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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 11:13

 

Le 21 septembre 2012, le président de la République François Hollande inaugurait un Mémorial de la Shoah à Drancy. A cette occasion, il a donné un nouveau discours qui nous permet d’essayer de comprendre un peu plus la politique mémorielle qu’il entend mener à la tête de l'Etat. Pour l’heure, nous sommes obligés de constater que tout ceci demeure pour le moins confus et qu’il reste difficile d’identifier une véritable cohérence dans ce domaine.

 

Des maladresses récurrentes

Il s’agissait du troisième grand discours sur la question mémorielle du président François Hollande depuis son élection.

Le premier avait été prononcé le jour de sa prise de fonction et avait suscité une polémique autour de la mémoire complexe et multiple de Jules Ferry.

Le deuxième visait à commémorer la rafle du Vel d’Hiv et avait été également accompagné d’une salve de contestations. A l’époque, nous avions déjà réagi sur ce blog en écrivant que « le discours de François Hollande est (…) plus brouillon, sans véritable plan, et contient des affirmations maladroites ».

Le troisième discours était donc attendu avec impatience. Il a été plutôt épargné par la critique, mais il a aussi été beaucoup moins médiatisé. Le site de l'Elysée lui-même n’a d’ailleurs pas estimé utile de le publier, ce qui pose à mon avis un véritable problème d’accès aux sources pour les citoyens.

Cet article s’appuie dès lors sur la version vidéo publiée sur Internet :

 

 

Il convient tout d'abord de noter les multiples erreurs qui ponctuent régulièrement les discours du chef de l'Etat. Le jeu est un peu facile lorsqu’on est tranquillement installé derrière son bureau et il convient donc de ne jamais condamner trop fermement de telles maladresses. Néanmoins, l’exercice peut aussi être révélateur du degré d’investissement du président de la République dans un domaine qu’il ne semble guère maîtriser et pour lequel il ne semble pas en mesure de définir une vision cohérente.

 

La première étourderie réside dans l’imprécision des propos. Au moment des remerciements, le chef de l'Etat évoque le Mémorial de la Shoah, Serge Klarsfeld, mais aussi « la Fondation pour la Mémoire »… sans préciser de laquelle il s’agit ! (vers 4 min 20). François Hollande laisse ainsi penser par cet oubli qu’il ignore l’existence d’une Fondation pour la Mémoire de la Shoah, mais aussi d’une Fondation pour la Mémoire de la Déportation. La distinction n’est pourtant pas anodine.

 

La deuxième maladresse a créé un moment de flou dans l’assistance. Évoquant le souvenir du résistant Pierre Brossolette (qui n’est bien entendu pas choisi au hasard puisqu’il s’agit d’un homme politique socialiste), le chef de l'Etat parle des « z’héros anonymes de la guerre » (vers 7 min 50) avant de se reprendre. L’erreur est humaine, mais elle tombe ici au plus mauvais moment.

 

Enfin, la troisième maladresse laisse l’auditeur provincial pour le moins perplexe. Lorsqu’il dresse la liste des interrogations récurrentes et légitimes visant à essayer de comprendre comment l’horreur de la déportation a pu trouver des relais en France, le chef de l'Etat déclare : « Comment a-t-on pu, ici, à 15 km de Paris, laisser s’installer une telle souffrance ? » (vers 9 min 30). Ainsi, à en croire le président de la République française, il y aurait une sorte de logique géographique qui rendrait le camp de Drancy encore plus incompréhensible que ceux de Compiègne, de Beaune-la-Rolande ou de Pithiviers : sa proximité avec la capitale, vue comme le siège de la civilisation et un gage d’humanité, tandis que l’éloignement vers la province profonde permettrait d’expliquer davantage le silence des Français face à un tel massacre. Encore une fois, la formule est pour le moins gênante.

 

 

Quelle politique mémorielle pour la France ?

Le malaise autour de ce discours ne réside cependant pas seulement dans les petites erreurs. A l’issue de cette déclaration (et des précédentes), on s’inquiète également de l’absence d’une véritable politique mémorielle nationale.

A trop vouloir condamner les excès de son prédécesseur dans le domaine mémoriel, François Hollande semble désormais enfermé dans une posture toujours plus conciliatrice, modérée, et finalement molle de l’histoire et de la mémoire de France.

Dès le début de son discours, la précaution est de mise puisque le chef de l'Etat n’ose plus utiliser l’expression trop connotée de « devoir de mémoire » par peur d’être encore accusé de repentance. Il préfère alors évoquer les victimes en précisant que « nous leur devons la fidélité du souvenir ». L’art de ne pas dire ce que l’on pense…

 

La suite est à l’image de cette phrase introductive : aucune prise de position, aucune annonce officielle, mais un alignement de poncifs tels que « aujourd’hui, il s’agit de transmettre (…) Là, réside l’avenir de la mémoire », ou encore « continuer la chaîne du souvenir ».

 

Le propos est encore plus inquiétant lorsque François Hollande décide d’évoquer les liens entre la mémoire, l’histoire, et son enseignement :

 « La mémoire de la Shoah, c’est aussi l’histoire et donc l’affaire de l’Europe et de la France. L’école, l’école de la République, c’est le lieu où notre récit collectif se construit ; où les mémoires s’additionnent, se confondent, pour faire ce qu’on appelle le récit national, ce qui nous unit tous ! Il n’y a pas de concurrence entre les mémoires, il n’y a pas de hiérarchie entre elles, tout nous oblige ».

 

D’abord, je persiste à considérer que l’appropriation du terme de « Shoah » par le chef d’une République laïque pose problème en raison du caractère religieux qu’il sous-entend. Bien qu’il participe à une cérémonie visant à inaugurer un Mémorial de la Shoah, rien n’empêche le président de la République d’utiliser le terme consacré de « génocide des Juifs d’Europe » ou d’ « extermination des Juifs d’Europe » sans manquer de respect à ses hôtes.

Je reste également perplexe devant la définition pour le moins limitée, voire simpliste, du « récit national » par le chef de l'Etat. Selon François Hollande, il s’agirait donc d’un mélange sans conflit, ni concurrence, de l’ensemble des mémoires visant à faire communier unanimement la communauté nationale. Les professeurs d’histoire qui doivent enseigner depuis cette année une lecture historique des mémoires de la Seconde Guerre mondiale apprécieront cette vision en totale contradiction avec les programmes officiels qui invitent à enseigner « la réception plus ou moins large et non sans conflits des mémoires ».

 

Dans les années à venir, François Hollande devra assumer l’organisation d’autres grandes commémorations nationales et internationales (le centenaire des commémorations de la Grande Guerre approche et nous y consacrerons d’ailleurs prochainement un article). Le nouveau président de la République a également promis lors de sa campagne, et rappelé dans ce discours, que la place de l’histoire doit être rétablie et confortée. Il serait donc temps pour lui, et pour son équipe, de mener à bien une véritable réflexion afin de pouvoir proposer dans ce domaine une véritable politique cohérente.

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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 09:08

 

Retenu pendant quelques jours dans la fraîcheur appréciable d'un centre d'archives, je n'ai pas pu réagir immédiatement au discours de François Hollande lors des commémorations de la rafle du Vel d'Hiv'.

Plutôt qu'une analyse de texte, ce décalage me permet finalement de proposer une réflexion sur les diverses réactions et les enseignements qu'il conviendrait de tirer de cette  deuxième polémique qui entoure le récit présidentiel de l'histoire depuis son élection.

