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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 12:15

 

... quand les européens ont l'histoire courte !

Au lendemain de la visite du président chinois Hu Jintao en Europe (avec un passage remarqué en France), il était de bon ton parmi les conseillers proches du pouvoir présidentiel de rappeler que la question des droits de l'homme pouvait s'avérer sensible et qu'il n'était pas nécessairement judicieux de froisser la susceptibilité de nos riches créanciers asiatiques. Soit. Pour reprendre une expression chère à notre Président de la République, les questions sensibles ont donc été balayées discrètement "sous le tapis" pour mieux mettre en valeur les juteux contrats commerciaux. L'argument principal avancé notamment par Jean-Pierre Raffarin consistait à expliquer que la Chine faisait des efforts dans ces domaines et qu'il n'était pas nécessaire de vouloir absolument braquer nos amis chinois en voulant leur imposer des pratiques et des valeurs qui s'inscrivent dans un long cheminement de la civilisation européenne qui ne serait pas directement et immédiatement transposable dans la culture chinoise. Soit.  

Hu-jintao-en-France.jpg

 

Au-delà des belles paroles qui n'en dissimulent pas moins des ambitions économiques et commerciales trop évidentes, il est intéressant de s'arrêter quelques instants sur cet argument qui ne manque pas pour autant d'intérêt à mon avis. Si l'on veut bien dépasser le stade de la rhétorique convenue, on pourra s'arrêter quelques instants sur l'histoire récente des rapports entre la Chine et l'Europe. On se souviendra alors que les conflits ont parfois été violents, notamment au cours du XIXe siècle.  On pensera notamment à la façon dont les européens ont envahi le marché chinois à coup de fusils au cours des guerres dites "de l'opium" durant lesquelles on entendait échanger le thé chinois si réputé en Grande-Bretagne contre cette drogue aux effets dévastateurs sur les sociétés asiatiques.

guerre-de-l-opium.jpg

La guerre de l'opium est un évènement encore vif dans la mémoire chinoise. De nombreuses oeuves évoquent encore régulièrement ce sujet, comme ce film de Yapian Zhanzheng. 

 

Comment donc ne pas comprendre aujourd'hui le mépris des dirigeants chinois (et d'une majorité de la population) face aux injonctions bien-pensantes des occidentaux ? Dans une société qui s'interroge beaucoup sur son histoire ancienne et sa mémoire, le souvenir de cette période  traumatisante est encore vif dans les esprits.  

Je n'insinue pas dans de tels propos que l'on doit laisser les chinois exécuter des innocents, persécuter les tibétains et emprisonner les opposants politiques. Néanmoins, peut-être devrait-on envisager de pouvoir évoquer ces questions plus librement avec eux, en reconnaissants que nous avons nous-mêmes commis des erreurs.

Mais pour cela, il faudra accepter de sortir la poussière de sous le tapis, quitte à retarder la signature de certains contrats commerciaux après 2012. Décidément, le temps mémoriel ne s'adaptera jamais assez au temps politique.

 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 12:55

 

Depuis près de deux ans, je nourris régulièrement ce blog à partir des manifestations les plus médiatiques de la mémoire. Il ne m’était pourtant encore jamais arrivé de n’avoir sauvegardé aucun article sur mon bureau en vue d’un commentaire. Il faut donc croire que la mémoire connaît elle aussi des inflexions qu’il conviendrait de comprendre sur le temps long, moyen, et court.

Quoiqu’il en soit, ce défaut d’actualité brûlante m’a permis de me replonger dans des dossiers plus anciens, mais tout aussi passionnants. C’est le cas notamment d’un numéro de l’excellente revue Droit et Cultures consacré aux Mémoires et responsabilités de guerre. Les procès de Tôkyô et de La Haye.

Je me suis plus particulièrement intéressé dans le cadre de cet article aux questions qui concernent le Japon et son rapport à la Seconde Guerre mondiale dans laquelle le pays joue un rôle particulier.

 

Le procès de Tokyo

Le procès de Tokyo constitue un moment essentiel dans l’histoire contemporaine du Japon bien que cet épisode soit largement ignoré des historiens et des citoyens occidentaux. Selon la dénomination officielle, il s’agit plus précisément du Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient mis en place à la suite du conflit et visant à juger les responsables de guerre. En somme, le procès de Tokyo est l’équivalent pour le Japon du Tribunal de Nuremberg pour l’Allemagne.

Une première contradiction apparaît alors : puisque ces tribunaux sont censés être internationaux et qu’ils sont la conséquence directe d’une guerre que l’on a caractérisée comme « mondiale », comment se fait-il que deux tribunaux soient organisés en parallèle ? Il semblerait en fait que les Alliés (et surtout les Etats-Unis) aient très tôt souhaité distinguer les enjeux des deux fronts dans lesquels ils étaient impliqués, faisant fi des potentiels liens entre l’Allemagne nazie et le Japon.

Le juge indien Radhabinhod Pal qui a participé au procès de Tokyo apporte des éléments d’explication à cette volonté de différenciation : selon lui, ce tribunal ne serait qu’ « un simple instrument au service du pouvoir » [notamment américain].

 

Le juge Radhabinhod Pal

Le juge Pal est un homme-clef dans le procès de Tokyo. Il s’est imposé comme l’une des principales voix dissidentes au moment du jugement des responsables de guerre. Bien qu’il ne conteste pas les responsabilités du Japon en tant qu’agresseur, il rejette les chefs d’accusation de crimes contre la paix et crimes contre l’humanité en arguant qu’ils ne sont pas fondés en termes de droit international :

«  Si l’on intente un tel procès, la création d’un tribunal chargé de juger la présente affaire peut fort bien être perçue comme une manière de maquiller sous une apparence de justice des visées fondamentalement politiques ; il serait même très naturel d’interpréter les choses de cette façon. On aboutirait donc à une « vengeance ritualisée », qui non seulement n’apporterait qu’une satisfaction éphémère, mais se doublerait inévitablement, au bout du compte, de remords. Cependant, le seul moyen concevable pour contribuer effectivement au rétablissement de l’ordre et de la mesure dans les relations internationales, consiste à défendre la loi grâce à une véritable procédure juridique »

 

 

Juge PalMonument en mémoire du  juge Pal au sanctuaire de Yasukuni

 

 

La nationalité du juge Pal et le contexte géopolitique du procès n’est pas sans conséquence sur son positionnement. A un moment où l’Inde traverse ses ultimes soubresauts vers l’indépendance, son combat illustre assez clairement une volonté de s’émanciper de la domination occidentale et donc, de rejeter un procès exclusivement à charge contre l’Orient.

