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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 09:17

 

Abstract : Angela Merkel inaugurated a memorial for the European Gypsies during WWII. This article's purpose is to study the importance of this event in the culture of this people.

 

Mercredi 24 octobre 2012,  la chancelière allemande Angela Merkel a inauguré à Berlin un monument à la mémoire des Roms victimes du nazisme.

Si cet acte s'inscrit dans la logique mémorielle allemande qui peut être interprétée comme communautaire du point de vue français (ce monument est situé à proximité de ceux dédiés aux Juifs et aux homosexuels), il n'est pas sans poser question sur la construction mémorielle du groupe dont il est censé entretenir le passé.

 

Memorial-Roms.jpg

Mémorial de Berlin en hommage aux Roms victimes du nazisme (artiste : Dani Karavan)

 

Si les Roms ont souvent fait la Une des médias ces dernières années, force est de constater que nous connaissons finalement assez mal leur histoire et leur identité. Trop souvent, ce peuple est évoqué par l'intermédiaire d'hommes politiques qui dénoncent soit une intégration difficile, soit une stigmatisation raciste et xénophobe. Rares sont cependant les interventions des Roms eux-mêmes ou les articles d'analyse nous permettant de les comprendre.

 

Il suffit pour s'en rendre compte de s'arrêter un instant sur les articles qui ont été consacrés à cet évènement.  Le Monde par exemple parle d'un "Mémorial aux Tziganes victimes du nazisme" quand  Le Nouvel Observateur évoque "les Roms victimes de l'Holocauste".

Entre ces deux appellations, on prend conscience du flou et de l'incompréhension générale qui entoure ce peuple que l'on ne parvient pas vraiment à désigner (Tziganes, Roms, ou encore Sintis, Gitans, Gypsies...), dont on connaît mal l'histoire (n'est-il pas maladroit d'employer l'expression d'Holocauste dans ce cadre?), et auquel on ne donne pas la parole (à l'exception d'un  reportage sur Arte).

 

Cet article n'a pas la prétention de corriger ou compléter ce manque d'information. Au mieux peut-on simplement indiquer quelques références bibliographiques en fin de page (en espérant que d'autres contributeurs puissent les compléter).

En revanche, il me semble intéressant de réfléchir sur le sens de l'existence même d'un monument commémoratif.

 

Une étape dans le processus mémoriel allemand

Comme l'a rappelé Angela Merkel lors de son discours, cette inauguration constitue une étape dans le processus mémoriel de son pays : "Ce monument nous rappelle un peuple trop longtemps oublié. (...) L'hommage aux victimes comprend aussi une promesse, celle de protéger une minorité, un devoir pour aujourd'hui et demain (...) Les Roms souffrent encore aujourd'hui de discrimination et de rejet, ils doivent aujourd'hui encore se battre pour leurs droits. C'est le devoir de l'Allemagne et de l'Europe de les soutenir".

Par cette déclaration, la chancelière allemande oriente sensiblement la symbolique de cet évènement dans le domaine politique. Par sa présence, elle honore le "devoir de mémoire" qui incombe à son pays après l'expérience extrême et traumatisante du nazisme. En tant que chef d'Etat, elle réinvestit également cet acte commémoratif dans le présent en rappelant qu'il doit permettre d'orienter les choix politiques et sociétaux actuels.

Il n'a pas fallu plus de quelques minutes pour que cette posture politicienne soit dénoncée. A l'issue de la cérémonie, la chancelière a en effet été interpellée par un inconnu qui lui a lancé : "Et qu'en est-il des expulsés, Madame Merkel" ? L'individu n'a obtenu aucune réponse.

 

Une révolution dans le processus mémoriel rom

Si cette cérémonie est assez traditionnelle dans l'agenda d'un chef politique, il l'est beaucoup moins dans celui d'un représentant associatif, et encore moins dans celui de Silvio Peritore, vice-président du conseil central des Sintis et Roms.

Selon l'interview qu'il accorde à Arte , le caractère tardif de cette inauguration s'explique par plusieurs éléments :

1. La volonté initiale du peuple rom d'être intégré à un monument commémoratif commun à toutes les victimes, sans distinction de motif, qui n'a finalement pas pu être réalisée.

2. Le désintérêt général sur la mémoire des Roms, oubliée derrière d'autres mémoires plus visibles.

3. L'absence de lobby politique susceptible de défendre la mémoire des Roms auprès des élus et administrations.

 

Bien qu'il soit impossible d'assumer une telle posture de la part d'un représentant associatif, il me semble intéressant d'avancer également l'hypothèse d'une absence de culture mémorielle chez les Roms (tout du moins, incomparable avec celle développée depuis quelques décennies en Occident).

Il suffit pour s'en convaincre de s'arrêter un instant sur l'histoire de ce peuple. La parution récente d'études sur cette question rencontre de grandes difficultés à retracer les origines des Roms pour la simple raison que l'un des aspects essentiels de leur culture repose sur l'oralité et l'absence, voire le refus, de l'écrit. Ainsi, des pans entiers de l'histoire de ce peuple sont aujourd'hui constitués de légendes plus ou moins vérifiées par l'intermédiaire des traces laissées par ceux qui auraient croisé leur chemin.

Ces difficultés ne sont cependant pas symptomatiques de l'histoire ancienne des origines. Les évènements les plus récents pâtissent des mêmes limites, y compris concernant la tentative de génocide pour la Seconde Guerre mondiale.

C'est ainsi qu'en France, l'ancien camp d'internement de Tziganes de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) avait été complètement oublié jusqu'à ce qu'un ancien instituteur et érudit local en découvre les ruines par hasard et décide d'en écrire l'histoire.  Dans l'interview qu'il accorde à l'Express en 2010, il précise que "jamais un Montreuillais ne m'avait parlé de cette histoire et les Tziganes l'avaient aussi enfouie en eux, sans l'écrire car ce n'est pas leur culture".

 

L'inauguration d'un monument en mémoire des Roms victimes du nazisme à Berlin n'est donc pas tant significatif d'une étape importante dans le cheminement mémoriel allemand. Il s'inscrit au contraire dans une logique assez traditionnelle.

En revanche, il constitue une véritable révolution mémorielle pour les Roms qui décident ainsi de s'inscrire dans un cheminement culturel qui leur était jusqu'à présent étranger. Ce monument peut donc aussi être lu comme la manifestation évidente d'une forme d'acculturation qui pourrait faciliter à l'avenir une nouvelle forme d'intégration.

 

 

Bibliographie

Henriette Asséo, Les Tsiganes, une destinée européenne, Paris, Gallimard, 1994.

Henriette Asséo, De la « science raciale » aux camps, Les Tsiganes en Europe sous le régime nazi, Henriette Asséo, Herbert Heuss, Franck Sparing et Karola Fings, The Gypsies during the Second World War, Éditions de l'Université du Hertfordshire, 1999.

