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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

5 juin 2010 6 05 /06 /juin /2010 09:10

 

A vouloir toujours rationnaliser la mémoire par une lecture historique, on oublie parfois de signaler combien l’historien peut lui aussi être créateur de mémoire.

 

La disparition de Jean Le Bitoux, le 21 avril 2010 a été l’occasion pour bon nombre de ses amis, collègues, et proches de prendre le temps de la réflexion et de s’interroger dans l’émotion sur le rôle de ce militant infatigable, mais aussi sur l’époque qu’il représente.

Robert Badinter, Michel Chomarat, Christian De Leusse, Daniel Defert, Jacky Fougeray, Christophe Girard, Gérard Koskovich, Michael D. Sibalis, Florence Tamagne, Louis-Georges Tin, … sont autant de contributeurs qui ont accepté dans cet ouvrage de livrer un vibrant hommage à Jean, rassemblant ainsi différentes pièces d’une mémoire commune qu’il faudra un jour transformer en histoire.

 

Jean-le-Bitoux-passeur-de-memoire.png

Jean Le Bitoux, Passeur de mémoire, éditions Mémoire Active, 2010  

 

Liste des contributeurs

Robert Badinter, Hélène Barbé, Bob devenu Béchir, Mickaël Bertrand, Patrick Bloch, Fabrice Bosque, Hugues Bouchu, Hussein Bourgi, Michel Branchu, Alain Burosse, Patrick Cardon, Michel Chomarat, Stéphane Corbin, Isabelle Darmengeat, René de Ceccaty, Christian de Leusse, Daniel Defert, Ladri Ibrahima Diarra, Fleury Drieu, Marc Dumoulin, Lionel Duroi, Eric Fleutelot, Jacques Fortin, Jacky Fougeray, Tristan Garcia, Christophe Girard, Gérard Koskovich, Emile L., Michel Le Bitoux, Philippe Le Bitoux, Voto Leclerc, Christine Le Doaré, Francis Letellier, Catherine Marjollet, Hugo Marsan, Christophe Martet, Claude Mercier, Jean-Pierre Michel, Charles Myara, Antoine Perruchot, Jean-Bernard Peyronel, Alain Piriou, Jean-Paul Pouliquen, Denis Quinqueton, André Sarcq, Michael D. Sibalis, Florence Tamagne, Jean-Sébastien Thirard, Louis-Georges Tin, Carole Trémeau, Jacques Van Dem Borghe, Franck Zanni.

 

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 15:13

 

Vous connaissiez peut-être la femme à barbe, l’homme calamar, mais aviez-vous déjà croisé l’HOMME-MEMOIRE ?

 

J’ai eu la chance d’en rencontrer un spécimen d’une espèce très rare dans mon cursus et je n’ai donc pas été surpris (quoique flatté) de recevoir l’un de ses derniers ouvrages dans ma boîte aux lettres à la veille de Noël.

 

Il s’agit de Michel Chomarat, chargé de mission "Mémoire" à la Ville de Lyon depuis 2001, dont le travail consiste en quelque sorte à réguler les mémoires au sein de la communauté urbaine. A ma connaissance, Michel n’a actuellement aucun homologue sur le territoire français. Il serait donc fort intéressant de consulter l’ordre de mission précis qui lui a été transmis en début de mandat et d’interroger Gérard Collomb afin de mieux comprendre les cadres institutionnels dans lesquels son travail s’exerce.

 

Quoiqu’il en soit, la mission semble réussie ! Pour preuve, après la réélection éclatante de Gérard Collomb en 2008, Michel a été immédiatement reconduit dans ses responsabilités.

Et pourtant, ce choix n’allait pas de soi. Dans les méandres des multiples accusations de communautarisme qui parcourent les chemins de la mémoire, Gérard Collomb a décidé de jouer la carte de la transparence en choisissant un homme dont les diverses appartenances communautaires sont affichées et assumées. Dès lors, Michel a explosé les tabous, pacifiant ainsi les tensions qui règnent souvent autour des questions d’histoire et de mémoire. Il est en quelque sorte un médiateur du passé.

 

Il résume d’ailleurs lui-même très bien la nature de ses responsabilités en précisant qu’il a en charge « les morts sans sépulture » afin de les réintégrer dans la mémoire collective.