 

Le juge Pal ne rejette cependant pas toutes les propositions occidentales en bloc. S’il s’insurge contre une forme de "Diktat juridique" venu de l’ouest, il est prêt à accepter la naissance d’une organisation véritablement internationale :  

« Nous ne mettons aucunement en doute la nécessité, pour l’ensemble du monde, de créer une organisation internationale… ou plus exactement, … une communauté mondiale placée sous le contrôle de la loi, et cela, sans la moindre distinction de nationalité ou de race ».

 

Il va d’ailleurs accepter à la suite du procès de Tokyo un poste à la Commission du droit international à l’ONU. Son propos révèle néanmoins à mon sens toute l’ambigüité du personnage qui, dans un appel à soutenir une nouvelle forme de communauté mondiale, parvient malgré tout à réutiliser le terme de « race ». Certes, le mot n’était alors pas encore aussi connoté qu’aujourd’hui, surtout dans le contexte d’une société indienne de caste. Il l’utilise néanmoins vraisemblablement en connaissance de cause et entretient une position pour le moins ambigue.

 

Cette ambigüité réapparait quelques années plus tard lorsque, de retour au Japon, Radhabinhod Pal se recueille devant le mausolée du Parc de la paix à Hiroshima. Il est alors choqué par la stèle commémorative du bombardement atomique qui porte ces mots : « Dormez en paix, car l’erreur ne se répètera plus ». Il s’en explique :

«  Il est évident que cette phrase (l’erreur ne se répètera plus) vise les Japonais [plutôt que les Américains], mais de quelle erreur s’agit-il ? Je me pose la question. Il est évident aussi que l’on vénère ici les âmes des victimes du bombardement atomique, que ce ne sont pas les Japonais qui ont lâché la bombe, et que les mains de ceux qui l’ont lâchée sont loin d’être purifiées aujourd’hui. […] Si la décision de « ne pas répéter l’erreur » signifie que l’on renonce désormais aux armes, quelle magnifique résolution ! Mais si le Japon compte procéder à un réarmement, il commet de ce fait même un sacrilège à l’égard des âmes des victimes ».

 

Ainsi, peu après le conflit, cet homme pose à mon sens le problème mémoriel de façon parfois quelque peu provocante, mais éminemment intéressante. Malgré la proximité de l’évènement, Radhabinhod Pal ose mettre en doute le manichéisme du duo « coupable/victime » encore vivement discuté aujourd’hui entre les Etats-Unis et le Japon et aux conséquences gigantesques sur la gouvernance actuelle du monde.

 

Contre le « masochisme historique »

L’ambiguïté du juge Pal et la complexité de sa pensée conduisent néanmoins très rapidement à une difficulté : l’émergence d’une opinion révisionniste populaire.

En 1997 par exemple, une stèle a été inaugurée à la gloire du docteur Pal dans l’enceinte du sanctuaire Gokoku de Kyoto. Plus récemment encore, en juin 2006, l’administration du sanctuaire Yusukuni a fait elle aussi ériger une stèle à la mémoire du juge Pal. Lors de la cérémonie d’inauguration, Nanbu Toshiaki, un membre du clergé shintô, a fait une courte allocution en ces termes : « Je souhaite toujours instamment que le climat d’auto-flagellation qui règne au Japon se dissipe, et que vienne au plus vite le jour où les âmes des héros pourront enfin reposer en paix ».

En somme, une forme de révisionnisme décomplexé s’impose progressivement au Japon. Dans certains pays, des conseillers en communication présidentielle appelleraient ceci la « lutte contre la repentance » ; au Japon, le même phénomène est désigné comme une forme de « masochisme historique » issu de la vision de l’histoire établie par le procès de Tokyo.

Cette position semble s’imposer d’ailleurs progressivement depuis les années 1990 par différents moyens visant à la populariser et la vulgariser le plus largement possible. C’est le cas notamment avec le film japonais Pride : The Fateful Moment (1998) dont l’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale et qui présente le Premier Ministre Hideki Tōjō sous un aspect plus humain lors de son procès au Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient. C’est également, et surtout, le cas du créateur de mangas Kobayashi Yoshinori Sensôron qui s’impose depuis 1995 comme « le fer de lance des révisionnistes » avec son Manifeste pour un nouvel orgueillisme.

 

Il ne faudrait cependant pas penser trop rapidement que ces manifestations qui émergent progressivement dans l’opinion japonaises sont inédites. Un "terreau" semble avoir été entretenu et accepté… par les Etats-Unis eux-mêmes ! Dans l’immédiat après-guerre, et surtout dans un contexte de Guerre Froide, le Japon a connu le phénomène des « red purges » à l’encontre des supposés communistes. Cette psychose mondiale a été favorable à certains anciens condamnés des procès de Tokyo qui ont ainsi pu réintégrer rapidement leurs fonctions au plus haut niveau de l’Etat face à une menace considérée comme plus urgente. Politiquement, ces mesures ont permis aux partis les plus conservateurs de s’emparer du pouvoir avec la bénédiction américaine, alors même que leurs leaders sont les plus proches des accusés jugés comme criminels de guerre par le procès de Tôkyô. De façon tout à fait insidieuse, ces derniers vont alors influencer l’écriture de l’histoire dans leur pays en intimidant certains chercheurs, en coupant quelques crédits de recherche, ou encore en instaurant en 1953 des comités de validation des manuels scolaires qui prennent très rapidement pour habitude d’expurger de l’histoire enseignée aux jeunes élèves toute référence aux crimes de guerre japonais.

