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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

Cherche La Pépite

28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 09:53

 

English summary

Ben Carson, candidate for the Republican nomination in the 2016 presidential election, declared that "The likelihood of Hitler being able to accomplish his goals would have been greatly diminished if the people had been armed". New historical theory ? In fact, only a new example of the Godwin's Law in the American (and Occidental) memorial system. 

Premiers rebondissements mémoriels dans la campagne présidentielle américaine

Certaines logiques mémorielles sont parfois impénétrables. 

Que les candidats à l'investiture républicaine aux Etats-Unis soient opposées à toute forme de durcissement dans la législation sur le port d'armes s'entend : 

  1. Tout d'abord, cette idée est en totale contradiction avec leur idéologique ultra-libérale solidement défendue dans le deuxième amendement de la Constitution. 
The American Bill of Rights

The American Bill of Rights

« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit qu'a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. »

American Bill of Rights

  1. Ensuite, la National Rifle Association (NRA) qui milite activement pour défendre le droit des porteurs d'armes exerce une très forte influence sur l'électorat républicain dont seulement 13% des membres pensent que ce lobby a trop d'influence (contre 68% chez les électeurs démocrates). En tant que candidat à l'investiture républicaine, il serait suicidaire d'adopter une position contraire. 
  2. Enfin, à partir du moment où Barack Obama s'est positionné pour un contrôle plus strict du port d'armes aux Etats-Unis, il devient quasiment systématique pour les candidats républicains d'adopter une position inverse. 

Les récentes tueries de masse qui se multiplient dramatiquement depuis quelques semaines aux Etats-Unis ont conduit la plupart des candidats à exprimer clairement leur position à ce sujet. 

Parmi eux, Ben Carson, candidat républicain qui est actuellement le mieux placé dans les sondages après le tonitruant Donald Trump (sondages en date du 28/10/2015). 

Premiers rebondissements mémoriels dans la campagne présidentielle américaine

Lors d'une interview accordée à CNN au début du mois d'octobre 2015, ce candidat s'est fendu d'une comparaison historique pour défendre sa position pro-armes : 

La probabilité qu'Hitler puisse atteindre ses objectifs aurait été grandement diminué si les gens avaient été armés

CNN

Ce à quoi Ben Carson a ajouté ensuite : "Quand la tyrannie advient traditionnellement dans le monde entier, ils essaient de désarmer les gens d'abord". 

Cette déclaration pose évidemment de nombreuses questions aussi dramatiques que dérangeantes dans la perspective d'une lecture uchronique de l'histoire (aussi appelée alternate ou "What if" history en anglais) : 

  • Aurait-il fallu que les Juifs allemands aient des armes individuelles pour résister à l'antisémitisme omniprésent dans l'Allemagne des années 1930 ? 
  • Aurait-il suffi que les Juifs allemands aient des armes individuelles pour résister à l'industrie militaire nazie qui a permis de conquérie une grande partie de l'Europe en quelques mois ? 

Mais on comprend bien que ce ne sont pas du tout ces problématiques historiennes qui intéressent Ben Carson. Ses principaux objectifs en utilisant cette malheureuse formule visent à contrer politiquement ces deux principaux adversaires : 

  1. Donald Trump qui s'impose depuis quelques mois comme le roi de la formule choc qui permet d'attirer les médias et de monopoliser des heures d'antenne en jouant sur les plus bas instincts. 
  2. Barack Obama (et les principaux dirigeants démocrates) qui sont ainsi comparés à Hitler car ils voudraient prendre le contrôle des armes pour ensuite mieux contrôler la société américaine et lui imposer une tyrannie. 

C'est donc ce que l'on appelle un parfait Point Godwin qui vise encore une fois à mobiliser les références d'un régime mémoriel obnubilé par le nazisme pour mieux tuer le débat et disqualifier son adversaire. 

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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 08:18

Depuis les attentats du mois de janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo et la prise d'otages dans un supermarché casher de la Porte-de-Vincennes, pas un jour sans que la question de l'identité nationale et des valeurs de la République ne soient évoquée. Les centaines de milliers de citoyens rassemblés dans les rues de la plupart des villes françaises les 10 et 11 janvier n'ont visiblement pas suffi à convaincre les hommes politiques et les médias de l'attachement de la communauté nationale aux valeurs républicaines.

Il est vrai que si certains historiens ont qualifié cette journée d'historique, d'autres universitaires ont rapidement questionné ces rassemblements dont le gigantisme et la diversité sociologique ont rendu difficile l'interprétation : communion laïque, rassemblement citoyen, thérapie de groupe après le choc de l'émotion... Les analyses se succèdent et révèlent pour l'instant davantage sur les positions idéologiques de leurs auteurs que sur la nature de ce rassemblement et les motivations de ses participants.  

Il suffit pourtant de s'arrêter quelques instants sur les innombrables images et slogans rencontrés partout en France à cette période pour se rendre compte que les millions de manifestants ont certes partagé le pavé, mais pas forcément les mêmes finalités.  

Par David Monniaux, via Wikimedia Commons

Par David Monniaux, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

Par Jitrixis, via Wikimedia Commons

« Strasbourg-Rassemblement Charlie-11 janvier 2015 » par Ji-Elle via Wikimedia Commons

« Strasbourg-Rassemblement Charlie-11 janvier 2015 » par Ji-Elle via Wikimedia Commons

Alors que cette formidable diversité aurait pu être positivement considérée comme une forme de richesse, c'est une toute autre impression qui tend à s'imposer au fur et à mesure des semaines qui nous séparent de ces événements.

Plutôt que de lire cet attentat et cette prise d'otage comme une manifestation, certes éminemment violente mais somme toute assez traditionnelle, de l’extrémisme et du terrorisme, d'aucuns ont commencé à y voir une manifestation des fractures de la société française en immisçant d'insidieuses questions dans le débat public :

  • Comment ces jeunes garçons nourris au sein de l'école républicaine ont-ils pu développer une telle haine contre la société qui les a vu grandir ?

  • Ne s'agissait-il pas d'ailleurs en fait d'une énième manifestation de violence entre musulmans français et juifs français ?

  • Et d'ailleurs, si environ 4 millions d'individus étaient dans les rues les 10 et 11 janvier 2015, où étaient les 62 autres millions ?   

Tant de questions qui ont conduit à des prises de position rapides des autorités publiques tandis que la plupart des intellectuels semblaient montrer qu'il était impossible d'avoir une interprétation monolithique des événements.

La temporalité de l'homme politique s'inscrivant davantage dans la réaction que dans la réflexion, les annonces ne se sont pas faites attendre. Or, à chaque fois, la dimension mémorielle s'est imposée comme un élément important de la réponse de l’État.  

Les commémorations au service des valeurs républicaines

Dès le 22 janvier 2015, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, annonçait la mise en œuvre d'une « Grande mobilisation de l'école pour les valeurs de la République » pour laquelle les ambitions et les moyens sont gigantesques... mais dont les contours demeurent encore aujourd'hui très flous.

Parmi les onze mesures annoncées figurent la suivante :  

Les projets d’écoles et d’établissements détailleront les modalités de la participation active des élèves aux journées ou semaines spécifiques (semaine de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, semaine de l’engagement), commémorations patriotiques, participation collective à des concours et à des "olympiades"

Or, cette injonction n'est pas sans poser question.

