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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 08:18

Depuis les attentats du mois de janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo et la prise d'otages dans un supermarché casher de la Porte-de-Vincennes, pas un jour sans que la question de l'identité nationale et des valeurs de la République ne soient évoquée. Les centaines de milliers de citoyens rassemblés dans les rues de la plupart des villes françaises les 10 et 11 janvier n'ont visiblement pas suffi à convaincre les hommes politiques et les médias de l'attachement de la communauté nationale aux valeurs républicaines.

Il est vrai que si certains historiens ont qualifié cette journée d'historique, d'autres universitaires ont rapidement questionné ces rassemblements dont le gigantisme et la diversité sociologique ont rendu difficile l'interprétation : communion laïque, rassemblement citoyen, thérapie de groupe après le choc de l'émotion... Les analyses se succèdent et révèlent pour l'instant davantage sur les positions idéologiques de leurs auteurs que sur la nature de ce rassemblement et les motivations de ses participants.  

Il suffit pourtant de s'arrêter quelques instants sur les innombrables images et slogans rencontrés partout en France à cette période pour se rendre compte que les millions de manifestants ont certes partagé le pavé, mais pas forcément les mêmes finalités.  

Par David Monniaux, via Wikimedia Commons

Par David Monniaux, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

« Strasbourg-Rassemblement Charlie-11 janvier 2015 » par Ji-Elle via Wikimedia Commons

« Strasbourg-Rassemblement Charlie-11 janvier 2015 » par Ji-Elle via Wikimedia Commons

Alors que cette formidable diversité aurait pu être positivement considérée comme une forme de richesse, c'est une toute autre impression qui tend à s'imposer au fur et à mesure des semaines qui nous séparent de ces événements.

Plutôt que de lire cet attentat et cette prise d'otage comme une manifestation, certes éminemment violente mais somme toute assez traditionnelle, de l’extrémisme et du terrorisme, d'aucuns ont commencé à y voir une manifestation des fractures de la société française en immisçant d'insidieuses questions dans le débat public :

  • Comment ces jeunes garçons nourris au sein de l'école républicaine ont-ils pu développer une telle haine contre la société qui les a vu grandir ?

  • Ne s'agissait-il pas d'ailleurs en fait d'une énième manifestation de violence entre musulmans français et juifs français ?

  • Et d'ailleurs, si environ 4 millions d'individus étaient dans les rues les 10 et 11 janvier 2015, où étaient les 62 autres millions ?   

Tant de questions qui ont conduit à des prises de position rapides des autorités publiques tandis que la plupart des intellectuels semblaient montrer qu'il était impossible d'avoir une interprétation monolithique des événements.

La temporalité de l'homme politique s'inscrivant davantage dans la réaction que dans la réflexion, les annonces ne se sont pas faites attendre. Or, à chaque fois, la dimension mémorielle s'est imposée comme un élément important de la réponse de l’État.  

Les commémorations au service des valeurs républicaines

Dès le 22 janvier 2015, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, annonçait la mise en œuvre d'une « Grande mobilisation de l'école pour les valeurs de la République » pour laquelle les ambitions et les moyens sont gigantesques... mais dont les contours demeurent encore aujourd'hui très flous.

Parmi les onze mesures annoncées figurent la suivante :  

Les projets d’écoles et d’établissements détailleront les modalités de la participation active des élèves aux journées ou semaines spécifiques (semaine de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, semaine de l’engagement), commémorations patriotiques, participation collective à des concours et à des "olympiades"

Or, cette injonction n'est pas sans poser question.

Une fois inscrit le principe d'une participation aux commémorations dans le projet d'établissement, quelles seront en effet les modalités concrètes d'application d'une telle décision ? Ces commémorations étant généralement associées à des jours fériés, faut-il s'attendre à ce que le ministère annonce la suppression des jours fériés à l'école pour que les enseignants et leurs élèves soient contraints de se rendre aux monuments aux morts ?

Par ailleurs, cette nouvelle initiative qui s'ajoute aux innombrables couches du palimpseste mémoriel n'apporte toujours aucune réponse précise sur la place dévolue à la mémoire au sein de l'école française face ou à côté de l'enseignement de l'histoire. Les annonces se succèdent en effet à un rythme inquiétant sans qu'une véritable réflexion de fond ne soit jamais menée sur la coexistence parfois difficile des dimensions culturelles et civiques de l'enseignement de l'histoire.

D'un côté, le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture insiste sur la nécessité de former des citoyens dotés d'un « esprit critique » (la mention est répétée à 5 reprises dans ce texte programmatique) ; de l'autre, les programmes et injonctions politiques ne cessent d'imposer à l'école des pratiques faisant davantage appel à l'émotion qu'à la raison. Ainsi, nos élèves doivent ils participer aux cérémonies commémoratives, s'impliquer dans le concours national de la Résistance et de la Déportation, entendre chaque année la lettre de Guy Môquet... Bref, communier sur l'autel républicain plutôt que cogiter sur les tables de l'école républicaine ! 

Faut-il remplacer le cours d'histoire par la lecture du roman national ?

Cette ambiguïté sur les finalités de l'enseignement de l'histoire n'est pas nouvelle, mais elle s'est cependant aggravée depuis quelques années et semble prête à exploser depuis les attentats de janvier.

Sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, l'école s'est retrouvée en première ligne après ces événements. Puisque ces jeunes terroristes sont passés par l'école française, c'est sur ce terrain que devra s'opérer la reconquête des valeurs républicaines soi-disant abandonnées, quitte à oublier au passage que le contexte social joue peut-être aussi un rôle dans le rejet des valeurs républicaines.

Les rapports se sont donc succédés pour dresser un bilan (forcément catastrophique) de la situation et proposer leurs remèdes miracles qui passent par des mesures mémorielles.

 

Le premier rapport est celui adressé au président de la République par le président du Sénat, Gérard Larcher. Sobrement intitulé « La nation française, un héritage en partage », il affirme que nous vivons actuellement une situation de « déni d'une histoire commune » où « chacun est tenté de se replier sur sa mémoire ». Par conséquent, il en appelle à « la connaissance des faits du passé, tournée vers l'avenir » visant « à calmer des indignations, à passer des révoltes à la compréhension et à faire disparaître les nostalgies, en transformant l'approximation des mémoires dans l'objectivation de l'histoire ». Magnifique programme pour ce parlementaire qui n'avait pourtant pas sourcillé lorsque Luc Châtel avait supprimé l'enseignement de l'histoire-géographie en Terminale scientifique. 

Il ne faut cependant pas s'y tromper, l'enseignement de l'histoire pour Gérard Larcher consiste en fait à permettre « à chaque élève, quelle que soit sa culture d'origine, de se réapproprier le roman – le récit – national, qui repose sur l'idée que la communauté nationale est le fruit d'une construction volontaire, d'un progrès constant, d'un dessein propre à la nation française. Il s'agit de donner à l'enseignement de l'histoire un sens et une portée effective en matière de sentiment d'appartenance : grandes dates, grands personnages, grands événements, grandes idées, doivent ponctuer cet enseignement et chaque élève doit pouvoir y trouver une source d'intelligence et de réflexion, d'identification et de fierté ».

En somme, une fois décortiquée la rhétorique sénatoriale, on comprend qu'il ne s'agit pas tant de remplacer « l'approximation des mémoires par l'objectivation de l'histoire », mais bien de remplacer toute mention à des mémoires individuelles et communautaires par une mémoire nationale. 

Les conclusions de ce premier rapport ont été renforcées par l'édition d'une seconde production sénatoriale, résultat de la « Commission d’enquête sur le fonctionnement du service public de l’éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession » également mise en place en réponse aux attentats de janvier.

