lecture philosophique du quotidien… J’avais l’impression d’être plongé au cœur des mouvements de libération homosexuelle des années 1970 que j'affectionne tant.

Certes, les noms ont été maquillés : Gai Pied est devenu Blason ; Act-Up est timidement dissimulée sour le pseudonyme de Stand-UP ; et les personnages sont une construction synthétique et multi-facette de plusieurs personnes réelles. Mais qui connaît bien cette période ne peut s’empêcher de lire ce roman comme un jeu de piste où chaque évènement, chaque trait de caractère, chaque parole renvoie à un référent historique précis. 

D’ailleurs, l’auteur nous encourage lui-même à ne pas trop nous éloigner de l’Histoire. Tel le Petit Poucet, il laisse ici et là des indices, des ancres sensées nous raccrocher à la réalité : l’héroïne est donc journaliste à Libération et elle nous rappelle régulièrement les grands évènements politiques de ces trente dernières années où Chirac, Balladur et Sarkozy n’ont quant à eux pas été masqués.

 

Une question m’a alors trituré l’esprit pendant toute la lecture de l’ouvrage : comment un si jeune écrivain pouvait-il avoir une connaissance si précise d’une période qu’il n’avait lui-même pas traversée ? Ayant lu ce roman sans m’informer sur son auteur, j’ai du me contenter de la courte biographie proposée par Gallimard :

« Tristan Garcia est né en 1981 à Toulouse. La meilleure part des hommes est son premier roman ».

Ce n’est finalement que dans les dernières pages du livre que j’ai compris la clef de lecture essentielle de toute l’intrigue. L’auteur y remercie « Jean Le Bitoux pour sa bienveillance, son aide et ses conseils ».

Et là, tout s’éclaire ! Voilà pourquoi cet ouvrage est si précis ! Voilà pourquoi il m’a semblé lire une véritable histoire romancée de l’homosexualité contemporaine vu par ses acteurs des années 1970 ! Voilà pourquoi à la qualité littéraire s’ajoute la justesse de l’analyse et l’intérêt des faits évoqués !

Ce livre est en fait un livre d’auteurS.

Il ne constitue pas encore l’histoire tant attendue de ces années passionnantes que les historiens laissent encore prudemment aux sociologues ; mais il ajoute sa pierre à l’immense édifice de mémorialisation qu’ont entrepris tous ces acteurs, pressés par le temps et soucieux de laisser une trace à l’histoire, avant qu’il ne soit trop tard, avant que le sida ne les rattrape…

 

Hélas, à laisser toutes ces traces se multiplier, ne nous éloignons-nous pas de l’histoire ? Annette Wieviorka a très bien expliqué dans sa thèse sur les témoignages des déportés en camps de concentration que la mémoire collective est un phénomène complexe, mais puissant, qui peut conduire à une orientation sensible de l’histoire, voire à des dérives et inventions dans certains cas. Ne doit-on pas dans une même logique entreprendre très rapidement une histoire des années sida par ses témoins encore survivants ? Certes, d’aucun me répondront que toute la population n’a pas été menacée par l’épidémie de sida, que la menace n’est d’ailleurs toujours pas éteinte. C’est justement dans cet aspect que réside tout l’intérêt d’une telle étude à mon sens : par la lecture d’une menace scientifiquement universelle, mais sociologiquement communautarisée.

Toute proportion gardée, ne peut-on pas considérer que nous venons de traverser une période de dénégation similaire au phénomène post-concentrationnaire face à la mortalité et qu’il est désormais temps de se confronter à son histoire pour mieux en saisir les enjeux et les « leçons de l’histoire » ? Plus généralement, je pense que l’historien doit mener une réflexion épistémologique sur son rapport avec ce sujet qu’il a délaissé jusqu’alors, considérant assez mystérieusement qu’il devait être strictement dévolu au territoire du sociologue.

 

L’appel est donc lancé : à quand une histoire du sida ? A quand une histoire de l’homosexualité ? A quand une histoire de (et non plus par) Jean Le Bitoux ?

