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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 07:50

Abstract: From 1963 to 1982, the Office for the development of the migrations in French overseas departments (BUMIDOM in french) have tried to solve the social and demographic problem of the French overseas departments by sending young people in the mother country, sometimes without the parents' consent. A new resolution of the French National Assembly about remembrance wants to recognize those events and the right of a memory for these children. 

Mardi 18 février 2014, l'Assemblée nationale a adopté une nouvelle résolution mémorielle relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970. Ce texte a non seulement pour ambition de reconnaître l'existence de ces évènements et les responsabilités de l'Etat, mais il introduit aussi une forme de reconnaissance d'un droit à la mémoire pour les citoyens français. 

L'Affaire des "Réunionnais de la Creuse"

Malgré de multiples dénonciations dès sa mise en oeuvre à partir de 1963, la politique migratoire du BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer) n'apparaît réellement dans l'espace public qu'à partir de 2002 lorsque Jean-Jacques MARTIAL a décidé de porter plainte contre l'Etat pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation » après avoir découvert qu'il avait une famille à la Réunion. 

Cette plainte et toutes celles qui l’ont suivie ont été repoussées en raison de la prescription des faits. Néanmoins, un rapport avait alors été demandé à l’inspection générale des affaires sociales par Elizabeth Guigou, ministre de l’Emploi et de la Solidarité. 

Bien que de nombreuses questions restent en suspens, on comprend alors que Jean-Jacques MARTIAL est arrivé en métropole dans les années 1960 au milieu de plusieurs centaines d'autres enfants, du nourisson à l'adolescent, après avoir été séparés de leurs parents dans des conditions parfois obscures. Quand ils ne sont pas lacunaires, les dossiers d'archives ne permettent pas toujours en effet de s'assurer de l'accord conscient et assumé des parents et des enfants. 

Les recherches de l'Inspection générale des affaires sociales permettent cependant de comprendre que les termes de "rafle", "déportation" et "enlèvement" ne répondent pas à la réalité historique de cette politique migratoire mise en oeuvre et justifiée à l'époque par l'Etat comme une réponse à l'explosion démographique et au retard des dispositifs d'aide sociale et sanitaire à la Réunion au début des années 1960. 

Depuis ce rapport publié en 2002, les témoignages se sont multipliés mais les recherches restent encore limitées sur cette question. C'est pourquoi l'un des objectifs de la résolution mémorielle adoptée à l'Assemblée nationale consiste à demander "à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée". Cela pourrait être notamment l'une des missions du Musée de l'histoire de l'immigration

Vers un droit à la mémoire

L'intérêt de ce texte ne repose cependant pas tant sur son contenu que sur sa forme et sur les conséquences législatives qu'il pourrait entraîner. 

Tout d'abord, il convient de rappeler que l'Assemblée nationale utilise désormais sans complexe ce nouveau moyen d'expression du pouvoir législatif que représente la résolution mémorielleComme nous l'avions déjà expliqué dans un précédent article, cette possibilité a été réintroduite par l’article 34-1 de la loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008 qui définit la résolution comme un acte par lequel l’Assemblée émet un avis sur une question déterminée. Face à l'inflation des revendications mémorielles et à l'inexistence d'une politique mémorielle cohérente à l'échelle nationale, les députés ont désormais la possibilité de s'exprimer sur le passé sans entraver la liberté d'opinion et d'expression des citoyens, et plus précisément des historiens.  

Mais le texte adopté par l'Assemblée nationale ne se contente pas d'inviter les historiens à s'emparer de cette question des enfants réunionnais placés en métropole. Il introduit également une forme de droit à la mémoire relativement inédite. 

La résolution commence en effet par ces mots : 

Considérant que l’État se doit d’assurer à chacun, dans le respect de la vie privée des individus, l’accès à la mémoire,
Considérant que les enfants, tout particulièrement, doivent se voir garantir ce droit pour pouvoir se constituer en tant qu’adultes.

Assemblée nationale

 

Bien que le débat à l'Assemblée nationale ait été majoritairement centré autour des Droits de l'Enfant, c'est finalement un droit à la mémoire qui est défendu en conclusion par Mme Dominique BERTINOTTI, ministre déléguée chargée de la famille : 

Un peuple sans mémoire est un peuple sans liberté. Un homme que l’on prive d’une part de sa mémoire est un homme que l’on ampute d’une part de sa liberté. En adoptant cette proposition de résolution, mesdames et messieurs les députés, vous rendrez à tous ces hommes et à toutes ces femmes leur dignité.

Assemblée nationale

 

Or, malgré les demandes insistantes de Christiane Taubira dans ce domaine, il n'existe pas à notre connaissance de texte législatif reconnaissant à ce jour un tel droit à la mémoire considéré dans une perspective aussi large et universelle. 

Il est d'ailleurs à noter que le contenu du texte entre alors en totale contradiction avec la forme de la résolution mémorielle qui s'inscrit dans une perspective déclarative à défaut d'être prescriptive. 

Il ne reste donc désormais plus qu'à attendre que les différents groupes mémoriels prennent conscience de cette nouvelle potentialité de reconnaissance pour réactiver et adapter leurs revendications aux nouvelles dispositions mémorielles ouvertes par l'Assemblée nationale. 

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 08:37

 

Les initiatives se succèdent et se ressemblent.

Cette fois-ci, c'est au tour de nos voisins belges de voter le 24 janvier 2013 une résolution mémorielle  visant à reconnaître  la responsabilité de l'Etat dans la persécution des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale 

 

Senat_Belgique.jpg

Le texte adopté à l'unanimité par le Sénat s'appuie en introduction sur un  rapport du Centre d'Études et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CEGES), intitulé « La Belgique docile. Les autorités belges et la persécution des Juifs en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale ».

Ce document publié en février 2007 à la demande du Sénat témoigne d'une forte volonté politique initiale qui utilise l'histoire comme un gage mais ne semble pas s'en contenter puisqu'il est rappelé en introduction de la résolution que "malgré les ouvrages d'historiens qui ont ouvert la voie à une appréciation plus critique de cette période, cette page sombre de l'histoire de la Belgique reste méconnue et n'a pas fait l'objet d'une reconnaissance officielle, contrairement à ce qui s'est produit en France".

 

La résolution belge a cette particularité d'être particulièrement claire et honnête sur ses objectifs mémoriels.

Les auteurs parlent ainsi de "leçon" à tirer de l'histoire, "une leçon qui nous semble toujours pertinente si on l'applique à des situations plus récentes comme la purification ethnique en Bosnie ou le génocide des tutsis de 1994 qui a eu lieu au Rwanda".

A l'échelle nationale également, les sénateurs rappellent que "le devoir de mémoire est nécessaire. Certains faits récents nous rappellent à quel point l'enseignement de la Shoah, de ses causes et de ses conséquences est essentiel pour combattre le fanatisme et les idées d'extrême droite. Dernièrement, un sondage a mis en évidence que 43 % des Belges estiment que le nazisme « comportait des idées intéressantes ». Ce même sondage relève que plus de 50 % des moins de 25 ans ignorent que l'antisémitisme était un des fondements de l'idéologie nazie et que seuls 26 % savent que le principe d'une prétendue race aryenne supérieure la constituait. Enfin, l'ouverture récente d'une section du groupe néo-nazi « Blood and Honour » en Wallonie montre que l'idéologie nazie continue d'exister dans notre pays et que le combat contre les idées d'extrême droite n'est pas terminé".

 

Le message est donc limpide : face à la résurgence de l'antisémitisme en Europe, il faut réveiller la mémoire du génocide des Juifs d'Europe !  