Une fois inscrit le principe d'une participation aux commémorations dans le projet d'établissement, quelles seront en effet les modalités concrètes d'application d'une telle décision ? Ces commémorations étant généralement associées à des jours fériés, faut-il s'attendre à ce que le ministère annonce la suppression des jours fériés à l'école pour que les enseignants et leurs élèves soient contraints de se rendre aux monuments aux morts ?

Par ailleurs, cette nouvelle initiative qui s'ajoute aux innombrables couches du palimpseste mémoriel n'apporte toujours aucune réponse précise sur la place dévolue à la mémoire au sein de l'école française face ou à côté de l'enseignement de l'histoire. Les annonces se succèdent en effet à un rythme inquiétant sans qu'une véritable réflexion de fond ne soit jamais menée sur la coexistence parfois difficile des dimensions culturelles et civiques de l'enseignement de l'histoire.

D'un côté, le nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture insiste sur la nécessité de former des citoyens dotés d'un « esprit critique » (la mention est répétée à 5 reprises dans ce texte programmatique) ; de l'autre, les programmes et injonctions politiques ne cessent d'imposer à l'école des pratiques faisant davantage appel à l'émotion qu'à la raison. Ainsi, nos élèves doivent ils participer aux cérémonies commémoratives, s'impliquer dans le concours national de la Résistance et de la Déportation, entendre chaque année la lettre de Guy Môquet... Bref, communier sur l'autel républicain plutôt que cogiter sur les tables de l'école républicaine ! 

Faut-il remplacer le cours d'histoire par la lecture du roman national ?

Cette ambiguïté sur les finalités de l'enseignement de l'histoire n'est pas nouvelle, mais elle s'est cependant aggravée depuis quelques années et semble prête à exploser depuis les attentats de janvier.

Sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, l'école s'est retrouvée en première ligne après ces événements. Puisque ces jeunes terroristes sont passés par l'école française, c'est sur ce terrain que devra s'opérer la reconquête des valeurs républicaines soi-disant abandonnées, quitte à oublier au passage que le contexte social joue peut-être aussi un rôle dans le rejet des valeurs républicaines.

Les rapports se sont donc succédés pour dresser un bilan (forcément catastrophique) de la situation et proposer leurs remèdes miracles qui passent par des mesures mémorielles.

 

Le premier rapport est celui adressé au président de la République par le président du Sénat, Gérard Larcher. Sobrement intitulé « La nation française, un héritage en partage », il affirme que nous vivons actuellement une situation de « déni d'une histoire commune » où « chacun est tenté de se replier sur sa mémoire ». Par conséquent, il en appelle à « la connaissance des faits du passé, tournée vers l'avenir » visant « à calmer des indignations, à passer des révoltes à la compréhension et à faire disparaître les nostalgies, en transformant l'approximation des mémoires dans l'objectivation de l'histoire ». Magnifique programme pour ce parlementaire qui n'avait pourtant pas sourcillé lorsque Luc Châtel avait supprimé l'enseignement de l'histoire-géographie en Terminale scientifique. 

Il ne faut cependant pas s'y tromper, l'enseignement de l'histoire pour Gérard Larcher consiste en fait à permettre « à chaque élève, quelle que soit sa culture d'origine, de se réapproprier le roman – le récit – national, qui repose sur l'idée que la communauté nationale est le fruit d'une construction volontaire, d'un progrès constant, d'un dessein propre à la nation française. Il s'agit de donner à l'enseignement de l'histoire un sens et une portée effective en matière de sentiment d'appartenance : grandes dates, grands personnages, grands événements, grandes idées, doivent ponctuer cet enseignement et chaque élève doit pouvoir y trouver une source d'intelligence et de réflexion, d'identification et de fierté ».

En somme, une fois décortiquée la rhétorique sénatoriale, on comprend qu'il ne s'agit pas tant de remplacer « l'approximation des mémoires par l'objectivation de l'histoire », mais bien de remplacer toute mention à des mémoires individuelles et communautaires par une mémoire nationale. 

Les conclusions de ce premier rapport ont été renforcées par l'édition d'une seconde production sénatoriale, résultat de la « Commission d’enquête sur le fonctionnement du service public de l’éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l’exercice de leur profession » également mise en place en réponse aux attentats de janvier.

Le collectif Aggiornamento a déjà réagi sur la méthode utilisée lors des auditions qui interroge sur les méthodes de travail de nos élus et la validité des résultats obtenus.

Le contenu n'en ai pas moins surprenant car dans le domaine de l'histoire, la commission d'enquête propose le « recentrage du programme de l'histoire de France et de sa chronologie autour du récit national » (titre de la proposition) en éveillant et entretenant « l'esprit critique des élèves » et en « renforçant l'approche épistémologique des disciplines » (troisième sous-partie de la proposition). En somme, la commission sénatoriale propose un bilan apocalyptique de notre école... pour finalement proposer de mettre en place ce qui se pratique déjà et ce qui est d'ailleurs formulé quasiment dans les mêmes termes dans le socle commun de connaissances et de compétences.

La méconnaissance des programmes par nos élus atteint d'ailleurs des sommets lorsqu'ils affirment qu'il « conviendrait que les programmes ne se limitent pas à la présentation de la naissance des religions du Livre, mais élargissent le périmètre d'enseignement à la compréhension des religions comme phénomène social et culturel à chaque époque ». Or, la simple consultation d'un enseignant d'histoire aurait peut-être permis de faire parvenir aux sénateurs les programmes d'histoire qu'il aurait été judicieux de lire avant d'écrire de telles propositions : 

Programme de Seconde - La chrétienté médiévale

Programme de Seconde - La chrétienté médiévale

Programme de Première - La République et les évolutions de la société française

Programme de Première - La République et les évolutions de la société française

Rentrée 2015 : Roman national et commémorations au programme ?
Programme de Terminale - Le Proche et le Moyen-Orient, un foyer de conflit

Programme de Terminale - Le Proche et le Moyen-Orient, un foyer de conflit

Pour une politique mémorielle nationale

Au final, les rapports et les annonces se succèdent, mais aucun gouvernement se semble parvenir à enrayer l'inflation et les oppositions mémorielles au profit d'une véritable politique nationale de la mémoire susceptible d'emporter l'adhésion populaire.

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 11:47

Malgré le contexte de l'occupation et la relative brièveté de son existence, le régime de Vichy a très rapidement tenté de légitimer et diffuser les idéaux de la Révolution nationale en mettant en place une politique mémorielle ambitieuse : cérémonies commémoratives, inauguration de nouveaux lieux de mémoire, cortèges en l'honneur de figures tutélaires, etc. Tous les moyens sont alors mis en oeuvre pour mobiliser la mémoire nationale au service du nouveau pouvoir politique. 

Jeanne d'Arc : une figure religieuse fédératrice

Si les fêtes républicaines traditionnelles (14 juillet, 11 novembre) ne sont pas supprimées par le régime de Vichy, elles sont désormais accompagnées par de nouvelles célébrations visant à défendre les valeurs prônées par le régime. Parmi elles, certaines s'inscrivent dans une logique mémorielle. C'est le cas notamment dla fête de Jeanne d'Arc qui véhicule une forme de nationalisme chrétien et anglophobe. 