 

Tout d'abord, et comme à notre habitude sur ce site, il convient d'aller  lire le discours dans sa version officielle éditée sur le site de l'Elysée. Nous avons déjà signalé récemment notre regret de voir disparaître les vidéos qui accompagnaient jusqu'à présent le texte. La mise en scène, l'intonation, les pauses sont parfois tout aussi révélatrices que les mots... qui font d'ailleurs parfois l'objet d'improvisations de la part du président de la République.

 

Cette lecture permet de se rendre compte que les critiques portées à l'encontre de François Hollande par ses opposants se limitent finalement à un aspect très précis et limité du discours.

1. Dès le lundi 23 juillet 2012, le nouveau député UMP et ancienne plume de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, a lancé la polémique dans des propos très durs et controversés : "Ce qu'a dit M. Hollande (...) hier, personnellement, me scandalise, pour une raison très simple : ma France, elle n'était pas à Vichy, elle était à Londres depuis le 18 juin. Il n'a pas parlé au nom de la France que j'aime". "Ce qui a été commis au moment de la rafle du Vel' d'Hiv est une abomination, c'est une horreur, et ceux qui l'ont fait doivent être condamnés durement au tribunal de l'Histoire". "Mais la France, qu'est-ce qu'elle a à voir avec cela ?". "Peut-être que M. Hollande se sent proche de la France des notables apeurés qui se sont précipités à Vichy après l'armistice. Ce n'est pas ma France", a ajouté le député UMP des Yvelines.

2. Jean-Pierre Chevènement considère quant à lui que "le président Hollande, dans son discours du 22 juillet, a malheureusement omis de dire que les crimes commis par les policiers et les gendarmes français, lors de la rafle du Vel d'Hiv, l'ont été sur l'ordre de l'Etat français de Vichy collaborant avec l'Allemagne nazie". "C'est occulter les accords passés avec la gestapo par René Bousquet, alors secrétaire général de la police, agissant pour le gouvernement de Vichy. C'est faire comme si Pétain était la France et comme si le véritable coup d'Etat opéré le 10 juillet 1940 par un gouvernement de capitulation n'avait pas existé".

3. Rachida Dati s'est également exprimée par une déclaration singulière : "Moi, je m'associe à ces déclarations. Je dis simplement, attention, parce que tous les Français n'ont pas été complices de cette barbarie, il faut aussi le rappeler".

4. Mardi 24 juillet 2012, le député et candidat au secrétariat général de l'UMP Bruno Le Maire a indiqué que selon lui M. Hollande a commis "une vraie maladresse" en confondant "l'Etat français et la France". "On confond la France et l'Etat français et je le regrette", a-t-il insisté. "Il aurait été plus juste de dire que la rafle a été organisée par l'Etat de Vichy et pas par la France". 

5. Enfin, le vice-président du Front national Florian Philippot a estimé quant à lui que les propos tenus dimanche par M. Hollande sur la rafle du Vél d'Hiv en 1942 relève d'un "concours de repentance généralisé"

 

De cette revue de presse non-exhaustive, nous pouvons finalement retenir trois critiques principales : 

1. Une confusion entre la France et l'Etat français de Vichy qui entraîne... 

2. Une condamnation jugée insuffisante du gouvernement de Vichy et un silence considéré comme maladroit sur la France résistante,

3. Une démarche politique relevant de la repentance

 

Ces trois critiques ont en commun de relever d'une posture éminemment politique qui réveillent des débats en vigueur depuis plusieurs décennies, voire depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le grand combat et la grande force du général De Gaulle fut de parvenir à s'imposer (difficilement) aux yeux des Alliés (mais aussi des mouvements résistants de l'intérieur par l'intérmédiaire de Jean Moulin) comme le représentant légitime de la France face aux autorités de Vichy pourtant légales.

Depuis, le débat envenime régulièrement les commémorations, tel un serpent traversant la Cinquième République. De Gaulle et Mitterrand ont toujours refusé de reconnaître la légitimité de Vichy... et par conséquent de présenter des excuses officielles au nom de la France. Rattrapé par des révélations sur son passé à la fin de son second mandat, François Mitterrand avait cependant concédé en 1993 la création d'une  « Journée nationale à la mémoire des victimes des persécutions racistes et antisémites commises sous l'autorité de fait dite « gouvernement de l'État français » (1940-1944). La dénomination employée laisse clairement apparaître les précautions minutieuses prises à cette époque.

 

Cette modeste reconnaissance a ensuite été transformée par Jacques Chirac lors des commémorations de la rafle du Vel d'Hiv' de 1995. Dans un discours aujourd'hui encore célébré pour sa justesse et son intelligence, le président de la République affirmait : "Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'État français (...) La France, patrie des Lumières et des Droits de l'Homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable".

 

Pourquoi donc les mots de Jacques Chirac en 1995 ont été et restent salués... tandis que ceux de François Hollande sont sujets à polémique ?

Encore une fois, la réponse repose dans la logique des discours et non pas seulement dans de courtes citations.

Dans ce domaine, Jacques Chirac a fait preuve non seulement de talent, mais aussi de pédagogie : il rappelle d'abord que la déportation des Juifs était une exigence de l'occupant nazi. Ensuite, il dénonce la compromission des autorités de Vichy, mais aussi de policiers français fermant les yeux sous l'autorité de leurs chefs. Dès lors, avoir avoir condamné ces égarements, il termine son discours en rappelant que pendant ce temps, d'autres Français se battaient aussi pour la démocratie.

Ayant eu l'occasion à plusieurs reprises de rédiger des discours pour des élus, j'ai toujours été fasciné par ce modèle du genre qui s'est depuis imposé comme un modèle.

 

Le discours de François Hollande est quant à lui beaucoup plus brouillon, sans véritable plan et contient des affirmations très maladroites.

A trop vouloir répondre aux multiples revendications mémorielles, il finit par délivrer un message rempli de bonnes intentions, mais truffé d'erreurs, d'approximations et sans réelle portée symbolique.

 

Tandis que les hommes politiques d'opposition faisaient leur travail en sélectionnant un angle d'attaque précis susceptible d'être porté dans les médias, peu d'historiens se sont penchés sur le discours à l'exception d' Alain Michel pour le site  Hérodote.net qui a repéré pas moins de sept erreurs ou approximations d'ordre historique dans le discours de François Hollande (qui peuvent cependant parfois faire aussi l'objet de débats et discussions entre historiens).

 

Espérons que cette nouvelle polémique permettra à François Hollande et à son cabinet de ne pas reproduire de telles erreurs qui apparaissent d'ailleurs comme assez surprenantes après les multiples critiques adressées à son prédécesseur dans ce domaine.

La plume de François Hollande (qui reste pour l'instant très discrète) doit comprendre qu'un discours politique ne peut pas être un cours d'histoire. Le président de la République est le garant du récit national. Son message se doit d'être éminemment politique et symbolique, ce qui ne l'empêche pas bien sûr de le faire reposer sur les connaissances actualisées de la recherche historique.

Tant que François Hollande persistera à vouloir venir discuter sur le terrain de l'histoire, il prendra le risque d'être sans cesse attaqué sur la méthode et les détails. 