Ce que le texte ne dit pas cependant, c'est comment une telle résolution mémorielle pourrait permettre de lutter contre l'antisémitisme. Des recommandations sont certes formulées sur l'enseignement de la Shoah, sur la reconnaissance du statut de déporté racial ainsi que celui d'orphelin de la Shoah, sur les éventuelles réparations et pensions, sur l'encouragement et la diffusion des recherches historiques et sur la préservation des archives dans ce domaine... mais où sont les études qui permettent de démontrer que de telles mesures seront efficaces pour répondre aux objectifs auxquels elles sont censées répondre ? 


Que le pouvoir politique s'empare régulièrement de l'histoire n'est pas une idée neuve. Au contraire, les dizaines d'articles de ce blog témoignent des multiples facettes d'une relation presque fusionnelle entre le politique et l'histoire.

En revanche, l'idée récurrente selon laquelle une loi ou une résolution mémorielle pourrait régler un problème publique demeure une aberration. En France, la loi Gayssot n'a guère empêché les thèses négationnistes de se propager et a encore moins stoppé l'ascension vertigineuse de l'extrême-droite aux élections. Si les Sénateurs belges s'inquiètent de l'apparition de groupes néo-nazi en Wallonie, pourquoi ne réfléchissent-ils pas à une loi permettant de les interdire ou à des mesures économiques et sociales visant contrer leur terreau idéologique plutôt qu'une résolution sur la reconnaissance de la persécution des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale qui a objectivement peu de chance d'ébranler leurs certitudes ?

A moins qu'il ne s'agisse tout simplement de répondre à une revendication mémorielle... ce qui est bien plus probable mais moins avouable.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires - lois et justice
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17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 08:25

 

Lundi 16 juillet 2012, jour de la commémoration du soixante-dixième anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv',  des reporters du quotidien britannique The Sun ont annoncé avoir retrouvé la trace à Budapest de Laszlo Csatary, ancien chef de la police au ghetto juif de la ville slovaque de Kosice où 15.700 Juifs furent assassinés ou déportés vers le camp d'extermination nazi d'Auschwitz. 

 

Lazlo-Csatary.jpg

 

Cet homme avait été placé en tête de la liste des criminels de guerre nazis les plus recherchés au monde (édition 2012) par le centre Simon Wiesenthal qui s'est fait une spécialité depuis quelques années de traquer les nazis encore vivants afin de les déferer devant la justice avant qu'ils ne meurent. Cette chasse à l'homme s'est d'ailleurs intensifiée depuis 2002 dans le cadre d'un programme appelé "Opération dernière chance". 

 

A défaut de pouvoir rencontrer des représentants du centre Simon Wiesenthal, ou bien d'obtenir une interview exclusive de l'intéressé, les journalistes français se sont tournés vers Serge Klarsfeld qui symbolise aux yeux de beaucoup l'archétype du chasseur de nazis pour commenter cette information. Encore plus surprenant, d'autres sont allés à la rencontre de son fils Arno Klarsfeld...

Les deux hommes ont essentiellement relativisé cette nouvelle identification qui, pour le moment, ne s'est pas concrétisée par une arrestation bien que l'homme ait déjà été condamné à mort par contumace en 1948 par un tribunal tchécoslovaque. Une enquête serait en cours depuis septembre 2011 au parquet de Budapest...

 

Comme pour le cas de  John Dumjanjuk en 2009, je persiste à voir une grande indécence dans cette traque acharnée contre d'anciens nazis.

Tout d'abord parce que la méthode du Centre Simon Wiesenthal est contestable. En 2009, il avait déjà placé John Dumjanjuk à la tête de sa liste des criminels de guerre nazis pour faire pression sur la justice américaine afin qu'elle accepte son extradition en Allemagne. Cette fois-ci encore, on s'aperçoit que Laszlo Csatary a été placé en tête de liste quelques semaines avant l'annonce de sa localisation. Cette coïncidence induit le doute sur la logique de ce document qui ne semble pas classer les criminels en fonction de leurs actes, mais plutôt en fonction de la potentialité d'organisation d'un procès.

 

Le cheminement médiatique est ensuite parfaitement rodé visant à criminaliser à outrance l'accusé, quitte à enfreindre régulièrement la présomption d'innocence en vigueur dans plusieurs pays. A ce titre, la couverture du Sun reproduite ci-dessus est révélatrice. L'homme est qualifié de "monstre" ayant envoyé 15 700 personnes à la mort. L'erreur commise par le journal Le Monde sur le prénom de Dumjanjuk dans son article du 16 juillet 2012 est tout aussi porteuse de sens. En l'appelant Ivan et non pas John, le journal reproduit une légende qui voulait que Dumjanjuk soit le sanguinaire "Ivan le Terrible" de Treblinka... ce que la justice n'a pas pu confirmer !

On peut d'ailleurs s'interroger sur le fait que ce soit un tabloïd qui révèle la localisation de Laszlo Csatary en partenariat avec le centre Simon Wiesenthal. N'existait-il pas d'autres journaux plus sérieux et modérés susceptibles de mener une telle enquête ?

 

Enfin, à quoi va bien pouvoir servir un tel procès ? Les familles des victimes (qui restent étrangement silencieuses dans les médias pour le moment) tiennent-elles vraiment à une telle mise en scène dont l'émotion et les rebondissements vont irrémédiablement conduire ce vieil homme à la mort d'ici quelques mois ? Après Nuremberg, après Eichmann et après Barbie en France, que retiendra-t-on de ce procès sinon une vague agitation médiatique ?

Ne serait-il pas plus utile de recueillir ses mémoires ? A l'exception de Rudolf Höss qui a rédigé son témoignage lors de son procès afin d'essayer d'expliquer sa version des faits à la justice, rares sont les nazis qui ont accepté de s'expliquer et de fournir leur lecture sincère et personnelle à l'occasion d'un procès. Prisonniers d'une démarche judiciaire et de la stratégie d'une myriade d'avocats, ils délivrent le plus souvent un discours froid et inutile alors que leur témoignage serait souvent très utile aux historiens et à la société pour comprendre la montée du nazisme, l'adhésion de milliers d'individus à une idéologie raciste et xénophobe, ainsi que la construction compliquée d'une mémoire individuelle universellement condamnée. 

 

Soixante-dix ans après les faits, il serait peut-être temps d'atténuer la condamnation et d'encourager la compréhension pour qu'une telle tragédie ne puisse jamais plus se reproduire.

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 14:50

 

Vendredi 3 février 2012, Kaing Guek Eav, alias "Douch", ancien directeur de la prison de Tuol Sleng (plus connue sous le nom de S21 sous le régime des Khmers rouges) a été condamné en appel à la perpétuité.

 

Douch-condamne.jpg

Douch a été condamné à la prison à perpétuité

 

Nous nous interrogions dans un précédent article sur  le sens et l'utilité de ces tribunaux internationaux dans l'écriture de l'histoire et l'apaisement des mémoires. Les reportages sur le jugement et les témoignages de nombreuses victimes rescapées nous permettent désormais d'apporter quelques éléments de réponse.

 

Une couverture médiatique  gigantesque

Le procès, et son jugement final, ont fait l'objet d'une couverture médiatique nationale et internationale sans précédent.

Dim Sovannarom, le chef de la section des affaires publiques, a orchestré une véritable campagne de communication composée de spots radios et télévisés, d'encarts dans les journaux locaux, d'émissions spéciales, de retransmission en direct sur la principale chaîne de télévision nationale...

Selon son témoignage recueilli par  Anne-Laure Porée, il s'agit d'une volonté de pédagogie : "Notre rôle c’est d’expliquer ce qu’est un procès équitable, pourquoi la participation du public est importante, pourquoi témoigner est important. Le public cambodgien n’a jamais vu ça et se pose beaucoup de questions : pourquoi l’accusé parle comme il le fait, pourquoi il a tant d’avocats, pourquoi la justice est-elle si longue… Nous expliquons que les crimes ont eu lieu au Cambodge et que le tribunal travaille au Cambodge pour qu’ils comprennent leur histoire".