Le collectif Aggiornamento a déjà réagi sur la méthode utilisée lors des auditions qui interroge sur les méthodes de travail de nos élus et la validité des résultats obtenus.

Le contenu n'en ai pas moins surprenant car dans le domaine de l'histoire, la commission d'enquête propose le « recentrage du programme de l'histoire de France et de sa chronologie autour du récit national » (titre de la proposition) en éveillant et entretenant « l'esprit critique des élèves » et en « renforçant l'approche épistémologique des disciplines » (troisième sous-partie de la proposition). En somme, la commission sénatoriale propose un bilan apocalyptique de notre école... pour finalement proposer de mettre en place ce qui se pratique déjà et ce qui est d'ailleurs formulé quasiment dans les mêmes termes dans le socle commun de connaissances et de compétences.

La méconnaissance des programmes par nos élus atteint d'ailleurs des sommets lorsqu'ils affirment qu'il « conviendrait que les programmes ne se limitent pas à la présentation de la naissance des religions du Livre, mais élargissent le périmètre d'enseignement à la compréhension des religions comme phénomène social et culturel à chaque époque ». Or, la simple consultation d'un enseignant d'histoire aurait peut-être permis de faire parvenir aux sénateurs les programmes d'histoire qu'il aurait été judicieux de lire avant d'écrire de telles propositions : 

Programme de Seconde - La chrétienté médiévale

Programme de Seconde - La chrétienté médiévale

Programme de Première - La République et les évolutions de la société française

Programme de Première - La République et les évolutions de la société française

Rentrée 2015 : Roman national et commémorations au programme ?
Programme de Terminale - Le Proche et le Moyen-Orient, un foyer de conflit

Programme de Terminale - Le Proche et le Moyen-Orient, un foyer de conflit

Pour une politique mémorielle nationale

Au final, les rapports et les annonces se succèdent, mais aucun gouvernement se semble parvenir à enrayer l'inflation et les oppositions mémorielles au profit d'une véritable politique nationale de la mémoire susceptible d'emporter l'adhésion populaire.

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 11:47

Malgré le contexte de l'occupation et la relative brièveté de son existence, le régime de Vichy a très rapidement tenté de légitimer et diffuser les idéaux de la Révolution nationale en mettant en place une politique mémorielle ambitieuse : cérémonies commémoratives, inauguration de nouveaux lieux de mémoire, cortèges en l'honneur de figures tutélaires, etc. Tous les moyens sont alors mis en oeuvre pour mobiliser la mémoire nationale au service du nouveau pouvoir politique. 

Jeanne d'Arc : une figure religieuse fédératrice

Si les fêtes républicaines traditionnelles (14 juillet, 11 novembre) ne sont pas supprimées par le régime de Vichy, elles sont désormais accompagnées par de nouvelles célébrations visant à défendre les valeurs prônées par le régime. Parmi elles, certaines s'inscrivent dans une logique mémorielle. C'est le cas notamment dla fête de Jeanne d'Arc qui véhicule une forme de nationalisme chrétien et anglophobe. 

 

Ces fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc rencontrent un grand succès puisqu'elles rassemblent environ 50 000 personnes à Nice en 1941 et près de 40 000 personnes à Chambéry en 1942.
Souvent, on y donne des spectacles historiques édifiants comme le Rituel de Bruyez ou Le portique pour une fille de France de Schaeffer et Barbier, comme ce fut le cas au stade de Gerland le 11 mai 1941 ou encore au vélodrome de Marseille en 1942.
Par ailleurs, le comité de lutte contre le chômage accepte de financer dès 1939 un "chantier orchestral" constitué de musiciens et chanteurs chômeurs pour monter Jeanne d'Arc au bûcher de Claudel et Honneger. Jusqu'en 1942, leur troupe s'est déplacée dans 27 villes pour donner leur spectacle qui, selon le témoignage de Claudel venu assister à une représentation à Lyon, était d'une grande médiocrité : 

Ces cérémonies sont enfin souvent accompagnées d'inauguration de statues visant à conserver dans la pierre la mémoire de cette figure tutélaire, mais aussi à accueillir les processions commémoratives pour les années futures : c'est le cas à Marseille en 1943. 

La politique mémorielle du régime de Vichy

Il est intéressant de constater que dans le guide de l'art sculptural dans le paysage urbain réalisé par la ville de Marseille, la dimension politique de cette représentation de Jeanne d'Arc est désormais complètement occultée au profit d'une lecture strictement religieuse. 

Ces représentations monumentales sont cependant réservées à quelques villes en France. Dans le Paris occupé de 1942, la célébration se limite en effet à quelques dépôts de gerbe au pied de la statue de Jeanne d'Arc. 

Le monument aux morts : un lieu de communion patriotique

Si la fête de Jeanne d'Arc constitue le symbole le plus représentatif de la politique mémoriel du régime de Vichy, il n'est cependant pas le seul. À chacun de ses déplacements dans une ville de France, le maréchal Pétain suit un parcours relativement balisé allant de l'église à la place publique en passant par le stade, chacun de ces lieux répondant un objectif symbolique précis. Or, le cortège s'arrête souvent au monument aux morts, ce qui donne l'occasion au maréchal Pétain de renforcer sa légitimité en rappelant son passé militaire, mais aussi d'insister sur sa volonté de rendre hommage aux morts pour la patrie.

Le maréchal Pétain au monument aux morts d'Orient à Marseille en décembre 2040 (source : SCA - ECPAD)

Le maréchal Pétain au monument aux morts d'Orient à Marseille en décembre 2040 (source : SCA - ECPAD)

Les monuments aux morts sont cependant également les lieux qui rassemblent les premières contestations symboliques du pouvoir de Vichy et des Allemands. L'exemple le plus connu est la manifestation des lycéens et étudiants le 11 novembre 1940 devant l'Arc de Triomphe. Cet évènement bénéficie d'ailleurs depuis 2010 d'une plaque commémorative : 

Source : www.defense.gouv.fr

Source : www.defense.gouv.fr

Mémoire des rues 

En plus des statues en mémoire de Jeanne d'Arc, le régime des Vichy n'a pas hésité à inaugurer des rues en l'honneur de son chef. La France n'avait certes pas attendu 1940 pour inaugurer des rues "Pétain", mais ce mouvement s'accélère avec la chute de la IIIe République. C'est le cas à Montluçon le 1er mai 1941, à Modane en avril 1941, à Toulon en mai 1941, etc.

Souvent, ces lieux associés au maréchal viennent prendre la place d'anciennes rues et avenues commémorant des figures que le nouveau régime souhaite désormais faire oublier : Wilson, mais aussi Gambetta.

Depuis, la plupart des villes ont à nouveau rebaptisé ces rues mais les monuments aux morts et les statues de Jeanne d'Arc sont restées l'objet de pratiques commémoratives qui se sont progressivement adaptées au contexte politique des régimes et dirigeants successifs. 

 

 

Bibliographie

Rémi Dalisson, Les fêtes du Maréchal. Propagande festive et imaginaire dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2007.

Rémi Dalisson, "Propagande, fêtes et symboles : la fête vichyste, une tentative de remodelage symbolique de l'espace urbain (1940 – 1944)", in Françoise Taliano-Des Garets, Villes et culture sous l'occupation, Paris, Armand Colin, 2012.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et politique Mémoires et identités nationales vichy
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13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 08:21

 

L'Assemblée nationale constitue une caisse de résonance des revendications mémorielles en France. On peut même considérer qu'il s'agit d'une étape traditionnelle dans l'émergence d'une nouvelle mémoire. Elle apparaît généralement juste après la constitution d'une association porteuse de la revendication. La forme et la multiplicité des questions posées par les parlementaires au gouvernement témoignent en effet d'une intense activité de lobbying parfois relayée simultanément par plusieurs dizaines de députés. 