A partir de cette ligne directrice, plusieurs actions intéressantes ont été menées. Elles mériteraient à mon sens une attention particulière, voire une application adaptée à l’échelle nationale.

Il s’agit entre autres :

            - de réconcilier les passés respectifs de la France et de l’Algérie qui se tournent inexorablement le dos depuis que l’histoire en a fait deux nations distinctes.

            - d’intégrer les mémoires dites « communautaires » au sein de la collectivité : ce fût le cas jusqu’à présent des mémoires de la Franc-maçonnerie mais aussi de l’homosexualité.

            - de perpétuer la mémoire d’individus morts sous « X » au sein du collectif « Morts sans toi(t) » qui permet d’offrir une digne inhumation à des êtres humains échoués dans l’anonymat.

 

Bien entendu, certaines actions prêtent à réflexions et à critiques. Militant associatif et politique (mais pas élu), les responsabilités de Michel Chomarat doivent néanmoins parfois répondre à des exigences électoralistes qu’impose son statut. C’est probablement pourquoi il présente par exemple la loi dite Taubira comme « un premier signe fort de la République face à son histoire ». Sur ce point précis, la lecture de l’historien s’oppose à celle du politique. Il existe à mon sens bien d’autres moyens pour rendre hommage aux victimes de l’esclavage qu’une loi qui fige l’histoire dans une écriture officiellement datée.

 

Il n’en reste pas moins que Michel Chomarat représente l’archétype de l’engagement historico-citoyen. Son travail nous prouve que cet engagement se situe inexorablement dans le domaine mémoriel.

Lorsqu’il organise en 2002 les premières Assises de la Mémoire Gay et Lesbienne, suivies en 2005 par l’inauguration du premier centre de ressources documentaires gays et lesbiennes en France à la bibliothèque municipale de Lyon, son action ne répond pas simplement à une revendication identitaire. Elle s’inscrit non seulement dans une démarche scientifique qui permet de collecter les sources indispensables à de futures réflexions (sociologiques, historiques, philosophiques…) ; mais elle permet également de préserver la mémoire d’une collectivité dont le patrimoine culturel ne bénéficie pas d’une transmission héréditaire familiale. Plutôt que d’abandonner cette mémoire à des concurrences privées qui conduisent souvent à des pertes irréparables, Michel Chomarat considère que l’autorité publique doit préserver cette richesse dans le cadre de ses institutions républicaines muséographiques, archivistique et patrimoniales.

 

A titre privé, cet inconditionnel de la mémoire a créé une très belle collection d’édition qui accompagne son engagement et lui permet de diffuser plus largement les résultats de son travail : « Mémoire active ». Plus qu’un nom, c’est déjà tout un programme !

Le dernier ouvrage paru en novembre 2008 s’intitule Bonne Conduite. Il s’agit en fait d’un essai photographique au cours duquel Michel Chomarat retrace avec beaucoup d’humour et d’humilité son parcours personnel. C’est une sorte de "pied-de-nez" aux liquidateurs actuels de mai 68 par lequel Michel veut montrer qu’on peut avoir eu 20 ans en mai 68, assumer pleinement cet héritage, et n’en être pas moins devenu un acteur à part entière de la République française.

 

A la suite de cet essai très réussi, nous ne pouvons qu’attendre avec impatience une véritable autobiographie de Michel Chomarat, coécrite par un historien, acte mémoriel par excellence qui traduirait toute la puissance heuristique de cet homme-mémoire. 

 


Michel CHOMARAT, Bonne conduite, Mémoire Active, 2008


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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 16:04


Pierre NORA et Françoise CHANDERNAGOR, Liberté pour l'histoire, Paris, CNRS Editions, 2008.

Ceci n’est pas un livre. C’est un manifeste !

« Liberté pour l’histoire » n’est pas seulement un titre ; c’est aussi le nom d’une association fondée en décembre 2005 par 19 historiens qui refusent la multiplication des interventions abusives de la politique et de la justice dans l’exercice de l’histoire (lire l’appel du 12 décembre 2005 sur le site de LPH). Ils demandent alors explicitement l’abrogation des lois suivante :

            - loi dite « Gayssot » (13 juillet 1990) tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, notamment en instaurant dans son article 9 la pénalisation de la contestation d’un crime contre l’humanité.

