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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 13:31

La chancelière allemande Angela Merkel s'est rendu au camp de Dachau le mardi 20 août 2013. Après un temps de recueillement et un discours de qualité, la candidate à sa propre réélection s'est rendue à un meeting électoral sous une "tente à bière" qui constitue un lieu de sociabilité politique traditionnel en Bavière.

Une polémique s'est immédiatement développée autour de cette visite à mi-chemin entre l'hommage officiel de la part d'un chef de gouvernement et une tentative de récupération par un candidat en campagne.

La présidente du groupe des Verts au Bundestag, Renate Künast, a notamment considéré que cette juxtaposition des agendas était "de mauvais goût", tandis que Der Spiegel titrait : "au bon endroit au mauvais moment".

Angela Merkel à Dachau : pour un renouvellement commémoratif

On peut certes considérer qu'Angela Merkel aurait pu faire preuve d'un peu plus de finesse dans l'organisation de son emploi du temps qui l'entraîne à commettre une erreur de communication.

Difficile cependant de donner des leçons de ce côté du Rhin quand notre précédent président de la République s'était illustré par son instrumentalisation répétée des commémorations au plateau des Glières ou encore sa présence imaginaire lors de la chute du mur de Berlin.

Angela Merkel à Dachau : pour un renouvellement commémoratif

Cette polémique devrait plutôt faire réfléchir sur la place et le rôle des cérémonies commémoratives dans nos sociétés contemporaines. On ne peut pas sans cesse dénoncer une forme d'instrumentalisation politique de l'histoire et de la mémoire alors que ces manifestations sont justement l'apanage de la dimension politique dans l'acte commémoratif.

Au contraire, repenser les commémorations dans leur dimension politique et civique serait probablement l'un des meilleurs moyens de les moderniser et d'en renouveler les participants en attirant les nouvelles générations qui ne parviennent pas toujours à comprendre la signification des rassemblements actuels à la codification complexe et surannée.

Malgré les innombrables efforts du ministère de l’Éducation nationale qui ne cesse d'appeler les enseignants à encourager leurs élèves à participer aux cérémonies commémoratives, force est de constater que les rangs s'amenuisent d'année en année tandis que les survivants de la résistance et de la déportation disparaissent.

Nous avions déjà soulevé ce problème en 2011 à l'occasion du lancement du "Passeport pour la mémoire" par l'Office national des Anciens Combattants et Victimes de guerre (Onacvg) et la mairie de Saint-Maur-des-Fossés. A l'époque, je soulignais déjà la désaffection progressive des cérémonies par un jeune public qui connaît de moins en moins les évènements commémorés et qui ne comprend plus la signification et les codes de telles rencontres :

Cette initiative, aussi louable soit-elle, s’accroche désespérément aux attentes des plus anciens qui entretiennent une dimension quasiment sacrée autour des cérémonies commémoratives. Il serait peut-être préférable, quitte à faire grincer quelques dents chez les habitués, de réformer nos commémorations pour les rendre plus attractives, plus participatives et plus éclectiques.

Histoire, Mémoire et Société

Bien que la France soit restée très traditionnelle dans ce domaine (rassemblement, minute de silence, discours, pose d'une gerbe...), d'autres pays tentent progressivement d'instaurer d'autres formes commémoratives qui ne sont pas sans intérêt.

C'est le cas par exemple de l'Homomunument d'Amsterdam étudié par Régis Schlagdenhauffen dans le cadre de sa thèse sur la commémoration des victimes homosexuelles du nazisme.

Ce lieux de mémoire est inauguré en 1987. Il est composé de trois triangles équilatéraux dirigés vers des lieux symboliques : la maison d'Anne Frank, le Nationaal Monument, le siège du COC, une association homosexuelle néerlandaise.

Chaque année s'y déroule une commémoration qui s'inscrit dans le cadre du Dodenherdenking, la cérémonie nationale qui commémore toutes les victimes néerlandaises du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale.

A l'Homomonument, la cérémonie rassemble des militaires de l'HSK (Fondation Homosexualité et Armée), des policiers en uniforme, des élèves de l'académie de police, une élue de la ville d'Amsterdam, le président du COC Amsterdam accompagné de membres de l'association et le public.

Plusieurs discours se succèdent avant d'opérer le dépôt de gerbes par les autorités locales, les association, les militaires, les policiers et les pompiers et des membres de partis politiques. Une attention particulière est accordée à la présence des forces de police qui ont été accusées de passivité face à la persécution des homosexuels et à qui il est désormais rappelé qu'ils doivent contribuer à leur protection.

A priori, cette cérémonie commémorative ressemble donc à celles que l'on peut observer en France... sauf qu'elle s'inscrit ici dans une temporalité plus large qui commence par la fête de la Reine le 30 avril et se termine par le jour de la Libération le 5 mai.

Lors de la fête de la Reine, l'esplanade mémorielle se transforme en lieu de sociabilité où est installé une buvette et où sont organisés des jeux. Au soir du jour de la libération du pays, le monument se transforme en piste de danse pour l'organisation d'un bal qui rassemble plusieurs centaines de personnes.