Cette forme de revendication est d'autant plus utilisée depuis 2008 que l'Assemblée nationale a retrouvé la possibilité de voter des résolutions mémorielles qui permettent de "préserver l'expression du Parlement sur le passé" sans recourir à la loi et donc sans conséquence pénale pour la liberté d'opinion et d'expression des citoyens.

 

Reconnaître le sort des nomades en France durant la Seconde Guerre mondiale

Cette revendication est portée par le député socialiste des Pyrénées-Orientales Jacques Cresta. Dans une question écrite au ministre délégué chargé des anciens combattants, il demande au gouvernement si des actions mémorielles sont envisagées pour reconnaître le sort des nomades français ou étrangers qui, d'avril 1940 à juin 1946, ont été assignés à résidence, voire internés en zone Sud. 

La réponse du ministre délégué chargé des anciens combattants précise que cette mémoire est déjà prise en compte dans la politique mémorielle de la France : 

  • Les organisations liées à la communauté des gens du voyage sont en effet invitées officiellement à participer aux cérémonies organisées dans le cadre de la journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux "Justes" de France. 
  • La direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) soutient financièrement la réalisation de plaques et de stèles commémoratives dans les camps où ces nomades furent internés.
  • Enfin, la DMPA accorde des subventions pour la réalisation de colloques et de publications sur ce thème.

Bref, le gouvernement apporte une réponse complète à cette demande et, dans un langage consensuel, invite le député porteur de cette revendication à mieux étudier ces dossiers.
Il est en revanche intéressant de remarquer que cette demande s'inscrit dans un contexte particulier : celui d'une cristallisation du discours public et médiatique autour de la question des Roms. Le flottement observé dans le vocabulaire de la question et de la réponse est sur ce point assez significatif. Le député et les services du ministère utilisent simultanément les termes de « nomades », « Tsiganes, forains ou cheminots » et « gens du voyage ». On comprend donc que cette revendication mémorielle n'est pas gratuite mais qu'elle vise à rappeler les persécutions subies par les nomades durant la Seconde Guerre mondiale pour mieux mettre en perspective les risques d'une stigmatisation grandissante à l'égard des Roms et gens du voyage depuis quelques années.

 

Une statue pour honorer la mémoire de Camille Desmoulins

En novembre 2013, le député socialiste de l'Aisne, Monsieur Jean-Louis Bricout, a proposé à la ministre de la culture et de la communication de reconstruire la statue de Camille Desmoulins qui trônait au Palais-Royal avant d'être fondue par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Bilan des dernières revendications mémorielles à l'Assemblée

Le député se fait ici le porte-parole à l'Assemblée nationale de l'association Camille Desmoulins qui diffuse cette revendication depuis plusieurs mois dans plusieurs médias et auprès de multiples dirigeants politiques

Cependant, la demande n'a pas pu aboutir pour le moment faute de moyens permettant de mettre en oeuvre cette proposition. 

 

Pour une journée nationale du souvenir de la "quatrième génération"

Cette proposition de loi a été déposée par le député Lionnel LUCA à la fin de l'année 2013. Elle vise à instituer une nouvelle journée nationale du souvenir pour les soldats français qui depuis 30 ans ont été tués ou blessés dans les différentes interventions extérieures de l'armée française.
Dans la logique de cette proposition de loi, il existerait en effet :

  • une "première génération du feu" composée des soldats de la Première Guerre mondiale et honorée chaque 11 novembre.
  • La "deuxième génération du feu" est associée aux soldats de la Seconde Guerre mondiale qui sont commémorés le 8 mai.
  • Enfin, la "troisième génération du feu" est constituée des soldats ayant combattu en Indochine et au Maghreb : les dates du 8 juin et du 5 décembre honorent leur mémoire.

Or, selon les initiateurs de cette loi, il devient nécessaire d'instaurer une cinquième journée nationale du souvenir pour honorer la mémoire des soldats français tombés au combat dans des opérations extérieures depuis 1962.
Les députés proposent d'ailleurs la date du 23 octobre qui en 2013 marquait le 40e anniversaire de la disparition de 58 parachutistes français dans un attentat suicide lors de la guerre du Liban.

Il est surprenant de constater que cette proposition de loi portée par un fidèle sarkozyste s'inscrit à l'exact inverse de la proposition faite par Nicolas Sarkozy en 2011 de faire du 11 novembre une « date de commémoration de la grande guerre et de tous les morts pour la France ». Alors que l'ancien président de la République proposait de lutter contre la multiplication des journées du souvenir en les regroupant sous une seule date (suivant ainsi le modèle anglo-saxon), l'actuel député des Alpes-Maritimes propose au contraire d'ajouter une nouvelle date dans le calendrier mémoriel.

D'autre part, le choix de cette date du 23 octobre 1983 n'est pas anodine. Alors que la proposition de loi recense la diversité des opérations extérieures menées par l'armée française depuis plusieurs dizaines d'années, les députés qui portent cette loi ont finalement choisi la date symbolique d'un attentat revendiqué par le Hezbollah, le mouvement de la révolution islamique libre et le Jihad islamique.

 

Pour une loi reconnaissant le massacre de la population française à Oran le 5 juillet 1962

Le député Lionnel Luca est particulièrement actif à l'Assemblée nationale sur les questions mémorielles. C'est encore lui qui est à l'initiative de cette autre proposition de loi qui vie à faire reconnaître officiellement par la République française le massacre de plusieurs centaines de Français le jour de la proclamation de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962.

Plusieurs éléments posent cependant question dans ces initiatives législatives portées par le député Lionnel Luca : 

  1. D'abord, pourquoi continuer à utiliser la forme d'une proposition de loi très contraignante et plus compliquée à faire aboutir alors que la constitution prévoit désormais la possibilité d'utiliser le système de résolution mémorielle ? 
  2. Ensuite, que signifie dans l'exposé des motifs de la loi cette référence aux travaux de Guillaume Zeller qui qualifie ces événements de « nouvelle Saint Barthélémy » en précisant que c'est « sa position de journaliste » qui a permis de le massacre d'Oran du « déni historique » ? Le député Lionnel Luca, qui a été professeur d'histoire-géographie pendant 20 ans, aurait-il des raisons de ne pas faire confiance au travail d'histoire et aux historiens ?

 

Réhabiliter la Commune et les Communards 

En avril 2013, nous avions relayé sur ce blog la proposition de résolution mémorielle tendant à la pleine réhabilitation de la Commune et des Communards. Un an plus tard, le dossier n'a pas avancé et le texte n'a toujours pas été débattu en assemblée. Affaire à suivre... 

 

Les mineurs étaient-ils d'anciens combattants ?

Plus récemment, le député du Nord-Pas-de-Calais Stéphane Saint-André a adressé une nouvelle revendication mémorielle au ministre délégué aux anciens combattants et à la mémoire : il souhaite que les mineurs de fond du Pas-de-Calais qui effectuaient leur service militaire après 1957 et qui ont été rappelés dans les mines pour participer à l'effort de guerre soient reconnus du titre d'anciens combattants. 
Pour l'instant, le gouvernement n'a pas encore apporté de réponse à cette revendication.