Nous ne pouvons cependant pas totalement éclipser la volonté gouvernementale de justifier un procès longtemps contesté et qui a mis plusieurs années avant d'imposer sa légitimité.

La pédagogie a d'ailleurs été poussée à son extrême : 111 000 Cambogiens auraient participé au procès... mais personne ne précise s'ils l'ont fait de leur plein gré ou s'ils y ont été fortement encouragés. Visiblement, ce sont des ONG (Organisations non gouvernementales) puis la Cour de justice elle-même qui ont organisé l'acheminement du public vers les salles du procès afin de justifier son organisation.

 

Public-au-proces-de-Douch.jpg

Public assistant au procès de Douch

 

Une présence politique symbolique mais problématique

Lors du jugement, les principaux représentants politiques du pays étaient attendus : des députés, des sénateurs, le Secrétaire d’Etat à l’information et surtout Sok An, vice Premier ministre.

Cette présence a une valeur symbolique : elle illustre l'importance de l'évènement et entend contribuer à une forme de catharsis du pouvoir qui a longtemps protégé les anciens tortionnaires. Par l'intermédiaire de ce procès, il s'agit de montrer à la population et au monde que le Cambodge a tourné certaines pages de la corruption et qu'il se dirige vers de nouvelles valeurs plus démocratiques. 

Mais le batage médiatique et la présence politique entend également porter ce jugement à une forme d'apothéose. Le tribunal international a en effet coûté très cher au pays et aux contributeurs/donateurs internationaux. Nombreux sont donc ceux qui voudraient faire du jugement un symbole final permettant de clôturer définitivement l'épisode Khmer rouge. C'est sans compter sur la population civile qui s'est visiblement passionné pour ce procès et qui appelle désormais de ses voeux le jugement des véritables responsables politiques encore vivants, et non plus seulement un simple gardien de prison.

Crée au départ pour contribuer à la réconciliation nationale, ce tribunal risquerait fort dans les prochains mois de susciter de nouvelles divisions autour de frustrations.

 

Un procès qui réécrit l'histoire

Avant même la fin de la procédure, le jugement de Douch a déjà eu des conséquences importantes sur l'écriture de l'histoire et la gestion de la mémoire des Khmers rouges au sein de la société cambodgienne : la parole s'est libérée, le sujet a dépassé le tabou et les programmes d'histoire ont été revisités afin d'intégrer cet épisode sombre de l'histoire nationale. 

Ce procès n'en demeure pas moins qu'une étape dans la réconciliation nationale. Chum Mey, rescapé de S21 et président de l’association de victimes Ksaeum Ksan, est lucide sur ce point : "Mon but maintenant c’est de travailler à la réconciliation entre les bourreaux et les victimes". Il propose notamment d'élever une stèle sur laquelle le nom des milliers de victimes serait gravé afin de transmettre leurs mémoires à l'histoire et aux générations futures.

 

Chum Mey n'évoque cependant pas impunément cette question de la mémoire des victimes. Si le jugement a été sans concession pour le bourreau, il n'a réservé qu'une place minime aux victimes qui ne reçoivent aucune réparation matérielle, symbolique ou morale. En somme, les parties civiles verront leur nom inscrit dans le jugement et une compilation des excuses et des déclarations de Duch reconnaissant sa culpabilité sera diffusée. Pas de journée nationale du souvenir, pas de bâtiments et de rues aux noms des victimes... La justice a jeté ce dossier brûlant entre les mains du gouvernement qui attend davantage de ce procès un moyen de tourner la page de l'histoire plutôt que d'entretenir la mémoire.

Mémoire judiciaire puis mémoire de pierre : la transmission ne connaîtrait-elle que ces vecteurs traditionnels ? Ou s'agit-il encore d'un effet de la globalisation appliquée aux domaines de l'esprit ?

Quoiqu'il en soit, si le procès de Douch peut être considéré comme terminé, ce n'est pas le cas de celui de la période Khmer. D'autres étapes sont attendues dans la construction mémorielle de cet évènement tragique.

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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 15:20

 

Après le procès de l'Apartheid en Afrique du Sud et le procès de la dictature chilienne, le procès des Khmers rouges au Cambodge constitue une nouvelle étape importante dans la mobilisation judiciaire visant à rechercher la réconciliation nationale.

Après la condamnation de "Douch" à la suite d'un très long procès ( dont nous avions relaté l'organisation en août 2009 sur ces pages), c'est au tour des cadres dirigeants du régime khmer d'être installés sur le banc des accusés. Un nouveau procès a donc été ouvert le 21 novembre 2011 à Phnom Penh afin de juger l'idéologue du régime Nuon Chea, l'ex-ministre des Affaires étrangères Ieng Sary et le président du "Kampuchea démocratique" Khieu Samphan. L'ancienne ministre des Affaires sociales et "première dame" Ieng Thirith a été épargnée en raison d'une probable maladie d'Alzheimer qui altère ses capacités mentales et mémorielles.

 

nuon-chea.jpg

Nuon Chea

 

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Ieng Sary

 

khien_samphan-m.jpg

Khieu Samphan

 

Je suis attentivement les étapes de ce procès par l'intermédiaire des médias traditionnels mais aussi  grâce au formidable blog de la journaliste Anne-Laure Porée qui offre un regard bien plus efficace que les coupures de presse et communiqués qui s'accumulent. Néanmoins, une question demeure autour de ces prétoires théâtralisés qui attirent deux fois par an les caméras du monde entier venues filmer l'acharnement d'une justice d'autant plus sévère qu'elle est tardive : la réconciliation nationale recherchée est-elle atteinte ? Le pays est-il apaisé par ces mises en scène juridiques médiatisées ? 

 

Dans le contexte de la récente loi condamnant le négationnisme du génocide arménien, on a beaucoup parlé de la judiciarisation de l'histoire.  Les prises de position de Robert Badinter par exemple ont été particulièrement éclairantes d'un point de vue législatif.

A-t-on pour autant jamais essayé de dresser un bilan objectif de ces actions entreprises en justice ? Les procès Papon et Barbie ont-ils permis de réconcilier une quelconque partie de la population française avec l'histoire nationale ? Les Chiliens et les Africains du Sud ont-ils enterré leurs rancoeurs au fond d'une geôle ? Le jugement symbolique se traduit-il par un apaisement populaire ?

 

Les lecteurs les plus attentifs de ce blog auront compris que j'ai quelques doutes à ce sujet. Je ne suis pourtant pas borné  sur cette position et je souhaiterais surtout que des études sérieuses permettent de dresser un bilan objectif de ces expériences qui se multiplient à l'échelle internationale. N'est-il pas possible d'envisager que des étudiants réactualisent les réflexions d'Henri Rousso et Robert Paxton sur la judiciarisation de l'histoire, de la mémoire et des historiens ? Le sujet est certes ambitieux, mais passionnant et surtout nécessaire dans le débat publique !

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 13:21

 

Lundi 5 décembre 2011, la police allemande a effectué des perquisitions chez six octogénaires soupçonnés d'avoir participé  au massacre du village français d'Oradour-sur-Glane, dont des habitants ont été tués par les nazis le 10 juin 1944.

Selon un communiqué de l'AFP, les suspects ont tous entre 85 et 86 ans et appartenaient à la 3e compagnie du 1er bataillon du régiment Der Führer de la division blindée SS Das Reich, qui a orchestré ce carnage faisant au moins six cent quarante-deux victimes, dont deux cent quarante-sept enfants.