 

Ces fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc rencontrent un grand succès puisqu'elles rassemblent environ 50 000 personnes à Nice en 1941 et près de 40 000 personnes à Chambéry en 1942.
Souvent, on y donne des spectacles historiques édifiants comme le Rituel de Bruyez ou Le portique pour une fille de France de Schaeffer et Barbier, comme ce fut le cas au stade de Gerland le 11 mai 1941 ou encore au vélodrome de Marseille en 1942.
Par ailleurs, le comité de lutte contre le chômage accepte de financer dès 1939 un "chantier orchestral" constitué de musiciens et chanteurs chômeurs pour monter Jeanne d'Arc au bûcher de Claudel et Honneger. Jusqu'en 1942, leur troupe s'est déplacée dans 27 villes pour donner leur spectacle qui, selon le témoignage de Claudel venu assister à une représentation à Lyon, était d'une grande médiocrité : 

Ces cérémonies sont enfin souvent accompagnées d'inauguration de statues visant à conserver dans la pierre la mémoire de cette figure tutélaire, mais aussi à accueillir les processions commémoratives pour les années futures : c'est le cas à Marseille en 1943. 

La politique mémorielle du régime de Vichy

Il est intéressant de constater que dans le guide de l'art sculptural dans le paysage urbain réalisé par la ville de Marseille, la dimension politique de cette représentation de Jeanne d'Arc est désormais complètement occultée au profit d'une lecture strictement religieuse. 

Ces représentations monumentales sont cependant réservées à quelques villes en France. Dans le Paris occupé de 1942, la célébration se limite en effet à quelques dépôts de gerbe au pied de la statue de Jeanne d'Arc. 

Le monument aux morts : un lieu de communion patriotique

Si la fête de Jeanne d'Arc constitue le symbole le plus représentatif de la politique mémoriel du régime de Vichy, il n'est cependant pas le seul. À chacun de ses déplacements dans une ville de France, le maréchal Pétain suit un parcours relativement balisé allant de l'église à la place publique en passant par le stade, chacun de ces lieux répondant un objectif symbolique précis. Or, le cortège s'arrête souvent au monument aux morts, ce qui donne l'occasion au maréchal Pétain de renforcer sa légitimité en rappelant son passé militaire, mais aussi d'insister sur sa volonté de rendre hommage aux morts pour la patrie.

Le maréchal Pétain au monument aux morts d'Orient à Marseille en décembre 2040 (source : SCA - ECPAD)

Le maréchal Pétain au monument aux morts d'Orient à Marseille en décembre 2040 (source : SCA - ECPAD)

Les monuments aux morts sont cependant également les lieux qui rassemblent les premières contestations symboliques du pouvoir de Vichy et des Allemands. L'exemple le plus connu est la manifestation des lycéens et étudiants le 11 novembre 1940 devant l'Arc de Triomphe. Cet évènement bénéficie d'ailleurs depuis 2010 d'une plaque commémorative : 

Source : www.defense.gouv.fr

Source : www.defense.gouv.fr

Mémoire des rues 

En plus des statues en mémoire de Jeanne d'Arc, le régime des Vichy n'a pas hésité à inaugurer des rues en l'honneur de son chef. La France n'avait certes pas attendu 1940 pour inaugurer des rues "Pétain", mais ce mouvement s'accélère avec la chute de la IIIe République. C'est le cas à Montluçon le 1er mai 1941, à Modane en avril 1941, à Toulon en mai 1941, etc.

Souvent, ces lieux associés au maréchal viennent prendre la place d'anciennes rues et avenues commémorant des figures que le nouveau régime souhaite désormais faire oublier : Wilson, mais aussi Gambetta.

Depuis, la plupart des villes ont à nouveau rebaptisé ces rues mais les monuments aux morts et les statues de Jeanne d'Arc sont restées l'objet de pratiques commémoratives qui se sont progressivement adaptées au contexte politique des régimes et dirigeants successifs. 

 

 

Bibliographie

Rémi Dalisson, Les fêtes du Maréchal. Propagande festive et imaginaire dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2007.

Rémi Dalisson, "Propagande, fêtes et symboles : la fête vichyste, une tentative de remodelage symbolique de l'espace urbain (1940 – 1944)", in Françoise Taliano-Des Garets, Villes et culture sous l'occupation, Paris, Armand Colin, 2012.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et politique Mémoires et identités nationales vichy
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13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 08:21

 

L'Assemblée nationale constitue une caisse de résonance des revendications mémorielles en France. On peut même considérer qu'il s'agit d'une étape traditionnelle dans l'émergence d'une nouvelle mémoire. Elle apparaît généralement juste après la constitution d'une association porteuse de la revendication. La forme et la multiplicité des questions posées par les parlementaires au gouvernement témoignent en effet d'une intense activité de lobbying parfois relayée simultanément par plusieurs dizaines de députés. 

Cette forme de revendication est d'autant plus utilisée depuis 2008 que l'Assemblée nationale a retrouvé la possibilité de voter des résolutions mémorielles qui permettent de "préserver l'expression du Parlement sur le passé" sans recourir à la loi et donc sans conséquence pénale pour la liberté d'opinion et d'expression des citoyens.

 

Reconnaître le sort des nomades en France durant la Seconde Guerre mondiale

Cette revendication est portée par le député socialiste des Pyrénées-Orientales Jacques Cresta. Dans une question écrite au ministre délégué chargé des anciens combattants, il demande au gouvernement si des actions mémorielles sont envisagées pour reconnaître le sort des nomades français ou étrangers qui, d'avril 1940 à juin 1946, ont été assignés à résidence, voire internés en zone Sud. 

La réponse du ministre délégué chargé des anciens combattants précise que cette mémoire est déjà prise en compte dans la politique mémorielle de la France : 

  • Les organisations liées à la communauté des gens du voyage sont en effet invitées officiellement à participer aux cérémonies organisées dans le cadre de la journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux "Justes" de France. 
  • La direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) soutient financièrement la réalisation de plaques et de stèles commémoratives dans les camps où ces nomades furent internés.
  • Enfin, la DMPA accorde des subventions pour la réalisation de colloques et de publications sur ce thème.

Bref, le gouvernement apporte une réponse complète à cette demande et, dans un langage consensuel, invite le député porteur de cette revendication à mieux étudier ces dossiers.
Il est en revanche intéressant de remarquer que cette demande s'inscrit dans un contexte particulier : celui d'une cristallisation du discours public et médiatique autour de la question des Roms. Le flottement observé dans le vocabulaire de la question et de la réponse est sur ce point assez significatif. Le député et les services du ministère utilisent simultanément les termes de « nomades », « Tsiganes, forains ou cheminots » et « gens du voyage ». On comprend donc que cette revendication mémorielle n'est pas gratuite mais qu'elle vise à rappeler les persécutions subies par les nomades durant la Seconde Guerre mondiale pour mieux mettre en perspective les risques d'une stigmatisation grandissante à l'égard des Roms et gens du voyage depuis quelques années.

 

Une statue pour honorer la mémoire de Camille Desmoulins

En novembre 2013, le député socialiste de l'Aisne, Monsieur Jean-Louis Bricout, a proposé à la ministre de la culture et de la communication de reconstruire la statue de Camille Desmoulins qui trônait au Palais-Royal avant d'être fondue par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Bilan des dernières revendications mémorielles à l'Assemblée

Le député se fait ici le porte-parole à l'Assemblée nationale de l'association Camille Desmoulins qui diffuse cette revendication depuis plusieurs mois dans plusieurs médias et auprès de multiples dirigeants politiques

Cependant, la demande n'a pas pu aboutir pour le moment faute de moyens permettant de mettre en oeuvre cette proposition. 