Le révisionnisme progresse donc discrètement chez les jeunes générations qui détiennent encore aujourd’hui les clefs du pouvoir politique.

 

Le sanctuaire Yasukuni

Parmi eux, on recense le Premier ministre Miki Takeo qui a fait l’objet de poursuites judiciaires pour s’être rendu à titre officiel au sanctuaire du Yasukuni.

Ce lieu est particulièrement intéressant dans son rapport à la mémoire.

Fondé en 1869 par l’empereur pour rendre hommage aux Japonais « ayant donné leur vie au nom de l’empereur du Japon », il a pour vocation d’abriter les âmes des hommes qui se sont sacrifiés.

 sanctuaire-Yasukuni.jpg

Bâtiment principal du sanctuaire Yasukuni

 

Cette forme de commémoration est très intéressante car elle dépasse largement la question du « héros » ou de la « victime ». Les Japonais morts au combat sont systématiquement inscrits sur la liste des noms selon « le désir sacré de l’Empereur », et sans forcément que la famille des intéressés soit consultée. Son règlement précise que le monument a pour mission d’exalter à travers les âges la mémoire de ceux qui sont morts au combat pour la patrie et qui sont ainsi remerciés par une forme de déification. Le nom du lieu, qui signifie littéralement « sanctuaire shinto du pays apaisé » appelle d’ailleurs à une forme de consensus national autour de la mémoire des combattants.

 

Or, depuis quelques années, des voix s’élèvent contre cet unanimisme de façade qui dissimulerait des réalités divergentes. Depuis quelques années, des familles demandent en effet que le nom de leurs ancêtres soit retiré des listes sur lesquelles il a été inscrit sans leur accord. Il semblerait en fait que parmi les âmes honorées et protégées dans ce sanctuaire figurent de nombreux « malgré-nous » qui auraient été enrôlés de force, sans nécessairement partager les idées d’un Japon impérialiste. Les familles demandent donc que leurs âmes soient sorties de ce lieu et utilisent dans ce but tous les moyens qui sont en leur possession.

Ainsi, ils dénoncent régulièrement les visites officielles des chefs d’Etat en invoquant l’article 20 de la Constitution japonaise qui garantit le principe de séparation des cultes et de l’Etat régulièrement bafoué par les ministres successifs qui se rendent systématiquement au sanctuaire. Ils rappellent alors systématiquement à l’opinion internationale la présence des âmes de 14 criminels de guerre de la Seconde Guerre mondiale condamnés comme tels au procès de Tokyo et qui sont pourtant régulièrement honorées, avec les autres par les représentants d’Etat.

C’est cet aspect qui a été particulièrement mis en exergue le 14 mai 2010 lorsque les chefs des principaux partis d’extrême-droite (dont Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch) se sont retrouvés à Tokyo à la suite d’une invitation de mouvement politique japonais Issuikai. Bien que les chefs des partis d’extrême-droite ne se soient pas explicitement prononcés sur cette polémique historiographique interne au Japon, leur visite dans le sanctuaire a été largement interprétée par la presse internationale comme un signe ostentatoire de négationnisme.

 

Ce qui me surprend finalement davantage dans cette affaire, c’est cette forme de commémoration exceptionnelle et qui donne lieu à des revendications mémorielles inédites. Jamais je n’avais rencontré jusqu’à présent un tel dossier dans lequel la famille entend se réapproprier la mémoire supposée abusée de son aïeul. Si l’on entend parfois en France des associations s’insurger contre l’instrumentalisation politique des victimes ou des héros de l’histoire, jamais je n’ai réellement entendu parler d’une famille qui souhaiterait soustraire la mémoire d’un individu du groupe dans lequel on l’a automatiquement inclus.

Plusieurs hypothèses peuvent être émises pour expliquer cette situation :

            - soit le Japon traverse une crise politique tellement forte qu’elle entraîne une scission de la population jusque dans la mémoire des disparus.

            - soit il s’agit d’une évolution sociétale qui est parvenu à une forme d’individualisme telle qu’il n’est plus vraiment envisageable d’inclure la mémoire d’un homme dans un groupe trop étendu.

 

Les recours judiciaires n’ont-ils pas en effet pour finalité de parvenir à une réelle forme de « loi mémorielle » jusqu’alors totalement inconnue. A la lumière des expériences japonaises, les projets que nous désignons sous ce terme en France relèveraient ainsi davantage des « lois historiennes » (restreignant l’écriture et l’interprétation de l’histoire) plutôt qu’à de réelles lois dites « mémorielles » qui influeraient directement sur le devenir de la mémoire d’un groupe ou d’un individu.

 

La mémoire japonaise sur la scène internationale

Quoiqu’il en soit, cette mémoire japonaise en pleine mutation n’est pas sans conséquence sur la géopolitique internationale actuelle. Nous ne développeront ici que trois dossiers parmi les plus révélateurs :

- D’abord, il est clair que les tensions sino-japonaises actuelles sont nourries par ce regain d’intérêt des japonais pour les phases de leur histoire impériale, agressive et expansionniste. Les autorités chinoises ne manquent jamais de rappeler leur malaise quand le Premier ministre japonais se rend au sanctuaire de Yasukuni.