 

Oradour.jpg

Oradour sur Glane en 1945 (source : Service Historique de la Défense)

 

Pour l'heure, aucun document ne permet d'affirmer que les six hommes aient une responsabilité directe dans ces massacres. Agés d'environ 19 ans au moment des faits, il est guère probable que l'un d'entre eux ait exercé des fonctions de commandement. D'ailleurs, les intéressés se défendent pour le moment d'avoir pris part aux exactions. 

 

Outre cet évènement ponctuel, il est intéressant de constater qu'il existe toujours en Allemagne un office fédéral chargé de l'élucidation des crimes nazis

Sur le plan moral, il est tout à fait légitime qu'un tel organisme existe. L'ampleur des exactions et des victimes justifie des dispositifs exceptionnels visant non seulement à rendre la justice, mais aussi à jouer un rôle pédagogique pour une Allemagne qui a longtemps cherché à comprendre et à tirer un bilan de cette période sombre pour son histoire et celle du monde. 

Cependant, ne pourrait-on pas imaginer aujourd'hui, près de soixante-dix ans après les évènements, que cette page puisse être tournée sereinement ? L'Etat et le peuple allemand n'ont-ils pas fournis suffisamment de gages de leur repentance ? A quoi peut-il bien servir d'aller traquer ces vieillards qui ont probablement été hantés toute leur vie par des souvenirs terribles ? A vouloir réveiller sans cesse une mémoire douloureuse, ne fait-on finalement pas plus de mal que de bien ? Est-ce d'ailleurs vraiment le souhait des victimes ?

 

Ces questions sont difficiles et je ne prétends pas apporter une réponse définitive.

D'un côté, il y a la justice et l'histoire qui doivent s'exercer et dont les jugements et conclusions respectives constituent en soi une forme de reconnaissance et de réparation symbolique.

De l'autre, il y a la mémoire, la politique, le temps qui passe. Aux enjeux d'hier, pétris d'un souvenir douloureux, se substituent de nouvelles problématiques, des reconstructions et un avenir à consolider. 

Entre les deux, il devrait être possible de pouvoir respecter les victimes sans trop accabler des bourreaux qui, en l'état actuel de nos connaissances, n'ont guère le profil de tortionnaires, mais plutôt celui de jeunes hommes piégés par la folie d'un siècle sanguinaire.

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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 15:54

Mercredi 6 janvier 2010, Bernard Kouchner (ministre des Affaires Etrangères) et Michelle Alliot-Marie (ministre de la Justice) ont signé en commun une tribune dans le journal Le Monde afin de favoriser la création d'un pôle « génocides et crimes contre l'humanité » au Tribunal de Grande Instance de Paris. L’initiative peut paraître intéressante mais elle pose un certain nombre de questions.

 

Un acte politique

Tout d’abord, quelle est son utilité ? Le tribunal international de La Haye n’a-t-il pas déjà vocation à remplir cette mission ? Alors que le texte des deux ministres prétend que l’initiative s’inscrit « en complémentarité de l'intervention de la Cour pénale internationale de La Haye », on peut se demander pourquoi la France serait mieux habilitée à juger ces questions plutôt que ces collègues anglais, allemands, ou encore américains. L’objectif d’un tribunal international n’est-t-il pas justement d’apporter une caution collective à un jugement qui s’inscrit le plus souvent dans un conflit entre deux Nations ?

Les motifs invoqués par les deux ministres paraissent alors contradictoires puisqu’ils expliquent que la création d’un tel pôle « favorisera la mutualisation des compétences, en réunissant des magistrats spécialisés, ainsi que les traducteurs, interprètes, experts et chercheurs indispensables au traitement d'affaires aussi sensibles que complexes » ? Or, comment prétendre mutualiser quand l’opération consiste justement à dédoubler une institution qui existe par ailleurs ?

L’objectif semble en fait répondre à des attentes plus concrètes et politiques. En effet, le texte mentionne l’existence de quinze rwandais (probablement réfugiés en France) dont les dossiers sont en suspens tant les procédures dans ces domaines juridiques sont longues et complexes. On peut dès lors se demander si l’objectif de la France par cette initiative n’est pas de répondre à des demandes qui s’inscrivent directement dans le cadre de ses relations diplomatiques.

 

Une propagande bienveillante

Il n’est cependant pas question d’assumer publiquement une telle position. C’est pourquoi l’introduction et la conclusion du texte s’attardent sur des motifs traditionnels qui font appel au pathos et incitent à l’inéluctable adhésion.

« Génocides, massacres organisés, viols collectifs, transferts forcés de population dans des conflits qui, aujourd'hui encore, ensanglantent le monde. Quel plus grand scandale que l'impunité des criminels contre l'humanité ? Quel plus grand outrage pour les victimes et, au-delà, pour l'humanité tout entière ? […] Patrie des droits de l'homme, la France ne sera jamais un sanctuaire pour les auteurs de génocide, de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité ».

En théorie, nous ne pouvons qu’applaudir.

En pratique, doit-on comprendre que si notre président de la République invite à nouveau Mouammar Kadhafi sur le territoire français, ce dernier sera désormais sous le coup d’un mandat d’arrêt pour ses implications supposées dans l’attentat d’une discothèque berlinoise en 1986, l’attentat de Lockerbie en Écosse contre un avion de ligne civil américain en 1988 (270 morts), l’attentat contre un avion français à Paris en 1989 (170 morts) ou encore l’accusation de viol que lui oppose la journaliste Memona Hintermann depuis 1984.

Doit-on également comprendre que le ministère de l’Intérieur français pourrait être appréhendé pour avoir reconduit à la frontière plusieurs réfugiés homosexuels inquiétés pour leur liberté, voire pour leur vie, dans leur pays d’origine ? En effet, bien que la France se soit illustrée en décembre 2008 en prenant l’initiative d’une déclaration sur la dépénalisation internationale de l’homosexualité à l’ONU, les autorités françaises ont oublié d’aligner leur propre législation sur leur déclaration bienveillante. Ainsi, des réfugiés homosexuels sont encore régulièrement expulsés du territoire car la France n’admet toujours pas l’homosexualité au titre du droit d’asile.  

 

Vers un droit international contre l’oubli

Comme toujours pour ces questions, l’Histoire est largement invoquée par les auteurs. Dans ce document, c’est le cas à deux reprises. D’une part, pour justifier cette initiative à la lumière du passé national : « La France saura se montrer à la hauteur de son histoire, de ses valeurs et de son idéal ». D’autre part, pour préciser que si l’Histoire justifie les moyens, elle ne constitue pas une fin : « Le jugement des responsables des génocides et crimes contre l'humanité ne saurait se limiter au seul tribunal de l'Histoire. Les victimes de la barbarie humaine ont le droit de voir leurs bourreaux poursuivis et condamnés. Les sociétés meurtries par des crimes qui révoltent la conscience ont le droit de se voir offrir une possibilité de réconciliation. L'humanité a le droit de se défendre contre l'oubli ». En somme, et nous sommes bien d’accord, l’Histoire ne suffit pas pour réparer les génocides et autres crimes contre l’humanité. Les auteurs de tels actes doivent être condamnés et punis en conséquence.

En revanche, les dernières phrases sont plus surprenantes. Elles indiqueraient que seule la condamnation publique permettrait la réconciliation. Mais de quelle réconciliation parle-t-on ? N’est-il pas utopiste de considérer qu’un tribunal serait en mesure de réconcilier deux entités antagonistes ? D’ailleurs, l’oubli ne serait-il pas une méthode plus efficace vers un chemin de réconciliation ?

