Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
Depuis quelques jours, le débat s’enflamme à propos des affirmations du ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos, sur le rôle des "politiques" dans l’élaboration des programmes scolaires.
J’ai été plutôt amusé par cette micro-polémique qui semble être sur le point de s’éteindre aussi vite qu’elle ne s’est enflammée. Il faut avouer que pour une fois, notre ministre n’est pas l’auteur d’une véritable « boulette ». Tout au plus s’est-il montré maladroit en rappelant à un moment inopportun ce qui est déjà officialisé par des textes législatifs. Quiconque s’est déjà intéressé au processus d’élaboration des programmes sait depuis longtemps qu’ils sont le reflet d’une volonté politique datée. D’ailleurs, personne ne s’est posé cette question lorsque le Président Nicolas Sarkozy a exigé au lendemain de son élection que la lettre de Guy Mocquet soit lue en début d’année dans tous les lycées de France. On s’est beaucoup interrogé sur la légitimité et l’opportunité d’un tel acte, mais jamais sur les conditions de son application, sur les modalités d’exercice d’une volonté politique dans la sphère scolaire.
L’Histoire occupe une place importante dans ce dispositif politico-pédagogique car elle est considérée (à juste raison) comme un enseignement particulièrement opérant dans la constitution du futur citoyen et l’inculcation des valeurs de la République française. L’étude de la démocratie athénienne, de la chrétienté médiévale, de la période révolutionnaire et des guerres mondiales ne relève pas d’un choix anodin. Ils répondent à un objectif précis qui vise à former un citoyen français, pétri du passé de sa nation. Soyons simple : l’histoire dans l’enseignement secondaire ne vise pas à la stricte connaissance intellectuelle et historique ; elle s’inscrit dans un schéma plus vaste dévolu à l’école de la République qui diffuse en quelque sorte une forme d’auto-propagande subtile.
Ce qui est inquiétant, ce n’est pas tant que des parents s’indignent devant une telle information ; en revanche, que penser lorsque des professeurs eux-mêmes semblent découvrir cette dimension des programmes à travers cette affaire médiatique ? Ne doit-on pas en conclure qu’un énorme malaise règne autour du recrutement des professeurs si ces derniers ne sont même pas en mesure de comprendre la cohérence et la philosophie des programmes qu’ils sont censés transmettre ?
Parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs dans la presse, je voudrais ajouter quelques éléments à ce débat à titre de jeune professeur d’histoire-géographie :
- tout d’abord, toute cette polémique omet à mon sens un aspect essentiel : le professeur n’est pas qu’un simple répétiteur docile de la glose gouvernementale. Il est a priori un individu à l’esprit mûr et critique qui ne se contente pas de transmettre un savoir à ses élèves, mais qui doit plutôt leur permettre de réfléchir par eux-mêmes.
- ensuite, il ne me semble pas particulièrement honteux de transmettre les valeurs de la République à nos chères têtes blondes. Soyons réalistes : il n’est pas question d’évoquer en classe de collège des débats historiographiques sur les notions complexes de féodalité ou bien de totalitarisme. En revanche, il est particulièrement gratifiant pour un professeur d’histoire-géographie de prendre conscience de son rôle d’éducateur (et notamment civique) par l’intermédiaire de la science historique.
- enfin, si nous devions nous inquiéter d’influences externes sur les programmes, nous devrions probablement nous tourner davantage vers les manuels qui constituent un reflet annualisé (et donc actualisé) des différentes pressions mémorielles. Une étude de l’Institut national de recherche pédagogique (INRP) actuellement en cours de réalisation (le rapport doit être remis en 2009) sous la direction de Benoit Falaise a déjà démontré la place grandissante qu’occupe le thème de l’esclavage dans les manuels scolaires (en terme de mots, d’images, de dossiers, voire de doubles pages) alors que les programmes n’ont pas changé sur ce point depuis 1997. Il s’agit en fait d’une conséquence directe de la loi Taubira de 2001, et notamment de son article 2 qui invite à accorder une place conséquente à ce sujet. Bien que cette décision politique n’ait pas conduit à une révision des programmes scolaires, les éditeurs de manuels ont accusé cette invitation dans une interprétation toute personnelle des programmes officiels.
Les polémiques ne sont donc pas toujours vaines… encore faudrait-il qu’elles puissent conduire à des débats féconds et utiles. Plutôt que de s’indigner en vain sur le rôle du gouvernement et de l’Assemblée nationale dans l’élaboration des programmes, ne devrions-nous pas réfléchir ensemble sur toutes les formes d’influences et de pressions qui s’exercent sur les enseignements de nos enfants ?