Éditions du Centre Régional de Documentation Pédagogique de Paris (CRDP Paris), Université Paris-Descartes, 1996.

Guenter Lewy, La persécution des tsiganes par les nazis, Paris, Éditions Belles Lettres, 2003

Jean-Pierre Liégeois, Roms et Tsiganes, Paris, La Découverte, 2009.

 

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 13:19

 

Ils ont finalement été mis en place, malgré l'alternance politique : ce sont les fameux questionnaires permettant de tester la "connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises" des candidats à la nationalité française. Cette idée est le fruit du précédent gouvernement, et plus précisément des services de l'ancien ministre de l'Intérieur Claude Guéant, qui s'inscrivait alors dans la lignée de la politique historienne du président Nicolas Sarkozy.

Le décret du 30 janvier 2012 précise en effet les modalités de naturalisation : non seulement il est exigé du demandeur une "connaissance de la langue française caractérisée par la compréhension des points essentiels du langage nécessaire à la gestion de la vie quotidienne" mais également la "connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises correspondant au niveau de connaissance attendu, dans ces matières, d'un élève à l'issue de l'enseignement dispensé à l'école primaire".

 

Nous les attendions avec impatience et nous n'avons pas été déçus. Depuis quelques semaines, différentes versions ont filtré dans la presse, notamment dans Le Monde et Le Figaro (vous ne manquerez pas d'aller vérifier si vous méritez vous aussi votre nationalité...).

Le questionnaire se présente sous la forme d''un QCM proposant systématiquement trois propositions de réponse.

 

Parmi les questions qui concernent l'histoire, on trouve quelques perles :

 

1. Les guerres de religion, au XVIe siècle, ont opposé :

a/ catholiques et protestants ;   b/ chrétiens et musulmans ;    c/ écoles publiques et écoles privées

Il n'est pas précisé si des choix multiples sont possibles mais le reste du questionnaire laisse croire qu'une seule réponse est attendue. Or, si l'on veut être précis, on rappellera que l'expression "guerres de religion" ne se limite pas à la seule opposition entre catholiques et protestants. Elle s'est également déclinée sous la forme d'oppositions bien plus larges dans toute l'Europe, et notamment entre les chrétiens, les juifs et les musulmans en Espagne.  

 

2. Lequel de ces trois pays n'a pas fait partie de l'empire colonial français ? 

a/ La Tunise ;     b/ Le Maroc ;     c/ La Lybie 

On s'étonne ici de retrouver une question sur le passé colonial de la France. Est-il nécessaire dans ce genre de questionnaire destiné aux candidats à la nationalité française (et donc à des populations parfois originaires de ces pays) de rappeler la nature des liens passés avec la France ?

 

3. Les premiers peuples connus qui ont habité la France sont :

a/ Les Crétois ;     b/ Les Gaulois ;     c/ Les François

Il s'agit probablement de la question la plus caricaturale tant elle mobilise les poncifs de ce qui est généralement désigné comme le "roman national". "Nos ancêtres les Gaulois" constituent une lecture stéréotypée qui ne correspond par à la réalité historique mais seulement au discours politique et erroné de Jules César, repris depuis par à d'autres fins tout aussi politiques.

 

Les questions de culture générale valent aussi le détour :

1. Dans lequel de ces trois pays le français n'est pas parlé ?

a/ La Suisse ;     b/ L'Espagne ;      c/ L'Algérie

Encore une fois, cette question fait référence au passé colonial de la France.

 

Quels enseignements tirer de ces questionnaires ?

Globalement, on remarque assez rapidement que ces questionnaires véhiculent une vision plutôt positive de la France dans l'histoire, résidu du traumatisme de la repentance honnie par le précédent chef de l'Etat.

Il est également à noter la lourde insistance sur le passé colonial de la France. D'aucuns justifieront cette présence par la volonté de faire réfléchir les candidats à la nationalité française sur les processus historiques qui sont à l'oeuvre dans les choix des destinations migratoires. Une telle interprétation apparaît comme complètement illusoire au regard des questions posées qui relèvent davantage d'un inventaire à la Prévert des stéréotypes du roman national plutôt que d'un questionnaire de connaissance en histoire.

 

Ces tests s'ajoutent ainsi à d'autres éléments révélateurs d'une tendance actuelle à l'affirmation du roman national face aux dangers supposés dont il ferait l'objet. Dans un excellent article de la revue Diversité, l'historienne Laurence de Cock a très bien montré comment depuis 2008 les nouveaux programmes d'histoire au collège qui introduisent l'étude de civilisations extra-européennes ont été attaqués au prétexte qu'ils dilueraient l'histoire nationale traditionnelle au profit de mémoires communautaires.

Accordons à Dimitri Casali (qui a été le porte-parole de cette cause) que c'est probablement le cas concernant l'enseignement des traites négrières et de l'esclavage qui a fait l'objet d'une attention particulière dans les nouveaux programmes en raison de la loi Taubira de 2001.

Cela ne doit cependant pas faire oublier que l'alternative conservatrice proposée par Dimitri Casali repose sur une construction tout aussi communautaire. L'histoire de France qu'il propose dans son  altermanuel est le fruit d'une vision datée et politique qui considère l'histoire enseignée comme le bras armé du renforcement de la fierté nationale à travers l'héroïsation des grandes figures et des grands évènements que nul Français n'est censé ignoré selon lui. Bien que ce soit l'expression de "roman national" qui se soit imposée depuis plusieurs années, on aurait tout autant pu parler de "mémoire nationale" tant cette vision correspond à une lecture du passé visant à rassembler une communauté (dire nationale) dans l'émotion.

Face à cette croyance, nous pensons que l'histoire peut avoir d'autres vertues parmi lesquelles figurent en priorité l'exercice de l'esprit critique et l'apprentissage de l'altérité culturelle. Maintes réformes ont tenté d'introduire cette dimension depuis "l'histoire universelle" en 1925 jusqu'aux programmes Haby de 1975 qui voulaient "élargir l'horizon", en passant par l'approche civilisationnelle de Braudel en 1957. Dans le contexte actuel d'une mondialisation galopante qui entraîne des flux économiques et humains toujours plus importants, il serait pour le moins contradictoire de s'obstiner à inculquer une histoire dont les présupposés idéologiques datent de la fin du XIXe siècle, à l'époque où la France cherchait à prouver sa supériorité sur l'Allemagne et à justifier son entreprise coloniale par un argumentaire racialo-civilisationnel. 