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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3 septembre 2008 3 03 /09 /septembre /2008 09:28

Au mois d’avril 2008, des associations de lutte pour les droits de l’homme et des associations d’homosexuels avaient dénoncé ensemble le logiciel Ardoise qui proposait aux policiers de remplir par informatique des dépôts de plainte indiquant des informations telles que  « permanent syndical », « sans domicile fixe », « homosexuel ». Après quelques semaines de résistance, sommée de s’expliquer auprès de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde) et de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), Michèle Alliot-Marie avait été contrainte de reculer et d’abandonner cet outil qu’elle avait mis en place sans aucune concertation avec les autorités compétentes.

Cet été, profitant encore une fois de la période estivale pour ne susciter aucun débat public, le gouvernement récidivait sa tentative par un décret publié au Journal Officiel du 1er juillet 2008. Ce dernier autorisait alors la mise en place d’un nouveau fichier policier se présentant sous le prénom innocent d’EDVIGE (Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale). Il a pour objectif de recenser toute personne « ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui joue un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif »… En somme, tout le monde est plus ou moins concerné par cette définition voulue très vague. Les mineurs n’en sont pas exclus puisque ce fichage prendra effet dès l’âge de 13 ans. Last, but not least…cet outil permettra de compiler des renseignements sur l’état civil, les déplacements, l’appartenance ethnique, la vie sexuelle, les opinions politiques, philosophiques, religieuses, les appartenances syndicales et associatives, mais aussi des photographies.

 

Jusqu’à présent, point d’histoire dans cette affaire qui n’en suscite pas moins l’indignation du citoyen. Ce sont en revanche les actes de militance de quelques associations d’homosexuels qui ont introduit dans ce dossier des aspects historiques. Il s’agit plus précisément du Collectif contre l’homophobie (CCH), présidé par Hussein Bourgi, qui commettait le 14 avril 2008 un communiqué de presse où il rappelait que « sans remonter à la période sombre de la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle des membres de certaines minorités furent fichés et déportés, nous voulons rappeler le fichage (par les brigades mondaines) et le harcèlement policier subi par de nombreuses personnes (notamment homosexuelles) des années 50 aux années 70 ».

De telles affirmations m’ont particulièrement et personnellement attristé car, en octobre 2007 (bien avant que toute cette affaire éclate), j’avais invité Hussein Bourgi à un colloque que j’organisais à l’Université de Bourgogne sur la déportation pour motif d’homosexualité en France. Au cours de cette manifestation, je présentais aux côtés de spécialistes français de cette question (Florence Tamagne, Marc Boninchi et Arnaud Boulligny), les conclusions de deux années de recherches sur la thématique spécifique du fichage des homosexuels avant et pendant l’occupation. Or, toutes les archives administratives démentent rigoureusement l’existence d’un fichier national des homosexuels à cette époque. Au contraire, les maires de Cannes et de Nancy qui mettent en place en 1939 des fichiers locaux afin de recenser les homosexuels de leurs villes qui se livrent à la prostitution (et uniquement ceux-là) sont vivement rappelés à l’ordre par le ministre de l’Intérieur Albert Sarrault qui considère que de telles dispositions sont « contraire à l’ordre public » et qui leur ordonne par l’intermédiaire des préfets d’arrêter immédiatement cette pratique.

Certes, quelques fichiers ont été malgré tout conservés. Notamment, la surveillance fût maintenue dans le port de Toulon où il s’agissait alors de protéger la réputation des marins militaires français attaquée par des organes de presse antimilitaristes et communistes ; c’était également le cas dans la ville provinciale de Dijon où, entre 1920 et 1936, un brigadier semble s’être fait le spécialiste de la surveillance des homosexuels. Son activité n’était pourtant nullement consignée sous une autre forme que divers procès verbaux. A aucun moment il n’a obtenu l’autorisation de concrétiser ses contrôles nocturnes par la constitution d’un fichier de recensement des homosexuels dijonnais. Au contraire, lors de l’arrêt de ses fonctions, personne ne poursuit son œuvre.