 

Pour une journée nationale du souvenir de la "quatrième génération"

Cette proposition de loi a été déposée par le député Lionnel LUCA à la fin de l'année 2013. Elle vise à instituer une nouvelle journée nationale du souvenir pour les soldats français qui depuis 30 ans ont été tués ou blessés dans les différentes interventions extérieures de l'armée française.
Dans la logique de cette proposition de loi, il existerait en effet :

  • une "première génération du feu" composée des soldats de la Première Guerre mondiale et honorée chaque 11 novembre.
  • La "deuxième génération du feu" est associée aux soldats de la Seconde Guerre mondiale qui sont commémorés le 8 mai.
  • Enfin, la "troisième génération du feu" est constituée des soldats ayant combattu en Indochine et au Maghreb : les dates du 8 juin et du 5 décembre honorent leur mémoire.

Or, selon les initiateurs de cette loi, il devient nécessaire d'instaurer une cinquième journée nationale du souvenir pour honorer la mémoire des soldats français tombés au combat dans des opérations extérieures depuis 1962.
Les députés proposent d'ailleurs la date du 23 octobre qui en 2013 marquait le 40e anniversaire de la disparition de 58 parachutistes français dans un attentat suicide lors de la guerre du Liban.

Il est surprenant de constater que cette proposition de loi portée par un fidèle sarkozyste s'inscrit à l'exact inverse de la proposition faite par Nicolas Sarkozy en 2011 de faire du 11 novembre une « date de commémoration de la grande guerre et de tous les morts pour la France ». Alors que l'ancien président de la République proposait de lutter contre la multiplication des journées du souvenir en les regroupant sous une seule date (suivant ainsi le modèle anglo-saxon), l'actuel député des Alpes-Maritimes propose au contraire d'ajouter une nouvelle date dans le calendrier mémoriel.

D'autre part, le choix de cette date du 23 octobre 1983 n'est pas anodine. Alors que la proposition de loi recense la diversité des opérations extérieures menées par l'armée française depuis plusieurs dizaines d'années, les députés qui portent cette loi ont finalement choisi la date symbolique d'un attentat revendiqué par le Hezbollah, le mouvement de la révolution islamique libre et le Jihad islamique.

 

Pour une loi reconnaissant le massacre de la population française à Oran le 5 juillet 1962

Le député Lionnel Luca est particulièrement actif à l'Assemblée nationale sur les questions mémorielles. C'est encore lui qui est à l'initiative de cette autre proposition de loi qui vie à faire reconnaître officiellement par la République française le massacre de plusieurs centaines de Français le jour de la proclamation de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962.

Plusieurs éléments posent cependant question dans ces initiatives législatives portées par le député Lionnel Luca : 

  1. D'abord, pourquoi continuer à utiliser la forme d'une proposition de loi très contraignante et plus compliquée à faire aboutir alors que la constitution prévoit désormais la possibilité d'utiliser le système de résolution mémorielle ? 
  2. Ensuite, que signifie dans l'exposé des motifs de la loi cette référence aux travaux de Guillaume Zeller qui qualifie ces événements de « nouvelle Saint Barthélémy » en précisant que c'est « sa position de journaliste » qui a permis de le massacre d'Oran du « déni historique » ? Le député Lionnel Luca, qui a été professeur d'histoire-géographie pendant 20 ans, aurait-il des raisons de ne pas faire confiance au travail d'histoire et aux historiens ?

 

Réhabiliter la Commune et les Communards 

En avril 2013, nous avions relayé sur ce blog la proposition de résolution mémorielle tendant à la pleine réhabilitation de la Commune et des Communards. Un an plus tard, le dossier n'a pas avancé et le texte n'a toujours pas été débattu en assemblée. Affaire à suivre... 

 

Les mineurs étaient-ils d'anciens combattants ?

Plus récemment, le député du Nord-Pas-de-Calais Stéphane Saint-André a adressé une nouvelle revendication mémorielle au ministre délégué aux anciens combattants et à la mémoire : il souhaite que les mineurs de fond du Pas-de-Calais qui effectuaient leur service militaire après 1957 et qui ont été rappelés dans les mines pour participer à l'effort de guerre soient reconnus du titre d'anciens combattants. 
Pour l'instant, le gouvernement n'a pas encore apporté de réponse à cette revendication.

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 09:05

Dans un des innombrables articles consacrés à ce qui est devenu "l'affaire Dieudonné", le journal Le Monde a décidé de donner la parole au plus jeune public de l'artiste-polémiste provocateur afin de mieux comprendre leurs motivations. Très rapidement, la Shoah arrive au centre des réflexions :

Est-ce que la Shoah doit être le tabou par excellence ? Le meilleur moyen d’assumer notre histoire passe par le rire : rire de l’esclavage, de la colonisation et de la Shoah. S’il y a un truc dont il faut rire, c’est bien des communautés, de toutes les communautés, seule façon d’arriver à l’idéal républicain d’origine.

Le Monde

On nous en parle depuis la primaire. A 12 ans, j’ai vu un film où des tractopelles poussaient des cadavres dans des fosses. Nous subissons une morale culpabilisatrice dès le plus jeune âge. La Shoah, on en a mangé jusqu’à la terminale. Je respecte ce moment de l’histoire, mais pas plus que d’autres. Le génocide rwandais, je n’en ai pas entendu parler

Le Monde

 

Quelques jours plus tard, Jacques Fredj, directeur général du Mémorial de la Shoah, décidait de prendre la plume pour leur répondre dans les mêmes colonnes du quotidien du soir. Selon lui, cette accusation est complètement infondée et il entend le prouver par force de chiffres.

 

Si cette réponse s'avère utile et nécessaire pour lutter contre l'antisémitisme sous-entendu par certaines affirmations, elle peut cependant paraître sur certains points très partielle, voire partiale, et devenir contre-productive.  De plus, une approche strictement comptable ne peut pas être totalement satisfaisante en réaction à ce qui relève résolument du vécu et de l'impression chez ces jeunes.

Tout d'abord, il convient de préciser que les propos rapportés par le journal Le Monde chez ces jeunes à la sortie d'un spectacle de Dieudonné ne sont pas réservés à une frange extrémiste. Ce sont les mêmes que j'entends, ainsi que de nombreux collègues, à chaque fois qu'il s'agit de commencer le chapitre sur la Seconde Guerre mondiale.

A tel point que nous avons décidé d'en faire un outil pédagogique afin de faire réfléchir les élèves à leur propre représentation de la Seconde Guerre mondiale : 

Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ?

Ce "nuage de mots" a été réalisé en 2013 à partir d'un sondage auprès de lycéens. La taille des mots est proportionnelle au nombre de citations dans les réponses à la question : "Qu'est-ce qu'évoque la Seconde Guerre mondiale pour vous ?".

Le système concentrationnaire y occupe une place centrale ("Camps", "Extermination") et seules les victimes juives sont évoquées ("Juifs" / "Juif", "Génocide" et "Shoah").

 

Ces résultats nous montre que l'enjeu autour de cette question ne devrait donc pas strictement consister à adopter une posture défensive et à essayer de contester l'accusation d'un "gavage mémoriel", mais d'essayer de comprendre pourquoi et comment une génération vient à partager un sentiment de "saturation mémorielle", qui peut ensuite être instrumentalisé par certains extrêmistes dénonçant une forme de "pornographie mémorielle".

 

La Shoah est-elle trop enseignée à l'école ?

Quand Jacques Fredj affirme  que le génocide des Juifs ne fait pas l'objet d'un gavage dans l'enseignement, il suffit de reprendre sa propre argumentation pour rappelle que le génocide des Juifs d'Europe fait l'objet d'une sensibilisation en CM2, puis d'un cours en Troisième, qui est repris avec une problématique quasiment similaire en Première. Quel autre sujet peut se targuer d'une telle place dans le programmes ?