Les auteurs de ce texte ne semblent pas partager cet avis puisqu’ils concluent leur argumentaire en appelant de leurs vœux un droit international contre l’oubli. Impossible de savoir véritablement ce qu’ils entendent par cette formule mais il est préférable que cette idée ne sorte des bureaux du ministère. Elle représenterait sans doute une forme idéelle de la loi mémorielle par excellence, à partir de laquelle n’importe quelle communauté pourrait revendiquer sa place dans les programmes d’histoire, dans les cérémonies mémorielles, dans les programmes de recherche… au nom du droit contre l’oubli !!!


Ajout du 8 janvier 2009 :
Je persiste à croire que les grandes déclarations politiques répondent rarement à de réelles motivations philantropiques. J'en veux pour preuve cette citation de Bernard Kouchner éditée ce matin dans le Nouvel Observateur :
"Nous allons reprendre des relations normales. Il y a à développer des programmes en matière de culture et de développement (...) Quant aux heures sombres, il nous faudra (...) demander aux historiens, aux sociologues, aux témoins, aux rescapés, de travailler ensemble pour que nos pays sachent ce qui s'est passé".
En somme, la déclaration solennelle de Bernard Kouchner et de Michelle Alliot-Marie quelques jours avant dans le journal Le Monde constituent surtout un argument politique de plus dans la botte de Bernard Kouchner qui prenait l'avion mercredi soir en direction du Rwanda afin d'encourager la reprise de relations diplomatiques normales avec ce pays.

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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 13:02

 

D’aucuns penseront que ce blog devient décidément bien politique. Je le regrette également mais forcé de constater que le débat sur l’identité nationale vampirise une partie non-négligeable du temps de parole dans les médias, je m’efforce d’apporter quelques éléments de réflexion qui me semblent essentiels afin de ne pas être dupe des stratégies de communication déployées à cette occasion.

 

L’affaire Besson/Laval

Jeudi 17 décembre 2009, les services d’Eric Besson, ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire annoncent que le représentant de l’Etat va déposer une plainte contre le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis et Gérard Mordillat, romancier et cinéaste. Cette poursuite judiciaire vise des propos publics des deux hommes qui auraient assimilé l'action du ministre "et celle des agents de son ministère aux heures sombres du régime de Vichy et à l'entreprise criminelle d'extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale".

J’utilise ici sciemment le conditionnel car ce sont les propos des services du ministère retranscrits dans les médias qui n’indique pas leurs sources, empêchant ainsi le citoyen de se faire sa propre opinion sur cette affaire.

Malgré nos recherches, nous n’avons trouvé nulle part la trace de commentaires aussi précis.

Certes, le 10 novembre 2009, Jean-Christophe Cambadélis était invité sur le plateau de Michaël Szames (France 24) aux côtés d’Eric Raoult, Député UMP de Seine-Saint-Denis, pour débattre de l’identité nationale.

Cliquer sur l'image pour accéder à la vidéo 
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Or, au cours de ce débat, point de dérapage de la nature de ceux qui sont dénoncés par Eric Besson à l’exception de cette digression que le journaliste n’a semble-t-il pas souhaité développer :

 

Eric RAOULT.- Il est dans l’opposition. Je l’ai lu, il a dit que son ancien camarade Eric Besson était l’aval.

Jean-Christophe CAMBADÉLIS.- Son ressort, c’est l’aval.

 

Je précise immédiatement qu’il s’agit ici de la retranscription des propos par les journalistes de France 24 que je reproduis sans changer une virgule (ou plutôt devrais-je dire sans changer l’apostrophe…) et sans vraiment savoir s’il faut blâmer l’inculture du journaliste (qui semblerait tout de même aberrante dans ce contexte) ou bien un stratagème de dissimulation bien maladroit et malvenu.

 

C’est une interview du journal Libération datée du 1er décembre 2009 qui semble en fait être plus précisément mise en cause par le Ministre. Dans cet article, les journalistes sont allés rencontrés les éléphants du Parti Socialiste afin de recueillir sans grande originalité et pour la énième fois, leur sentiment face à celui qui a quitté la rue de Solferino pour mieux s’installer dans les dorures des services de la République. Au cours de l’interview, Jean-Christophe Cambadélis affirme « «Il est en plein dans les thèses du Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), selon laquelle l’immigration vient dénaturer l’identité nationale. Il fait du lepénisme culturel, sinon programmatique. Pour moi, c’est Pierre Laval. A gauche, il n’a jamais été reconnu. Mais comme il s’estime plus intelligent que les autres, il finit par démontrer qu’il peut l’être à gauche comme à droite. Sans aucun état d’âme».

 

Condamner Laval : Un traitre ? Un arriviste ? Un antisémite ?

Certes, la comparaison n’est guère flatteuse. Le nom de Pierre Laval reste associé dans la mémoire nationale comme étant le principal maître d’œuvre de la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie. On lui fait souvent porter une grande responsabilité dans la persécution antisémite de l’Etat français, protégeant ainsi quelque peu la mémoire du maréchal Pétain qui aurait adopté des positions plus mesurées sur cette question.

La mémoire étant par définition sélective et affective, on oublie cependant que la carrière de Pierre Laval ne se réduit pas à son action durant l’occupation. Son entrée en politique est largement associée à l’extrême-gauche. Avocat, il défend la cause de nombreux syndicalistes avant d’être élu député sans étiquette d’abord en 1914, puis comme socialiste indépendant en 1924. C’est alors qu’il occupe les postes de ministre des Travaux publics, puis de la Justice, du Travail avant de devenir président du Conseil en janvier 1931. De nouveau ministre du Travail avec Tardieu et des Colonies sous Doumergue, il succède à Barthou au ministère des Affaires étrangères et redevient président du Conseil en 1935. Il est cependant mis en échec face à la coalition du Front Populaire et ne fait son retour qu’après l’armistice.

 

Dès lors, comment comprendre la comparaison de Jean-Christophe Cambadélis ? S’agissant d’un article intitulé « Variations sur le thème de la traîtrise », le député socialiste fait-il référence uniquement et historiquement à une carrière sous le signe du reniement des appartenances d’origine ou bien à la dimension mémorielle du personnage, à savoir son rôle sulfureux dans la déportation de milliers de Juifs français dans les camps de concentration nazis ?

A mon sens, la question n’est pas tranchée et c’est ce qui fait toute la problématique (mais aussi toute l’intelligence, il faut bien le reconnaître) de cette comparaison. Ce sera probablement l’un des éléments centraux de la défense de Jean-Christophe Cambadélis devant la justice. L’intéressé a d’ailleurs déjà fait savoir lors d’une interview provocante à TF1 News qu’il ne craignait pas de défendre ses positions : « Je me réjouis de pouvoir faire la démonstration publique que le ressort de l'évolution de Besson est le même que celui qui anima Laval ». Personne n’oserait affirmer qu’Eric Besson est un antisémite qui enverrait des milliers de Juifs dans des camps de concentration. Ce serait aussi stupide qu’insultant. Seulement, en laissant la comparaison à un stade suffisamment large, il peut légitimement évoquer le thème de la traitrise tout en suggérant prudemment les charters qui s’envolent actuellement vers l’Afghanistan avec à leur bord, des hommes que l’on reconduit dans un Etat en guerre et dans lequel ils sont considérés comme des déserteurs et quasiment condamnés à une mort prévisible.

 

En somme, Jean-Christophe Cambadélis va probablement s’essayer devant les juges à un exercice intéressant qui consiste à justifier une comparaison historique entre deux individus séparés par quelques décennies. La pratique n’est cependant pas très originale. Au contraire, il s’agit plutôt d’un classique du pamphlet politique. Après tout, Laurent Joffrin n’avait-il pas osé qualifier la présidence de Nicolas Sarkozy de « monarchie élective » en pleine conférence de presse ? N’a-t-on trouvé récemment dans nos librairies des ouvrages qui filent la métaphore tels que Le Roi est mort ? Vive le roi ! Enquête au coeur de notre monarchie républicaine de Laurent Guimier et Nicolas Charbonneau ?

 le-roi-est-mort.jpg


Condamner la mémoire

Ce qui m’inquiète davantage, ce sont finalement les menaces d’Eric Besson lancées sur la place publique. Le ministre précise en effet à la fin de son communiqué qu’il « entend à l'avenir poursuivre systématiquement en justice tout propos similaire ».