 

Comme le précise Thomas Wieder dans Le Monde, le président de la République risque de se faire encore régulièrement échauder s'il ne révise pas rapidement sa posture face aux questions historiques et mémorielles. Génocide arménien, Guerre d'Algérie, Première Guerre mondiale sont autant de commémorations importantes qui se préparent durant son mandat et durant lesquelles sa parole présidentielle sera scrutée avec attention.

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 08:08

 

En publiant non seulement le discours de François Hollande, mais aussi celui d'Angela Merkel,  le site officiel de l'Elysée nous invite à une démarche plutôt originale. Il nous est en effet permis de comparer dans le texte deux lectures mémorielles nationales d'un même évènement historique portées par les dirigeants. 

 

Hollande-et-Merkel-a-Reims.jpg

 

Sur la forme tout d'abord, outre cette nouveauté intéressante de publier le discours de l'invité, nous devons noter la lenteur inhabituelle des services de l'Elysée pour la mise en ligne des discours. Bien qu'il soit indiqué que ces textes ont été publiés le 8 juillet 2012, nous avons pu vérifier qu'ils n'étaient pas disponibles en début de semaine au moment où nous avons voulu les consulter.

De plus, on peut regretter que ces documents ne fassent pas l'objet d'une relecture plus minutieuse de la part des services officiels. Cela aurait peut-être permis d'éviter des fautes dans le nom du ministre des Affaires Etrangères Gustav STRESEMANN (et non pas Gustave STRESELMANN) qui avait été à l'origine avec Aristide Briand des premiers pas du rapprochement franco-allemand dans l'entre-deux-guerres.

Enfin, nous regrettons que les vidéos des discours ne soient plus systématiquement joints à la transcription écrite. Cela permettait souvent de repérer quelques différences substantielles et toujours intéressantes entre le texte rédigé par un conseiller puis transmis par les services de communication et les espaces de liberté du chef de l'Etat laissant libre cours à son interprétation personnelle.

 

Sur le fond maintenant, le parallélisme de structure est assez surprenant entre le discours de François Hollande et Angela Merkel. Tous les deux commencent par évoquer l'évènement commémoré (la rencontre De Gaulle / Adenauer), puis le passé conflictuel des deux pays depuis la fin du XIXe siècle, avant de s'adresser plus précisément aux jeunes générations porteuses d'avenir et d'évoquer brièvement les difficultés actuelles à surmonter dans la construction européenne.

 

Ces ressemblances laissent cependant apparaître des différences symptomatiques de constructions mémorielles différentes dans les références invoquées.

Ainsi, alors que François Hollande s'attache à la symbolique de Reims ("ville-martyre"), tout en rappelant la place particulière de sa cathédrale ("celle des sacres des rois de France, (qui) reçut plusieurs centaines d'obus tout au long de la Grande Guerre"), Angela Merkel insiste sur le caractère religieux de la rencontre : "Cela fait 50 ans aujourd'hui que le président Charles de Gaulle prononçait les paroles suivantes devant l'archevêque de Reims et je cite : « Excellence, le Chancelier Adenauer et moi-même venons dans votre cathédrale, sceller la réconciliation de la France et de l'Allemagne »". Et d'ajouter un peu plus loin : "Profondément touchés par ce moment historique, l'un parlait de miracle, l'autre de don du ciel". C'est dans ce genre de comparaison frontale que l'on peut comprendre l'originalité de la laïcité à la française.


C'est ensuite sur le terrain des responsabilités que les discours se distinguent. Le propos de François Hollande est en effet plutôt neutre, parlant certes de batailles "meurtrières" qui ont laissé "dans les mémoires collectives de l'Allemagne et de la France des traces profondes" mais en se gardant bien d'évoquer une quelconque responsabilité d'un des deux belligérants. A l'inverse, Angela Merkel n'hésite pas à insister lourdement sur les fautes commises par son pays. Elle rappelle donc successivement que ce sont bien les soldats allemands qui ont bombardé la cathédrale de Reims, que c'est bien l'Allemagne qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale qui "a apporté des souffrances incommensurables à nos peuples, à l'Europe, au monde entier. Barbarie, humiliations, privation de droits, exploitation et anéantissement, effondrement de la civilisation avec la Shoah". Elle va même jusqu'à justifier l'occupation de son pays par la France après la guerre en expliquant que "plus jamais l'Allemagne ne devait troubler la paix mondiale". 

Ces différences sont révélatrices de constructions mémorielles radicalement différentes entre les deux pays voisins : alors qu'en France, beaucoup réfutent cette démarche de contrition face aux erreurs du passé (ce que d'aucuns appellent la repentance), l'Allemagne adopte une position strictement inverse en insistant sur ses responsabilités sans même s'interroger dans le cadre de ce discours sur la nature transitoire ou exceptionnelle du IIIe Reich. Lorsqu'Angela Merkel parle des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, elle ne dit pas "la parenthèse du Reich", ni même "l'Allemagne nazie", mais bien l'Allemagne ! 

 

Le discours d'Angela Merkel est en revanche beaucoup plus flou sur d'autres points, sans que l'on puisse vraiment savoir s'il s'agit de défauts de traduction, de dénominations en vigueur dans l'historigraphie allemande ou de réelles approximations. Elle évoque ainsi la "poignée de main" entre le président Mitterrand et le chancelier Kohl en faisant probablement référence à la célèbre photographie des commémorations à Verdun en 1984 sur laquelle on peut voir les deux hommes se tenir par la main. Probablement fait-elle aussi référence à Verdun quand elle évoque "la bataille de 1916".

 

mitterrand-kohl.jpg

 

Le seul élément que les deux dirigeants se sont refusés de commenter sont les profanations des tombes de soldats allemands dans un cimetière militaire des Ardennes quelques heures avant la cérémonie de commémoration.

Bien que l'enquête n'ait pour l'instant pas donné de résultats (c'est d'ailleurs rarement le cas dans ce genre d'affaire), on peut s'interroger sur le sens d'un tel acte qui n'est pas anodin dans une telle temporalité. Doit-on comprendre que pour une partie de la population française, les plaies mémorielles des guerres franco-allemandes ne sont toujours pas refermées ? Ou bien s'agit-il d'un acte résolument politique de la part de ceux qui considèrent que plusieurs décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne tente à nouveau de prendre le contrôle de l'Europe par des moyens plus modernes et sournois ?

Dans tous les cas, c'est encore par le prisme mémoriel que le message est exprimé.

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 07:51

 

Ils ont été particulièrement sollicités et écoutés pendant la campagne présidentielle.

La première apparition publique du nouveau candidat François Hollande au lendemain de sa victoire aux primaires socialistes n'était-elle pas sur le pont de Clichy pour rendre hommage aux Algériens du FLN tués le 17 octobre 1961 ? De même, Nicolas Sarkozy avait multiplié les appels du pied aux  Harkis et aux  Arméniens à la veille de l'échéance électorale en tirant sur la corde mémorielle.

 

Il fallait donc bien se douter qu'après le temps des promesses viendrait celui des grandes messes au cours desquelles se succèdent les différentes revendications mémorielles.

 

Le premier dossier remis rapidement sur la table des négociations a été celui de la pénalisation de la négation du génocide arménien.

Le texte précédent soutenu par Nicolas Sarkozy a en effet été censuré par le Conseil constitutionnel, permettant ainsi au président sortant de trouver une échappée digne à la polémique géopolitique qui grandissait autour du texte.