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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 07:07

L'un des passages obligatoires lorsqu'on visite le Sénégal est l'île de Gorée au large de Dakar. Reconnue par l'UNESCO comme appartenant au patrimoine mondial de l'humanité depuis 1978, elle reste intimement associée à l'histoire de l'esclavage. Les autorités coloniales, puis nationales, ont d'ailleurs largement contribué à la construction et à l'entretien d'une telle image :

  • Dès 1944, l'administration coloniale française décide de mesures de sauvegarde en vue de préserver l'authenticité du patrimoine historique de l'île, 

  • De 1954 à 1969, c'est sur l'île de Gorée qu'est installé le musée historique de l'AOF (Afrique-Occidentale française). En 1970, après l'indépendance, il est remplacé par le musée de la femme Henriette-Bathily,

  • En 1989, le fort d'Estrées, une citadelle construite par les français entre 1852 et 1856, est restauré pour devenir le nouveau musée national du Sénégal,

  • En novembre 1975, le patrimoine architectural de Gorée est inscrit sur l'inventaire des monuments historiques du Sénégal. 

Mais c'est en fait la maison des esclaves qui reste au centre des attentions historiennes, mémorielles et touristiques. Au fil des années, son charismatique conservateur Boubacar Joseph Ndiaye a en effet réussi à donner une dimension internationale à ce lieu. Dès 1967, ce dernier était d'ailleurs félicité par Léopold Senghor pour « sa contribution efficace au développement culturel et touristique du Sénégal ».

La fréquentation de ce lieu de mémoire est assez révélatrice : alors que le musée historique du Sénégal à Gorée accueillait environ 30 000 visiteurs en 2004, la maison des esclaves en accueille en moyenne 180 000. 

 

Photographie prise dans la cour de la maison des esclaves avec au fond la porte dite "du voyage sans retour"

Photographie prise dans la cour de la maison des esclaves avec au fond la porte dite "du voyage sans retour"

La construction d'un mythe

La place et le rôle de cette maison des esclaves sont cependant largement remis en cause depuis quelques années. Au milieu des années 1990, Emmanuel De Roux, journaliste au Monde, publie un article polémique intitulé « Le mythe de la maison des esclaves qui résiste à la réalité ». Dans ce texte, il remet en cause non seulement l'importance de cette maison dans la traite négrière (qui n'aurait pas été une "esclaverie"), mais aussi la place de l'île de Gorée dans le commerce triangulaire. 

La polémique a suscité un tel émoi au Sénégal et en France qu'un colloque a même été organisé en 1997 en Sorbonne afin de mieux comprendre la place réelle de l'île de Gorée dans l'entreprise esclavagiste, mais aussi les logiques de sa progressive construction en tant que lieu de mémoire central de l'esclavage. Sur ce dernier point, il est possible de lire l'excellent article de synthèse d'Hamady Bocoum et Bernard Toulier dans la revue In Situ, Revue des Patrimoines.

Il n'en demeure pas moins que depuis cette actualisation des recherches, l'Unesco n'a pas retiré l'île de Gorée de la liste officielle du patrimoine mondial de l'humanité, mais n'a pas non plus modifié sa notice indiquant que ce lieu « a été du XVe au XIXe siècle le plus grand centre de commerce d'esclaves de la côte africaine ».

D'ailleurs, tous les chefs d'État et de gouvernement, mais aussi les personnalités de passage au Sénégal, continuent à se rendre régulièrement dans la maison des esclaves et laissent des autographes qui contribuent encore à l'entretien du mythe mémoriel. Ce fut notamment le cas de François Hollande en 2012, mais aussi de Barack Obama en 2013. 

Un jumelage mémoriel surprenant

Les touristes français ne manquerons pas lors de leur visite de remarquer une petite plaque accrochée à l'entrée de la rue où se situe la maison des esclaves : 

Petits arrangements mémoriels à Gorée

L'île de Gorée est en effet jumelée depuis 2004 à la ville française de Drancy qui occupe une place particulière dans la mémoire nationale. C'est en effet au camp d'internement de Drancy que la plupart des juifs parisiens ont été internés dans l'attente d'un transfert vers les camps d'extermination nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

La dimension mémorielle de ce jumelage ne fait aucun doute. Il a d'ailleurs été suivi en 2006 par l'inauguration commune d'une statue commémorant l'abolition de l'esclavage dans chacune des deux villes. L'île de Gorée multiplie d'ailleurs ces jumelages avec d'autres lieux chargés d'histoire dans le monde : Robben Island en Afrique du Sud, Sainte-Anne en Martinique ou encore Lamentin en Guadeloupe.

Néanmoins, celui contracté avec la ville de Drancy est celui qui pose le plus de questions sur le choix d'associer la mémoire des traites négrières à celle du génocide des juifs d'Europe durant la seconde guerre mondiale.

Bibliographie

Hamady Bocoum et Bernard Toulier, « La fabrication du Patrimoine : l’exemple de Gorée (Sénégal) », In Situ [En ligne], 20 | 2013, mis en ligne le 11 février 2013, consulté le 09 juillet 2014. URL : http://insitu.revues.org/10303 ; DOI : 10.4000/insitu.10303 

 

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 05:58

Cet article est un compte rendu de l'article de Quentin DELUERMOZ paru dans Les Collections de l'Histoire n°60 consacré à "La Révolution française" (2013- pp. 84-88). 

Notre époque est-elle malade de son histoire ? On pourrait le croire à observer depuis la deuxième moitié du XXe siècle tous ces passés qui ne passent plus que par des manifestations publiques et politiques de l'histoire. L'article de Quentin DELUERMOZ montre cependant que notre époque n'a pas le monopole de cette lecture mémorielle et que le XIXe siècle a régulièrement été traversé par le souvenir omniprésent de 1789. 

Dans l'écriture même de la charte de 1814 mettant en place le régime de la Restauration, la place de la Révolution dans l'histoire française est évoquée puisqu'il est indiqué que le nouveau régime a pour mission de « renouer la chaîne des temps, que de funestes écarts avaient interrompu ». Ainsi, le nouveau pouvoir royal a pour ambition de s'inscrire dans la continuité de l'Ancien Régime tout en essayant néanmoins d'y intégrer quelques acquis révolutionnaires.

Or, c'est justement lorsque ce délicat équilibre est rompu que la mémoire de la Révolution française refait surface par l'intermédiaire de ses symboles : la garde nationale ou encore les arbres de la liberté. L'historien Alain Corbin parle alors de « réitération » de la Grande Révolution avec néanmoins quelques particularités, dont les barricades, lors des "Trois Glorieuses" du 27, 28 et 29 juillet 1830. 

Quelques années plus tard, en février 1848, la mémoire révolutionnaire s'invite à nouveau dans les esprits : « on s'appelle "citoyen" dans les rues, on signe "salut et fraternité", on ouvre des "clubs" suivant l'expression retrouvée de 89, la parole se libère ». Alphonse de Lamartine déclare ainsi que : « le sang de 1793 déteignait sur la République de 1848. Il fallait dès le premier jour, laver ces tâches, répudier toute parenté entre les deux époques » (Histoire de la révolution de 48). De même, le Journal des travailleurs renforce les liens entre les deux événements en précisant que « 93 et 48 » sont « deux sœurs qui, bien qu'étroitement liée, ne se ressemblent pas ». Il s'agit donc encore une fois d'une réminiscence naturelle de la Grande Révolution avec laquelle on souhaite néanmoins prendre des distances.

Enfin, « le spectre révolutionnaire » réapparaît en 1870. Dès l'annonce de la République à Alger, on forme des comités révolutionnaires. À Paris, le terme de « Commune » fait notamment référence à l'insurrection parisienne d'août 1792. Mais on retrouve aussi dans les archives l'utilisation d'un vocabulaire qui ne laisse aucun doute sur l'usage mémoriel de 1789 : « citoyen », « club », « garde nationale ». La mise en scène du pouvoir ne laisse également aucun doute puisque le 5 avril 1871, l'église Sainte Geneviève redevient le Panthéon des Grands Hommes, comme cela avait été le cas le 4 avril 1791.