- Ensuite, cette mémoire complexe de la Seconde Guerre mondiale a resurgi au moment de l’adhésion du Japon au Statut de Rome créant la Cour Pénale Internationale. Après des années de mise à l’écart des principales instances internationales, les autorités japonaises veulent ainsi signer leur retour dans les affaires mondiales. Une telle adhésion n’est cependant pas du goût de la Chine et de la Corée qui considèrent que le Japon n’a pas encore, contrairement à l’Allemagne, réglé ses comptes avec son passé d’agresseur. De même, en interne, certains se sont inquiétés de l’affiliation de cette nouvelle forme de justice internationale avec les précédents de Nuremberg et de Tokyo. L’absence d’une réelle tentative génocidaire commise par les Japonais, et le rejet des responsabilités de guerre sur les principales autorités militaires, ont permis à la nation de s’épargner une réelle réflexion sur ses propres responsabilités. Au contraire, les bombardements atomiques qui concluent la Seconde Guerre mondiale ont permis, dans une certaine mesure, de renverser le paradigme en préparant une forme de victimisation. Ainsi, certains pensaient au sein de la population qu’une telle adhésion à la Cour Pénale Internationale obligerait le Japon à se retourner sur son passé, voire à rendre à nouveau des comptes sur la scène internationale. Dès lors, toutes les précautions ont été prises durant les dix années qui ont précédé l’adhésion définitive pour éviter une telle situation.

- Néanmoins, cette adhésion ne sera de toute façon pas sans conséquence. Le Japon conserve la marque indélébile des désastres d’Hiroshima et Nagasaki dans sa mémoire nationale. Or, certains politiques japonais ont pour projet d’inscrire à moyen terme l’utilisation de l’arme nucléaire au nombre des crimes contre l’humanité passibles de la Cour. Cet aspect explique d’une part les réticences des Etats-Unis à rejoindre la CPI. Mais il explique également l’inflexion récente des Etats-Unis qui, s’ils refusent toujours de présenter des excuses et de payer des réparations pour les dommages infligés (considérant notamment que le l’usage de la bombe atomique a permis de mettre fin aux combats et ainsi, d’épargner des vies aux belligérants des deux côtés), ont décidé cette année pour la première fois de participer aux cérémonies commémoratives du bombardement et d’envisager progressivement une diminution multilatérale des armements nucléaires.

 

On s’aperçoit donc, s’il fallait encore le prouver, que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est encore suffisamment brûlante, et pas seulement en France, pour influencer sur la politique internationale actuelle. Les Etats-Unis risquent donc de se retrouver prochainement dans une situation très inconfortable si les Japonais parviennent à convaincre leurs alliés que malgré l'attaque de Pearl Harbor enseignée en histoire, la victime reconnue par la mémoire n'est pas nécessairement celle que l'on croit.

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 07:43

Dans la presse ce matin... cet article du Nouvel Observateur sur un Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés à Haïti.

Les militants en question se sont faits habilement connaître par la création d'un faux site Internet reproduisant celui du Quai d'Orsay (le site a depuis été fermé, ce que je trouve, avec Laurence Fabre, porte-parole de ce Comité, inquiétant quant à la liberté d'expression). Depuis, le gouvernement et les militants jouent au chat et à la souris. Ces derniers sont parvenus à ouvrir un nouveau sitecontre lequel le ministère des Affaires Étrangères entend entamer des poursuites judiciaires.

Comite-pour-le-remboursement-immediat-des-milliards-envol.jpg

Cette inquiétude autour des libertés fondamentales est pourtant bien la seule réflexion que je partage avec ce comité dont les revendications m'agacent.

Voici par exemple, la réponse qu'ils proposent aux menaces du gouvernement :

"Mais si un simple pastiche de site web est un crime, comment alors qualifier les agissements de la France en Haïti, notamment :

   - La capture de force, le commerce, l’esclavage, la torture et le meurtre de millions d’Africains sur plus de deux siècles.

   - Les 90 millions de francs or exigés à Haïti pour la perte des profits liés au trafic d’esclaves suite à l’indépendance du peuple haïtien. Un montant qui a placé Haïti sous le joug d’une dette illégitime qu’elle a mis 122 ans à rembourser à la France.

   - La participation active au renversement le 29 février 2004 de Jean-Bertrand Aristide, président élu démocratiquement, en grande partie parce que Aristide avait eu la témérité d’exiger que la France rembourse à Haïti la “dette de son indépendance". En tenant compte des intérêts, le versement devait s’élever à 21 milliards de dollars US. C’était la première fois qu’une ancienne colonie d’esclaves demandait réparation à sa nation colonisatrice.

   - La promesse de verser 180 millions d’euros à Haïti par l’entremise des agences de l’ONU, des ONG et de la Croix-Rouge. Six mois plus tard, Haïti n’a pas vu l’ombre du moindre centime, selon le site de surveillance de l’aide humanitaire de l’ONU, ReliefWeb. Ce qui n’a pas empêché le secrétaire d’État chargé de la Coopération de se rendre en jet privé - au coût de 143 000 dollars - à la conférence des donateurs pour Haïti.

Nous laisserons donc à l’opinion publique le soin de déterminer qui sont les véritables criminels".

 

Je ne prétends pas représenter l'opinion publique, mais qu'il me soit au moins permis d'apporter une petite contribution au débat.

Certes, et nous l'avons démontré à plusieurs reprise sur ce blog, l'Histoire est faite d'un récit national officiel éclairé sous les feux d'une propagande plus ou moins assumée ET de différentes zones d'ombre qu'il convient de débusquer. Certes, il est injuste que certaines périodes, acteurs et évènements de l'Histoire soient oubliés, voire ostracisés. Néanmoins, au risque de surprendre, je préfère qu'il en soit ainsi.

Il faut à mon sens raison garder sur ces questions au risque de sombrer un peu trop facilement dans des considérations démagogiques. Je pense qu'à la lecture des quelques pages qui précèdent ce billet, le lecteur pourra difficilement me reprocher d'être un porte-voix autoproclamé à la botte du pouvoir. J'ai souvent souligné les utilisations abusives, les dérives et les abus du gouvernement en place (et encore plus souvent du Président de la République lui-même) avec l'Histoire. Et pourtant, faut-il nécessairement prendre le strict contre-point du refus de repentance de Nicolas Sarkozy afin de dénoncer comme le font ces militants les "crimes" de l'Histoire ?