D'autant plus que le directeur général du Mémorial de la Shoah oublie que le génocide des Juifs d'Europe peut faire l'objet d'une reprise en Terminale dans le cadre du chapitre sur les mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, il convient d'ajouter que les professeur d'histoire n'ont pas le monopole sur cette question. L'enseignement d'histoire des arts au collège s'illustre souvent par l'étude d'une oeuvre liée au génocide et rares sont les élèves qui n'ont pas étudié une oeuvre de la littérature concentrationnaire lors de leur cursus, dont la plus connue reste Si c'est un homme de Primo Lévi.

 

Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ?

Existe-t-il trop de voyages pédagogiques liés à la mémoire de la Shoah ?

Jacques Fredj déclare ensuite que "les institutions dédiées à l'histoire de la Shoah (le Mémorial de la Shoah à Paris et à Drancy, le Cercil à Orléans, la Maison d'Izieu, le Musée du Chambon-sur-Lignon, le camp des Milles) ne reçoivent pas plus de 150 000 élèves du primaire au secondaire sur une classe d'âge d'environ 12 millions d'enfants, environ 1,5 % des élèves qui sont sur les bancs de l'école". Ce qu'il ne précise pas, c'est qu'il faut en fait multiplier ce chiffre par le nombre d'années de scolarisation d'un élève de la primaire au lycée, ce qui multiplie au final sa chance (car nous persistons à croire qu'il s'agit d'une chance) d'avoir visité un tel lieu. 

Encore une fois, à l'exception des musées de la Résistance, qui contiennent généralement aussi une salle consacrée à la déportation, quels sont les musées consacrés à une autre thématique pouvant s'enorgueillir d'une telle performance ?

il faut enfin, pour être tout à fait complet sur ce point, évoquer la question financière : la crise ayant touché autant les familles que les établissements scolaires, il devient de plus en plus difficile d'organiser des voyages pédagogiques... sauf si l'on accepte d'y incorporer une dimension mémorielle qui permet alors d'accéder à une multitude de subventions de la part de plusieurs associations et collectivités territoriales.

Les professeurs sont-ils encouragés à consacrer plus de temps à cette question ?

Concernant les professeurs, Jacques Fredj  utilise encore des chiffres pour signaler que seulement 3% du corps enseignant participe chaque année à une formation sur l'histoire de la Shoah. Comme pour les élèves, ce chiffre doit être mis en perspective : il est d'abord surprenant de calculer ce pourcentage à partir de l'ensemble des professeurs. Les professeurs de sciences et techniques participent à ce genre de manifestation car elles n'ont souvent aucun intérêt dans leur discipline. De plus, un professeur ne participe évidemment pas chaque année à de telles formations. Or, il est rare qu'il n'y participe pas au moins une fois dans sa carrière. Quel autre sujet bénéficie d'une telle force dans l'offre de formation professionnelle ?

Sans compter qu'à cela s'ajoute un relais incomparable dans l'Education nationale qui a récemment mis en place des référents académiques "Mémoire et citoyenneté" chargés d'encourager, entre autres, les manifestations liées à la mémoire du génocide des Juifs d'Europe.

Enfin, ce que le directeur du Mémorial de la Shoah semble également oublier dans son argumentaire, c'est que l'école n'est plus le seul lieu d'apprentissage des élèves. Ainsi, lorsqu'ils affirment avoir "mangé de la Shoah jusqu'à la Terminale", cela ne doit pas être compris uniquement comme une critique du système scolaire, mais comme un ras-le-bol généralisé autour d'un thème devenu omniprésent dans nos sociétés occidentales (le Point Godwin en est une manifestation révélatrice) et dont l'approche moralisatrice ne convient plus aux nouvelles générations.

Ce qui dérange ces jeunes finalement, ce n'est pas tant d'étudier la Shoah, mais de le faire aussi souvent, de façon aussi répétitive, et avec une approche aussi exclusive.

Cette critique s'est d'ailleurs particulièrement accentuée chez les élèves depuis la dernière réforme des programmes du collège et du lycée qui prescrivent désormais d'enseigner le phénomène concentrationnaire uniquement sous l'angle du génocide des Juifs et des Tziganes, laissant de côté les oposants politiques, les Résistants, les associaux, les apatrides, les handicapés, les Témoins de Jéhovah et les homosexuels. Dotés d'un sens critique souvent bien plus affuté qu'on ne veut bien le croire, les jeunes ne sont pas dupes du caractère orienté de cet enseignement et, à défaut d'en comprendre les raisons, finissent par sombrer dans la théorie du complot sionniste.

 

Si "l'affaire Dieudonné" pouvait donc avoir un effet positif, ce serait probablement en permettant de prendre vraiment le temps d'écouter et de comprendre ce que ces jeunes spectateurs ont à nous dire avant d'enclencher un discours bien rodé mais complètement dépassé sur les dangers du racisme et de l'antisémitisme.

Actualisation du 30 janvier 2014

1. Le ministre de l'Education nationale a finalement décidé de répondre par une surenchère commémorative en annonçant à l'occasion de la Journée Internationale de la Mémoire des Génocides et de la Prévention des Crimes contre l'Humanité un renforcement de la formation et des moyens pédagogiques pour l'enseignement de l'histoire de la Shoah.

2. Lyonel Kaufmann, professeur formateur en didactique de l'histoire, propose un article très intéressant sur le positionnement des historiens face à l'inflation mémorielle liée à l'histoire de la Shoah.

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 08:34

L'injonction du "devoir de mémoire" est devenue à la mode depuis les années 1990. Si la plupart des historiens ont pris leur distance avec cette expression, ils n'en ont pas moins interrogé l'émergence et l'omniprésence de cette catégorie dans les usages publics de l'histoire. Cette utilisation est notamment récurrente à l'Assemblée nationale où les députés invoquent régulièrement la mémoire lors des débats, des questions au gouvernement ou bien même dans les projets de lois.

Le "devoir de mémoire" à l'Assemblée nationale : une injonction économique et sociale

Indemniser les pupilles de la Nation par "devoir de mémoire"

Depuis le début de l'année 2013, plusieurs députés de l'UMP ont interrogé le ministère des Anciens combattants sur la possibilité d'un élargissement de la catégorie des "pupilles de la Nation". Le Gouvernement de la France a en effet successivement reconnu le droit à indemnisation des orphelins dont les parents ont été victimes de persécutions antisémites et racistes pendant la Seconde Guerre mondiale (décret n° 2000-657 du 13 juillet 2000) et des orphelins dont les parents ont été victimes de la barbarie nazie (décret n° 2004-751 du 27 juillet 2004) sans jamais répondre aux revendications similaires des orphelins dont les parents sont morts pour faits de guerre et reconnus par la mention « Mort pour la France ».

Parmi les députés qui relaient cette demande, trois invoquent explicitement le "devoir de mémoire :

  1. Georges Fenech (UMP - Rhône) qui considère que la catégorie doit être élargie pour "perpétuer le devoir de mémoire".
  2. Dominique Nachury (UMP - Rhône) qui pense que cette décision permettra "d'assurer le devoir de mémoire".
  3. Marcel Bonnot (UMP - Doubs) qui défend la même mesure dans une formule plus solennelle : "Notre Nation n'a pas seulement un devoir de mémoire, elle a également un devoir de reconnaissance et de réparation"

Sans se prononcer sur la légitimité d'une telle revendication, il est intéressant de constater que les députés considèrent le versement d'une indemnité comme une manifestation du "devoir de mémoire", comme si la reconnaissance de ces orphelins par l’État devait obligatoirement se concrétiser par un geste financier.

