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C'est Quoi ?

  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 16:17

 

Le 9 juin 2011, la ville de Lyon a inauguré son premier jardin de la mémoire au sein du nouveau cimetière de la Guillotière et à proximité du crématorium municipal. Il a pour vocation d’accueillir les cendres des défunts. Que représente un tel lieu dans les rapports qu’entretient notre société avec la mémoire de ses morts ?

 

Le jardin de la mémoire de Lyon se présente sous la forme d’un petit square accueillant et bucolique. Il est doté de chemins balisés dans une nature maîtrisée. Des bancs sont installés autour d’une fontaine et de nombreux lieux isolés sont aménagés pour favoriser le recueillement des familles endeuillées. 

 

Jardin-de-la-memoire-a-Lyon.png

Jardin de la mémoire de Lyon (source : lyon-info.fr)

 

Le jardin de la mémoire n’est pas en effet un espace où les personnes âgées viennent pratiquer des activités de mémorisation en groupe ; ce n’est pas un site Internet de partage des exercices du docteur Makato rendu célèbre par la Nintendo DS. Hélas, ce n’est pas non plus un lieu paisible offert à votre serviteur pour rédiger ses réflexions sur la mémoire dans notre société.

Le jardin de la mémoire, c’est une appellation poétique qui désigne une nouvelle forme de cimetière cinéraire.

 

Une réponse logique à une nouvelle demande sociale

Le jardin de la mémoire de Lyon n’est pas le premier du genre. D’autres sites ont été inaugurés sur le même principe en France (c’est le cas notamment en Bretagne). Cette pratique demeure néanmoins minoritaire pour le moment car elle est le résultat encore balbutiant d’une évolution sociétale lancinante.

Le constat initial est simple : les Français ont de plus en plus recours à la crémation lors de leur disparition. Face à cette constatation, les autorités ont réformé la législation en vigueur. Contrairement aux croyances populaires, il n’est pas permis aux familles de conserver librement les cendres du défunt, ni de les disperser sans autorisation. En l'absence de volonté spécifique, le cimetière reste le lieu de destination imposé. Pour tout désir du devenir de l'urne ou des cendres hors d'un cimetière, il faut que la volonté du défunt ait été clairement manifestée, par exemple dans le cadre d’un testament crématiste.

Les jardins de la mémoire sont donc une réponse logique à l’augmentation du recours à la crémation en France et au désarroi des familles souvent surprises d’apprendre que les cendres du disparu sont protégées par une législation très précise et contraignante.

 

Vers une nouvelle étape dans l’histoire de la mort en Occident

Le brillant historien Philippe Ariès aurait vraisemblablement un nouveau chapitre à ajouter à sa réflexion sur l’histoire de la mort en Occident à la lueur de cette nouvelle pratique.

 

Histoire-de-la-mort-en-occident.png

Philippe ARIES, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Paris, Gallimard, 1996.

 

Alors que les cimetières étaient placés au centre de la communauté (au sens propre, comme au sens figuré) à l’époque médiévale, ils ont été progressivement relégués aux périphéries des villes et des villages. L’argument hygiéniste est régulièrement invoqué pour expliquer cette évolution mais cette interprétation doit cependant être complétée par d’autres éléments qui concernent notamment la place et le rôle des morts dans nos sociétés.

A une époque où l’on recherche par tous les moyens à repousser une inéluctable rencontre avec la grande faucheuse, la présence des morts incommode. Il suffit pour s’en convaincre de constater l’état de délabrement général de nos cimetières. En seulement quelques décennies, ces allées funèbres ont été délaissées par les plus jeunes d’entre nous, trop pressés par un mode de vie qui ne laisse plus de temps au recueillement annuel sur les tombes de nos proches.

 

Dans ces conditions, l’inauguration de ces nouveaux lieux de mémoire apparait presque comme une réaction conservatrice de la symbolique mémorielle face à la mort. Si la disparition physique de nos corps nous effraie, la crainte est encore plus importante concernant notre mémoire. La dématérialisation de nos existences (encouragée par la mise en place d’identités virtuelles et de passeports numériques) trouve ses limites lorsque l’être se confronte au néant que pourrait constituer l’oubli en l’absence de trace matérielle.

Ainsi, les jardins de la mémoire ne constituent-ils pas seulement un lieu d’accueil pour les cendres. Ils se proposent également de sanctuariser la mémoire des individus sous la forme écologique d’un arbre ou, de manière plus ironique à Lyon, d’une borne numérique qui permet de retrouver à travers un écran tactile le nom et l’année de décès d’une personne incinérée.

 

Il reste à savoir si la mémoire des "grands hommes" suivra le même cheminement que celle des anonymes. Peut-on imaginer par exemple qu’un mémorial aurait été inauguré à Colombey-les-deux-Eglises si le général De Gaulle avait décidé de se faire incinérer et de disperser ses cendres. Est-ce que, comme semble le penser les Américains qui ont immergé le corps d’Oussama Ben Laden, l’absence d’une sépulture suffit à empêcher (ou du moins à limiter) l’émergence d’une mémoire héroïque et/ou victimaire ? Une étape importante sera franchie lorsqu’un homme d’Etat décidera de son vivant de disperser ses cendres sans se soucier de la postérité.

 

Actualisation le 9 septembre 2012 :

Arnaud Esquerre, Les os, les cendres et l’État, Paris, Fayard, 2011 : cet ouvrage offre un éclairage nouveau sur cet article en contextualisant le rapport des sociétés face à la mort. Un compte-rendu peut-être consulter ici.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Lieux de mémoire
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commentaires

Antoine 08/06/2015 08:57

Bonjour,
En ligne sur mon blog, une fiche de lecture portant sur les Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen-Age à nos jours de Philippe Ariès : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/05/philippe-aries-essais-sur-lhistoire-de.html