Il est heureux d'apprendre que depuis le 14 juillet 2010, les pensions des anciens combattants des anciennes colonies françaises seraient désormais alignées sur celles des Français après des décennies d'inégalités injustes. Il est heureux d'apprendre qu'une plaque à la mémoire des déportés pour motif d'homosexualité sera enfin aposée au Mur du Souvenir du camp du Struthof le 25 septembre 2010. Mais faut-il pour autant sans cesse condamner au nom de la mémoire les actes de l'histoire passée ? S'il n'est jamais trop tard pour demander une courte citation dans un discours politique, une petite inscription sur un monument publique ou encore une simple reconnaissance symbolique, faut-il toujours demander davantage d'indemnisation et de visibilité ?

A mon sens, la revendication du Comité pour le remboursement immédiat des milliards envolés à Haïti est dangereuse car elle ouvre encore une fois la boîte de Pandore mainte fois entrouverte de la judiciarisation de l'Histoire. Voter à l'Assemblée Nationale un "Accord-Cadre" afin de restituer une somme précédemment payée par un pays dans le cadre d'un accord légal reviendrait à reconnaître de fait une position victimaire à ce pays qui tente encore difficilement de s'extraire de tutelles plus ou moins prégnantes des anciennes colonies.

Et si nous poursuivions cette logique à son terme, l'Amérique toute entière pourrait aussi demander une indemnité au colonisateurs européens qui ont importé de nouvelles maladies outre-atlantique ; les agriculteurs, plutôt que d'attendre désespérément une énième réforme de la PAC, pourraient aussi se constituer en groupe identitaire héritier des paysans de l'époque médiévale pour demander une indemnisation contre l'appropriation des terres par les seigneurs et le remboursement des corvées...

Les idées stupides ne manquent pas... mais pendant ce temps, Haïti ne se reconstruit toujours pas et les rigolos en tailleur s'amusent à faire le buzz.  

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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 13:14

Le 25 novembre 2009, Pierre Nora adressait un communiqué aux adhérents de l’association et aux signataires de l’Appel de Blois dans lequel il attire l’attention sur les problèmes mémoriels qui se seraient récemment déplacés à l’Est, notamment en Russie.

 

De nouvelles lois mémorielles à l’Est

Le 6 mai 2009, un projet de loi mémorielle a en effet été proposé pour la première fois à la Douma  par un groupe de députés représentant le parti au pouvoir Russie unie. Le projet prévoit une modification du code pénal afin de réprimer toute fausse présentation des décisions du tribunal de Nuremberg dans le but de réhabiliter le nazisme, ainsi que toute tentative de déclarer criminelles les actions des pays membres de la coalition anti-hitlérienne.

 

Ces nouvelles lois mémorielles s’inscrivent dans la continuité des précédentes que nous avons identifiées en France et ailleurs sur ce blog. Elles répondent à une volonté manifeste du pouvoir politique d’influer sur la lecture du passé et de l’inscrire dans un cadre législatif afin d’en garantir la pérennité. La stratégie n’est donc pas inédite mais il est toujours intéressant d’étudier son application à un cas particulier, notamment lorsqu’il s’agit d’un Etat qui occupe une telle place dans l’histoire des relations internationales et pour lequel tous les historiens du monde semblent avoir un avis.

 

Dans cette perspective, le nouveau site de l’association Liberté pour l’Histoire constitue une véritable mine d’informations qui permet d’accéder à des ressources indispensables pour mieux comprendre le dossier. Liberté pour L’Histoire comble ainsi une lacune de la presse française qui ne relaie guère les débats qui se tiennent actuellement en Russie. Il faut donc aller le consulter sans tarder à l’adresse suivante : http://www.lph-asso.fr/.

 

Le sujet mériterait de multiples commentaires mais il serait difficile de résumer de tels enjeux dans le cadre modeste d’un blog. En revanche, l’initiative de Liberté pour l’Histoire m’interpelle davantage.

 

Une ONG internationale ?

Tout d’abord, dans son communiqué, Pierre Nora affirme que les « débats mémoriels ont été provisoirement réglés en France par la Mission sur les questions mémorielles, présidée par Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, affirmant qu’il n’appartenait pas au Parlement d’écrire l’histoire ». Je m’étonne d’un tel optimisme et j’aurais plutôt tendance à considérer que notre attention devrait désormais se porter sur les autres stratégies développées par les pouvoirs politiques qui portent atteinte à la liberté scientifique de l’historien. Nos récents articles sur l’implication du même Bernard Accoyer dans le film Walter, retour en Résistance, constitue à notre avis une preuve suffisante des manœuvres d’évitement à l’œuvre en France pour imposer une lecture officielle de l’Histoire.

 

Je m’interroge ensuite sur l’implication directe et militante de Liberté pour l’Histoire dans ce dossier russe. Pierre Nora entretient en effet une correspondance avec ses homologues américains et russes dans laquelle il s’associe « personnellement » (mais aussi « en tant que président de l’association Liberté pour l’Histoire », ce qui à mon sens pose question) à la démarche de protestation contre les lois mémorielles russes. Certes, nous sommes bien d’accord sur le principe. Que ce soit en France, en Europe ou en Russie, une loi mémorielle reste une loi mémorielle et elle constitue un frein au travail des historiens.

Je reste cependant perplexe sur l’intérêt d’une démarche de soutien officiel dans un dossier où la question nationale est cruciale. Le gouvernement russe justifie déjà ces lois mémorielles contre une historiographie occidentale qui aurait falsifié jusqu’à présent l’écriture de son passé. A mon sens, de telles prises de positions ne peuvent que nourrir leurs certitudes.

 

A contrario, Pierre Nora conclue son communiqué en précisant : « Nous avons été beaucoup sollicités ces derniers temps pour intervenir dans le débat lancé par le gouvernement français sur l’identité nationale. Nous avons pensé que toute forme de déclaration dans ce débat piégé serait nécessairement utilisée à des fins qui ne sont pas les nôtres. J’ai moi-même, en tant que président de Liberté pour l’histoire, décliné les invitations pressantes des médias, me réservant d’intervenir au moment qui me paraîtra opportun ». Encore une fois, nous sommes d’accord sur le fond de cette affaire qui s’inscrit dans une démarche politicienne nauséabonde. Nonobstant, ne sachant pas encore quelles seront les conséquences concrètes de cette consultation publique, il me semble dangereux qu’un acteur aussi averti que Liberté pour l’Histoire n’élève pas la voix au-dessus des murmures individuels pour mieux débattre avec le seul intervenant qui bénéficie pour le moment des moyens de se faire entendre, à savoir l’Etat.