            - loi sur la reconnaissance du génocide arménien (29 janvier 2001)

            - loi dite « Taubira » (21 mai 2001) tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.

            - loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés (23 février 2005), notamment son article 4 qui édictaient (avant son abrogation récente) : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer ».

 

Aujourd’hui, Liberté pour l’histoire est présidée par Pierre Nora et regroupe plusieurs centaines d’historiens. Cependant, il convient de préciser avant de présenter cet ouvrage que l’unanimité ne règne pas autour de ce mouvement libertaire. En signe de protestation contre cet appel, des chercheurs et universitaires ont signé une lettre ouverte intitulée « Ne mélangeons pas tout » dans laquelle ils manifestent leur désaccord sur plusieurs points.

D’ailleurs, signalons que quelques mois avant sa création, des historiens s’étaient regroupés dans un autre collectif visant à clarifier les relations entre l’histoire et la mémoire : le comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (lire le manifeste adopté le 17 juin 2005).

 

Le principal point de désaccord repose sur la demande d’abrogation de la loi dite « Gayssot ». Certains historiens (notamment Serge Klarsfeld et Claude Lanzmann) ont en effet émis de vifs désaccords avec l’éventualité d’une suppression de ce texte législatif qui, s’il porte atteinte à la liberté de la pratique historienne selon les uns, constitue néanmoins une avancée essentielle dans la lutte contre le négationnisme selon les autres.

 

Ce sont les termes de ce débat qui sont posés dans ce petit opuscule qui vient de paraître.

 

Il s’inscrit dans un contexte particulier puisque Xavier Darcos, ministre de l’Education Nationale, vient d’adresser à Pierre Nora une lettre ouverte dans laquelle il lui demande conseil dans le débat sur les relations entre l’histoire, la mémoire et la politique. Par cet acte qui pourrait paraître innocent, plusieurs présupposés sont néanmoins à l’œuvre :

            - Tout d’abord, pourquoi s’adresser strictement à Pierre Nora ? Si le ministre semble faire appel à des relations d’amitié, l’historien ne manque pas de lui répondre au nom du collectif Liberté pour l’histoire (lire sa réponse). N’est-il pas de la responsabilité d’un ministre de consulter certes les meilleurs spécialistes de la question, mais en s’assurant de leur impartialité ? Il n’est pas ici question de douter des compétences et de l’objectivité du respectueux et respecté Pierre Nora ; cependant, puisqu’il est l’un des acteurs principaux d’une polémique entre historiens, n’aurait-il pas mieux valu consulter en parallèle les représentants de l’autre tendance ? Dans un débat qui vise à limiter les conflits d’intérêts mémoriels entre communautés, cela commence mal…

            - Ensuite, il ne faut pas oublier que Xavier Darcos vient de provoquer lui-même une polémique en déclarant le mardi 28 octobre devant la mission parlementaire d’information instituée sur ces questions : « Est-ce qu'il ne faudrait pas qu'une bonne fois pour toutes ce que nous considérons comme devant être enseigné aux élèves soit prescrit par la représentation nationale ? ». Sa lettre à Pierre Nora émise dès le lendemain vise donc également à minimiser la portée de ses propos qui ont suscité un tollé auprès des enseignants et des universitaires. 

 

Pierre Nora n’est pas dupe de tous ces présupposés et stratégies communicationnelles. Il saisit donc l’occasion pour demander au ministre de préciser ses intentions dans ce dossier et le conduire jusqu’à une institutionnalisation de ses réponses quand elles s’engageront vers une plus grande liberté pour l’histoire. Il n’entend donc pas apporter si facilement sa caution morale et intellectuelle au ministre et il la conditionne à des engagements précis… qui sont restés sans réponse jusqu’à présent.

 

Nous sommes donc dans un moment important des relations entre histoire, mémoire et politique. Ce débat suscite de nombreuses publications éditoriales et journalistes que nous aurons régulièrement à commenter sur ce blog.

Parmi ces écrits, notons le petit texte de Pierre Nora et Françoise Chandernagor intitulé Liberté pour l’histoire. Si cela n’a pas encore été fait, il serait fort utile d’en conseiller la lecture à notre ministre de l’Education Nationale.

Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas d’une analyse totalement objective du débat. Il n’est point laissé de place dans cette parution aux arguments de leurs "opposants-détracteurs".

Nonobstant, au-delà des conflits d’ "écoles", il faut absolument lire ce texte de présentation méthodologique des termes du débat. Les propos de Françoise Chandernagor sont particulièrement instructifs. Sans tomber dans des considérations trop engagées sur le sujet, elle conduit une analyse rigoureuse des causes, des conditions de rédaction et d’application, mais aussi des conséquences de ces lois qu’elle préfère qualifier à juste titre d’ « historiennes » plutôt que « mémorielles ». Elle invoque l’anti-constitutionnalité de ces textes législatifs et leur rédaction précipitée, dénuée de toute consultation aux historiens, pour dénoncer les dérives d’une pratique qui se multiplie depuis quelques années. De l’échelle nationale à l’échelle internationale, Françoise Chandernagor nous livre une explication de texte réfléchie et documentée qui complète toute la littérature déjà éditée dans ce domaine.

 

Liberté pour l’histoire semble donc s’imposer comme l’un des acteurs principaux dans les réflexions sur l’histoire et la mémoire. L’association vient d’ailleurs d’être rejointe par Annette Wieviorka et Henri Rousso qui s’étaient jusqu’alors tenus à l’écart de ce mouvement en raison des demandes d’abrogation de la loi dite « Gayssot ». Or, devant la multiplication des risques de judiciarisation et de politisation de l’histoire, mais aussi en raison des propos rassurants de Pierre Nora qui ne fait plus de l’abrogation de la loi « Gayssot » une priorité, ces deux éminents chercheurs viennent de joindre leur voix à celle désormais collective de Liberté pour l’histoire.

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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 07:45

Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson (dir.), Les guerres de mémoires, la France et son histoire,
Paris, La Découverte, 2008.


Certains ouvrages étonnent tant leur simplicité relève du génie. Qui n’a jamais pensé en relisant La Méditerranée de Fernand Braudel : « Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! c’est tellement logique, tellement simple, tellement génial, pourquoi personne n’y a pensé avant ? ».

La comparaison est certes flatteuse, mais elle est méritée ! L’idée originale de Pascal Blanchard et d’Isabelle Veyrat-Masson repose sur une modestie féconde. Plutôt que de prétendre écrire un énième essai sur les relations entre l’histoire et la mémoire, ils ont décidé de réunir dans un même livre les réflexions de quelques uns des meilleurs historiens sur ce sujet. Plutôt que de philosopher pendant des heures sur les relations théoriques entre ces deux notions et sur les mêmes exemples sans cesse rabâchés à propos de la Shoah et des lois mémorielles, les deux directeurs de publication ont fait un choix original qui s’avère être éminemment heuristique.

L’ouvrage est divisé en deux parties. La première a été confiée à des historiens à qui l’on a demandé d’analyser la dimension mémorielle de leur spécialité (révolution française, affaire Dreyfus, Grande Guerre, communisme, etc.). La seconde consiste en une succession d’articles qui étudient chacun une dimension précise des enjeux ou des manifestations de la mémoire nationale (dans les manuels scolaires, à l’Université, dans les musées, dans la loi, etc.).

La méthode est donc simple, mais elle est convaincante ! L’immense brainstorming de ces cerveaux réunis conduit à une synthèse encore jamais réalisée  en français.

Certes, toutes les communications ne se valent pas. Certaines sont mêmes décevante par rapport au niveau d’exigence global de l’ouvrage. Cependant, l’addition de toutes ces réflexions permet de faire le tour de la question, de sortir des éternelles références mémorielles pour explorer de nouveaux champs, de nouveaux enjeux.

Probablement par modestie, les auteurs n’ont pas envisagé d’ériger cet ouvrage au statut de manuel. Et pourtant, il en présente toutes les qualités. L’introduction de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson constitue en quelques pages la meilleure (et la plus actuelle) synthèse jamais publiée sur les relations entre « histoire » et « mémoire ». La lecture qu’il propose de cette problématique, autour de l’axe des « guerres de mémoires », me semble être actuellement la plus pertinente. La bibliographie (coordonnée par Anne Sirand) qu’ils proposent en annexe est d’une exhaustivité époustouflante. La division thématique des articles permet de reprendre l’ouvrage sans cesse, pour approfondir quelques points rencontrés quotidiennement dans les articles de presse, de revue, ou dans divers ouvrages. En somme, il ne quitte plus mon bureau depuis bientôt deux mois !