On comprend bien que l’homme soit agacé par de telles comparaisons. Ce n’est jamais agréable d’être ainsi associé à un homme politique dont la mémoire est entachée par la mort de milliers d’individus. Cependant, plutôt que d’essayer de comprendre (avec l’aide des conseillers en communication qui l’accompagnent, grassement rémunérés par la République) comment une telle association a pu s’opérer sur sa personne et comment il peut s’en débarrasser par quelques opérations médiatiques bien orchestrées (Brice Hortefeux a bien été décoré par l'Union des patrons et des professionnels juifs de France pour sa lutte contre le racisme…), le ministre préfère s’engager dans une poursuite judiciaire inédite entre un membre du gouvernement et un député de l’opposition.

Il est inutile de préciser que l’action en elle-même pose question et qu’on peut s’interroger utilement sur l’avenir d’une opposition politique dans ce pays si même les députés n’ont plus le droit de critiquer la majorité.

D’un point de vue strictement historique et mémoriel, le procès soulève également d’autres problèmes puisqu’en souhaitant interdire toute comparaison avec Pierre Laval, Eric Besson condamne aussi la mémoire du personnage. Il est bien entendu que toute métaphore historique n’est jamais strictement exacte. Il s’agit d’une figure de style visant à rapprocher plusieurs éléments dont on souligne une éventuelle analogie, souvent au détriment d’un anachronisme grossier mais assumé. Seulement, en interdisant cette pratique, le ministre s’attaque à l’un des ressorts essentiels de l’Histoire dans notre République qui voudrait non seulement que cette discipline renforce notre identité nationale (il n’est plus à une contradiction prêt…) mais aussi à mieux expliquer le présent. Comment en effet prévenir de nouvelles dérives si l’on nous interdit de se souvenir des erreurs commises par nos aïeux ? Comment prévenir de nouvelles tentatives génocidaires sans alarmer l’opinion publique avec des slogans tels que celui d’Act Up au début de l’épidémie du sida qui clamait : « Le SIDA est notre Holocauste ».  Comment ne pas lutter contre les tentatives abusives de fichage de la population sans rappeler que ces expériences ont conduit durant la Seconde Guerre mondiale des millions d’individus dans les camps de concentration ?

J’ai moi-même dans ce blog rappelé à plusieurs reprises les excès auxquels peuvent conduire de telles comparaisons. Loin de moi pourtant l’idée de les condamner car il est bien évident qu’il vaut mieux comparer au préalable, par anticipation, plutôt qu’a posteriori, une fois que la comparaison est devenue légitime.

 

Condamner Besson

Le plus ridicule dans cette affaire, c’est qu’elle pourrait mettre n’importe quel citoyen sous le joug de la loi. Qui en effet ne s’est jamais essayé à une comparaison historique ? Certaines sont tellement courantes qu’elles sont devenues proverbiales. Ainsi, quand vous arriverez désormais chez des amis au cours d’une soirée quelque peu mouvementée, gardez-vous bien d’une réflexion telle que « c’est le Bérézina », de crainte que votre hôte ne vous poursuive en justice pour comparaison abusive avec Napoléon dont la mémoire est elle aussi entachée de milliers de morts.

Eric Besson lui-même pourrait être pris à son propre jeu si l’on reprenait chacun de ses discours et interview publics. Le plus récent concerne sa comparaison assez surprenant entre les femmes qui portent la burqa et les nains qui étaient jadis lancés dans la foule en boîte de nuit ?

 


Ne pourrait-on pas dés lors imaginer qu’une de ses femmes porte plainte contre le ministre pour comparaison abusive entre son vêtement (élément culturel par définition) et une particularité physique souvent considérée comme un handicap ?

Encore plus récemment sur BFM TV, Eric Besson comparait Nicolas Sarkozy à un sélectionneur de foot qui placerait ses joueurs sur le terrain. Le Président a-t-il apprécié la métaphore ? Si Nicolas Sarkozy  aime à nous montrer qu’il mouille la chemise pour la France, accepte-t-il d’être ainsi associé à notre actuel sélectionneur de l’équipe de France qu’une grande majorité du pays considère comme un éternel perdant ?


 

Finalement, derrières toutes ces petites phrases assassines, ces discours alambiqués, ces réformes et ces plaintes, on pourrait croire qu’une cohérence existe au sein de la majorité gouvernementale. L’Histoire, ce serait l’affaire du gouvernement,  du Président de la République et de quelques initiés qui auraient le droit de réécrire les faits à volonté. En revanche, dans l’opposition et pour le peuple, point d’Histoire à l’exception des quelques références que ces hommes politiques introduits à l’Elysée voudraient bien glisser ponctuellement dans leur discours, comme des arguments d’autorité, que les citoyens seraient bien obligés d’entendre à défaut de comprendre.

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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 15:32

Lundi 30 novembre 2009, John Demjanjuk, 89 ans, a été amené en civière au tribunal de Munich pour assister au procès dans lequel on l’accuse de complicité d'extermination de Juifs. Des centaines de personnes étaient venues assister à cette audience. Des forces de polices ont été appelées en renfort afin de canaliser une foule immense composée d’anciennes victimes et leurs familles, de journalistes du monde entier et de badauds venus voir ce phénomène de foire que l’on exhibe comme un paria que la société aurait néanmoins toléré pendant plusieurs décennies.


 Arrivée de John Demjanjuk à son procès à Munich

Demjanjuk à son arrivée au tribunal de Munich
















Une chasse à l’homme

Je ne peux m’empêcher de voir une extrême indécence dans toute cette affaire.

Certes, les photographies ci-dessus relèvent probablement de la mise en scène dramatique, mais la traque dont fait l’objet John Demjanjuk depuis plusieurs mois prête aussi à réfléchir.

 

L’homme est accusé depuis la fin des années 70 (cette fameuse décennie mémorielle où le monde a redécouvert l’Holocauste) d’avoir participé à l’extermination des Juifs d’Europe. D’origine ukrainienne, il aurait été gardien au camp de concentration de Treblinka et surnommé par les prisonniers « Ivan le terrible » (une mention que l’on retrouve en effet dans plusieurs témoignages). On lui reproche entre autres d'avoir dirigé les installations de gazage et d'avoir ainsi participé à l’assassinat de plus de 100 000 Juifs. Demjanjuk est alors extradé des Etats-Unis où il s’était réfugié depuis 1951 vers Israël où il est condamné à mort le 25 avril 1988.


 Carte des camps de concentration nazis
Carte des camps de concentration nazis


En 1993, une nouvelle source issue des archives de l’ex-URSS nous apprend qu’ « Ivan le terrible » ne portait pas le nom de Demjanjuk. Il y aurait donc eu méprise bien que dix-huit survivants l’aient visuellement identifié comme tel au cours du procès. Annette Wieviorka, dans ses ouvrages fondamentaux (« L’ère du témoin » et « Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli ») a bien montré comment la mémoire complexe des anciens déportés a pu parfois être traversée de phases d’oublis remémorés ensuite à la lueur d’autres lectures et témoignages parfois discordants mais symboliquement plus forts. Or, dans le cadre du premier procès de John Demjanjuk, cette dimension du souvenir qui n’avait pas encore été théorisée par l’historienne n’a pas été prise en compte.