 

D’où mon sentiment un peu amer quant à cet intérêt soudain pour les lois mémorielles internationales de la part d’une association nationale. Il est certes important et normal de défendre ses principes et de vouloir les étendre à d’autres contrées. Cela pose cependant question quand il s’agit d’une association composée d’historiens qui prétend exporter ses préceptes en Russie. Un bref regard sur le XXe siècle devrait nous aider à comprendre que les intrusions occidentales à l’Est ne furent pas toujours heureuses et qu’elles n’ont pas souvent eu les effets que l’on attendait. On ne peut pas reprocher aux américains de vouloir imposer la démocratie en Afghanistan tout en militant nous aussi pour l’établissement de nos valeurs à l’Est.

Cette pratique est d’autant plus problématique qu’elle prête souvent le flanc à une comparaison illégitime et stérile. A trop vouloir adapter notre système aux autres, on revient au pays avec une vision presque utopique de notre modèle, oubliant de s’indigner contre ses failles persistantes.

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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 12:22


Lundi 12 octobre 2009. Les deux villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki (qui demeurent dans l’histoire comme ayant été victimes des deux seules bombes atomiques utilisées dans le cadre de Seconde Guerre mondiale) vont présenter une candidature commune pour les Jeux Olympiques de 2020.

L’association est audacieuse. Les villes qui se présentent pour accueillir les JO sont généralement un prétexte pour une candidature qui engage de fait l’ensemble du pays (Tokyo s’était présentée pour l’organisation des Jeux en 2016).

Ce qui est encore plus surprenant, c’est que le dossier préliminaire indique que cette candidature se place sous le thème de l’abolition des armes nucléaires et la paix dans le monde. L’information est surprenante car il est rare qu’un pays candidat avance d’autres arguments que celui de la promotion des valeurs sportives (qui véhiculent au sens large l’universalisme et donc la paix dans le monde par extension).

Il semblerait que les japonais exploitent ici une stratégie particulièrement intelligente qui pourrait s’avérer payante.  

Tout d’abord, rappelons que le lieu d’accueil est choisi par les membres du Comité Olympique International (CIO) composé de membres représentant la plupart des pays de la planète (La France est notamment représentée par Jean-Claude KILLY et Guy DRUT). La répartition n’est cependant pas équitable et l’on peut observer une surreprésentation des grandes puissances occidentales. Le processus de désignation des villes d’accueil font d’ailleurs souvent l’objet de tractation longues, compliquées et parfois obscures (des scandales financiers ont éclatés au moment de la désignation de Salt Lake City en 1998) et de pressions diplomatiques (le Président Obama s’est récemment déplacé afin de soutenir la ville de Chicago pour l’organisation des Jeux Olympiques de 2016). En somme, la désignation d’une ville d’accueil pour les JO est un véritable moment de cristallisation des relations internationales.

Dès lors, l’objectif est de réunir un maximum de soutiens derrière une candidature. C’est dans ce cadre que le projet d’Hiroshima-Nagasaki est particulièrement intéressant car il entend exploiter la mémoire victimaire de la Seconde Guerre mondiale (qui par définition a touché quasiment l’ensemble de la planète) et notamment l’épisode dramatique des deux bombes atomiques lancées par les américains pour mettre un terme au conflit en Pacifique (inaugurant ainsi l’"ère atomique" qui rassemble aussi une grande partie de la planète sous un même trait culturel).

Ce projet est d’autant plus intelligent qu’il place les Etats-Unis dans une position inconfortable. La présentation anticipée  du projet d’Hiroshima-Nagasaki rend en effet difficile pour les Etats-Unis la présentation d’une candidature concurrente puisqu’ils sont considérés comme les responsables historiques du largage des deux bombes en question. On s’attend donc de leur part qu’ils apportent un soutien aux japonais et qu’ils renoncent à une éventuelle candidature américaine.

Cette position est d’ailleurs renforcée depuis l’élection de Barack Obama à la Présidence des Etats-Unis qui multiplie les interventions publiques pour prôner la diminution des armes et équipements nucléaires. Le calendrier choisit pour l’annonce de cette candidature n’est d’ailleurs pas anodine. Elle intervient seulement deux jours après que ce même Barack Obama ait été gratifié d’un prix Nobel de la Paix particulièrement controversé puisque ses positions demeurent pour l’instant au stade de la déclaration d’intention. Donc acte : les japonais semblent lui lancer un défi et attendre probablement du jeune Nobel qu’il honore ses engagements par un désistement symbolique au détriment des intérêts nationaux américains (la mention du terme « Obamajority » en fond sur la photographie officielle de l’annonce apparaît dès lors comme un clin-d’œil peut-être involontaire mais plutôt ironique…)

 

                                     Présentation conjointe du projet de candidature par les maires d'Hiroshima et Nagasaki


D’un point de vue mémoriel, le projet s’inscrit également dans une perspective commémorative puisque les JO sont organisés durant la période estivale. Or, les 6 et 9 août 2020, l’humanité fêtera le soixante-quinzième anniversaire de cet évènement tragique. Il est donc fort probable que l’ensemble de la candidature d’Hiroshima-Nagasaki repose sur cette colonne vertébrale et c’est pourquoi les organisateurs ont décidé d’inclure le thème de l’abolition des armes nucléaires et la paix dans le monde au cœur du projet.

Si cette candidature aboutie (et il sera très intéressant d’observer son cheminement progressif dès les premières esquisses du projet), elle pourrait devenir l’une des plus grandes manifestations mémorielles à l’échelle globale de la planète.