Au-delà des louanges méritées, une telle entreprise prête à réflexion !

Travailler sur la mémoire aujourd’hui, c’est surfer sur une vague éditoriale époustouflante. L’observation peut d’ailleurs être étendue aux recherches sur le genre. Il suffit de regarder le programme des évènements universitaires sur le site de « calenda » pour s’en convaincre : non seulement historiens, mais aussi sociologues, anthropologues, politologues, ainsi que sciences de l’éducation, sciences des communications, lettres… tous et toutes introduisent une dimension mémorielle à leurs travaux de recherche. Hélas, peu s’interroge réellement sur la nature, l’origine et les conséquences d’un tel phénomène. En général, on évoque le « volet » mémoriel d’un sujet, au même titre que sa dimension politique, économique et culturelle. La mémoire est donc envisagée comme une nouvelle grille de lecture, complémentaire.

On évoque souvent, à juste titre, Les lieux de mémoire de Pierre Nora comme la première impulsion de cette nouvelle mode épistémologique. Il convient cependant de préciser que cet ouvrage fondateur n’est pas une étude sur la mémoire. C’est un livre d’histoire, fondé sur des présupposés identitaires et mémoriaux nationaux. Sa méthodologie est encore une fois très simple (mais tout aussi convaincante) : il recense l’ensemble des éléments constitutifs de l’identité nationale française (Marianne, La Marseillaise, le drapeau tricolore, etc.) pour en écrire  l’histoire et ainsi mieux éclairer leur persistance dans la mémoire collective nationale. C’est d’ailleurs cette même méthodologie que la plupart des historiens appliquent désormais à leurs sujets de recherche.

L’ouvrage de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson propose désormais de dépasser cette étape préliminaire, en plaçant le processus mémoriel au centre de leur analyse. Il s’agit en fait d’un glissement de la mémoire du statut d’ « outil » à celui d’ « objet » d’histoire.  La mémoire de la Grande Guerre ne constitue donc plus le chapitre ultime de l’histoire de cet épisode (quand il n’était pas réduit à sa conclusion) ; elle devient par et pour elle-même un axe de réflexion central.

Nous terminerons donc ce compte-rendu critique par une note d’espoir, pour qu’une telle initiative ne demeure pas unique et soit prolongée. Si la dimension nationale traitée dans cet ouvrage est très intéressante, il serait peut-être utile de l’élargir à l’échelle européenne, voire internationale, pour mieux comprendre les liens et les ruptures mémorielles à l’œuvre dans différentes cultures. De même, il serait passionnant (mais techniquement compliqué) de faire glisser le curseur temporel vers des périodes antérieures : c’est-à-dire d’étudier les manifestations de la conscience mémorielle de nos ancêtres aux époques antique, médiévale et moderne.

Un tel projet relève cependant quasiment des compétences d’une unité mixte de recherche complète (nécessitant d’ailleurs irrémédiablement la coopération de l’ensemble des sciences sociales).

Et si nous commencions par un blog… ?

 

PS : ci-joint la table des matières de l’ouvrage :

Les guerres de mémoire

Sous la direction de Pascal BLANCHARD et Isabelle VEYRAT-MASSON

 

Préface par Benjamin STORA : "La France et « ses » guerres  de mémoire"

 

Introduction par Pascal BLANCHARD et Isabelle VEYRAT-MASSON : "Les guerres de mémoires : un objet d’étude, au carrefour de l’histoire et des processus de médiatisation"

 

I.                    Les territoires des guerres de mémoire dans le siècle

 

1.       Une histoire conflictuelle : l’histoire de France entre deux rives, par Gilles CANDAR.

2.       La révolution française : mémoire et controverses, par Jean EL GAMMAL.

3.       L’affaire Dreyfus : de l’affrontement des mémoires à la reconnaissance de l’histoire, par Vincent DUCLERT.

4.       La Grande Guerre en 1998 : entre polémiques politiques et mémoires  de la tragédie, par Annette BECKER.

5.       Francisque ou Croix de Lorraine : les années sombres entre histoire, mémoire et mythologie, par Olivier WIEVIORKA.