Une de l'hebdomadaire Le Point du 18 avril 2013

Une de l'hebdomadaire Le Point du 18 avril 2013

La France du XIXe siècle n'a cependant pas le monopole de l'utilisation mémorielle de la révolution française. La révolution russe de 1917 y faisait explicitement référence et on n'en retrouve également des traces lors du Front populaire en 1936 et des événements de mai 1968. A chaque fois, c'est l'usage d'un vocabulaire spécifique qui permet de faire resurgir cette référence historique dans un contexte contemporain. 

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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 07:50

Abstract: From 1963 to 1982, the Office for the development of the migrations in French overseas departments (BUMIDOM in french) have tried to solve the social and demographic problem of the French overseas departments by sending young people in the mother country, sometimes without the parents' consent. A new resolution of the French National Assembly about remembrance wants to recognize those events and the right of a memory for these children. 

Mardi 18 février 2014, l'Assemblée nationale a adopté une nouvelle résolution mémorielle relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970. Ce texte a non seulement pour ambition de reconnaître l'existence de ces évènements et les responsabilités de l'Etat, mais il introduit aussi une forme de reconnaissance d'un droit à la mémoire pour les citoyens français. 

L'Affaire des "Réunionnais de la Creuse"

Malgré de multiples dénonciations dès sa mise en oeuvre à partir de 1963, la politique migratoire du BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer) n'apparaît réellement dans l'espace public qu'à partir de 2002 lorsque Jean-Jacques MARTIAL a décidé de porter plainte contre l'Etat pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation » après avoir découvert qu'il avait une famille à la Réunion. 

Cette plainte et toutes celles qui l’ont suivie ont été repoussées en raison de la prescription des faits. Néanmoins, un rapport avait alors été demandé à l’inspection générale des affaires sociales par Elizabeth Guigou, ministre de l’Emploi et de la Solidarité. 

Bien que de nombreuses questions restent en suspens, on comprend alors que Jean-Jacques MARTIAL est arrivé en métropole dans les années 1960 au milieu de plusieurs centaines d'autres enfants, du nourisson à l'adolescent, après avoir été séparés de leurs parents dans des conditions parfois obscures. Quand ils ne sont pas lacunaires, les dossiers d'archives ne permettent pas toujours en effet de s'assurer de l'accord conscient et assumé des parents et des enfants. 

Les recherches de l'Inspection générale des affaires sociales permettent cependant de comprendre que les termes de "rafle", "déportation" et "enlèvement" ne répondent pas à la réalité historique de cette politique migratoire mise en oeuvre et justifiée à l'époque par l'Etat comme une réponse à l'explosion démographique et au retard des dispositifs d'aide sociale et sanitaire à la Réunion au début des années 1960. 

Depuis ce rapport publié en 2002, les témoignages se sont multipliés mais les recherches restent encore limitées sur cette question. C'est pourquoi l'un des objectifs de la résolution mémorielle adoptée à l'Assemblée nationale consiste à demander "à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée". Cela pourrait être notamment l'une des missions du Musée de l'histoire de l'immigration

Vers un droit à la mémoire

L'intérêt de ce texte ne repose cependant pas tant sur son contenu que sur sa forme et sur les conséquences législatives qu'il pourrait entraîner. 

Tout d'abord, il convient de rappeler que l'Assemblée nationale utilise désormais sans complexe ce nouveau moyen d'expression du pouvoir législatif que représente la résolution mémorielleComme nous l'avions déjà expliqué dans un précédent article, cette possibilité a été réintroduite par l’article 34-1 de la loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008 qui définit la résolution comme un acte par lequel l’Assemblée émet un avis sur une question déterminée. Face à l'inflation des revendications mémorielles et à l'inexistence d'une politique mémorielle cohérente à l'échelle nationale, les députés ont désormais la possibilité de s'exprimer sur le passé sans entraver la liberté d'opinion et d'expression des citoyens, et plus précisément des historiens.  

Mais le texte adopté par l'Assemblée nationale ne se contente pas d'inviter les historiens à s'emparer de cette question des enfants réunionnais placés en métropole. Il introduit également une forme de droit à la mémoire relativement inédite. 

La résolution commence en effet par ces mots : 

Considérant que l’État se doit d’assurer à chacun, dans le respect de la vie privée des individus, l’accès à la mémoire,
Considérant que les enfants, tout particulièrement, doivent se voir garantir ce droit pour pouvoir se constituer en tant qu’adultes.

Assemblée nationale

 

Bien que le débat à l'Assemblée nationale ait été majoritairement centré autour des Droits de l'Enfant, c'est finalement un droit à la mémoire qui est défendu en conclusion par Mme Dominique BERTINOTTI, ministre déléguée chargée de la famille : 

Un peuple sans mémoire est un peuple sans liberté. Un homme que l’on prive d’une part de sa mémoire est un homme que l’on ampute d’une part de sa liberté. En adoptant cette proposition de résolution, mesdames et messieurs les députés, vous rendrez à tous ces hommes et à toutes ces femmes leur dignité.

Assemblée nationale

 

Or, malgré les demandes insistantes de Christiane Taubira dans ce domaine, il n'existe pas à notre connaissance de texte législatif reconnaissant à ce jour un tel droit à la mémoire considéré dans une perspective aussi large et universelle. 

Il est d'ailleurs à noter que le contenu du texte entre alors en totale contradiction avec la forme de la résolution mémorielle qui s'inscrit dans une perspective déclarative à défaut d'être prescriptive. 

Il ne reste donc désormais plus qu'à attendre que les différents groupes mémoriels prennent conscience de cette nouvelle potentialité de reconnaissance pour réactiver et adapter leurs revendications aux nouvelles dispositions mémorielles ouvertes par l'Assemblée nationale. 

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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 08:32

 

Summary: The Georgian parliament has just passed a amendment to declare illegal all the communist and fascist symbols, monuments, inscriptions, and names of public spaces. This decision is a new step in the random politic of memory in this country. The controversal figure of Staline is indeed in the center of a geopolitical conflict between the pro and anti-westerners since a decade. 

 

27 novembre 2013 : le Parlement géorgien vient d'adopter un amendement limitant les libertés dans certains domaines sensibles. Désormais, les "symboles, monuments, statues, inscriptions et noms de lieux publics contenant des éléments de l’idéologie communiste ou fasciste" deviennent illégaux. Concrètement, ce sont plusieurs dizaines de statues de l'ancien dirigeant soviétique qui devront être enlevées dans les prochains mois, remettant ainsi au goût du jour une pratique de l'antiquité romaine visant à éliminer de l'espace public toute trace mémorielle d'un personnage politique disparu : la Damnatio Memoriae.

 

Or, cette loi risque de susciter quelques remous dans la société georgienne car elle s'inscrit à contre-courant d'un cycle mémoriel de réhabilitation de la figure de Staline. La victoire des populistes du Rêve géorgien aux législatives de 2012 a en effet été accompagnée d'un large mouvement de réappropriation de cette figure nationale, soutenu par l'Eglise orthodoxe.

Ainsi, le patriarche Ilia II a-t-il déclaré en 2013 dans un entretien sur la chaîne russe RT : "Staline était une personnalité éminente, comme il n’en naît que rarement. Et il était croyant, surtout à la fin".

Le 21 décembre 2012, à l'occasion du 133ème anniversaire de la naissance de Staline, les habitants du village d’Alvani, dans la région de Touchétie, décidaient de réinstaller la statue du dirigeant soviétique démontée en 2011.

Le même jour, l’administration de la ville de Gori, lieu de naissance de Staline, a annoncé que le monument installé en son honneur au centre ville en 1952 et démonté sur ordre du président Saakachvili en 2010, allait être réinstallé sur le territoire de la maison-musée Staline.