Le dossier n'a cependant pas manqué d'être redéposé très rapidement sur le bureau de François Hollande. Le Conseil de coordination des organisations arméniennes en France (CCAF) s'est rappelé à son bon souvenir après que le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius a été plutôt vague sur le sujet à l'issue d'un entretien avec son homologue turc, Ahmet Davutoglu.

Les équipes gouvernementales se sont donc remises au travail pour essayer de chercher une solution qui permette au président de tenir les promesses du candidat, sans pour autant ruiner les efforts de rapprochement avec la Turquie, tout en respectant la Constitution ! 

 

A plus brève échéance, François Hollande présidera vraissemblablement le 16 juillet les commémorations de la rafle du Vél d'Hiv. S'agissant d'un anniversaire décennal qui coïncide avec l'arrivée à l'Elysée d'un nouveau président de la République, le discours du chef de l'Etat est particulièrement attendu.

Cette particularité n'a évidemment pas échappé à Serge Klarsfeld qui signe dans Le Monde du 10 juillet 2012 une intéressante tribune où il rappelle l'historique du positionnement présidentiel face à cette commémoration. Indulgent avec François Mitterrand, élogieux avec Jacques Chirac, et respectueux avec Nicolas Sarkozy... sa tribune résonne comme un avertissement adressé au nouveau président de la République : "Nous, vieux enfants juifs qui avons vécu la Shoah et qui avons connu les Justes, nous avons confiance dans les gens normaux. Les Justes étaient des gens normaux qui accomplissaient des actes exceptionnels".

La formule est, comme toujours chez Serge Klarsfeld, fine et intelligente. Nul doute qu'elle saura atteindre son objectif. Les fils et filles des juifs déportés de France peuvent se féliciter d'avoir un tel président pour défendre leur mémoire jusqu'au sommet de l'Etat.

On aurait apprécié que ce dernier utilise ces qualités en février 2012 en réaction aux propos polémiques de  Christian Vanneste sur la déportation pour motif d'homosexualité.

Qui sait si parmi les milliers de juifs français déportés ne figuraient pas quelques homosexuels ? A l'inverse, on sait désormais que parmi les Justes qui ont contribué à sauver des juifs figuraient des homosexuels !

Le véritable apport de François Hollande lors de son discours serait peut-être justement de dépasser une vision conservatrice et catégorielle des victimes du nazisme pour proposer un projet véritablement novateur, moderne, intégrateur et solidaire des mémoires.
Réponse le 16 juillet...

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 08:44

 

L'information est passée relativement inaperçue car elle a été parasitée par une vaine polémique politicienne sur les excès de vitesse du chauffeur du président de la République. Il n'en demeure pas moins qu'après l'hommage rendu à Jules Ferry, François Hollande vient de participer à sa première grande commémoration officielle : celle du 68ème anniversaire du débarquement de Normandie.

 

A cette occasion, le chef de l'Etat a d'abord assisté à une cérémonie au cimetière militaire de Ranville (Calvados) avant de se rendre ensuite au Mémorial de Caen et d'y prononcer un discours devant notamment une quinzaine de jeunes lauréats du concours national de la Résistance et de la Déportation et trois vétérans du débarquement.

Comme le rappellent des journalistes du Monde , le passage du président de la République au Mémorial n'est pas si courant. François Mitterrand s'y était rendu en 1988 lors de l'inauguration et Jacques Chirac en 2004 à l'occasion d'une cérémonie particulièrement marquante pour le 60ème anniversaire. A l'époque, le président français s'était entouré de dix-sept chefs d'Etat et de gouvernement, dont le président américain George W. Bush, la reine d'Angleterre Elizabeth II et surtout le chancelier Gerhard Schröder qui représentait pour la première fois la présence allemande à ces commémorations.

 

 

 Dans son discours, François Hollande fournit des éléments essentiels qui peuvent nous permettent de mieux comprendre sa vision de l'Histoire longtemps restée obscure, mais aussi d'imaginer ce que pourrait être sa politique mémorielle dans les cinq années à venir.

Passons tout d'abord rapidement sur une imprécision du propos lorsque le président déclare "au soir du 6 juin 1944, notre pays, la France, cessait d'être entièrement occupé". C'est sans compter en effet sur le débarquement des Alliés le 8 novembre 1942 dans les territoires français d'Afrique du Nord (Protectorat du Maroc et Algérie française). Il est toujours difficile de savoir si, dans ce contexte, le chef de l'Etat ne souhaite pas entrer dans les détails, commet une erreur, ou souhaite faire passer un message implicite aux anciennes colonies.

La volonté diplomatique est en revanche beaucoup plus explicite à la suite du discours lorsque François Hollande rappelle que des hommes venant de douze pays ont participé aux opérations. En présence du ministre de la Défense Britannique Philippe Hammond, il s'attarde plus particulièrement sur le courage des soldats anglais, avant de consacrer également quelques développements aux millions de victimes russes.

Sur ce point, je pense qu'il convient de relativiser l'analyse du directeur du Nouvel Observateur Laurent Joffrin qui voit dans le discours de François Hollande une volonté de corriger une lecture pro-américaine du débarquement imposée par le cinéma. Son argumentaire est très intéressant et juste... mais je pense qu'il ne faut tout simplement pas négliger non plus la volonté de flatter la présence de l'unique représentant étranger présent lors de cette cérémonie. Outre sa fonction commémorative, le président de la République rappelle ainsi son rôle diplomatique.

 

Ce n'est qu'à la fin de son discours, après avoir dressé un bref rappel historique, que François Hollande décline une réflexion davantage mémorielle.

Il est à noter tout d'abord qu'il rend un hommage équivalent aux héros (évoquant notamment la Résistance) et aux victimes (parlant alors du "sacrifice de la Normandie").

Puis, il se lance dans un exercice assez inédit de définition de la mémoire que nous reproduisons ci-dessous avant d'en proposer un modeste commentaire :

 

"La mémoire n'est pas une nostalgie, elle n'est pas une glorification du passé. Elle est aussi la pensée du présent et la préparation de l'avenir.

La mémoire se définit par la capacité de nous élever tous ensemble au-delà de nous-mêmes pour (que) la mémoire devienne Histoire.

La mémoire doit savoir survivre aux témoins des évènements eux-mêmes et trouver encore les mots quand les voix des survivants se sont éteintes. Cet enjeu de la poursuite, de la continuité, de la transmission, c'est celui de la génération qui arrive.

La mémoire, ce sont aussi des lieux. Et j'apporte tout le soutien de l'Etat à l'initiative prise par la Région de Basse-Normandie, en faveur de l'inscription des sites du débarquement au patrimoine mondial de l'humanité.

La mémoire, ce sont des dates, autant d'étapes dans la marche du temps. Ce sont des rites qui doivent être respectés. C'est pourquoi je suis très attaché aux anniversaires, aux anniversaires d'événements, de drames, mais aussi de faits glorieux, à l'anniversaire du débarquement allié. Je tiens à ce que le 6 juin soit, chaque année, dans notre pays, un moment important de cohésion nationale et de solidarité internationale. Et je souhaite que nous préparions dès maintenant, comme le Mémorial a commencé de le faire, les cérémonies du 6 juin 2014 (...).

La mémoire, c'est l'enseignement. Et une nouvelle fois, je mesure la responsabilité des professeurs qui doivent expliquer, faire comprendre, accompagner les jeunes esprits, leur dire que la barbarie a été possible au XXème siècle et qu'elle peut revenir au XXIème (...).