 

Questionnaire-nationalite-francaise.png

Caricature de Rodho sur Le PLus du Nouvel Observateur

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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 17:24

 

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Le dernier dossier de la revue en ligne Regard sur l'Est porte sur "Le renouveau du monde juif en Europe centrale et orientale". La problématique de cette réflexion collective part du présupposé suivant : "Présents pendant plusieurs centaines d’années en Europe centrale et orientale, les Juifs ont fait l’objet de persécutions (pogroms, Shoah…), avant d’être comme «évincés» de l’espace public durant la période communiste. Toutefois, depuis la fin des années 1980, on assiste dans certains pays à une recherche, une reconnaissance, voire une renaissance de l’héritage juif".

Il s'agit donc d'une réflexion globale sur la mémoire de la culture juive dans un espace où cette communauté a particulièrement souffert. Parmi les articles proposés, certains adoptent une perspective résolument mémorielle qui méritent d'être signalée sur ce blog.

 

La question de la Shoah est évidemment omniprésente dans ce dossier.

L'article de Stephan STACH par exemple nous montre que l'Allemagne n'a pas toujours adopté une position commune autour de la mémoire de la Shoah. Ainsi, pendant longtemps, RFA et RDA ont développé des mémoires parallèles autour d'un évènement de passé commun. Les articles suivants sur la Roumanie, l'Albanie, la République Tchèque ou encore le Bélarus confirment bien à quel point l'unité géographique régionale n'est pas le gage d'une unité mémorielle. Les évolutions politiques ultérieures ont donc des conséquences qui sont visiblement plus fortes qu'une éventuelle unité culturelle, voire un passé commun.

 

Ces différentes études de cas permettent ainsi de rendre compte d'une formidable diversité, mais aussi de la fragilité du passé qui, au gré des vents politiques, peut souffrir d'interprétation parallèles, voire contradictoires. C'est pourquoi, parmi tous les critères qui permettent aujourd'hui de mesurer le degré de démocratisation, nous ne devrions pas non plus oublier celui d'écrire, de lire et d'apprendre l'histoire. A notre connaissance, il n'existe en effet pas de dictature qui n'ait essayé d'exercer un contrôle autoritaire sur l'interprétation du passé. 

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 10:06

 

Le procès de Nuremberg fait régulièrement l’objet de critiques révisionnistes. Malgré la gravité des faits reprochés aux accusés, nombreux sont ceux qui reprochent les conclusions hâtives d’une justice expéditive et prédéfinie par les vainqueurs. A l’occasion d’une affaire judiciaire récente, la Russie s’est présentée comme le protecteur résolu du célèbre procès. Ses motivations méritent cependant d’être éclairées.

 

L’affaire se déclare autour du cas de Vassily Kononov. Né en Lettonie, le jeune homme devient soviétique lorsque son pays natal est annexé par l’URSS en 1940. Adoptant sa nouvelle nationalité, il décide de s’engager dans l’Armée Rouge lorsque l’URSS est attaquée par les nazis en juin 1941. Il s’illustre alors par de nombreux actes de résistance qui lui valent la reconnaissance de son nouveau pays.

 

vassily-kononov-en-1941.jpg

Vassily Kononov en 1941

 

Dans son parcours, un évènement tragique est à l’origine de ses ennuis judiciaires ultérieurs. Selon le récit de son avocat, Vassily Kononov est chargé en 1944 d’une mission particulière : exécuter une sentence de la cours martiale ordonnant la peine capitale pour quelques habitants du village letton de Malye Baty, jugés coupables de l’extermination d’un groupe de partisans soviétiques. Par cet acte, le jeune homme prouve qu’il adhère sans faille à sa patrie d’adoption, même si cela doit le conduire à éliminer d’anciens concitoyens.

C’est sur cette base que la justice lettone le condamne à la prison. Le pays ayant retrouvé son indépendance depuis l’implosion de l’URSS en 1991, son action considérée comme un devoir militaire en 1944 est requalifiée en tant que crime soixante ans plus tard. L’accusé conteste ce jugement et porte l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme qui lui donne raison en invoquant l’article 7 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme : « Nul ne peut être condamné pour une action ou une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas une infraction d'après le droit national ou international. De même il n'est infligé aucune peine plus forte que celle qui était applicable au moment où l'infraction a été commise ».

Vassily Kononov est donc libéré jusqu’en 2010 où la Grande chambre de la Cour européenne des droits de l’homme revient sur sa décision. Fatigué par ces interminables batailles judiciaires, Vassily Kononov est décédé le 21 mars 2011.

 

Cette affaire est donc complexe et il n’est pas possible à mon avis d’adopter une position trop rigide. On peut supposer que le soldat Kononov n’a pas réalisé sa mission sans difficultés, ni réflexions existentielles. S’engager auprès de la force occupante soviétique pour protéger son pays d’un autre envahisseur est une chose, retourner son fusil contre des concitoyens qui ont fait le choix de soutenir le second occupant en est une autre. Cependant, l’intéressé avait-il le choix ? Pouvait-il refuser d’exécuter un tel ordre sans être accusé lui-même de trahison ?

 

La situation est d’autant complexe qu’elle s’inscrit désormais dans un contexte historique et mémoriel particulier. La Russie s’est notamment illustrée par des prises de positions très vives. A l’occasion d’une conférence organisée le 16 mai à Saint-Pétersbourg pour célébrer les 65 ans du procès de Nuremberg, le ministre russe de la Justice, Alexandre Konovalov, a évoqué le cas de Vassili Kononov. Pour lui, le cas Kononov n’est pas qu’une simple affaire judiciaire. Il révèle une tendance plus globale à revenir sur les conclusions de Nuremberg. Il s’agit donc d’une affaire de mémoire, d’histoire et de politique, voire de géopolitique.

L’enjeu pour la Russie est très simple : il faut absolument éviter que l’URSS soit considérée au même titre que l’Allemagne nazie. La position adoptée à Nuremberg est en effet très avantageuse pour l’URSS. Tandis que les regards étaient tournés vers les camps de concentration nazis et les atrocités commises par le régime d’Hitler, Staline a imposé au monde l’idée d’un pays respectable en dissimulant habilement derrière cette image d’Epinal les failles d’un système imposé par les annexions forcées et les exécutions sommaires.

Soixante-cinq ans plus tard, la Russie se fend donc d’une grande solennité en organisant les célébrations de l’héritage du procès de Nuremberg. L’observateur occidental ne doit cependant pas être dupe. Lors de ces cérémonies, ce n’est pas la lutte contre l’extrémisme et la protection des droits de l’homme qui sont célébrées, mais l’image teintée de propagande à la gloire d’une Russie glorieuse et éternelle.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 21:40

Les conséquences de l’instauration d’une nouvelle Constitution en Hongrie se répercutent sur de nombreux domaines. Au-delà de la limitation des libertés de la presse qui a essentiellement intéressé les journalistes français, ce sont en fait plus globalement les libertés d’opinion et d’expression qui sont en danger, notamment par le biais d’une réécriture méthodique de l’histoire.