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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 08:51

Avant de reprendre très prochainement le fil de l'actualité historico-mémorielle, voici en lien le dernier article que j'ai signé pour la revue Regard sur l'Est.
Il s'agit ici de relire l'oeuvre monumentale d'Alexandre Soljenitsyne dans la perspective d'une lecture croisée entre l'Est et l'Ouest, entre l'histoire et la mémoire au sein de ces deux cadres géographiques.

L'Archipel du Goulag : cette révolution venue de l'Est

Bonne lecture.
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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 10:52

Bonjour à tous,

C'est avec grand plaisir que je vous retrouve après ces quelques semaines d'absence.

L'oral du capes est prévu les 25, 26 et 27 juin, mais pour faire attendre les plus impatients, voici déjà un lien vers un article que j'ai récemment écrit pour la revue Regards sur l'Est.

C'est la Bérézina... de la mémoire occidentale.

Bonne lecture et à très bientôt.

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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 09:37

Depuis quelques jours, une polémique s’enflamme dans la péninsule italienne où différents élus ont évoqués en des termes bienveillants le passé fasciste. Dimanche 7 septembre 2008, dans une interview au quotidien Il Corriere della Sera, le maire de Rome Gianni Alemanno a établi une nette distinction entre le fascisme et les lois raciales de 1938. Le lendemain, à l’occasion d'une cérémonie à la mémoire des combattants de l'armée royale tombés face aux Allemands, le ministre de la Défense Ignazio La Russa rendait hommage aux combattants de la République sociale italienne (RSI) qui, fidèles à Mussolini, demeurèrent jusqu'à la fin aux côtés des nazis.

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces propos auraient pu tout à fait passer inaperçus dans la bouche d’un historien. Dans l’absolu, ces deux individus n’ont pas adopté des positions négationnistes, ni erronées d’un point de vue strictement scientifique. Comme le rappelle justement le maire de Rome dans son intervention, « le fascisme a été un phénomène plus complexe » que les positions manichéennes contemporaines qui voudraient sans cesse réduire les conflits mondiaux en termes de « bien » contre le « mal ». Il convient donc de nuancer des considérations trop tranchées qui voudraient que tous les fascistes soient des salauds et que tous les résistants soient des héros. Les deux camps ont sans aucun doute eu leurs parts respectives de bonté et de cruauté.

 

Seulement voilà… chacun ne semble pas autorisé à tenir ces propos. En l’occurrence, quand les deux élus font partie de l'Alliance nationale de Gianfranco Fini, héritière du Mouvement social italien (MSI) et d’obédience néo-fasciste, certains propos font grincer des dents. Ce fût le cas notamment de plusieurs élus de gauche qui les ont immédiatement accusés, à tort ou à raison, de tenter une réhabilitation du fascisme.

 

Il est particulièrement intéressant de constater dans cette affaire l’inégalité fragrante des citoyens à participer équitablement au processus mémoriel. Lorsqu’il occupe une fonction ministérielle ou municipale, on attend d’un élu qu’il se place au-dessus de la mêlée. En France, nous avons mis un terme aux polémiques de cette nature par un cadenas législatif rigoureux qui menace tout citoyen justiciable. L’accusation de négationnisme est ainsi suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête du politique, comme de l’historien, réduisant ainsi drastiquement les possibilités théoriques d’une argumentation controversée. En Italie, la pratique intellectuelle est théoriquement plus libre… mais dans les faits, et cette affaire en est la preuve, une condamnation morale se manifeste tacitement lorsque le débat sort du domaine strictement scientifique pour s’imposer dans le discours politique.

 

Bien évidemment, les propos de ces deux élus d’extrême-droite doivent être condamnés. Et ils le sont : par l’opposition, par les historiens, et par une majorité de citoyens qui imposeront probablement leur sanction lors des prochaines échéances électorales. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de constater l’effet bénéfique à plus ou moins long terme d’une telle polémique dans la sphère publique. Ponctuellement, par de tels propos, les historiens italiens sont invités à renouveler leurs thèses afin de mieux contrer les nouvelles démonstrations négationnistes, et ainsi apporter de nouvelles grilles de lecture à propos du fascisme. La France a certes le mérite de protéger très strictement la mémoire des victimes des régimes totalitaires, mais elle a aussi l’inconvénient d’avoir verrouillé l’histoire de cette période. Bien qu’elles soient légitimes en termes de moralité, les lois mémorielles demeurent implicitement des barricades qui limitent la liberté intellectuelle de l’historien.

 

Lorsque Voltaire prononce sa célèbre phrase « Je ne suis pas d'accord avec un mot de ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour votre droit de le dire », deux dimensions essentielles peuvent être retenues : d’une part, il parle en tant que citoyen engagé qui défend fébrilement le droit d’expression ; d’autre part, il plaide pour une méthode, la dialectique, essentielle au bon cheminement de son raisonnement. Bien que les affirmations des deux hommes politiques italiens peuvent nous paraître scandaleuses au premier abord, il est fort probable qu’à long terme, une telle polémique soit bénéfique aux considérations historiques sur le fascisme.

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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 07:37

Mouammar Kadhafi, dirigeant libyen, a annoncé dans la nuit du dimanche 31 août et du lundi 1er septembre qu’il allait supprimer l’administration. Selon lui, cette méthode, certes radicale, serait la meilleure solution pour mettre fin à la corruption sans cesse dénoncée à tous les échelons de l’Etat. L’argent issu du pétrole serait alors directement distribué au peuple qui vivrait sans structure publique.

 

Cette information, trouvée au détour d’une revue de presse, ne semble pas avoir retenu outre mesure l’attention des journalistes français. Je pense tout simplement que ces derniers ne parviennent pas encore à mesurer les conséquences que pourraient avoir une telle mesure si elle était réellement appliquée. La suppression de l’administration, dans la bouche de Kadhafi, signifie en fait la disparition de tous les ministères qui ne concernent pas la souveraineté nationale. C’est donc la fin de l’éducation, d’une éventuelle politique de santé, des travaux publics et de l’aménagement du territoire. En somme, la Libye deviendrait un Etat qui rassemble des hommes, sans leur donner les moyens et les structures de rester ensemble.