La réponse du gouvernement permet d'apporter des éléments expliquant cette différence de traitement, mais elle commence aussi par ces mots :

Très attaché au devoir de mémoire et comprenant la détresse et la souffrance de celles et ceux que la guerre a privé de leurs parents, le ministre délégué auprès du ministre de la défense, chargé des anciens combattants accorde une attention toute particulière à la situation des orphelins de guerre.

Site de l'Assemblée nationale

Cette fois-ci, l'usage de l'expression intervient comme une forme de justification, comme si le gouvernement craignait qu'on lui reproche de ne pas respecter une règle morale tacite.

Des maisons de retrait pour consacrer le "devoir de mémoire"

Plus récemment, c'est le député Thierry Solère (UMP - Hauts-de-Seine) qui a invoqué à nouveau le devoir de mémoire à propos des des établissements publics ou privés de retraite distingués sous le label « Bleuet de France ». Il existe en effet en France un réseau de 76 établissements adhérant à la charte du Bleuet de France et accueillant des anciens combattants et victimes de guerre. Dans sa question au gouvernement, le député indique que ce label a été créé "afin de consacrer le devoir de mémoire".

Encore une fois, l'expression est utilisée sous la forme d'une injonction envers l’État dans le cadre d'un débat relevant de droits sociaux envers les anciens combattants et victimes de guerre.

Le "devoir de mémoire" à l'Assemblée nationale : une injonction économique et sociale

Concrètement, il apparaît évident que le "devoir de mémoire" est invoqué par les députés français pour relayer des revendications strictement économiques et sociales de la part d'associations d'anciens combattants et victimes de guerre. Cette liaison ne se vérifie pas cependant dans le discours officiel de la plupart des associations qui préfèrent généralement ne pas mélanger les deux domaines, distinguant clairement leurs actions "de solidarité" d'une part, et "de mémoire" d'autre part, comme nous pouvons le vérifier sur le site du Bleuet de France mais aussi dans les statuts de l'association nationale des pupilles de la nation, orphelins de guerre ou du devoir.

A défaut d'une définition précise de cette expression, le "devoir de mémoire" fait donc bien l'objet d'usages différenciés en fonction de son auteur et de son contexte d'énonciation, y compris lorsqu'il est censé être invoqué dans un même objectif final.

 

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 09:38

C'est l'affaire du moment, voire l'affaire du quinquennat selon certains journalistes persuadés de chroniquer des évènements historiques chaque matin : Leonarda Dibrani, 15 ans, collégienne rom scolarisée en 3e dans le Doubs, a été interpelée par la police le mercredi 9 octobre dans le cadre d'une sortie scolaire.

En quelques jours, l'évènement est rapidement devenu une "affaire" mobilisant la plupart des services d'information prompts à recueillir le moindre avis et la toute dernière remarque d'un dirigeant politique, mais aussi d'un associatif ou d'un témoin de l'interpelation. Dans ce contexte de boulimie déclarative, il est arrivé que certains laissent échapper une faille dans les éléments de langage de leur plan de communication ou bien décident consciemment de jouer la provocation en utilisant le terme de "rafle" appliqué à l'arrestation de Leonarda Dibrani. C'est le cas notamment du député socialiste du Nord Bernard Roman, mais aussi de la sénatrice écologiste Esther Benbassa, ou encore du coprésident du Parti de Gauche Jean-Luc Mélenchon.

Affaire Leonarda : nouveau Point Godwin à la française

Un débat médiatique sur l'histoire sans historien

Il n'en fallait pas davantage pour relancer la machine médiatique pendant au moins 48h, avec cette particularité cependant d'être en mesure d'ergoter pendant des heures sans jamais mobiliser l'avis d'un historien sur le sujet, alors même qu'un journaliste faisait récemment remarquer qu'il fallait "appeler les historiens à se montrer plus offensifs" pour ne pas délaisser le front du débat aux bonimenteurs.

L'éditorialiste politique Alba Ventura ne s'est pas encombrée de tels scrupules, préférant donner des leçons de morale aux responsables politiques qui utilisent un terme renvoyant "à une autre époque" et ne faisant "qu'attiser la violence" :

Alba Ventura : "En employant des mots comme rafle, les politiques attisent la violence"

Si de nombreux historiens refusent de se rendre sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio pour commenter l'actualité, ce n'est certainement pas parce qu'ils seraient perchés et reclus dans une tour d'ivoire arrogante des savoirs et de la connaissance, mais parce que leur discipline ne se prête guère à l'exercice journalistique où l'angle d'approche doit être immédiatement identifié et laisser peu de place à la nuance (ce qui constitue au passage un exercice complexe et respectable à porter aux crédit de nos amis journalistes).

Néanmoins, cela ne signifie pas pour autant que les historiens ne se prononcent pas sur l'actualité et n'ont pas d'avis sur le monde qui les entoure. Jean Birnbaum convoquait Duby pour justifier l'intervention des historiens sur la place publique en citant ces mots : "Je ne perds aucune occasion de m'adresser à d'autres qu'à mes élèves et à mes collègues". Je préfère pour ma part citer cette anecdote de Marc Bloch dans Apologie pour l'histoire :

L'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé. Mais il n'est peut-être pas moins vain de s'épuiser à comprendre le passé, si l'on ne sait rien du présent.
J'ai déjà ailleurs rappelé l'anecdote : j'accompagnais, à Stokholm, Henri Pirenne ; à peine arrivés, il me dit : "Qu'allons-nous voir d'abord ? Il paraît qu'il y a un Hôtel de Ville tout neuf. Commençons par lui". Puis, comme s'il voulait rpévenir un étonnement, il ajouta : "Si j'étais antiquaire, je n'aurais d'yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis historien. C'est pourquoi j'aime la vie".
Cette faculté d'appréhension du vivant, voilà bien, en effet, la qualité maîtresse de l'historien.

Apologie pour l'histoire ou métier d'historien

 

Rafle ou pas rafle ?

Suivant l'exemple de leurs prédecesseurs, les historiens contemporains se sont pas restés insensibles à l'affaire Leonarda. Leurs propos recueillis sur des blogs, des listes d'information professionnelles ou dans les médias écrits témoignent de deux positions majoritaires qui se cristallisées autour d'un article d'Eric Conan dans Marianne.

Selon ce journaliste ayant coécrit avec Henri Rousso un ouvrage essentiel sur la construction mémorielle de la Seconde Guerre mondiale en France (Vichy, un passé qui ne pas pas), il y aurait lieu de se préoccuper de "ce qui sort de certains cerveaux de gauche après deux décennies de « devoir de mémoire»". En l'occurence, il considère que "ces comparaisons avec Vichy et le nazisme ne sont pas seulement obscènes et sacrilèges, elles sont dangereuses et coupables" car elles joueraient en toute désinvolture avec "des mots du passé sacrés, chargés de honte ou de gloire, de drames ou de sacrifices, qui ne nous appartiennent pas".

Affaire Leonarda : nouveau Point Godwin à la française

Au-delà de la position tranchée de l'auteur, l'un des intérêts de ce texte réside dans le rappel d'autres affaires qui ont déjà suscité de tels rapprochements avec l'histoire de Vichy : l'association Act Up par exemple qui dénonce dans les années 1990 l'indifférence des Français et de leur gouvernement face à l'épidémie de Sida, ou encore les manifestations contre les lois Pasqua-Debré sur l'immigration qui mettent en scène de faux déportés et des affiches assimilant le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré à Pétain.