 

Dans un article très intéressant paru dans la revue Regard sur l’Est, Paul GRADVOHL résume cette dérive en trois étapes :

- Tout d’abord, le gouvernement a décidé de fermer l’accès aux archives concernant la période allant de l’occupation allemande (19 mars 1944) à la mise en place d’un gouvernement sur la base d’élections libres (2 mai 1990). Ainsi, de nombreux travaux scientifiques ont été stoppés dans l’urgence par un gouvernement qui ne voyait pas d’un bon œil ces historiens travaillant sur un passé jugé trop récent.

- Ensuite, au nom de la liberté d’information et de la protection des données individuelles, le gouvernement a décidé de disperser toutes les archives de cette période en les remettant aux personnes concernées. Dès lors, des montagnes d’archives ont été dilapidées, réduisant à néant toute possibilité de saisir le sens global de l’histoire d’un pays au centre de la guerre froide.

- Enfin, la Constitution vient mettre un point finale à cette entreprise en affirmant dans un espèce de credo national : « Nous ne reconnaissons pas la suspension de notre Constitution historique résultant des occupations étrangères. Nous refusons la prescription des crimes inhumains commis contre la nation et les citoyens hongrois sous le pouvoir des dictatures nationale-socialiste et communiste. Nous ne reconnaissons pas la Constitution communiste de 1949 car elle fut le fondement d’une tyrannie, et c’est pourquoi nous proclamons son invalidité. Nous sommes d’accord avec les députés de la première Assemblée nationale libre qui ont, dans leur première résolution, affirmé que notre liberté d’aujourd’hui a pris son essor à partir de notre révolution de 1956 ».

 

Cette dérive constatée en Hongrie témoigne d’une orientation générale qui a conduit récemment de nombreux gouvernements à se saisir de la question historique pour mieux l’instrumentaliser. Progressivement, nous commençons à saisir ce qui peut être caractérisé comme une véritable « politique historique ».

Cette dernière consiste à empêcher progressivement l’enseignement, puis l’écriture de l’histoire par l’intermédiaire de multiples mesures réduisant l’accès aux archives, diminuant les crédits de recherches, réformant le statut des enseignants et des chercheurs… tout en continuant à mener activement en parallèle une politique mémorielle que les jeunes citoyens ne sont plus en mesure de décrypter, à défaut de formation à l’esprit critique.

L’exemple hongrois illustre un processus qui atteint pour la première fois un tel niveau d’aboutissement. En introduisant ces déclarations au sein même de la Constitution, le gouvernement fait l’économie de plusieurs décennies de propagande. Il vient d’inscrire dans la loi suprême sa propre lecture de l’histoire, interdisant de fait toute forme de révision scientifique. Il s’agit dès lors de la loi mémorielle la plus puissante jamais adoptée.

 

Bien qu’elle ait été adoptée par un pays qui peut nous paraître lointain, cette « politique historique » nous concerne tous. Elle témoigne d’une tendance sinueuse qui s’immisce discrètement à la tête des pouvoirs respectifs en Europe. C’est pourquoi il est important de réagir avant que d’autres mesures similaires ne soient adoptées ailleurs.

Les deux premières étapes évoquées ci-dessus sont déjà en application, mais la dernière n’est pas encore exécutée puisque la Constitution ne doit être promulguée qu’au 1er janvier 2012. Dès lors, un espoir demeure. Sous la pression internationale, le gouvernement hongrois peut encore reculer. Il est donc urgent que les hommes politiques, les militants des droits de l’homme et les historiens (Liberté pour l’Histoire, le Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire…) se saisissent de la question pour éviter que de nouvelles lois mémorielles ne parviennent à s’imposer jusqu’aux plus hautes instances des Etats européens.

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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 16:51

 

L’omniprésence du fait mémoriel dans notre société a pour conséquence une forte demande sociale de la part des élèves qui sont quotidiennement interpellés par des commémorations, anniversaires, et polémiques mémorielles. Le professeur d’histoire apparaît alors comme une ressource régulièrement sollicitée.

Sans sombrer dans l’excès, je pense que les professeurs ont tout intérêt à saisir cette attention de nos élèves pour la question mémorielle afin de mieux les reporter à l’histoire et leur redonner le goût d’une discipline qui leur permet très souvent d’arborer un regard neuf et critique sur le monde et les sociétés qui nous entourent.

Cet article constitue une proposition d’activité qui peut être adaptée en classe.

 

****

Les niveaux de classes conseillés

 

Troisième

De la guerre froide au monde d’aujourd’hui (relations Est-Ouest, décolonisation, éclatement du

monde communiste) 

Terminale Es et L

Le modèle idéologique soviétique

L’Europe de 1945 à nos jours (Le temps des démocraties populaires 1948-1989)

Terminale S

Les relations internationales depuis 1945 (La guerre froide – 1947-1991)

 

Perspective pédagogique

 

Enseigner la Guerre Froide et le modèle idéologique soviétique n’est pas simple.

Nourris d’une culture occidentale doublée d’une forte conscience républicaine et démocratique (à laquelle contribue largement l’enseignement de l’histoire-géographie), nos élèves rencontrent souvent des difficultés à comprendre le fonctionnement de sociétés géographiquement si proches de nous, et pourtant si éloignées d’un point de vue idéologique.

 

L’approche mémorielle et artistique peut aider à surmonter cette difficulté.

En observant directement les traces du passé dans le paysage mémoriel russe, les élèves peuvent apercevoir quelques éléments essentiels qui ont fait la puissance du modèle soviétique.

 

Cette proposition d’activité s’appuie sur les travaux d’Eric LUSITO, photographe autodidacte français.

Il a voyagé pendant six années dans l'ancien espace soviétique à la recherche de ces sites militaires qui représentaient l'ambition et la puissance de l'URSS : le résultat de son travail a été rassemblé dans sa première monographie After the Wall dont les extraits étudiés sont disponible à cette adresse.

 

Cette séance peut donc parfaitement s’intégrer dans le cadre de l’enseignement de l’Histoire des Arts.

 

 

Bibliographie

LIvre-1.jpg

  

After the Wall Traces of the Soviet Empire

Texte de Francis Conte, université Paris IV Sorbonne

100 images, 120 pages, 25 x 30 cm

Imprimé par Bortolazzi & Stei, Vérone, Italie

Edité par Dewi Lewis Publishing, UK

ISBN 9781904587750

 

 

KOZOVOÏ Andreï, Par delà le Mur, La culture de guerre froide soviétique entre deux détentes, Éditions Complexe, 2009, 310 pages. (http://clio-cr.clionautes.org/spip.php?article2757)

 
Exploitation pédagogique

 

Je propose d’utiliser ce corpus au fil du chapitre, mobilisant ainsi chaque document dans le cadre d’une thématique précise. En fonction des niveaux de classe, il est possible d’intégrer une à deux photographies par séance, induisant ainsi l’essentiel des notions prescrites par les programmes.