 

Bien entendu, une telle mesure serait tout aussi catastrophique pour les libyens que pour l’ensemble de la planète. Depuis la création de l’humanité, l’homme, cet animal social par définition, n’a cessé de vouloir s’organiser, de se donner des règles et des chefs pour mieux vivre en communauté. Bien que l’antiquité grecque ne fût pas dépourvue d’organisation sociale, nous pouvons considérer que la cité d’Athènes représente encore aujourd’hui le modèle primitif de démocratie participative directe (qui fonctionnait avec quelques milliers de citoyens seulement…). L’exploit complètement givré qu’entend réaliser Mouammar Kadhafi serait de retrouver cet "idéal" démocratique avec une communauté d’environ 6 millions d’habitants !

 

Cette fois encore, il ne faut pas négliger la part importante de stratégie politique dissimulée derrière cette annonce. Par l’intermédiaire d’un tel projet, Kadhafi se désolidarise des administrations républicaines (si, si, je vous assure ! Officiellement, la Libye est une République…) critiquées par le peuple et il leur propose un modèle alternatif complètement utopique qui risque de semer le chaos dans tout le pays. Dès lors, il pourra se présenter comme le « sauveur » du pays et envisager une dictature populaire complètement délivrée de ces obligations républicaines.

 

Il n’en demeure pas moins que l’alternative proposée au peuple est intéressante en termes de régime d’historicité. Les libyens semblent avoir atteint un niveau tel d’appréhension face à l’avenir qu’ils seraient prêts à envisager un retour un arrière de plusieurs siècles sur l’organisation publique de leur société. Il ne s’agit plus seulement de nostalgie, d’un phénomène de patrimonialisation tel qu’on peut l’observer en France. Dans ce cas précis, les hommes sont prêts à reconnaitre qu’ils n’ont peut-être pas emprunté la bonne voie de l’évolution et, plutôt que de continuer, ils décident de rebrousser chemin.

 

Affaire à suivre…

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 10:53

Mouammar Kadhafi est décidément bien populaire auprès des dirigeants européens. Après s’être offert le luxe de poser en photo à Versailles devant le portrait de Louis XIV, le dictateur Libyen entend bien ne plus se contenter seulement de poser en acteur de l’histoire, mais aussi de participer très directement à l’écriture de cette dernière.  

En visite en Libye, le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi a annoncé qu’il s’engageait à verser 200 millions de dollars par an (et ceci pendant 25 ans : soit une somme totale de 5 milliards) afin de « tourner définitivement la page du passé ».

 

Quelle surprenante intention ! En France, nous connaissons bien ces intrusions et pressions multiples du pouvoir politique sur l’écriture de l’histoire. Les lois mémorielles, les différents discours de Sarkozy sur la repentance, ou encore les tentatives parlementaires d’instaurer l’enseignement des aspects positifs de la colonisation…ont suscité de nombreux débats et réactions !

Mais jamais l’Etat français ne s’est engagé directement à verser de l’argent à ses anciennes colonies (même si nous pouvons constater qu’il a conservé des relations commerciales étroites et privilégiées avec celles-ci).

 

Pourquoi et comment l’Etat italien peut-il envisager une telle possibilité ?

 

Tout d’abord, il faut préciser que ces versements se feront sous forme d'investissements dans des projets d'infrastructure et non par rétributions directes. Dès lors, nous pouvons nous demander s’il ne s’agit pas d’un moyen diplomatique détourné pour capter les potentialités du marché libyen (Nicolas Sarkozy doit regretter que ses prédécesseurs n’aient pas colonisé ce pays… les italiens lui confisquent habilement un marché pour lequel il a fourni tellement d’efforts).

La méthode n’en reste pas moins surprenante et Silvio Berlusconi applique une stratégie intéressante. Pense-t-il vraiment qu’une somme d’argent, aussi importante soit-elle, suffit à tracer un trait sur l’histoire ? Pense-t-il que les historiens italiens et libyens vont désormais expurger les manuels et les livres de cette difficile période coloniale ? Un document quelconque a-t-il été signé par l’autorité libyenne s’engageant à ne plus reprocher publiquement à l’Italie ses anciennes prétentions coloniales ?

 

Tout ceci est peu probable et il semble que le dossier se résume en fait à une vaste question d’argent, de commerce et d’affaires. Il est pratiquement certain que jusqu’alors la communauté libyenne, marquée par le souvenir des prétentions italiennes, boycotte plus ou moins consciemment les produits transalpins et freinent l’installation d’entreprises italiennes.

Par ce geste symbolique, Silvio Berlusconi et Mouammar Kadhafi n’entendent pas nécessairement effacer cette période de leurs histoires nationales communes. Ils tentent seulement (sic) d’en changer la signification et la lecture nationale.

En somme, l’objectif n’est pas si différent que celui des parlementaires français qui ont tenté d’inscrire dans la loi les aspects positifs de la colonisation. Il s’agit d’un acte davantage politique qu’historique. S’alignant sur la temporalité extrêmement changeante des relations diplomatiques internationales contemporaines, le politique souhaiterait abolir la lenteur du processus social mémoriel. Il y a là une disjonction temporelle qui pose actuellement un problème à tous les Etats. N’était-ce d’ailleurs pas l’objet du procès politique de la « repentance » intenté par Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle ? Cet homme que l’on sait si pressé et pragmatique ne cherche-t-il pas par de telles manœuvres à faire fi des considérations historiques qui le ralentissement lors de ses tractations diplomatiques ?

 

Pour l’instant, la résistance historienne tient bon. Mais jusqu’à quand ?

Et puis au fait, vouloir imposer une lecture de son histoire et de sa mémoire à un peuple, ça ne s’appellerait pas de la propagande par hasard… ?

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