Eric Conan pousse cependant la réflexion à l'extrême en considérant que ceux qui utilisent le terme de "rafle" pour décrire l'arrestation puis l'expulsion de Leonarda entretiennent inconsciennement une forme de négationnisme "peut-être plus efficace que le négationnisme pervers des antisémites". Selon lui, la comparaison abusive entre la France d'aujourd'hui et celle de Vichy participerait à une banalisation des drames de l'Histoire qu'aucune sommité intellectuelle ne serait plus désormais en mesure de dénoncer. Il est vrai que la dernière fois qu'on a vu l'une des figures qu'il invoque à la télévision, à savoir Serge Klarsfeld, c'était pour soutenir le député Christian Vanneste qui venait de nier sans aucune source historique l'existence d'une déportation pour motif d'homosexualité à partir de la France...

Face à cette argumentation, d'autres historiens tels que Charles Heimberg ont pris la plume pour rappeler qu'Eric Conan pouvait lui-même être considéré comme "pris au piège du « devoir de mémoire »".

La mise au point est simple : "S'il n'y a pas lieu d'assimiler l'affaire de Leonarda à une rafle, il n'en reste pas moins qu'une réflexion comparatiste, distinguant points communs et différences, garde tout son sens dans la perspective d’une intelligibilité du passé qui puisse éclairer le présent et ses enjeux".

On retrouve dans ces mots la tonalité de Marc Bloch et d'Henri Pirenne sur l'usage du passé comme piste de lecture du présent, tout en ajoutant la dimension nouvelle du travail de mémoire qui, malgré toutes ses limites scientifiques, relèverait d'une démarche utile pour prévenir l'éventuel retour de pratiques violentes qu'on pourrait croire strictement cantonnées aux livres d'histoire.

Un point Godwin à la française

A mon sens, ce débat engagé chez les historiens et poursuivi sur de nombreux forums relève d'une adaptation française de la théorie du Point Godwin.

Si le principe initial de cette loi repose sur la probabilité exponentielle de trouver une comparaison impliquant Hitler et les nazis au cours d'une discussion, nous avons déjà pu remarquer sur ce site que le schéma universel se décline généralement en une multitude d'adaptations nationales.

Dans le cadre de ce débat, la dérive a été particulièrement rapide en raison des origines ethniques de la jeune fille et de l'intervention des forces de police française qui, selon les propos même de l'enquête administrative, ont manqué de "discernement".

Or, n'est-ce pas ce que l'on a longtemps reproché aux policiers français sous le régime de Vichy ? N'est-ce pas non plus le sens de l’interpellation du député Bernard Roman qui ne se contente pas de dénoncer une rafle, mais en profite pour revendiquer un "devoir d'insurrection" que d'autres préfèrent qualifier d'indignation.

En somme, il me semble abusif de considérer ces échanges comme relevant d'une accusation sérieuse de dérive totalitaire à l'encontre du pouvoir en place. La plupart des interlocuteurs sont bien conscients de se situer sur le terrain de la posture politicienne qu'ils entretiennent volontairement.

En revanche, cette polémique n'en demeure pas moins significative d'une forme d'usage politique du passé et du régime mémoriel de notre société. En ce sens, elle constitue une nouvelle contribution intéressante à l'écriture de l'histoire des mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 13:31

La chancelière allemande Angela Merkel s'est rendu au camp de Dachau le mardi 20 août 2013. Après un temps de recueillement et un discours de qualité, la candidate à sa propre réélection s'est rendue à un meeting électoral sous une "tente à bière" qui constitue un lieu de sociabilité politique traditionnel en Bavière.

Une polémique s'est immédiatement développée autour de cette visite à mi-chemin entre l'hommage officiel de la part d'un chef de gouvernement et une tentative de récupération par un candidat en campagne.

La présidente du groupe des Verts au Bundestag, Renate Künast, a notamment considéré que cette juxtaposition des agendas était "de mauvais goût", tandis que Der Spiegel titrait : "au bon endroit au mauvais moment".

Angela Merkel à Dachau : pour un renouvellement commémoratif

On peut certes considérer qu'Angela Merkel aurait pu faire preuve d'un peu plus de finesse dans l'organisation de son emploi du temps qui l'entraîne à commettre une erreur de communication.

Difficile cependant de donner des leçons de ce côté du Rhin quand notre précédent président de la République s'était illustré par son instrumentalisation répétée des commémorations au plateau des Glières ou encore sa présence imaginaire lors de la chute du mur de Berlin.

Angela Merkel à Dachau : pour un renouvellement commémoratif

Cette polémique devrait plutôt faire réfléchir sur la place et le rôle des cérémonies commémoratives dans nos sociétés contemporaines. On ne peut pas sans cesse dénoncer une forme d'instrumentalisation politique de l'histoire et de la mémoire alors que ces manifestations sont justement l'apanage de la dimension politique dans l'acte commémoratif.

Au contraire, repenser les commémorations dans leur dimension politique et civique serait probablement l'un des meilleurs moyens de les moderniser et d'en renouveler les participants en attirant les nouvelles générations qui ne parviennent pas toujours à comprendre la signification des rassemblements actuels à la codification complexe et surannée.

Malgré les innombrables efforts du ministère de l’Éducation nationale qui ne cesse d'appeler les enseignants à encourager leurs élèves à participer aux cérémonies commémoratives, force est de constater que les rangs s'amenuisent d'année en année tandis que les survivants de la résistance et de la déportation disparaissent.

Nous avions déjà soulevé ce problème en 2011 à l'occasion du lancement du "Passeport pour la mémoire" par l'Office national des Anciens Combattants et Victimes de guerre (Onacvg) et la mairie de Saint-Maur-des-Fossés. A l'époque, je soulignais déjà la désaffection progressive des cérémonies par un jeune public qui connaît de moins en moins les évènements commémorés et qui ne comprend plus la signification et les codes de telles rencontres :

Cette initiative, aussi louable soit-elle, s’accroche désespérément aux attentes des plus anciens qui entretiennent une dimension quasiment sacrée autour des cérémonies commémoratives. Il serait peut-être préférable, quitte à faire grincer quelques dents chez les habitués, de réformer nos commémorations pour les rendre plus attractives, plus participatives et plus éclectiques.

Histoire, Mémoire et Société

Bien que la France soit restée très traditionnelle dans ce domaine (rassemblement, minute de silence, discours, pose d'une gerbe...), d'autres pays tentent progressivement d'instaurer d'autres formes commémoratives qui ne sont pas sans intérêt.

C'est le cas par exemple de l'Homomunument d'Amsterdam étudié par Régis Schlagdenhauffen dans le cadre de sa thèse sur la commémoration des victimes homosexuelles du nazisme.

Ce lieux de mémoire est inauguré en 1987. Il est composé de trois triangles équilatéraux dirigés vers des lieux symboliques : la maison d'Anne Frank, le Nationaal Monument, le siège du COC, une association homosexuelle néerlandaise.

Chaque année s'y déroule une commémoration qui s'inscrit dans le cadre du Dodenherdenking, la cérémonie nationale qui commémore toutes les victimes néerlandaises du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale.

A l'Homomonument, la cérémonie rassemble des militaires de l'HSK (Fondation Homosexualité et Armée), des policiers en uniforme, des élèves de l'académie de police, une élue de la ville d'Amsterdam, le président du COC Amsterdam accompagné de membres de l'association et le public.