La colonne de gauche présente une miniature de la photographie (toutes sont disponibles dans un plus grand format sur le site) et la colonne de droite propose des axes de réflexion à développer en classe en lien avec les thèmes du cours.

Photo-1.jpgMig-21, Mongolie. Cette base aérienne soviétique a été construite dans les années 1970 en vue d’un éventuel conflit avec la Chine. Les différents frontaliers entre la Chine et la Russie remontent au moins au XVIIe siècle. Le conflit frontalier sino-soviétique était particulièrement inquiétant, l'URSS comme la Chine étant des puissances nucléaires.
Les provocations à la frontière et les affrontements ont conduit à des centaines de victimes de chaque côté.

 

- La course aux armements (notamment nucléaires)

 

- Les tensions sino-soviétiques permettent d’introduire la pluralité des communismes.

 

- Le cas particulier de la Mongolie (en lien avec les polémiques actuelles autour de ce territoire).

 

- Eventuellement, transition vers la crise des « euromissiles » à partir de 1977.

  

 

photo-2.jpgZone 120, Mongolie. Bâtiment militaire construit en 1982. Le slogan se lit : « Gloire au Parti Communiste d'Union Soviétique ».
Après 1955, quand Khrouchtchev condamne les «excès» du style Empire de Staline, l'architecture soviétique est marquée par l'austérité géométrique.

 

- L’architecture (HDA) au service de la propagande du régime.

 

- Nikita Khrouchtchev (1894-1971)

 

- Dénonciation du stalinisme

 

photo-3-copie-1.jpg

Zone 3D, Kazakhstan. Construite en 1956 comme station au sol pour suivre le premier satellite Spoutnik, elle est devenue ensuite l'une des bases soviétiques les plus sophistiquées pour l'observation spatiale, fournissant un contrôle satellite et une surveillance des objets dans l'espace.

 

- La course à l’espace comme composante de l’affrontement

    * 1957 : Premier satellite, Spoutnik 1

     * 1961 : Premier vol d’un homme dans l’espace : Youri Gagarine

    * 1965 : Première sortie d’un homme dans l’espace 

 

- Puis phase de « Détente » avec le vol conjoint Apollo-Soyouz en 1975.

 photo-4-copie-1.jpg

« Celui qui vient à nous avec un glaive, périra par le glaive » - tiré du film d'Eisenstein, Alexandre Nevski.

 

- La dimension guerrière (offensive ou défensive) du régime.

 

- Omniprésence de la propagande d’Etat (et notamment le statut particulier d’Eisenstein).

 

- Les monuments commémoratifs

 

Photo-5.jpgTerrain de parade, Mongolie. Au début des années 1970, les monuments à la Grande Guerre Patriotique sont devenus une caractéristique omniprésente du paysage soviétique. Un soldat du nom d’Alexeï a servi de modèle pour l'un des premiers. A la base de la statue, une inscription indique « Tout ce qui a été construit par le peuple, doit être impérativement défendu ». La zone en face de la statue était utilisée pour les défilés et les parades militaires. 10 à 15 000 soldats, personnel et leurs familles vivaient ici.

 

- La dimension guerrière (offensive ou défensive) du régime.

 

- Les monuments commémoratifs

 

- Valorisation du soldat en tant que représentant du peuple, de la collectivité.

 

salle-de-sports.jpg

« La victoire commence ici ! », salle de sports, Lettonie.

 

- Le sport au service de l’Etat

 

- Embrigadement de la jeunesse

 

- Les démocraties populaires / Les républiques socialistes au sein de l’URSS

photo-6.jpgIntérieur du Palais de Culture de la 57ème Division de Missiles, Kazakhstan.
La fin de la Seconde Guerre mondiale a vu émerger l’URSS comme l’une des deux superpuissances. La célébration de la victoire sur l’Allemagne nazie devint un culte et donna une légitimité au régime. Les réalités douloureuses de la guerre trouvèrent souvent leur expression dans des images allégoriques semi-religieuses de mères tenant leurs enfants morts dans les bras.

 

- La propagande d’Etat

 

- Utilisation de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale (et notamment de la victoire de Stalingrad) comme catalyseur.

(mise en abîme intéressante de la mémoire dans la mémoire).

photo-7.jpg

Poster de 1976. Les officiers soviétiques sont les fils fidèles du peuple.

 

- La propagande d’Etat

 

- Valorisation de l’armée

 

- Lien entre l’Etat, l’armée et le peuple => Idéal égalitaire (promotion sociale par l’engagement dans l’armée).

 

- Sens du sacrifice

 

 

photo-8.jpgPanneau d’instruction indiquant l'utilisation du traitement d'urgence par auto-injection pour se protéger contre les attaques chimiques.

 

- Les conséquences de la Guerre Froide.

 

- La course aux armements

 

- La modernisation des armements

 

- Crainte internationale après le traumatisme d’Hiroshima et Nagasaki.

 

- Accords SALT

 

 

Conclusion

L’ensemble de ces documents doit permettre aux élèves d’amorcer une réflexion plus approfondie sur l’histoire, la mémoire et les traces omniprésentes dans notre environnement.

Il suffit parfois d’ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure pour mieux comprendre un passé tellement inscrit dans la pierre qu’il en devient invisible.

Les élèves doivent notamment comprendre que l’enseignement de l’histoire a aussi pour finalité de les « déniaiser » face à cette réalité quotidienne pour mieux former leur esprit critique.

On pourra notamment proposer une ouverture sur les noms de rue, les identités mémorielles des quartiers ou encore le tourisme mémoriel

 

 

Limites du corpus documentaire

 

            - L’ennemi numéro 1 (les Etats-Unis) n’apparait pas directement dans le dossier. Il est toujours implicite. Cette dimension peut aussi faire l’objet d’une analyse par les élèves : l’existence même de l’ennemi est tellement niée que celui-ci n’apparaît pas dans le paysage mémoriel.

 

            - L’objectif de ce travail photographique est de montrer les vestiges de la Guerre Froide dans le paysage mémoriel russe. Il peut donner l’impression d’une actuelle Russie complètement dévastée après l’implosion de l’URSS. Les chapitres d’histoire et de géographie suivants devront permettre au professeur de corriger ce prisme documentaire en démontrant que l’actuel Russie est aussi un acteur important de monde d’aujourd’hui.