Après sept années de détention, l’ancien condamné à mort est autorisé à rejoindre les Etats-Unis.

 

Le dossier n’a cependant jamais été totalement refermé et des familles de victimes se sont offusquées que cet homme, dont les activités d’encadrement au sein des camps nazis ont été prouvées, soit libéré.

Après plusieurs années d’enquête, le 19 juin 2008, c’est cette fois-ci l’Allemagne qui demande l'extradition de Demjanjuk pour sa responsabilité dans le meurtre de plus de 29 000 prisonniers juifs au camp d'extermination de Sobibor (au Sud de Treblinka) en 1943.

Commence alors une véritable chasse à l’homme : le 14 avril 2009, l'extradition de John Demjanjuk est suspendue in extremis par la justice américaine : ses avocats avaient déposé dans la journée une ultime demande en raison de son état de santé.

 

 

 

 

Mais début mai 2009, une cour d'appel américaine le déclare finalement expulsable.

Le 30 novembre 2009, le prévenu se présente donc au procès en fauteuil roulant. Vingt minutes plus tard, la séance est interrompue suite à des maux de tête de l'accusé. Il était pourtant ramené quelques instants plus tard dans la salle, allongé sur une civière[].

 

Pourquoi un tel acharnement ?

Une telle situation exceptionnelle mérite quelques éléments explications.

Bien que l’intéressé soit actuellement en cours de jugement et que nous respectons la présomption d’innocence, les pièces du dossier laissent penser que sa condamnation est inéluctable.

 

Tout d’abord, le Centre Simon Wiesenthal a exercé une pression sur la justice américaine et internationale en faisant de John Demjanjuk sa tête de liste des criminels de guerre nazis. Cette nouvelle classification a été annoncée le 21 avril 2009 par Efraim Zuroff, directeur du Centre à Jérusalem, soit quelques jours après la suspension d’extradition par les Etats-Unis, mais aussi quelques jours avant la décision finale de la justice américaine d’envoyer malgré tout l’accusé se faire juger à Munich.

Nous précisons cependant que Serge Klarsfeld a quand à lui minimisé l’importance de procès, qualifiant John Demjanjuk de « piétaille du crime ».

 

Ensuite, il faut préciser que la stratégie de défense adoptée par les avocats de l’accusé est de nature à provoquer les familles des victimes. L'avocat du vieillard, Me Ulrich Busch, a immédiatement récusé l'impartialité de la cour, reprochant à la justice allemande de poursuivre un exécutant étranger (actuellement apatride mais d’origine ukrainienne) alors que, selon lui, des SS allemands qui étaient à Sobibor ont été précédemment acquittés. Son argumentaire est bien entendu d’autant plus provocant qu’il est prononcé au tribunal de Munich.
Au-delà de l’exhortation rhétorique, l’analyse dépassionnée de sa thèse n’est pas si anodine. C'est en effet la première fois que l'Allemagne juge un étranger pour crimes commis sous le nazisme. En quelque sorte, le pays a désormais pris suffisamment de recul sur son passé pour considérer que malgré les responsabilités indéniables des dirigeants nazis allemands dans l’Holocauste, il est temps aujourd’hui de dissocier le lien trop souvent établi entre « nazisme » et « Allemagne ».

Ce procès aurait donc un enjeu qui dépasserait la simple condamnation d’un homme (qui a par ailleurs déjà purgé sept années de prison). Ce procès aurait également des enjeux mémoriels. Il aspire à tracer un trait final sur l’image traditionnelle d’une Allemagne exclusivement nazie (portée par la célèbre phrase « Les allemands savaient… ») tandis que les autres pays européens n’auraient été que les victimes de la barbarie hitlérienne.
L'avocat de John Demjanjuk semble avoir parfaitement compris cette logique mémorielle et il a décidé d’en faire sa ligne de défense. Il a ainsi affirmé au cours de la première audience que son client était lui aussi une victime, au même titre que les Juifs morts dans les chambres à gaz de Sobibor. Les familles crient au scandale et cette stratégie pourrait s’avérer dangereuse pour John Demjanjuk. Elle a pourtant le mérite de poser les questions qui dérangent et qui sont, à mon sens, au centre de cette affaire judiciaire où l’accusé n’est qu’un prétexte dans une machinerie historico-mémorielle complexe.

 

Enfin, comme le rappellent les médias, il est fort probable que John Demjanjuk soit le dernier nazi vivant condamné par la justice pour ses activités durant la Seconde Guerre mondiale. Si l’on déplore souvent la disparition progressive des rescapés des camps de concentration, appréhendant avec anxiété l’érosion d’une mémoire dont les meilleurs gardiens auraient été les anciens déportés, on s’inquiète beaucoup moins de la disparition d’une mémoire qui à mon avis est au moins aussi importante que celle des victimes : celle des bourreaux !

Comment en effet donner tout son sens et sa force à la mémoire victimaire si elle n’est pas construite en parallèle avec son contre-point ?

Il me semble d’ailleurs que cette aspect de la question doit être considéré comme un élément d’explication pour mieux comprendre l’acharnement judiciaire et l’engouement médiatique qui se développe autour de l’affaire Demjanjuk. Derrière cet homme, c’est tout une page du passé qui se tourne.

Nous envisagions récemment le film de Gilles Perret, Walter, retour en résistance, comme un dernier cri de désespoir des anciens résistants qui verraient leur héritage s’évanouir sous le coup de la politique française contemporaine. Ne faut-il pas considérer ce procès comme un ultime cri des victimes de l’Holocauste face à la disparition de leurs anciens bourreaux ? Dans un monde qui définit encore largement l’échelle de l’horreur à partir d’un summum qui aurait été atteint avec le génocide juif, ne doit-on pas craindre en effet que les derniers représentants de cet épisode tragique nous quittent irrémédiablement ? Quel sera donc dès lors notre archétype référentiel du bouc-émissaire ? Du Mal intrinsèque ? Nul ne le sait encore…

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12 août 2009 3 12 /08 /août /2009 13:49

La presse occidentale s’intéresse peu à ce procès pourtant essentiel dans les relations diplomatiques avec les puissances asiatiques. Je n’ai d’ailleurs pour le moment aperçu aucune analyse scientifique non plus dans les revues spécialisées (à l’exception de cette revue d’étude politique, Conflits actuels qui se limite hélas à une perspective strictement nationale). Ce procès constitue pourtant une étape importante sur le regard que portent nos sociétés sur les crimes de masse du XXème siècle. Pourquoi un procès s’organise-t-il trente ans après la chute du Parti communiste du Cambodge ? Et surtout, pourquoi s’agit-il d’un procès international ?

 

L’histoire d’un massacre

Tout d’abord, il faut préciser que le Cambodge est un ancien protectorat français depuis 1863. Après la Seconde Guerre mondiale, l’élite des pays colonisés commence à revendiquer l’autonomie, puis l’indépendance pour leurs pays. En Asie, les Japonais contribuent depuis longtemps à ce mouvement en développant une propagande anticoloniale autour du mot d’ordre : « L’Asie aux Asiatiques ». Ils sont également soutenus par les deux grandes puissances mondiales (Etats-Unis et URSS) mais aussi par la jeune ONU dont la charte de fondation proclame « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Devant les pressions régionales (le Royaume-Uni accorde l’indépendance de l’Inde dès 1947 et le Vietnam est traversé par de multiples soubresauts depuis la déclaration d’indépendance d’Hô Chi Minh en 1945), la France accorde l’indépendance au Cambodge le 9 novembre 1953. Le pays devient alors un terrain d’affrontement au sein de la Guerre Froide. Lorsque les Etats-Unis se désengagent de la région en 1973, les Khmers rouges de Pol Pot, soutenus par la Chine communiste, installent un régime autoritaire maoïste.