Plusieurs discours se succèdent avant d'opérer le dépôt de gerbes par les autorités locales, les association, les militaires, les policiers et les pompiers et des membres de partis politiques. Une attention particulière est accordée à la présence des forces de police qui ont été accusées de passivité face à la persécution des homosexuels et à qui il est désormais rappelé qu'ils doivent contribuer à leur protection.

A priori, cette cérémonie commémorative ressemble donc à celles que l'on peut observer en France... sauf qu'elle s'inscrit ici dans une temporalité plus large qui commence par la fête de la Reine le 30 avril et se termine par le jour de la Libération le 5 mai.

Lors de la fête de la Reine, l'esplanade mémorielle se transforme en lieu de sociabilité où est installé une buvette et où sont organisés des jeux. Au soir du jour de la libération du pays, le monument se transforme en piste de danse pour l'organisation d'un bal qui rassemble plusieurs centaines de personnes.

A l'exception de cette commémoration nationale, le monument est susceptible d'accueillir d'autres manifestations au cours de l'année (lors de la Gay Pride ou pour commémorer d'autres évènements liés à l'histoire gaie et lesbienne). Il est d'ailleurs aussi devenu un lieu inscrit dans le patrimoine de la ville où les habitants et les visiteurs peuvent venir s'installer pour manger une gaufre, acheter des souvenirs et se renseigner au Pink Point sur la vie gaie et lesbienne d'Amsterdam.

Les vidéos ci-dessus illustrent les différentes facettes de l'utilisation de ce mémorial qui n'a pas été pensé uniquement comme un lieu de recueillement, mais aussi comme un lieu de sociabilité ancré dans le quotidien et voué à évoluer avec la société qu'il accueille en nombre.

L'expérience n'est probablement pas transposable en l'état dans un pays comme la France mais pourrait néanmoins permettre aux acteurs publics et aux associations liées à la mémoire d'entamer une réflexion sur le renouvellement de l'acte commémoratif à l'échelle locale et nationale.

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 09:36

 

A la lecture d'une  proposition de loi déposée récemment à l'Assemblée nationale, nous avons découvert une nouvelle facette surprenante de la politique mémorielle nationale :

"la vocation de la réserve citoyenne est de contribuer, au titre d’un engagement volontaire et bénévole, au renforcement du lien entre la société civile et les forces armées, au développement de l’esprit de défense au sein de la communauté nationale, ainsi qu’au devoir de mémoire, et, le cas échéant, de fournir les renforts nécessaires à la réserve opérationnelle".

Selon le site du ministère de la Défense, la réserve citoyenne est constituée "de volontaires agréés auprès d'autorités militaires en raison de leurs compétences, de leur expérience, mais aussi de leur intérêt pour les questions relevant de la défense nationale". Elle "a pour mission principale de contribuer à la diffusion de l'esprit de défense et au renforcement du lien armées-Nation".

 

Memoire-militaire.jpg

Visite du camp militaire de Suippes par un réserviste (source : ministère de la Défense)

Crédits : Christophe Fiard/DICoD - Christophe Fiard/DICoD

 

Vers une véritable politique mémorielle nationale

Cette information laisse songeur quant à la logique de la politique mémorielle nationale. 

D'abord, est-il raisonnable de parler encore aujourd'hui de "devoir de mémoire" dans le corpus législatif français ?  Les innombrables travaux d'histoire sur cette question ont bien montré les limites d'une telle expression qui, si elle se justifie dans un contexte associatif, devrait faire l'objet d'une utilisation parcimonieuse par les autorités publiques, et a fortiori, par le législateur.

Nous avons trop souvent relevé  sur ce blog une utilisation regrettable de termes confus dans le domaine mémoriel qui relève d'une absence de réelle réflexion sur la question. Il serait peut-être temps pour l'Etat français de s'interroger sur les enjeux et les objectifs de sa politique mémorielle : s'agit-il uniquement d'apporter une réponse progressive aux différentes revendications mémorielles ? Ou bien est-il possible d'envisager l'élaboration d'un véritable projet national ?

 

Pour une mémoire nationale libérée de son passé militaire

L'évocation plus particulièrement du devoir de mémoire censé être entretenu par les volontaires de la réserve citoyenne est ensuite révélatrice d'une absence d'actualisation politique, scientifique et sociale dans ce domaine.

Depuis son apparition, la politique mémorielle a été traditionnellement rattachée au ministère de la Défense par l'intermédiaire des Anciens Combattants. Il s'agissait alors d'entretenir le souvenir des soldats Morts pour la France. Or, depuis quelques années, on observe un progressif détachement des questions mémorielles et militaires. Certes, les militaires tombés au combat continuent d'être honorés, mais de nombreuses autres mémoires, majoritairement civiles désormais, sont apparues et ont obtenu une reconnaissance officielle.

N'est-il donc pas possible d'envisager lors du prochain remaniement ministériel l'apparition d'un secrétariat d'Etat aux Mémoires nationales rattaché au ministère de la Culture plutôt qu'à celui de la Défense ?

Cette distinction a d'ores et déjà été mise en oeuvre par des grandes villes françaises qui se sont dotées d'adjoints ou de chargés de mission dédiés aux questions mémorielles. Elle permet d'élaborer  une politique mémorielle plus cohérente et capable de coaliser plus facilement une multiplicité d'acteurs concernés par la question mémorielle (administrations, associations, mais aussi enseignants, scientifiques, élus...).

 

Quoiqu'il en soit, il devient urgent pour l'Etat de réfléchir à la gestion rationnelle de cette inflation mémorielle qui s'exprime désormais dans tous les domaines et pour laquelle les autorités nationales n'ont pas encore adopté de stratégie cohérente.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:56

 

Je ne sais pas si Arnaud Montebourg apprécie sa caricature d'aristocrate d'un autre temps, mais il semble bien décidé à l'assumer.

 

montebourg_medieval.png

 

Dans  le tournoi qui l'oppose au PDG de Titan International, le ministre du Redressement productif invoque la mémoire de La Fayette et des soldats américains sur les plages de Normandie pour défendre l'honneur de la France salie par les saillies de Maurice Taylor :

"La France est d'autant plus fière et heureuse d'accueillir les investissements américains que nos deux pays sont liés par une amitié ancienne et passionnée. Savez-vous au moins ce qu'a fait La Fayette pour les États-Unis d'Amérique ? Pour notre part, nous Français, n'oublierons jamais le sacrifice des jeunes soldats américains sur les plages de Normandie pour nous délivrer du nazisme en 1944".

 

Si on suit le raisonnement d'Arnaud Montebourg, un investisseur américain devrait donc maintenir ses financements en France en 2013 sous prétexte, entre autres, qu'un aristocrate français ait participé à la guerre d'indépendance des États-Unis au XVIIIe siècle.

L'argument fait sourire sans même parvenir à égratigner l'armure purement financière de son opposant... et c'est peut-être mieux ainsi ! Car si Maurice Taylor commençait à vouloir répondre sur le même ton qu'Arnaud Montebourg, il n'aurait probablement aucun mal à lui montrer que le marquis de La Fayette était au moins autant libéral en politique qu'en économie.

 

Le risque est probablement calculé de la part d'Arnaud Montebourg qui sait que l'invocation de l'Histoire en politique demeure toujours au stade anecdotique.. sauf si ceux qui souhaitent précipiter son départ (en France comme aux États-Unis) venaient à amplifier ce détail pour faire durer le tournoi.

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