 

            - L’absence de certains aspects dans le corpus documentaire doit également prêter à réflexion. Il est à noter par exemple qu’aucune photographie n’illustre la répression des dissidents et d’éventuelles traces des camps du Goulag. Cette absence génère aussi du sens : elle montre que la déportation des opposants aux confins de la Sibérie avait justement pour objectif la discrétion et la minimisation des traces, pour le présent comme pour l’avenir (il est possible de prolonger cette réflexion avec les travaux novateurs de Florent BRAYARD).

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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 10:40

 

Les journalistes, à l’instar du Président Nicolas Sarkozy dimanche soir, ne cessent de répéter que les révoltes qui éclatent successivement au Sud de la Méditerranée constituent un moment historique à l’échelle planétaire.

Je serai pour ma part beaucoup plus prudent sur la dénomination à adopter dans ces circonstances. S’agit-il de révoltes ? de révolutions ? de crises ? Autant de concepts suffisamment riches et complexes qui invitent à se montrer prudent tant que l’utilisateur n’a pas défini le sens exact qu’il entend leur donner.

Gardons nous donc de qualifier d’historiques ces évènements que seule l’histoire (et ses lectures mémorielles) pourront juger.

 

En revanche, il me semble plus intéressant à ce stade d’envisager des éléments d’une lecture historique et mémorielle qui pourront éventuellement nous aider à mieux comprendre ce qu’il se passe de l’autre côté de la Méditerranée.

Tout d’abord, il est nécessaire de rappeler que toute analyse générale de ce phénomène jusqu’à présent régional comporte des failles. Certes, les Libyens s’inspirent des Egyptiens, qui ont été eux-mêmes transportés par les Tunisiens, mais la singularité des revendications ne doit jamais être oubliée. Les historiens spécialistes de ces régions apportent notamment des éléments de réflexion qui nous permettent de mieux comprendre leurs différences. Benjamin Stora par exemple a donné une remarquable interview au journal 20 minutes dans laquelle il fait le point sur les éléments qui rassemblent et ceux qui séparent ces pays du Maghreb et du Machrek.

La mémoire peut également nous permettre de mieux comprendre ces sociétés.

Pour ce faire, il nous faut tout d’abord observer quelques éléments de démographie dans les pays concernés.

Eléments démographiques dans les pays arabes 

On s’aperçoit alors aisément que l’un des éléments caractéristiques des pays actuellement traversés par des émeutes populaires est le différentiel important entre l’ « âge du leader » (qu’il soit roi, président, rais ou autre) et l’âge médian des populations.

Cet argument n’est pas nouveau. Il a été invoqué à plusieurs reprises dans d’autres situations pour expliquer la chute de nombreux régimes. Il apparaît donc logique de le rappeler aujourd’hui concernant les pays arabes qui s’illustrent dans ce graphique par des dirigeants particulièrement âgés qui gouvernent sur de jeunes individus.

 

 

Cette constatation n’est pas sans conséquence sur les mémoires nationales.

Qui sont en effet ces dirigeants parvenus à s’imposer pendant plusieurs décennies sans encombre à la tête de leur pays ? Pour la plupart, ils sont arrivés au pouvoir à la fin des années 1970 et au début des années 1980 en prenant la succession (plus ou moins légalement) de prédécesseurs qui s’étaient illustrés par un anticolonialisme très fort. Ils constituent donc une sorte de « deuxième génération politique » venant rééquilibrer les rapports de force avec les anciennes métropoles. D’où l’actuel embarras des démocraties occidentales qui ont, pour la plupart, soutenues ces dictateurs avec lesquels elles entretenaient des rapports incestueux.

 

 

Ainsi, Ben Ali prend-il la succession de Bourguiba (symbole de la résistance tunisienne anticoloniale) en 1987 dans des conditions obscures (les services secrets italiens l’auraient notamment soutenu dans cette course au pouvoir). Depuis, Bel Ali était considéré comme un relais important des démocraties occidentales dans le règlement des conflits au Moyen-Orient et en Afrique.

Ben-Ali-et-Colin-Powell.jpg Ben Ali et Colin Powell en 2004

 

Hosni Mubarak est arrivé à la présidence égyptienne en 1981 à la suite de l’assassinat d’El Sadat (ancien proche collaborateur et ministre de Nasser). Il a également largement coopéré avec les démocraties occidentales lors de la guerre du Golfe en 1991 et les négociations pour la résolution du conflit israélo-palestinien.

 

Mubarak-et-Bush.jpgHosni Mubarak et George W. Bush en 2002

 

Mouammar Kadhafi est arrivé au pouvoir bien plus tôt que ses deux autres collègues. Il s’impose à la tête de la Lybie en 1969 à la suite d’un coup d’Etat. Son originalité repose essentiellement sur le fait qu’il regroupe les deux générations politiques que nous avons identifiées précédemment. Il arbore tout d’abord une posture très anticolonialiste au début de son règne en demandant notamment aux Etats-Unis d’évacuer les bases militaires sur le territoire national libyen et en nationalisant de nombreuses entreprises, notamment pétrolières. Puis, au bout de dix ans, il prend la mesure des changements géopolitiques sur la planète et dans sa région. Il cède alors le titre de chef de l’Etat en 1979, tout en conservant de fait la réalité du pouvoir entre ses mains en tant que « Guide de la Révolution ». A ce titre, il modère progressivement ses critiques envers les démocraties occidentales et pratique un politique de « la main tendue » en repentance de ses liens obscurs avec plusieurs organisations terroristes. 

sarkozy-et-kadhafi.jpg

Mouammar Kadhafi et Sarkozy en 2007

 

Il n’est pas question, à partir de cette analyse trop succincte, d'éclaircir totalement des évènements qui par définition s’expliquent toujours par une multitude de causalités conjoncturelles et structurelles. Néanmoins, nous voudrions ici esquisser quelques hypothèses d’explications structurelles qui n’ont pas été développées dans les médias jusqu’à présent.

N’assiste-t-on pas à une véritable révolution dans ces pays ? (et cette fois-ci j’insiste sur le terme, au sens de renversement brutal dans la vision et l’ordre des choses, entraînant des conséquences irrémédiables sur l’organisation d’une société). Les émeutes et manifestations se cristallisent toujours autour d’un évènement et d’une personne (à l’exemple d’un Louis XVI ou d’un Nicolas II) mais ne sont-elles pas aussi révélatrices de crises plus profondes entre les visions du monde d’un dirigeant et de ses sujets ?