La mémoire, c'est aussi la recherche, l'innovation, retrouver les traces de ce qui s'est produit, et innover pour que les informations puissent être connues de tous avec les nouvelles technologies, avec internet (...).

Enfin mon dernier message, la mémoire, c'est aussi savoir d'où l'Europe vient et où elle doit aller.

Cette région, la Normandie, est couverte de tombes d'enfants de l'Europe toute entière. Je pense aux cimetières britanniques de Banneville ou de Bayeux, non loin de Colleville-sur-Mer où reposent les frères d'armes américains. Mais je pense au cimetière allemand de La Cambe. Tous ces jeunes Européens ont été les victimes d'une barbarie, celle du nazisme. Tous les Européens qui sont les enfants de ceux qui ne sont pas morts doivent être capables 68 ans après, d'inventer une Europe de paix, de solidarité et de progrès (...).

La mémoire, c'est la paix. La paix, oui, mais pas au prix du renoncement, pas au prix de la compromission, pas au prix de l'abdication, non. La paix, comme l'aboutissement d'un combat, d'une lutte âpre, dure. Mais d'une libération. Vouloir la paix, c'est combattre contre les injustices, les ignominies, les racismes, l'antisémitisme qui trouve encore ici à s'exprimer.

Voilà comment nous donnerons un avenir à la mémoire

La mémoire n'est pas un sentiment, une attitude, un état d'esprit, c'est un travail, c'est une politique, et, j'en suis désormais le garant".

 

Cette définition dense est relativement consensuelle, mais elle a le mérite de rappeler certains principes simples qui seront vraisemblablement la ligne de route du gouvernement dans les prochaine années à venir :

   1. La mémoire n'est pas l'Histoire. Elle est le fruit d'une lecture du passé éminemment teintée des préoccupations du présent et du futur.

   2. Par conséquent, il convient de conserver en parallèle de la mémoire un travail important d'Histoire (par l'intermédiaire de la recherche et de l'enseignement)

   3. La mémoire nationale a pour vocation de rassembler la communauté citoyenne.

  4. La mémoire est un bien et une valeur commune qu'il convient de protéger, d'encourager et d'entretenir dans ses manifestations spatiales et culturelles (témoignages, lieux de mémoires divers, édition d'ouvrages, commémorations...)

   5. La mémoire est intrinsèquement liée à l'avenir de notre pays. Elle doit être l'un des axes permettant d'éclairer les grandes décisions.

 

C'est donc un baptême plutôt réussi pour le nouveau président de la République bien qu'il n'ait pas vraiment attiré l'attention des médias. Peut-être redécouvrira-t-on dans quelques années l'importance de ce discours quand il permettra en fin de quinquennat de dresser le bilan de François Hollande dans ce domaine.

Pour l'heure, ses sorties mémorielles sont à l'image de la mémoire du massacre de Tulle qu'il souhaitait également commémorer dignement le 9 juin 2012, avant que l'annonce de la disparition de quatre soldats français en Afghanistan ne vienne perturber l'agenda. Soixante-huit an plus tôt, la division SS Das Reich faisait en effet plusieurs centaines de victimes, dont 99 pendus et de nombreux déportés. Ce évènement est cependant longtemps resté dans l'ombre du massacre d'Oradour-sur-Glane commis le lendemain à une échelle encore plus grande.

 

François Hollande aura probablement à coeur l'année prochaine de revenir à Tulle pour y célébrer une nouvelle commémoration. Ce sera déjà l'occasion pour nous de dresser un premier bilan de sa politique mémorielle à la lumière de ce qui vient d'être rappelé. 

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 06:38

 

Christiane Taubira est devenue le 16 mai 2012 la nouvelle Garde des Sceaux. Cette nomination pose question en raison des engagements de l'ancienne députée de Guyane sur l'histoire et la mémoire des traites négrières et de l'esclavage.

 

Christiane Taubira a en effet donné son nom à une loi française votée le 10 mai 2001 qui reconnaît comme crimes contre l'humanité la traite négrière transatlantique et l'esclavage. Cette loi est composée de cinq articles, dont trois principaux :

   - L'article 1 entérine une reconnaissance officielle d'un fait historique par la République et choisit de le caractériser dans une terminologie juridique : "la République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part (...) constituent un crime contre l'humanité".

   - L'article 2 est une mesure incitative pour que "les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorde(nt) à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent".

   - L'article 3 envisage d'élargir cette nouvelle législation auprès des instances européennes et internationales et de créer une journée internationale de la mémoire de la traite négrière et de l'esclavage.

 

Chacun de ces trois articles peut faire l'objet d'une critique.

 

Première critique : une vision très limitée de l'histoire

Dès le départ, cette loi a suscité quelques contestations. Ce n'est cependant qu'en 2005 que les tensions se sont cristallisées autour de ce texte polémique.

Pour la première fois en effet, cette loi est utilisée contre un historien (Olivier Pétré-Grenouilleau) accusé de nier la dénomination de "crime contre l'humanité" pour la traite négrière et l'esclavage.

L'affaire est en fait beaucoup plus complexe. Il s'agit tout d'abord d'un procès d'intention à l'encontre d'un historien ayant réalisé un travail remarquable et remarqué sur Les traites négrières (Gallimard, 2004). Dans son livre, l'historien soulève l'une des premières limites de la loi Taubira qui focalise sont attention sur les traites occidentales. Or, l'analyse dépassionnée de ce phénomène permet de constater que, aussi tragique soit-elle, cette traite négrière n'est pas la seule, n'est pas la plus ancienne, et n'est probablement pas la plus meurtrière.

 

Traites-negrieres.jpg

Carte des traites négrières et occidentales du VIIe au XIXe siècle

(source : atelier de cartographie de Sciences-Po)

 

Il ne s'agit pas bien entendu de dresser une échelle de l'horreur visant à rejeter la faute sur d'autres afin de mieux passer sous silence les actes condamnables des marchands européens. On peut néanmoins s'interroger sur la vision partielle et partiale de cette loi qui se propose de ne condamner que les traites occidentales.

Mis sous le feu des projecteurs, le travail d'Olivier Pétré-Grenouilleau a fait l'objet d'une lecture très controversée. Accusé d'intentions douteuses, chaque prise de parole de l'historien a été minutieusement étudiée afin de déceler le moindre petit écart.  La faille a été trouvée dans une interview au Journal du Dimanche du 12 juin 2005 et le procès a pu commencer. Les plaintes ont cependant été retirées en 2006 et le procès n'a pas eu lieu.

 

Deuxième critique : une histoire scolaire et universitaire dictée par le pouvoir législatif

Malgré l'abandon des plaintes, la polémique ne s'est pas éteinte. En février 2005, une autre loi mémorielle "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés" était adoptée par le Parlement.

Un soulèvement assez inédit s'organise autour de plusieurs articles controversés, et notamment autour de l'article 4 qui précise : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit".

Cette fois-ci, l'alinéa en question a été abrogé après l'intervention de Jacques Chirac visant à calmer les esprits... mais cette suppression n'a pas entraîné avec elle l'article similaire de la loi Taubira !

 

Il faut reconnaître que le pouvoir politique marchait alors sur des oeufs. La mobilisation des historiens a été importante, mais pas unitaire. Depuis cette affaire, un grand débat s'est en effet ouvert autour des lois mémorielles. Schématiquement, on distingue deux positions majoritaires (mais non exclusives et intangibles).