Damnatio Memoriae de Staline : énième retournement du régime mémoriel géorgien

 

Cette phase de réhabilitation succédait en effet elle-même à une période de condamnation au cours de laquelle l'une des dernières statues de Staline avait été déboulonnée à Gori le 25 juin 2010. Les autorités avaient en parallèle décidé de transformer sa maison en musée de la répression soviétique.

Damnatio Memoriae de Staline : énième retournement du régime mémoriel géorgien

 

A l'époque, la Géorgie était gouvernée par le camp pro-occidental de Mikheil Saakachvili et sa politique mémorielle était soutenue par le contexte de la guerre de 2008 contre la Russie à propos des territoires occupés d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. Les Géorgiens considéraient alors que Staline était avant tout le dirigeant d’une Union soviétique russifiée, originaire, par hasard, de Géorgie.

Or, selon l'historien Lacha Bakradzé, le mythe de Staline a aujourd'hui changé de nature : "Les gens pensent : certes, nous étions colonisés par les Russes, mais c’était un enfant de chez nous qui dirigeait ce pays". Ainsi, le souvenir du dirigeant soviétique n'est plus tant "lié au communisme, à la nostalgie de l’URSS ou au souvenir de la Seconde Guerre mondiale» mais il est considéré, au même titre que l'Eglise orthodoxe, comme un "symbole de l’anti-occidentalisme et de l’antilibéralisme". C'est pourquoi la figure de Staline est régulièrement mobilisée aux côtés des religieux lorsqu'il s'agit de condamner l'avortement et l'homosexualité vues comme des valeurs occidentales contraires à l'identité nationale géorgienne.

 

Le vote par le Parlement d'un tel amendement n'est donc pas sans poser problème : comment la population géorgienne va-t-elle réagir à cet énième retournement de régime mémoriel ? Staline va-t-il s'imposer comme le symbole du rejet des valeurs occidentales au profit d'un rapprochement avec la Russie ? Faut-il craindre l'émergence d'un front d'opposition susceptible d'entraîner un conflit entre pro et anti-occidentaux en Géorgie, comme actuellement en Ukraine ? L'application de cette mesure législative d'ici quelques semaines devrait nous fournir rapidement des réponses.

Source : Sophie TOURNON, "Géorgie: Loi contre les symboles des régimes totalitaires passée", in Regard sur l'Est, dépêche publiée le 3 décembre 2013.

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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 06:06

 

Abstract: Canadian government launched a large project called "Promoting Canadian History" which includes a Canada History Week, a Government of Canada History Awards and a Canada History Fund endowed with 12 million dollars. All these projects can be however considered as rather defending national memory than history. 

 

James Moore, ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles, a présenté au mois de juin 2013 une série de nouvelles mesures visant à promouvoir l'histoire du Canada.

Cette annonce s'inscrit dans le cadre d'un phénomène récent de cristallisation autour des histoires nationales, ou plutôt du "roman national", qui s'illustre en France par de nouvelles polémiques sur l'enseignement de l'histoire française relancées à chaque rentrée depuis trois ans.

Force est de constater que le débat trouve des échos chez nos voisins britanniques,  au Quebec, en Italie, aux Etats-Unis et donc aussi au Canada.

Promoting-Canadian-History.jpg

 

Parmi les mesures annoncées figurent :

- Un Prix d'histoire du gouvernement du Canada à l'intention des élèves et enseignants qui s'illustrent par leur intérêt pour la célébration de l'histoire nationale. La gestion de ce prix est confié à un organisme national indépendant intitulé " Histoire Canada".

- Deux nouvelles Minutes du patrimoine par année d'ici au 150e anniversaire du Canada, en 2017.

- Une Semaine de l'histoire du Canada (du 1er au 7 juillet)

- Un Fonds pour l'histoire du Canada doté de 12 millions de dollars permettant de financer ces projets nationaux et d'autres programmes locaux.

 

Il est assez révélateur d'observer l'absence de mention du mot "mémoire" dans les discours du ministre, sur le site du gouvernement et dans les documents officiels présentant ce projet global de promotion de l'Histoire du Canada.

En comparaison, la France peut paraître singulière avec ses Fondations pour la mémoire (de la Shoah, de la Déportation, de la Guerre d'Algérie), mais aussi son nouveau concours des Petits artistes de la mémoire dans le cadre du centenaire de la Grande Guerre, et son traditionnel "Devoir de Mémoire" retrouvé partout sur les sites des ministères et dans les discours des hommes et femmes politiques.

 

Cette apparente distinction n'est pourtant qu'une façade linguistique. Dans les détails, le plan annoncé par le ministre James Moore s'inscrit bien dans une perspective mémorielle. Il justifie d'ailleurs une telle avalanche de moyens en précisant que "c'est un objectif qui devient important à l'approche du 150e anniversaire du Canada en 2017. Cet anniversaire nous offre une occasion sans précédent de célébrer notre histoire et toutes les réalisations qui ont contribué à faire du Canada le pays libre, fort et uni dans lequel nous vivons aujourd'hui ». En somme, il s'agit bien de préparer une échéance commémorative importante, tout en valorisant le récit national.


John G. McAvity, directeur général de l'Association des musées canadiens, confirme d'ailleurs cette impression en commentant cette annonce gouvernementale : "L'histoire du Canada nous entoure. Toutefois, elle est rarement enseignée à l'école".

Les élèves canadiens ne bénéficient en effet que de deux années d'enseignement d'histoire-géographie en primaine (7ème et 8ème année). Avant, ils reçoivent un enseignement plus général intitulé "Etudes sociales" ; Après, dans le secondaire, l'histoire est intégrée dans un conglomérat appelé "Sciences humaines et sociales" qui rassemble de la philosophie, de la psychologique, de la sociologie, de l'anthropologie à travers l'étude d'entrées thématiques telles que "Alimentation et nutrition", "Développement humain et vie familiale", "mode et habitation", etc.

Cette approche très anglo-saxonne de l'enseignement de l'histoire ferait s'évanouir en France les mignons de Louis XIV et provoquerait une révolte chez les généraux de Napoléon qui défendent encore aujourd'hui de toutes leurs forces la mémoire de leurs héros nationaux par l'intermédiaire de livres, de jeux vidéos, de parcs à thème, d'opéra-rock, de films... mais surtout à travers les programmes scolaires qui constituent à leurs yeux un sanctuaire dont la dimension sacrée impose le respect et l'intangibilité. 

A l'inverse, au Canada, toute tentative de réécriture des programmes au profit du roman national serait interprété comme une forme d'instrumentalisation politique dénoncée par les professionnels de l'enseignement. C'est pourquoi le gouvernement limite pour l'instant son action à d'autres secteurs en insistant lourdement sur son caractère "historien" alors qu'il s'agit essentiellement d'une entreprise "mémorielle".

Entre le modèle canadien et le modèle français, il serait peut-être possible de trouver un compromis satisfaisant ?

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 07:53

 

Babi Yar (parfois orthographié Baby Yar) est un lieu de mémoire victimaire peu connu en Occident mais qui est pourtant considéré par certains auteurs comme l'équivalent mémoriel d'Auschwitz en Orient. Il a d'ailleurs connu les mêmes difficultés de reconnaissance au cours de la seconde moitié du XXe siècle, ce que nous rappelle la réédition française du témoignage d’Anatoli Kouznetsov (Robert Laffont, 2011). 

 

babi_yar.jpg

 

Le terme Yar signifie "fossé" et Babi Yar appartient justement à un système de fossés longtemps considérés comme une barrière naturelle assurant la protection de la ville de Kiev en Ukraine.