 

Historiquement parlant, il n’est donc actuellement pas permis d’affirmer que la déportation des homosexuels français ait eu pour origine l’existence d’un fichier préexistent. J’ai donc poursuivi mon analyse afin de comprendre pourquoi, pendant de longues années, une telle thèse avait pu être véhiculée sans que personne ne songe à la contester. C’est alors que j’ai mis en place les premiers éléments théoriques de ce processus que je désigne désormais comme une « construction mémorielle ». Au cours des années 1970, alors qu’ils faisaient effectivement l’objet de surveillances étroites suite à l’apparition des premiers mouvements contestataires de libération homosexuelle, les précurseurs du militantisme homosexuel moderne ont été confrontés pour la première fois à l’histoire de la déportation de leurs prédécesseurs, jusqu’alors laissée aux oubliettes. D’obscures liaisons mentales se sont ainsi effectuées. Dans un souci de marquer la continuité entre le passé et le présent, les fondateurs du Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar) n’ont pas hésité à qualifier la disposition prise sur la discrimination de la majorité sexuelle des homosexuels par le régime de Vichy et perpétuée par le gouvernement provisoire de « loi Pétain – De Gaulle ». Dans la même logique, les homosexuels français des années 1970 ont donc pensé être les victimes d’une persécution policière similaire… alors que les faits et le contexte étaient tout à fait différents.

 

Aujourd’hui, c’est cette dérive mémorielle qui persiste et qui conduit parfois à des approximations. Ainsi, Hussein Bourgi répondant en juin 2008 aux questions du journal Têtu qui l’interrogeait sur les exemples de fichage des homosexuels ayant existé par le passé : « Le fichage a conduit des millions de personnes dans les camps de déportation et d’extermination pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce fut le cas des Juifs et d’autres catégories de victimes. Le sujet est beaucoup trop sérieux pour le réduire à une controverse récente sur le fichage ou l’absence de fichage des homosexuels en France pendant cette période ».

Je me suis senti quelque peu concerné par cette accusation de « controverse » mais je ne peux que répéter encore et toujours, sous l’autorité des archives administratives, que pour l’instant rien ni personne n’est en mesure de présenter des preuves que la déportation des homosexuels français ait été commise par l’intermédiaire d’un fichier.

 

Je comprends bien l’intérêt symbolico-médiatique que permettrait une telle situation. Il est en effet beaucoup plus marquant à l’esprit du badaud d’affirmer que le gouvernement actuel renoue avec des pratiques vichystes, considérées par certains de néo-nazies. Or, l’historien ne peut pas laisser dire et écrire plus longtemps de telles erreurs.

Bien au contraire, j’inviterais modestement les diffuseurs de cette thèse à s’en démarquer judicieusement. Car ce que tente de faire actuellement notre gouvernement est bien plus grave et dangereux que ce qu’ont pu faire tous les autres gouvernements précédents. En effet, depuis cinquante ans, la définition du mot « fichier » a subi les influences de l’histoire et ne recouvre plus exactement la même réalité matérielle. Tandis que les possibilités étaient jadis limitées à des petites fiches en carton, facilement perdues et difficilement utilisables, les potentialités informatiques modernes permettraient désormais à Michèle Alliot-Marie (ou à tout autre individu qui pourrait s’emparer de cette base de données au sein même de la police) d’obtenir en seulement quelques clic une liste exhaustive des homosexuels français, accompagnée de leurs coordonnées et de documents permettant ensuite d’exercer sur eux une pression ou un éventuel chantage.

 

En somme, EDVIGE n’est pas la petite-fille de Vichy, mais bien la progéniture assumée et revendiquée du gouvernement sécuritaire de Nicolas Sarkozy. Et finalement…c’est bien pire !

 

Post scriptum : Les obligations éditoriales n’étant pas assujetties à l’actualité, les actes du colloque au cours duquel ces recherches ont été plus longuement et rigoureusement présentées sont actuellement en cours de rédaction.

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