D'un côté, l'association Liberté pour l'Histoire présidée par Pierre Nora est crée en 2005 pour "défendre la liberté d'expression des historiens contre les interventions politiques et les pressions idéologiques de toute nature et de toute origine". Par conséquent, cette association s'oppose globalement à toute idée de "loi mémorielle" (avec quelques nuances).

De l'autre côté, le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire a été crée à la même période. Il a pour but d'exercer une "vigilance et porter un regard critique sur les usages et mésusages publics de l'histoire". En somme, il n'est pas immédiatement question de condamner et d'abroger toutes les lois mémorielles mais de réfléchir à la place et l'usage de l'histoire dans nos sociétés contemporaines. De fait, ce groupe s'illustre par une activité intellectuelle et éditoriale intense et intéressante (notamment par l'intermédiaire d'une collection intitulée "Passé & Présent" chez Agone).

 

Troisième critique : une législation mémorielle

Bien que le terme de "loi mémorielle" soit utilisé pour désigner des textes parfois très différents, la loi Taubira entre dans ce champ en raison de son troisième article qui préconise d'élargir la reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l'océan Indien et de l'esclavage comme crime contre l'humanité auprès du Conseil de l'Europe, des organisations internationales et de l'Organisation des Nations unies. L'idée est également avancée d'une date commune au plan international pour commémorer l'abolition de la traite négrière et de l'esclavage.

Par l'intermédiaire de cet article, on perçoit assez clairement la dimension mémorielle du projet. Il ne s'agit plus seulement d'une reconnaissance nationale, ni d'une valorisation des recherches en histoire, mais de favoriser l'émergence d'une mémoire par l'intermédiaire d'une activité de lobbying élargi aux instances intergouvernementales.

L'idée est d'autant plus surprenante qu'il existe déjà une journée internationale pour l'abolition de l'esclavage célébrée le 2 décembre en mémoire de l'adoption par l'Assemblée générale des Nations Unies de la Convention pour la répression et l'abolition de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui du 2 décembre 1949.

 

Christiane Taubira arrive donc au ministère de la Justice avec un lourd bagage derrière elle. Nul doute que les historiens portent pour l'instant un regard méfiant sur une femme politique qui pense que c'est au pouvoir politique de dire l'histoire, d'écrire les programmes scolaires, et d'imposer une lecture mémorielle, y compris lorsque la majorité des professionnels du domaine tentent de lui expliquer l'inverse.

Certains penseront que le poids des années et des responsabilités ministérielles l'auront assagie.  La tribune publiée le 14 mai 2010 sur son site à propos de l'hommage rendu à Jules Ferry par François Hollande laisse pourtant présager le contraire. A seulement quelques heures de sa désignation, elle se permettait encore de critiquer (au même titre que les membres de l'opposition) le choix présidentiel. (Je vous conseille d'aller lire ce texte assez rapidement et d'en faire une copie. Ses conseillers risquent de s'en apercevoir assez rapidement et la tribune va probablement disparaître).

Quelques jours auparavant, à l'occasion des commémorations du 10 mai,  elle renouvelait également sa fierté d'avoir porté la loi de 2001, s'emportant également sur le "génocide des Amérindiens" (qui n'a jamais été officiellement reconnu) et concluant son texte par cette référence obscure : "No women, no cry !".

 

Il ne reste plus qu'à espérer que Christiane Taubira ne fasse pas d'histoire(s) au gouvernement !

 

PS : Quelques jours après la publication de cet article, sa conclusion peut paraître quelque peu ironique au regard de la tempête politique et médiatique qui se déchaîne autour de la nouvelle ministre de la justice. Je tiens à rappeler à tous les lecteurs et journalistes qui ont utilisé ou rapportés mes propos dans différents blogs et articles que ce texte n'entend pas porter un message politique et idéologique. Comme toujours sur ce blog, nous nous limitons au commentaire et à l'analyse de l'actualité au regard des études mémorielles. Il ne nous appartient pas de juger du travail de Mme Taubira qui n'a encore guère eu le temps de faire ses preuves.

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 16:00

C’est un peu un marronnier présidentiel. A chaque élection, le nouveau locataire de l’Elysée inaugure son mandat par une commémoration censée donner la tonalité et le style de sa présidence. Quels sont les enseignements de la leçon inaugurale de François Hollande ?

 

Article publié par votre serviteur sur Le PLus du Nouvel Obs  ( cliquez ici)

 

PS : Depuis quelques jours, les statistiques du blog m'indiquent que de nombreux internautes font la recherche suivante : "François Hollande + Histoire pour les Nuls" ou "François Hollande + Histoire". Deux éléments d'interprétation : soit les militants de l'UMP prépare la riposte à l'antisarkozysme sur le Web (comme semble l'indiquer cet article du Monde), soit l'histoire continue à être "une passion française" intimement liée à la politique.

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 06:36

 

Durant la campagne électorale, de nombreux historiens se sont engagés et ont apporté leur soutien à différents candidats. Cette implication est significative au regard du précédent quinquennat qui a été particulièrement néfaste pour l'histoire. Bilan. 

 

Méthode 1 : Le pamphlet politique

L'initiative la plus érudite revient à Jean-Noël Jeanneney dans l'Etat blessé (Flammarion, mars 2012). Quelques semaines avant l'échéance électorale, cet historien qui n'a jamais fait mystère de ses affinités socialistes décide d'utiliser l'arme qu'il manie le mieux : la plume.

Au fil des pages, il dresse le bilan du quinquennat qui s'achève en rappelant avec une remarquable précision les différents arrangements que Nicolas Sarkozy s'est autorisé avec les traditions et pratiques républicaines : distribution généreuse des légions d'honneur, arrangements avec la Constitution, remise en question de la séparation des pouvoirs, rapport décomplexé avec l'argent en contradiction avec le traditionnel service désintéressé de l'Etat... Autant d'exemples recensés, analysés et mis en perspective par l'historien qui constituent au final un formidable bilan institutionnel du candidat sortant. 

La particularité de cet essai repose sur la distance critique qu'adopte Jean-Noël Jeanneney tout au long de son exposé. Si le portrait est uniquement à charge, il ne sert pas d'autres candidats challengers, sinon le parti de la République.

 

L-Etat-blesse.jpg

 

Méthode 2 : L'Appel des militants

Si la carrière et les responsabilités de Jean-Noël Jeanneney lui permettent une telle initiative individuelle, d'autres ont préféré l'action collective sous la forme d'un appel.

La plupart du temps, les historiens se joignent assez volontiers à la signature de différentes pétitions et autres appels, quand il n'en sont pas carrément à l'initiative. Cela a été le cas dans l'entre-deux tours dans une tribune des intellectuels et des artistes en soutien à Nicolas Sarkozy publiée dans Le Point. Parmi les vingt signataires, on retrouve les noms d'Antoine ARJAKOVSKI et d'Emmanuel LE ROY LADURIE.

Pour la campagne de 2012, un appel original a cependant fait son apparition sous la forme d'un Front de gauche des historiens initié par Nicolas DUSSERRE, Rodolphe POURRADE et Olivier LOPEZ. Ce texte diffusé à partir de la fin du mois de mars 2012 est une dénonciation "du traitement médiatique et politique de l'Histoire" et un corpus de revendications en faveur de cette discipline. Il a d'ailleurs essentiellement été signé par quelques dizaines d'enseignants d'histoire-géographie dans le secondaire.