6.       Shoah : les étapes de la mémoire en France,  par Annette WIEVIORKA.

7.       Le communisme français : mémoire défaites et mémoires victorieuses depuis 1989, par Bernard PUDAL.

8.       De Mai, soutiens-toi de ce qu’il te plaît : mémoire des années 68, par Philippe ARTIERES et Michelle ZANCARINI-FOURNEL.

9.       La colonisation : du débat sur la guerre d’Algérie au discours de Dakar, par Nicolas BANCEL et Pascal BLANCHAR.

10.   Esclavage colonial : quelles mémoires ? Quels héritages ?, par Françoise VERGES.

11.   L’immigration : enjeux d’histoire et de mémoire à l’aube du XXIe siècle, par Ahmed BOUBEKER.

 

II.                  Les armes des guerres de mémoires : de l’école à Internet

 

12.   Entre pacification et reconnaissance : les manuels scolaires et la concurrence des mémoires, par Benoit FALAIZE et Françoise LANTHEAUME.

13.   L’université et la recherche face aux enjeux de mémoire : le temps des mutations, par Gilles BOËTSCH

14.   Monuments : pacificateurs ou agitateurs de mémoire, par Catherine BRICE.

15.   L’Etat républicain, acteur de mémoire : des morts pour la France aux morts à cause de la France, par Serge BARCELLINI.

16.   L’écrit-évènement : l’historiographie comme champ de bataille politique, par Enzo TRAVERSO.

17.   Musées et guerres de mémoires : pédagogie et frustration mémorielle, par Dominique POULOT.

18.   La loi : régulateur ou acteur des guerres de mémoire ?, par Gilles MANCERON.

19.   A quoi sert la guerre des mémoires ?, par Esther BENBASSA.

20.   La guerre d’Algérie : la mémoire par le cinéma, par Benjamin STORA.

21.   Les guerres de mémoires à la télévision : du dévoilement à l’accompagnement, par Isabelle VEYRAT-MASSON

22.   Guerres de mémoire on line : un nouvel enjeu stratégique ?, par Louise MERZEAU.

Bibliographie

Présentation des auteurs.

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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 11:34



Soucieux d’appuyer mes propos sur des références fiables et vérifiables par tous, je vous propose aujourd’hui d’inaugurer une nouvelle catégorie de ce blog où il s’agira de proposer une lecture critique des principaux ouvrages concernant l’histoire et la mémoire. L’objectif est d’obtenir sur le long terme une large bibliographie commentée.

 

*****

 

L’auteur de cet ouvrage est maître de conférence à l’Université de Picardie et chargé de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

 

Nous pourrions résumer cet ouvrage par une accumulation de tirets tant l'auteur ne s'encombre pas de transitions entre ces idées (nous comprenons seulement à la fin qu'il s'agit en fait d’une accumulation de plusieurs communications). A partir de cette constatation, il devient difficile de considérer ce livre comme un "essai" à l'inverse de ce que tente de prétendre son auteur. Bien au contraire, je le qualifierai plutôt de "manuel" à l'intention des étudiants capétiens qui préparent l'épreuve sur dossier (ESD, c’est-à-dire en quelque sorte, une épreuve d’historiographie). Ce qui n’est déjà pas si mal…

Enzo Traverso y décrit une à une (et de façon plus ou moins convaincante...) les thèses de différents auteurs plus ou moins connus et intéressants. En somme, ce petit ouvrage permet d'économiser la lecture des 260 ouvrages qu'il recense en note (pour un livre de 120 pages, ça vous laisse imaginer à quel point il détaille chacune des thèses).

Bien entendu, il accorde une place très importante à l'histoire de la Shoah qu’il a étudiée par ailleurs.