Depuis 1941, ce nom est associé aux exécutions massives des Juifs Ukrainiens par l'Einsatzgruppe C dans le cadre de ce qu'on appelle désormais la "Shoah par balles". Pendant plusieurs mois, des dizaines de milliers de juifs ont été arrêtés, mis à nus, forcés à descendre le talus du fossé, puis exécutés. Des prisonniers de guerre, des Tzyganes, des malades mentaux et des opposants politiques ont ensuite connu le même sort, transformant progressivement le fossé en un immense charnier. Ce n'est qu'à partir de 1943 que les nazis ont commencé à s'inquiéter des traces de leurs crimes. Ils ont alors mis en place un système de crémation afin de réduire les corps en cendre avant de les répandre à nouveau dans le fossé*.

 

Le livre d'Anatoli Kouznetsov chroniqué par  Frédérique Leichter-Flack pour La Vie des Idées  nous permet d'évoquer un nouvel aspect de la politique mémorielle soviétique déjà évoquée à propos de  L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Il permet notamment de revenir sur la place de la censure dans l'écriture de l'histoire et l'instrumentalisation de la mémoire par un système totalitaire.

 

 

Commémorer un massacre aux victimes masquées

Le travail de propagande commence dès 1943 lorsque les troupes soviétiques reprennent le contrôle de Kiev. Les autorités décident alors de médiatiser les massacres commis à Baby Yar par l'intermédiaire d'une commission extraordinaire d'Etat chargée d'établir l'étendue des victimes. Les données rendues publiques lors du procès de Nuremberg recensent "plus de cent mille hommes, femmes, enfants et vieillards", sans autre précision...

 

Plusieurs artistes ont rapidement tenté de réagir en rappelant que la majorité des victimes étaient juives. Ils se sont immédiatement vu opposer une forte censure teintée d'antisémitisme. Ce fut notamment le cas pour la symphonie Baby Yar du compositeur Dmitri Klebanov, celle du compositeur Chostakovitch, le poème Abraham de Savva Golovanivski, ou encore le poème Baby Yar de Evgueni Evtouchenko.

 

 

Devant le projet des autorités de Kiev d'aménager une décharge municipale sur le site de Baby Yar, l'écrivain Viktor Nekrassov a même proposé d'ériger un monument commémoratif... en vain.

C'est finalement le projet d'un remblais du fossé afin de construire une route qui est mis en oeuvre au début des années 1960. Au cours des travaux, plusieurs digues cèdent, faisant plus de 1500 victimes supplémentaires sur le site. Le projet n'est cependant pas arrêté et le fossé de Baby Yar disparaît définitivement.

 

C'est dans ce contexte qu'Anatoli Kouznetsov décide de reprendre les notes qu'il avait rassemblé dans un cahier au moment du massacre. Sans se faire trop d'illusion, il transmet son manuscrit aux autorités soviétiques qui doivent valider tout document susceptible d'être édité. A sa grande surprise, le texte n'est pas complètement refusé, mais il est largement amputé avant de paraître en 1966.

Exilé à Londres en 1970, l'écrivain parvient à emporter avec lui une copie de la version originale de son manuscrit. Il réédite alors en Occident son texte en signalant en italique les passages supprimés par la censure et en ajoutant entre crochets quelques remarques d'actualisation. 

Cette technique éditoriale produit un document original et inédit que Frédérique Leichter-Flack qualifie à juste titre de "palimpseste politique" dans lequel se superposent les différentes couches d'une mémoire conflictuelle.

L'autorisation initiale de publication accordée à Kouznetsov montre que les autorités soviétiques n'avaient pas l'intention d'enfouir complètement le souvenir de Baby Yar. La résurgence des passages censurés permet cependant de mettre en valeurs les points précis d'achoppement entre la mémoire officielle et celle des témoins.

Tout d'abord, il s'agit de dissimuler la nature des victimes. L'antisémitisme est à son apogée et les autorités ne souhaitent surtout laisser émerger l'idée que la souffrance des habitants de Kiev durant la Seconde Guerre mondiale ait essentiellement touché les Juifs. Le comble de cette politique est illustré par le témoignage d'une des rares survivantes du massacre qui s'était laissée recouvrir par les cadavres pour s'enfuir la nuit suivante. Citée comme témoin de l'accusation au procès sur les atrocités nazies qui s'est tenu à Kiev en 1946, "elle ne dit pas qu’elle était une rescapée de Babi Yar, ni qu’elle était juive" en raison du climat antisémite qui s'installe dès la fin de la guerre.

Ensuite, la propagande soviétique tente de dissimuler toute trace de collaboration des Ukrainiens avec le nazisme qui pourrait alimenter la thèse d'une contestation implicite du régime stalinien. Les propos anti-communistes du grand-père de l'auteur sont par exemple systématiquement supprimés : "Leur pouvoir n’est plus là, leur Guépéou n’est plus là, les maudits agents du NKVD ont foutu le camp. Qu’il crève, leur Staline ! Qu’il crève, leur parti ! Voilà ! Et plus personne ne viendra m’arrêter. […] Bonnes gens, mieux vaut Hitler, mieux vaut le tsar, mieux vaut les bourgeois, les Turcs, plutôt que ces crétins, ces bandits de grand chemin ! […] Merci, mon Dieu, de nous avoir permis de survivre à l’épreuve qu’était cette peste bolchevique !".

Enfin, la censure élimine systèmatique tout élément laissant deviner une analogie entre les systèmes de répression nazis et soviétiques. Ainsi, la phrase "Avant, c’était Staline et maintenant ce sera Hitler" disparait-elle de la version soviétique.

 

 

D'une mémoire officielle à une mémoire plurielle

Malgré la censure impitoyable contre le texte d'Anatoli Kouznetsov, plusieurs dissidents parviennent à organiser une commémoration clandestine de Baby Yar le 29 septembre 1966 à l'occasion du 25ème anniversaire de la tragédie.

La commémoration est reconduite l'année suivante et les autorités soviétiques comprennent alors qu'ils doivent reprendre la main s'ils ne veulent pas voir la mémoire de l'évènement leur échapper. Une commémoration officielle est donc organisée le 29 septembre 1968 autour d'une pierre où il est inscrit : "Ici, sur les lieux d'éxecutions de citoyens soviétiques pendant la période de l'occupation germano-fasciste de 1943-1944, sera construit un monument".

 

Baby-Yar-1968.JPG

 

Il faut attendre l'année 1976 pour que le monument soit inauguré. L'inscription qui l'accompagne tente toujours de dissimuler les victimes juives du massacre : "Aux citoyens soviétiques et aux soldats et officiers de l'Armée soviétique prisonniers de guerre, fusillés par les fascistes allemands à Baby Yar".

 

Baby-Yar-1976.jpg

 

Ce n'est qu'à la fin des années 1980, à la faveur de la politique de glasnost et de perestroïka menée par Gorbatchev que deux nouvelles plaques sont apposés sur le monument (l'une en russe, l'autre en yiddish) afin de reconnaître les victimes juives du massacre de Baby Yar.

Dès 1991 et l'indépendance de l'Ukraine, une menorah est construite en mémoire des victimes juives. A cela se sont ajoutées d'autres monuments en mémoire des nationalistes ukrainiens, des religieux orthodoxes, des enfants, des prisonniers des camps...

 

Baby-Yar-Menorah.jpg

 

Baby Yar apparaît donc bien comme un symbole de la politique mémorielle soviétique qui entretient encore aujourd'hui le souvenir de la Seconde Guerre mondiale comme celui d'une Grande Guerre patriotique ne pouvant laisser la place aux mémoires communautaires.

L'implosion de l'URSS en 1991 et l'émergence d'une société civile de plus en plus active a cependant permis d'ouvrir une brèche dans ce système en Ukraine, laissant la porte ouverte à véritable inflation mémorielle susceptible de dégénérer régulièrement en guerre des mémoires.