L'objet n'a pas été cependant sans susciter quelques réflexions, remarques, voire réticences de la part de collègues qui s'interrogent sur la politisation de leur métier. L'Association des Professeurs d'Histoire-Géographie (APHG) s'est en effet fortement engagée contre la politique actuelle lors de son Assemblée Générale en janvier 2012 et les différentes discussions sur les forums témoignent d'une forte attente de cette issue électorale.

Fallait-il pour autant s'attacher à un parti ? La question ne s'est finalement pas posée puisque cet appel est resté relativement discret.

 

Méthode 3 : l'engagement personnel

Dans cet mobilisation citoyenne, un historien s'est illustré par son engagement médiatique : Nicolas OFFENSTADT.

Médiéviste qui ne s'interdit pas de travailler sur l'époque contemporaine, maître de conférence à l'Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, il est également présent dans différents projets éditoriaux (Monde des Livres, correspondant  à L'Histoire) et dans différents collectifs de recherche.

Son engagement ne se résume pas à la campagne présidentielle. Il a notamment codirigé avec Laurence De Cock, Fanny Madeline et Sophie Wahnich un ouvrage collectif consacré aux rapports de Nicolas Sarkozy avec l'Histoire de France que nous avons déjà évoqué sur ce blog. Il s'est également exprimé publiquement lors de l'occupation de la Sorbonne en 2009 en contestation à la réforme des Universités. Depuis, il n'a jamais vraiment lâché le micro des journalistes qui le sollicitent très régulièrement puisqu'il est un des rares collègues qui accepte de s'exprimer autant dans les médias.  

Durant la campagne, il a régulièrement pris position de façon ferme et critique à l'encontre du président Sarkozy... et a finalement signé un appel à voter François Hollande dans l'entre-deux tours avec de nombreux autres personnalité du monde de la recherche et des arts, dont plusieurs historiens . 

 

D'où la conclusion suivante : Quelle sera la place de l'histoire et des historiens sous la présidence de François Hollande ? 

A l'issu de ce bref panorama, nous pouvons affirmer sans trop prendre de risque que la plupart des historiens ont été anti-sarkozystes. Doit-on pour autant considérer qu'ils ont été (et seront) pro-Hollande ?

L'entourage actuel du Président ne permet pas vraiment de répondre à cette question. Comme nous l'avions noté dans un précédent article, François Hollande n'a montré pour l'instant qu'un intérêt modeste pour cette discipline et ses "plumes" ne se sont pas illustrées pour le moment par une culture historique aussi érudite (quoique contestable et contestée) d'un Henri Guaino ou d'un Patrick Buisson.

Quitte à faire mentir quelques titres de la presse quotidienne, la présidence de "François II Hollande" se distinguera probablement et notamment de celle de "François Ier Mitterrand" par cette relation personnelle différente que les deux hommes entretiennent avec l'Histoire et qui n'est pas sans influence sur les décisions, le regard sur le monde et la volonté d'inscrire sa politique dans le temps.

 

Nous serons attentif durant les cinq prochaines années sur ce blog à cet aspect précis de l'exercice du pouvoir par notre nouveau président de la République. Très rapidement, des questions concrète vont d'ailleurs se poser sur l'avenir de la Maison d'Histoire de France, le rétablissement de l'enseignement de l'Histoire en Terminale scientifique, la résurgence de la loi de pénalisation de la négation du génocide arménien...

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 06:29

 

Au lendemain du débat de l'entre-deux tours et à quelques jours de l'échéance électorale, il nous semblait important de faire un point sur ce blog des rapports qu'entretiennent Nicolas Sarkozy et François Hollande avec l'Histoire et les mémoires.  

Mémorice de France a eu l'occasion pendant toute la campagne de nous signaler les rares développements liés à cette question dans les discours et programmes des candidats. Aujourd'hui, il est temps de faire le bilan.

Nous précisons cependant en introduction que si nous considérons comme essentielles ces thématiques historiennes dans le cadre de ce blog, nul ne saurait penser qu'elles doivent constituer l'unique argument d'un positionnement électoral.

 

François Hollande a perdu son manuel d'histoire

Le rapport de François Hollande avec l'Histoire a été très discret durant toute la campagne.

Le moment le plus révélateur a probablement été cet entretien qu'il a accordé à Emmanuel Laurentin pour l'écriture de son recueil : Que doivent-ils à l’histoire ? (coéd. Bayard/France Culture, 2012, 186 p., 16,50 €).

 

QueDoiventIlsHistoireCOUV défintive

 

Dans ce livre, François Hollande pioche essentiellement ses références dans l'histoire contemporaine : l'histoire des guerres du XXe siècle de par son histoire familiale et l'histoire de la IIIe République pour le cheminement de ses idées politiques. A l'exception de cet entretien qui apparaît donc comme précieux, peu de textes permettent de comprendre sa lecture de l'histoire.

 

Ses interventions sont en revanche beaucoup plus nombreuses sur le terrain des mémoires.

Dès le lendemain de son élection comme candidat du Parti Socialiste à la suite des primaires, il s'est rendu en compagnie de l'historien Benjamin Stora à Asnières pour commémorer les victimes algériennes du 17 octobre 1961 qui furent jetées dans la Seine par les forces de l'ordre française.

Quelques mois plus tard, c'est encore sur le front mémoriel de la Guerre d'Algérie qu'il intervient en signant une tribune dans le journal Le Monde. Ce texte (qui a mystérieusement disparu depuis) est un vibrant appel aux Français et aux Algériens à "mener ensemble un travail de mémoire". Les harkis, les familles rapatriées, les immigrés... personne n'est oublié dans ce texte pour le moins consensuel. Cela n'a d'ailleurs pas échappé à Pierre Pachet qui lui répond dans les mêmes colonnes le lendemain que si le candidat est si prompt à investir le terrain de la mémoire, c'est probablement pour dissimuler le rôle qu'il qualifie de "néfaste" de ses prédécesseurs au Parti Socialiste.

L'orientation mémorielle de la campagne de François Hollande s'est d'ailleurs confirmée dans l'entre-deux tours par la visite du Mémorial de la Shoah à Paris le dimanche 29 avril dans le cadre de la Journée nationale du souvenir de la Déportation. Encore une fois, la mémoire est convoquée dans une perspective de rassemblement puisque le souvenir de cette période de l'Histoire est censé être "ce qui nous réunit tous autour de la Mémoire, de la lutte contre la haine, du rappel de notre histoire, des valeurs et de la défense de la dignité humaine".

 

Notons cependant pour conclure que François Hollande a pris un engagement fort envers l'Histoire. Dans son discours sur l'École et la Nation à Orléans le 9 février, il a déclaré " Je rétablirai l'enseignement de l'histoire en terminale scientifique". Dont acte.

 

 

Nicolas Sarkozy ou l'histoire martyrisée

Le président-candidat bénéficie d'une distinction par rapport à son challenger qui, dans ce domaine, relève du handicap : son bilan. 

Dès sa campagne électorale de 2007, l'Histoire et la mémoire ont été des éléments forts de son programme passant par un refus de ce qu'il qualifiait alors de "repentance".