 

Malgré ses modestes prétentions, l’ouvrage est doté d’une remarquable qualité heuristique et nous invite sans cesse à prolonger une réflexion trop brièvement évoquée. Voici donc quelques points que nous souhaiterions poursuivre dans le cadre de ce blog en réponse à Enzo Traverso :

 

            - Tout d’abord, il conviendrait de replacer toute cette thématique mémorielle dans le temps long. Certes, Walter Benjamin et François Hartog évoquent avec brio le régime d'historicité de notre époque (qualifié de « présentisme ») auquel j'adhère en partie. Cependant, n’est-ce pas une erreur de considérer que notre époque serait la plus "mémorielle" ? Ne serait-ce d'ailleurs pas l'inverse ? Quand Brigitte Bardot parle de "génocide des bébés phoques" et que les homosexuels s'obstinent également à parler d' "homocauste", ne doit-on pas considérer que notre mémoire (et notre histoire) est obstruée par Auschwitz ?

 

            - Cette interrogation me conduit à un second point évoqué trop brièvement par Enzo Traverso : celui des conséquences politiques de cet état de fait. L'attachement si persistant à Auschwitz par les dirigeants mondiaux n'est-il pas un moyen de légitimer à bon compte le monde dans lequel nous vivons ? En somme, le message serait toujours : "Face à tant d'horreur, nous sommes vraiment des anges" ! Cette vision nous permet de relire Fukuyama (philosophe du département d'Etat américain, on l’oublie trop souvent alors que ce n’est pas anodin...) ou encore de mieux comprendre pourquoi 99% des recherches sur l'Holocauste sont actuellement financées par les Etats-Unis pourtant géographiquement et éthiquement éloignés du phénomène concentrationnaire. Les historiens occidentaux ne seraient-ils pas victimes de l'uniformisation culturelle ? D'une américanisation de l'histoire ?

Même les « subaltern studies » présentées par certains comme une alternative à l’histoire officielle anglo-saxonne ne seraient finalement rien d'autre que l'adaptation théorique de notre « micro-storia » italienne ou « histoire du quotidien » française. Ce ne sont donc pas les "petites voix" qui se font enfin entendre... mais encore cette victimisation rampante qui ne fait que changer le point de vue (néanmoins très contrôlé) sur l'histoire.

 

            - En revanche, cette démarche doit nous interroger sur le renouvellement des sources. Avant, grand-papa écrivait l'histoire à partir des archives d'Etat consignées dans une institution contrôlée ; puis est venue "l'ère du témoin" (cf. Annette Wieviorka) qui commence à perdre de la vigueur. Dès lors, à partir de quels documents va bien pouvoir travailler l'historien à l’avenir ? Les archives sont de plus en plus contrôlées (voire détruites par économie de moyen), les témoins sont controversés et intéressent moins... L'historien va-t-il désormais se tourner vers la littérature ? La production éditoriale ? Les archives dématérialisées ? A mon sens, cette question soulève le plus gros enjeu que nous aurons à relever au cours des prochaines décennies. Seule une vaste réflexion sur notre "pain quotidien" nous permettra d'assurer non seulement l'avenir de cette profession, mais aussi la lecture que nos successeurs auront de notre société contemporaine.

 

            - Last but not least, quel avenir pour notre mémoire ? A la lueur des réflexions que j'ai dressées jusqu'à présent, nous pourrions dresser un constat bien pessimiste. Après la "fin de l'histoire" annoncée par Fukuyama, ne doit-on pas craindre la "fin de la mémoire" ? Nous entrons alors dans des considérations très polémiques, voire politiques. Si nous transposons le paradigme de la mémoire qui s'est toujours vérifiée (cf. Henri Rousso en France, Peter Novick aux USA, et d'autres ailleurs...) ne doit-on pas s'attendre très prochainement à l'anamnèse du communisme. En effet, après une longue période de refoulement depuis l'implosion de l'URSS, le temps ne va-t-il pas venir d'une naissance de la mémoire de cette époque, de ce régime, de cette idéologie ? A voir le déclin du PC français et le refoulement au sein même de la fédération de Russie, nous pourrions en douter. Et pourtant, les dérives actuelles du capitalisme ne mène-t-elles pas directement à l' "évènement" déclencheur qui constituerait une transition d'un paradigme à un autre...

 

Finalement, ce petit ouvrage a donc le mérite de faire réfléchir ! Et c'est finalement le meilleur usage qu'on puisse en faire !

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