Partant de ce principe, comment interpréter les contestations actuelles de ces dirigeants arabes que nous venons d’évoquer ? Deux hypothèses d’ordre mémoriel s’offrent à nous :

            - Soit les habitants de ces pays ont complètement oublié le mythe de la résistance coloniale qui est au fondement de leurs systèmes politiques respectifs. Dès lors, on pourrait considérer que la cicatrice coloniale est complètement refermée et que ces hommes adhèrent désormais à la doctrine et au fonctionnement de leurs anciennes métropoles. C’est cette option qui est actuellement véhiculée par les médias occidentaux au prétexte qu’en utilisant Facebook et Twitter pour organiser leurs révoltes, les insurgés se sont également appropriés notre culture.

            - Soit les habitants de ces pays connaissent eux aussi une vague mémorielle qui influence progressivement leur vision du monde (après tout, pourquoi cette région du monde serait-elle une des rares épargnées ? Et d'ailleurs, ne sommes nous pas au lendemain du cinquantenaire des commémorations des indépendances coloniales). Dès lors, la cicatrice coloniale serait aussi béante et problématique qu’elle ne l’ait actuellement en France. La contestation qui s'est exprimée contre Ben Ali, Mubarak et Kadhafi serait donc aussi dirigée contre une politique jugée trop conciliante envers les anciennes métropoles.

 

A mon avis, les deux options ne doivent pas être négligées. Hélas, malgré ma lecture attentive des reportages et autres nombreux articles sur les évènements actuels (en français ou en anglais), je n’ai trouvé encore aucun spécialiste suffisamment pointu et informé pour m’expliquer le stade actuel de la construction mémorielle au nord de l’Afrique. Pourtant, une partie des enjeux se joue peut-être dans ce domaine : soit les habitants de cette région du monde choisiront d’adhérer au modèle occidental (accomplissant peut-être ainsi tardivement la prévision de Fukuyama), soit ils décideront de s’y opposer en apportant leur soutien aux principaux adversaires du modèle occidental (accomplissant ainsi plutôt les prévisions d’Huntington).

Seule l’histoire pourra éclairer cet aspect de la mémoire que nous n’aurons pas su anticiper.

 

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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 11:16

 

La toile révèle parfois de véritables pépites. Au gré des newsletters, recensions et autres flux RSS, un blog a retenu mon attention ce matin : il s’agit de celui de Mathieu BALU, citoyen français installé à Munich.

Le-dernier-jugement.jpg Cliquez sur la bannière pour être redirigé vers le blog

 

Partant de l’ouverture du procès de John Demjanjuk (auquel nous avions déjà consacré un article sur ce blog) qui se tient justement dans la capitale du Land de Bavière, ce bloggeur s’interroge « sur la façon dont l’Allemagne a su tourner la page après la période nazie, et en particulier comment, soixante ans exactement après le début de la dénazification par la justice allemande, une période comme celle-ci peut rentrer, dépassionnée, dans les livres d’histoire et les mémoires collectives ».

Mathieu Balu a donc choisi avec intérêt le titre "Le dernier jugement" partant du principe (partiellement faux en fait) que ce procès serait le dernier et qu'il serait donc nécessaire pour les Allemands de tourner une page de leur histoire.

 

L’originalité de ce travail repose sur plusieurs principes :

            - d’abord, par une observation participante rare d’un français immergé dans la culture allemande et qui souhaite néanmoins exercer un regard critique,

            - ensuite, une approche plutôt riche qui ne se contente pas de réflexions rhétoriques mais qui analyse le sens du quotidien dans la mémoire nationale.

            - enfin, par le caractère abouti du projet qui, après plusieurs mois d’observation, se termine par une conclusion.

 

Cette conclusion me paraît d’ailleurs très pertinente au sens où elle dépasse la problématique de départ, ne considérant plus que l’Allemagne devrait « tourner la page », mais plutôt s’approprier cette page de son histoire dans une logique de construction mémorielle (ce qui est déjà partiellement le cas).

 

Il apparaît donc au fil des articles que :

            - malgré la proximité géographique et les réaffirmations récurrentes de l’amitié franco-allemande, la France connaît encore mal l’Allemagne. Englués dans nos débats sur l’identité nationale, la repentance ou encore le passé colonial, nous ne nous sommes pas assez interrogés sur notre histoire et l’éventualité d’une mémoire commune avec notre voisin.

            - au-delà d’un relatif désintérêt, on peut également observer sur certains sujets une véritable forme d’incompréhension. Ainsi, les regards français ont-ils été relativement circonspects lors de la récente démission du président allemand Horst Köhler à la suite d’une phrase malheureuse sur les motifs de l’engagement des troupes allemandes dans la guerre en Afghanistan.

 

Je reste donc persuadé que dans les relations internationales, comme pour les affaires intérieures, des conseillers avisés sur l’histoire et la mémoire ne seraient pas inutiles pour insuffler quelques conseils à nos dirigeants dont les propos peuvent parfois blesser l’histoire et la mémoire nationale de leurs interlocuteurs.  

 

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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 14:34

 

A l’occasion d’un colloque international auquel j’avais participé au mois de novembre 2009, nous nous étions interrogés sur l’éventualité d’une dualité de la mémoire européenne. Les échanges constructif entre des chercheurs d’Europe de l’Est et leurs collègues d’Europe de l’Ouest avaient permis de déceler quelques singularités régionales dans la construction des mémoires victimaires.

 

L’actualité mémorielle en Lettonie confirme cette constatation initiale. Le pays est en effet traversé depuis plusieurs années par des problématiques liées à l’éventuelle restitution des biens des Juifs spoliés durant la Seconde Guerre mondiale.

En France, la question a été réglée à partir de 1997 par la mise en place d’une mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, dite « Mission Mattéoli ». Elle a ensuite permis la création d’une Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations.

 

En Lettonie, la même question suscite d’innombrables débats et pose de nombreuses difficultés qui sont à mon sens révélateurs de constructions mémorielles singulières.

Tout d’abord, le sujet a été posé plus tardivement, à partir de 2003. Durant le mandat du Premier ministre Aigars Kalvitis, le gouvernement avait créé une Commission spéciale qui avait rédigé un projet de loi concernant la spoliation des Juifs. Cette loi envisageait de verser au Conseil des associations juives une compensation totale de 32 millions de lats et de lui restituer 14 biens immobiliers qui, avant leur nationalisation, appartenaient à des organisations sociales et religieuses juives. Cette loi n’avait pas été adoptée parce qu’en 2006 au Parlement, seuls les partis de gauche avaient voté en sa faveur, tandis que les autres s’étaient soit opposés, soit abstenus (source : Novo News).

Jusqu’à aujourd’hui, plus personne n’osait relancer le débat pour différentes raisons :

            - soit par opposition simple à la restitution,

            - soit par crainte de réveiller des conflits communautaires et notamment une nouvelle vague d’antisémitisme.