La situation est cependant différente dans l'actuelle Russie de Poutine où le pouvoir politique exerce encore un fort contrôle sur l'histoire et les mémoires soviétiques.

 

 

1. Youri SHAPOVAL, "Baby Yar : la mémoire de l'extermination des Juifs en Ukraine", in D. EL KENZ et F-X NERARD, Commémorer les victimes en Europe, Paris, Champ Vallon, 2011, pp. 289-303.

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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 10:04

 

La construction d'une figure mémorielle repose souvent sur un équilibre très précaire entre la victimisation, l'héroïsation et la diffamation qui relèvent toutes de dérives inhérentes au processus.

Les débats récurrents autour de Jean Moulin et d'Adolf Eichmann peuvent être considérés comme des symptômes de ce phénomène. Quand certains font entrer le premier au Panthéon républicain, d'autres rappellent qu'il aurait pu être un crypto-communiste travaillant clandestinement à la destruction de la République ; Quand certains veulent juger le second comme une incarnation de la barbarie nazie, d'autres prétendent qu'il pourrait n'être qu'un exemple parmi d'autres de la "banalité du mal".

 

L'exemple de Giovanni Palatucci est pourtant particulier. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce policier italien est considéré comme un véritable "héros" pour avoir contribué à sauver plusieurs milliers de Juifs dans la ville de Fiume (aujourd'hui Rijeka, en Croatie). Or,  une nouvelle étude conduite par le centre Primo Levi contredit totalement cette image en affirmant non seulement que l'homme n'a pas sauvé des Juifs, mais qu'il aurait au contraire activement collaboré avec l'occupant nazi.

 

palatucci1.jpg

 

La contradiction dépasse ici le cadre du simple débat d'interprétation et pose d'importantes questions sur le processus d'auto-construction de ces figures mémorielles.

 

Derrière le mythe, les découvertes des historiens

Il faut tout d'abord préciser que Giovanni Palatucci n'est pas l'initiateur de cette dynamique. Il a lui-même été déporté à Dachau en 1944 où il est mort à l'âge de 35 ans.

Cet élément biographique a peut-être été le point de départ de sa légende puisque certains ont pensé que sa déportation pouvait s'expliquer par la découverte de ses activités de résistance, notamment la destruction de documents d'identification des Juifs de Fiume... Finalement, ces fiches n'ont pas du tout été détruites puisqu'elles sont encore aujourd'hui conservées dans les archives de la ville ! De plus, l'intéressé aurait en fait été déporté en raison de sa trahison pour avoir communiqué des documents aux Britanniques.

On le croyait simple chef de la police... Il était en fait commissaire adjoint responsable de l'application des lois raciales dans l'Italie fasciste.

On pensait qu'il avait sauvé jusqu'à 5000 Juifs de la mort... alors qu'ils étaient finalement à peine 500 dans la ville de Fiume à cette époque et que 80% d'entre-eux ont été envoyés à Auschwitz, soit le taux le plus élevé de toutes les villes italienne !

 

Livre-patalucci.jpg

 

La longue construction d'une légende

Différentes hypothèses peuvent être formulées afin de comprendre l'émergence d'une telle légende.

D'abord, la personnalité ambiguë de Giovanni Palatucci, capable de concilier suffisamment discrètement ses activités de collaboration avec les nazis d'une part, et avec les Britanniques d'autre part, sans trop éveiller de soupçons dans sa ville sur sa politique de dénonciation et de déportation des Juifs de Fiume.

Selon Natalia Indrimi, la directrice du Centre Primo Levi qui a coordonné les recherches, la seconde étape aurait été impulsée par l'évêque Giuseppe Maria Palatucci, l'oncle de Giovanni Palatucci, qui a engagé en 1952 la procédure visant à faire reconnaître à son neveu le statut de déporté. Le gouvernement italien se serait alors emparé de l'occasion pour redorer un peu l'image de l'Italie durablement marquée par l'expérience mussolinienne, et celle de  la papauté entâchée par les accusations d'inaction, voire de collaboration, du pape Pie XII.

Enfin, dans le contexte géopolitique du début des années 1950, l'Etat d'Israël aurait été particulièrement bienveillant à l'idée de promouvoir des figures emblématiques venant au secours de Juifs innocents.

 

C'est vraisemblablement la conjonction de tous ces  facteurs qui a permis de poser les fondations de la construction mémorielle d'une figure héroïque qui s'est progressivement auto-alimentée et emballée.

En 1953, la ville de Ramat Gan près de Tel Aviv lui a rendu hommage en donnant son nom à une rue.

En 1955, la communauté des Juifs d'Italie lui décernait une médaille d'or à titre posthume.

En 1990, Giovanni Palatucci était reconnu comme Juste parmi les Nations, la plus haute distinction honorifique décernée par le Mémorial de Yad Vashem au nom de l’État d’Israël.

En 2002, le pape ouvrait le processus de béatification de Giovanni Palatucci en lui reconnaissant le statut de martyr. Ce dernier avait d'ailleurs été récemment accéléré par  l'association Giovanni Palatucci qui créditait la guérison d'une tumeur chez un homme à une action miraculeuse de l'italien.

En 2005,  la Ligue Anti-diffamation américaine lui a décerné un prix pour son courage. 

A cela s'ajoute d'innombrables squares, rues, places et promenades baptisés à son nom en Italie et aux États-Unis. Ils constituent autant de lieux de mémoire qui ont entretenu la légende pendant des décennies.

 

rue-palatucci.jpg

 

Après le temps des héros, place aux salauds

Le plus surprenant dans cette histoire repose peut-être sur l'absence totale de doute pendant plus de soixante ans.

L'initiative familiale initiale semble avoir été constante pendant plusieurs décennies par l'intermédiaire d'articles, d'ouvrages et de cérémonies commémoratives. Une association s'est d'ailleurs créée afin d'entretenir la mémoire héroïque du personnage.

L'absence de regard critique est en revanche plus problématique de la part du Mémorial de l'Holocauste de Washington qui représente une autorité incontestée dans les études sur le génocide et qui avait inclut la figure de Giovanni Palatucci dans  des modules de formations des enseignants et dans une exposition encore en cours.

De même, selon l'historien Patrick Cabanel dans son Histoire des Justes de France, le processus de nomination pour obtenir le titre de Juste parmi les Nations répond à de strictes exigences : "les pièces nécessaires, qui ne peuvent être réunies que par les Juifs sauvés (...) sont soumises à l'appréciation de la commission, seule apte à décerner le titre". La commission est constituée d'"un représentant du ministère des Affaires étrangères, un représentant du Congrès juif mondial, six membres des associations de déportés et rescapés, et cinq juges et avocats".

A cela s'ajoute bien entendu la Ligue anti-diffamation évoquée ci-dessus,  la fondation Raoul Wallenberg et la Papauté qui consacrent des pages élogieuses et précises sur le parcours de celui qu'on avait pris l'habitude d'appeler "le Schindler italien".

 

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Comment est-il possible que des institutions aussi prestigieuses et respectées  aient pu entretenir pendant si longtemps le mythe héroïque de Giovanni Palatucci ? Comment la commission de nomination des Justes parmi les Nations a-t-elle pu rassembler suffisamment de témoignages de Juifs en mesure de prouver qu'il ont été sauvés par cet homme ? Comment le Mémorial de l'Holocauste de Washington a-t-il été en mesure d'alimenter des modules de formation et une exposition sur son action ? Avec quelles sources ? Sur la base de quelles archives ?

Toutes ces questions devront désormais faire l'objet d'une étude qui s'annonce passionnante et qui confirme l'idée que la mémoire s'impose désormais comme un véritable objet d'histoire susceptible d'expliquer les sociétés passées et contemporaines.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et identités nationales
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