A contrario, voulant chausser très tôt le costume grave de la posture présidentielle, il s'est essayé à divers projets de recueillement mémoriel. Ce fût tout d'abord l'instauration d'un pèlerinage au plateau des Glières mais  il a été accueilli chaque année par une contre-manifestation dénonçant le détournement politique de la mémoire des Résistants. Puis il a proposé un peu précipitamment de faire parrainer la mémoire des victimes de la Shoah par des enfants de CM2. L'initiative a provoqué un véritable tollé chez les parents, les pédagogues et même Simone Veil (qui avait pourtant soutenu le président en campagne) s'est prononcée contre un tel projet. Viennent ensuite le projet vite oublié de lire tous les ans la lettre de Guy Môquet, le projet encore en souffrance d'instaurer une Maison d'Histoire de France, celui d'une loi de pénalisation de la négation du génocide arménien retoquée au Conseil Constitutionnel...

Toutes ces initiatives ont fait l'objet de nombreux bilans et analyses notamment sur ce blog depuis sa création, dans le Nouvel Observateur sous la plume d'Audrey Salor, mais encore plus récemment dans les colonnes du magazine L'Histoire dans une chronique rédigée par des étudiants en Master de journalisme à Sciences Po Paris.

Sarkozy-et-l-histoire-vu-par-Plantu.png

 

Le bilan a été jugé tellement sévèrement par la plupart des commentateurs que le principal intéressé avait visiblement décidé de passer sous silence cette thématique durant la campagne. C'est probablement pourquoi il a décliné la demande d'entretien avec Emmanuel Laurentin.

C'était cependant sans compter sur la pugnacité des professionnels de l'Histoire qui ont particulièrement souffert du précédent quinquennat : plusieurs historiens (parmi lesquels Nicolas Offenstadt et Jean-Noël Jeanneney) ont publiquement pris position durant la campagne ; Les archivistes n'ont pas non plus infléchi leur mobilisation contre le projet de Maison d'Histoire de France ; enfin les professeurs d'histoire-géographie ont dénoncé avec une grande constance la suppression de l'enseignement de cette discipline en classe de Terminale scientifique.

 Un collègue de la Réunion a d'ailleurs subi les conséquences des crispations présidentielles autour de l'histoire. Lors du passage du président-candidat dans la région le 4 avril, il s'est rendu sur place avec une simple banderole indiquant "Vive l'Histoire-Géographie !". En seulement quelques minutes, les forces de l'ordre ont confisqué et déchiré son matériel, plaqué l'homme contre un mur, avant de le conduire au commissariat de police pour une vérification d'identité.

 

L'attente est donc forte autour de ces questions dans la perspective de la prochaine échéance électorale et surtout, des actes qui suivront.

Dans sa première déclaration publique après son élection, François Mitterrand avait déclaré en 1981 qu'il mesurait "le poids de l'Histoire". Quelques jours après sa victoire en 1995, Jacques Chirac avait prononcé un discours courageux et novateur sur la responsabilité de Vichy dans la déportation. 

Le prochain président de la République, qu'il soit nouveau ou reconduit, saura-t-il lui aussi rendre hommage à l'Histoire ? Nous resterons en tout cas attentifs sur ces questions. 

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 17:23

 

Depuis une semaine, le Nouvel Observateur propose une série d’articles très intéressants sur le rapport de Nicolas Sarkozy à l’histoire. Nous avons souhaité en savoir davantage en contactant la journaliste à l’origine de cette enquête en plusieurs épisodes : Audrey Salor.

 

Cette série est composée de plusieurs thématiques qui ont ponctué le quinquennat de l’actuel président de la République :

    1.   Quand Sarkozy drague Blum, Guy Môquet et "la pucelle" ou comment ratisser large en pratiquant aussi l'ouverture vers les références historiques nationales au-delà de leur rattachement idéologique traditionnel.

    2.  Maison de l'histoire de France : le soupçon de l'identité mythifiée ou comment tenter d'institutionnaliser une lecture politique et partisane de l'histoire nationale.

   3.  Génocide arménien : un enjeu de mémoire opportun pour Sarkozy ou comment installer le soupçon d'une instrumentalisation de l'histoire et de la mémoire au profit d'enjeux électoraux.

 

Audrey Salor nous annonce que deux autres articles paraîtront prochainement : l'un sur la proposition de Nicolas Sarkozy en 2008 de faire  parrainer la mémoire des enfants victimes de la Shoah par des écoliers de CM2 ; l'autre constitué d'une interview d'un historien sur les rapports de Nicolas Sarkozy avec l'histoire (l'interview de Christian Delporte a été finalement publiée le 28 mars 2012). 

Nous regrettons cependant que Nicolas Sarkozy lui-même, ou bien Henri Guaino et Patrick Buisson, ses plus fidèles conseillers dans ce domaine, n'aient pas été sollicités dans le cadre de cette enquête. Il aurait en effet été intéressant de savoir quel regard ces acteurs portent sur leur politique historique et historienne.  Audrey Salor précise néanmoins à juste titre qu'en cette période électorale, il aurait été difficile d'obtenir une lecture critique et sincère de l'action présidentielle.

 

Malgré tout, il est possible de dresser les principales esquisses d'un bilan.

 

J'ai été particulièrement intéressé par cette série car c'est un peu grâce à l'actuel président de la République que l'idée de ce blog a émergé. Quelques mois après son élection, le constat de rapports inédits entre le chef de l'Etat et l'histoire du pays qu'il entendait diriger me conduisait  vers de premières réflexions qui ont été ensuite  rassemblées et élargies à d'autres domaines. La Maison de l'histoire de France, le génocide arménien, Guy Môquet, mais aussi les manuscrits coréens, la mémoire de l'outre-mer et les commémorations des guerres mondiales ont été autant d'épisodes marquants du quinquennat qui s'achève.

 

Parmi tous les historiens qui ont été interrogés (et qui ont bien voulu répondre puisque la journaliste nous a précisé qu'elle a essuyé plusieurs refus), un constat global peut être dressé : Nicolas Sarkozy utilise l'histoire parmi d'autres outils au service de sa communication politique.

Rarement en effet un président aura autant mobilisé l'histoire (ou peut-être devrions-nous plus justement évoquer la mémoire) afin de délivrer un message tantôt rassembleur (dans le cadre de la Maison d'histoire de France par exemple), tantôt communautariste (avec la nouvelle proposition de loi sur le génocide arménien notamment).

 

Quoi qu'il en soit, Nicolas Sarkozy n'aura pas laissé les historiens indifférents. Ils l'ont parfois soutenu et accompagné lors de cérémonies commémoratives qui ont été l'occasion d'annonces importantes (création d'une commission de réhabilitation des fusillés pour l'exemple de la Première Guerre mondiale, apparition d'une fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie, crédits pour la numérisation des archives de l'outre-mer...) mais ils l'ont aussi critiqué et malmené avec vigueur lorsque l'enseignement de l'histoire-géographie a été supprimé en terminale scientifique, qu'une nouvelle loi mémorielle a été introduite dans la législation française, que l'homme africain a été sorti de l'histoire le temps d'un discours à Dakar, que les archives nationales ont commencé à être déménagées en dehors de Paris...

 

Bref, chacun pourra dresser son propre bilan des rapports de Nicolas Sarkozy avec l'histoire, mais seule l'histoire pourra juger Nicolas Sarkozy pour son apport.

 

 

Bibliographie complémentaire :

   - De Cock Laurence, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt et Sophie Wahnich (dir.), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France ?, Agone 2008 (un ouvrage indispensable qui mériterait désormais d'être actualisé).

Président et la culture dans le monde

   - Raphaëlle Bacqué, Un président de la République doit-il être cultivé ?, in Le Monde, 25 mars 2012.

 

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