Cette dernière position est d’ailleurs défendue par des Juifs eux-mêmes qui ne souhaitent pas nuire à un processus d’intégration qu’ils appellent de leurs vœux depuis plusieurs décennies. C’est le cas par exemple de Kirov Lipman dont la famille a quasiment entièrement disparu dans les camps de concentration nazis. Pour lui, une restitution (et les débats qui l’entourent) pourrait accentuer des réactions de haines réciproques, notamment en ces temps de crise financière violente pour le pays.

 

Ce débat difficile a néanmoins été relancé récemment par la visite en Lettonie de Douglas Davidson, envoyé spécial des Etats-Unis pour les questions liées à l’Holocauste. Cette information peut paraître surprenante et pourtant elle est authentique : les Etats-Unis missionnent encore dans le monde entier des représentants afin de défendre les intérêts des Juifs d’Europe (mais peut-être aussi de ceux qui ont émigré aux Etats-Unis durant la Seconde Guerre mondiale…).

L’homme se retrouve ainsi au centre des dissensions mémorielles à l’échelle planétaire, ce qui semble d’ailleurs constituer la principale difficulté de sa mission. A l’occasion d’un discours prononcé devant la Commission parlementaire pour les affaires étrangères, il a notamment affirmé : « Je suis un Américain ordinaire et dans notre pays prévaut un principe : si l’on t’a pris un bien, tu as le droit de le réclamer. Dîtes-moi si en Lettonie le système juridique est différent ? ».

Douglas Davidson semble donc pour le moment cantonner son action dans le domaine juridique. Il risque de ne guère trouver d’issue positive à sa mission s’il n’envisage pas un instant d’inclure une réflexion culturelle à ses revendications. En venant prêcher la bonne parole américaine dans l’ancien bloc de l’est, il ne demande pas qu’une simple restitution économique qui pourrait sembler légitime. Il propose en fait d’importer une lecture mémorielle de l’histoire strictement occidentale. L'objectif est sensiblement différent...

 

ghetto-riga.gif

En Lettonie, comme dans d'autres pays européens, les Juifs ont été persécutés par les nazis et séquestrés dans des ghettos (cette photographie a été prise dans le ghetto letton de Riga)

 

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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 10:44

 

En travaillant cet été sur la mémoire internationale du procès de Nuremberg, j’ai fait la connaissance d’un homme qui a éveillé ma curiosité et pour lequel je regrette qu’aucun travail de recherche sérieux n’ait jamais été proposé : Henri Donnedieu de Vabres.

 

Henri Donnedieu de VabresHenri Donnedieu de Vabres, juge français au tribunal international de Nuremberg

 

Expert en droit criminel et en droit international

Né à Nîmes en 1880, il poursuit des études de droit à l’université de Montpellier. Docteur en 1905, agrégé en 1909, il commence immédiatement une éminente carrière d’enseignant à l’université, en se spécialisant notamment dans le droit criminel. Il est appelé sous les drapeaux de 1915 à 1918 avant de reprendre ensuite ses travaux de recherche et son enseignement.

En 1922, la Faculté de Paris l’appelle à rejoindre la capitale pour poursuivre sa carrière.

Parmi ses ouvrages les plus reconnus par les spécialistes, on recense une Introduction à l’étude du droit pénal international (1922), suivie en 1926 des Principes modernes du droit pénal international, mais également un Traité de droit criminel et de législation pénale paru en 1947. Ses contributions sont cependant multiples sous d’autres formes : il est également fondateur et un des principaux animateurs de la Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, membre du Comité de direction de la Revue internationale de droit pénal, collaborateur des Etudes criminologiques, vice-président de la Société générale des prisons, président de la Société de médecine légale, président de la Société de patronage des prisonniers libérés protestants, président du Patronage des jeunes garçons en danger moral (sic).

Ses travaux sont également reconnus par les autorités civiles et juridiques qui le sollicitent afin d’assurer de multiples responsabilités. Il se voit ainsi confier la présidence de la commission chargée de la révision du code de procédure criminelle.

Mais c’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que le gouvernement lui confie sa mission la plus prestigieuse, mais peut-être aussi la plus ardue : Henri Donnedieu de Vabres devient le juge titulaire représentant de la France au tribunal de Nuremberg.

Il pose alors avec ses collègues américain, soviétique et britannique les fondements d’un droit international pénal. Il n’aura de cesse ensuite de poursuivre cette mission au sein de l’ONU comme expert pour la codification du droit international.

Il s’éteint cependant à Paris le 14 février 1952.

 

Un témoin-clef d’une mémoire centrale de notre société

La vie et l’œuvre de cet homme méritaient à elles seules qu’on s’y arrête un instant. Ce n’est pourtant pas pour la seule mémoire de l’individu qu’il me semblait important de l’évoquer, mais parce qu’il représente à mon avis un témoin-clef d’une histoire et d’une mémoire omniprésente dans notre société.

C’est pourquoi j’ai été particulièrement surpris de constater qu’à ma connaissance aucune étude sérieuse, ni même un article, n’ait jamais été consacré à Henri Donnedieu de Vabres.  L’écriture de sa courte biographie à partir d’informations éparses n’a pourtant pas manqué d’éveiller encore davantage ma curiosité sur de nombreux points :

            - Quel est donc exactement ce Patronage des jeunes garçons en danger moral dont il est le président ?

            - Quel a été précisément son rôle au sein du tribunal de Nuremberg ? A-t-il souffert, en tant que représentant français, de la position ambigüe de son pays dans la collaboration avec des criminels pour lesquels il devait désormais participer au jugement ?

            - Ses réflexions préalables sur la place du criminel dans la société, sur le rôle de la médecine et de la sociologie aux côtés du droit, ont-elles obtenu une oreille attentive dans l’élaboration du jugement final ?

            - Ses archives personnelles, si elles existent, révèlent-elles des doutes, des réflexions quant au jugement qui allait être rendu ? Avait-il conscience de créer avec d'autres une nouvelle grille de lecture qui allait révolutionner notre vision de l’histoire ?

            - Quelles ont été les discussions entre les juges à propos des différents dossiers ? Par exemple, il serait intéressant de glaner quelques informations sur d’éventuelles débats, voire frictions, entre les juges américains, britanniques, français et surtout soviétiques à propos du massacre de Katyn.

            - Henri Donnedieu de Vabres n’a-t-il ensuite jamais regretté les décisions prises à Nuremberg ? Avait-il connaissance des critiques et des limites soulevées par d’autres, notamment en Asie ?

 

Les réponses à ces questions non-exhaustives se trouvent probablement dans des cartons quelque part, dans des prises de notes que le professeur aura griffonnées au gré des audiences, dans des correspondances qu’il aura échangées avec sa famille et ses collègues ou bien dans des carnets et des mémoires qu’il nourrissait peut-être régulièrement.

L’étude de ces documents apporterait beaucoup à notre histoire et à notre mémoire internationale.

 

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