Commence alors une période trouble pour ce petit Etat soumis aux ordres aussi incompréhensibles que meurtriers de son dictateur. De peur d’être renversé du pouvoir, Pol Pot tente de supprimer tout opposant politique qu’il identifie largement parmi les intellectuels et les populations urbaines. On estime aujourd’hui que quelques 1,7 millions d’habitants (soit environ 20% de la population) ont été victimes de ces exactions. 

Officiellement, le régime des Khmers rouge chute dès 1979 lorsque le Vietnam envahit le Cambodge. La situation réelle est cependant plus confuse puisque l’entreprise vietnamienne n’avait guère d’ambitions philanthropiques. Il s’agit en fait plutôt d’une forme d’annexion dissimulée. Le nouveau gouvernement défend les intérêts du prétendu libérateur tandis que divers mouvements d’opposition (dont les Khmers rouges) tentent de retrouver une autonomie perdue. Ce n’est qu’en 1989, après l’intervention de l’ONU et l’évacuation des forces du Vietnam, que le pays retrouve une situation politique plus stable. Les structures politiques et militaires des Khmers rouges perdurent cependant plus ou moins légalement jusqu’en 1998. Un tel contexte n’a donc pas permis à la population cambodgienne d’effectuer un véritable travail de mémoire nationale.

 

Des tentatives mémorielles avortées

Si la temporalité du conflit fournit déjà un élément d’explication, elle ne peut suffire.

Les termes employés dans ce domaine sont aussi révélateurs. La population cambodgienne est majoritairement composée de l’ethnie Khmère et la langue officielle du pays est le Khmer. Dans ces conditions, difficile de condamner officiellement les « Khmers rouges ». L’appellation a été inventée par le roi Norodom Sihanouk dès les années 1950 dans une perspective d’opposition politique. Elle s’est vite popularisée, y compris à travers le monde. Il devient dès lors compliqué dans ces conditions de ne pas frôler l’amalgame puisque, même rouge (de par leur opinion politique ou bien par le sang qui colore leur mémoire, on ne sait plus trop…), ces individus restent des Khmers, symboliquement intégrés à la communauté nationale. Leur rôle dans la résistance à la tutelle vietnamienne a d’ailleurs renforcé cette confusion. On retrouve ici toute l’ambigüité de la situation allemande d’après-guerre où les dirigeants sont parvenus à faire entendre à la communauté internationale qu’un allemand n’est pas nécessairement un nazi. Au Cambodge, la distinction reste plus difficile dans l’imaginaire collectif.

La seconde difficulté est encore inhérente à la perspective internationale. La question des Khmers rouge s’inscrit étroitement dans la Guerre Froide et de nombreux acteurs ont été amenés à s’y confronter plus ou moins directement. Très tôt, des voix se sont élevées à travers le monde pour condamner ce qui pouvait être considéré comme un crime de masse. Depuis le procès de Nuremberg, des catégories théoriques ont été crées afin de caractériser (et de condamner) ces actions. Or, nous avons déjà fait remarquer à d’autres occasions dans ce blog (notamment à propos de l’Holodomor) que le terme de « génocide » pose de nombreuses difficultés aux historiens. Ceci n’est pas vraiment étonnant lorsqu’on considère le contexte d’apparition précipité de ce terme aux finalités essentiellement juridiques (J’attends encore avec impatience qu’un colloque international d’histoire soit organisé autour de la notion de génocide. Il permettrait peut-être de l’adapter plus efficacement aux différentes utilisations historiennes). Dans le cas des Khmers rouges, certains ont proposé de qualifier ces crimes d’ « autogénocide ». La notion est intéressante mais on peut dès lors se demander en quoi elle diffère d’une situation de guerre civile (on retrouve alors les termes du débat français autour du génocide vendéen qui a traversé la communauté universitaire dans les années 1980). De toute façon, l’ONU refuse formellement jusqu’à présent de reconnaître les crimes des Khmers rouges comme une forme de génocide. Dès lors, quels sont les enjeux du procès international qui s’est ouvert depuis le 17 février 2009 ?

 

Pour une construction mémorielle internationale

Une première tentative d’accusation des Khmers rouges avait été entreprise dès 1983. Sous l’influence du Vietnam en quête de légitimité auprès de la population nationale et internationale, près d’un million de cambodgiens avaient écrit leur témoignage à charge contre le régime autoritaire déchu. Ces documents avaient été rassemblés et déposés auprès des Nations Unies accompagnés d’une pétition nationale pour l’organisation d’un procès. Le projet était resté sans réponse tant il s’inscrivait dans un processus de propagande en l’honneur des libérateurs vietnamiens face aux impérialistes américains.

C’est pourtant à partir de ces témoignages qu’en 1997, le centre de documentation du Cambodge décide de retrouver les survivants afin de construire cette fois-ci de véritables plaintes et dépositions recevables devant un tribunal. Selon le récit d’un employé du centre de documentation qui a participé à la recherche des anciens signataires de la pétition, les réactions ont été diverses : certains ont enterré cet épisode difficile et ne souhaitent pas réveiller d’anciennes douleurs, tandis que d’autres se réjouissent que justice soit enfin rendue. Ce procès a suscité de nombreux débats depuis quelques années au Cambodge et il semble avoir divisé l’opinion sur sa nécessité. 

Devant la difficulté de la tâche, le gouvernement cambodgien a demandé l'aide des Nations Unies qui se sont alors prononcés pour la création d’un tribunal international. Par égard pour le peuple cambodgien, le gouvernement a refusé cette éventualité et a insisté pour que ce procès ait lieu au Cambodge, en faisant appel à des juges cambodgiens et internationaux qui se portent garants du droit international. Cette solution a été actée par l’Assemblée générale des Nations unies qui a adopté le 13 mai 2003 la résolution 57/228 approuvant une proposition d’accord entre l’ONU et le Cambodge sur la poursuite des principaux responsables des crimes commis entre 1975 et 1979.

Certains organismes, dont Amnesty International, ont émis des doutes sur la capacité du système judiciaire cambodgien à assurer un procès de cette importance. L’histoire de ce tribunal est passionnante car il s’agit d’une organisation judiciaire absolument inédite qui tente de trouver un consensus entre les susceptibilités nationales et la nécessaire perspective internationale du dossier. Notons simplement ici que le tribunal est parrainé par l’ONU, que le montage organisationnel permet de donner aux juges internationaux une sorte de droit de véto (voir la fiche complète d’Amnesty International) et qu’il se contentera de juger les principaux dirigeants des Khmers rouges et non pas les exécutants subalternes (Ieng Thirith, ancienne responsable des Khmers rouges et Kaing Guek Eav, l'ex-tortionnaire en chef du régime plus connu sous le nom de "Douch")


Kaing Guek Eav, ex-tortionnaire en chef du régime plus connu sous le nom de "Douch" 

 

D’un point de vue historiographique, nous pourrions attendre beaucoup d’un tel procès. L’immixtion d’éléments internationaux et le caractère tardif dans ce procès ne doivent-ils pas nous faire penser à une forme d’uniformisation de la mémoire ? L’affaire des Khmers rouges ne peut-elle finalement pas être considérée comme un drame strictement national (puisque les victimes et les bourreaux sont exclusivement cambodgiens) ? Aurait-on accepté en France que des juges américains participent au procès de Maurice Papon ? Finalement, le procès des Khmers rouges ne nous informe-t-il pas davantage sur l’uniformisation mémorielle de la planète plutôt que sur un procès historique ?

 

 

Documents à lire, à visionner ou à écouter :

Un dossier complet sur le Cambodge par la rédaction de France Culture.

Ka-set : un site d’information qui publie quotidiennement des comptes-rendus des séances du procès des Khmers rouges.

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