A l'exception de cette commémoration nationale, le monument est susceptible d'accueillir d'autres manifestations au cours de l'année (lors de la Gay Pride ou pour commémorer d'autres évènements liés à l'histoire gaie et lesbienne). Il est d'ailleurs aussi devenu un lieu inscrit dans le patrimoine de la ville où les habitants et les visiteurs peuvent venir s'installer pour manger une gaufre, acheter des souvenirs et se renseigner au Pink Point sur la vie gaie et lesbienne d'Amsterdam.

Les vidéos ci-dessus illustrent les différentes facettes de l'utilisation de ce mémorial qui n'a pas été pensé uniquement comme un lieu de recueillement, mais aussi comme un lieu de sociabilité ancré dans le quotidien et voué à évoluer avec la société qu'il accueille en nombre.

L'expérience n'est probablement pas transposable en l'état dans un pays comme la France mais pourrait néanmoins permettre aux acteurs publics et aux associations liées à la mémoire d'entamer une réflexion sur le renouvellement de l'acte commémoratif à l'échelle locale et nationale.

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 11:42

 

Mercredi 30 janvier 2013, Christian Assaf, député socialiste de l'Hérault, est monté à la tribune de l'Assemblée nationale dans le cadre du débat parlementaire sur l'ouverture du mariage civil aux couples de même sexe. Il a ponctué son intervention par une formule qui a suscité l'indignation sur les bancs de l'opposition et attiré l'attention des médias : "Le temps du triangle rose est terminé !".

 

 

Que de chemin parcouru !

Alors que les députés de l'opposition faisaient mine de s'offusquer d'une telle attaque et tentaient encore une fois de bloquer le débat par du bruit médiatique et de la controverse politicienne, j'étais pour ma part étonné qu'une telle déclaration puisse être prononcée à la tribune de l'Assemblée nationale.

Que de chemin parcouru en effet depuis ce 25 avril 1975 où une délégation du Groupe de Libération des homosexuels (GLH) était arrêtée et placée en garde à vue pour avoir essayé de déposer une gerbe en mémoire des homosexuels déportés au Mémorial de l'île de la Cité à Paris.

Que de chemin parcouru depuis ce 28 avril 1985 où le Collectif homosexuel comtois était violemment chassé de la cérémonie au pied du monument de la déportation de Besançon aux cris de "Ils auraient dû être tous exterminés" et "On devrait rouvrir les fours pour eux" prononcés par des anciens déportés et enfants de déportés.

Que de chemin parcouru depuis la création de deux associations françaises visant à défendre et valoriser la mémoire de la déportation pour motif d'homosexualité : le Mémorial de la Déportation Homosexuelle (MDH) en 1989 et les Oubliés de la Mémoire (ODLM) en 2003.

Que de chemin parcouru depuis le discours de Lionel Jospin le 26 avril 2001, puis celui de Jacques Chirac le 24 avril 2005, reconnaissant politiquement la déportation pour motif d'homosexualité.

 

2005, c'est justement l'année où, en tant qu'étudiant en histoire, j'ai décidé d'orienter mes travaux de recherche sur l'histoire et les mémoires de la déportation pour motif d'homosexualité en France. A l'époque, très peu de personnes avaient déjà entendu parler de ce sujet. Un sondage dans un bar gay et auprès de professeurs d'histoire m'avait d'ailleurs permis de réaliser l'étendue de l'ignorance sur cette question auprès d'un public que je pensais pourtant sensibilisé.

 

Une étape historique

Que s'est-il donc passé depuis pour qu'un député puisse utiliser l'expression de "triangle rose" sans autre forme d'explication ?

L'un des premiers éléments d'explication qui m'est venu à l'esprit était qu'Hussein Bourgi, secrétaire départemental du PS de l'Hérault ET président du Mémorial de la Déportation homosexuelle ait discrètement inspiré le discours d'un des députés de sa circonscription. Or, celui-ci m'a répondu qu'il n'y avait eu "aucune influence récente" de sa part mais qu'il fallait peut-être y voir "le fruit d'un travail de pédagogie très ancien auprès des élus de mon département et plus largement auprès de la population locale".

Il est clair en effet que ce sujet a bénéficié d'une audience particulière depuis quelques années. J'ai moi-même organisé un colloque et dirigé un ouvrage sur la question. D'autres livres ont été également écrits, accompagnés de films, téléfilms, documentaires, expositions et autres évènements bénéficiant généralement d'une audience médiatique non-négligeable.

Mais à mon avis, tous ces éléments constructifs ne sont rien à côté de la polémique qui a explosé l'année dernière lorsque Christian Vanneste qualifiait la déportation des homosexuels de "fameuse légende". Je me souviens de ce jour complètement délirant où tous les éditorialistes s'étaient exprimés sur le sujet, où des dizaines de journalistes avaient réussi à bloquer ma messagerie et s'étaient ensuite adressés à mes élèves qui m'interrompaient en plein cours pour me dire qu'un journaliste essayait de me joindre par l'intermédiaire de leur portable. Je me souviens aussi que c'est le jour où Nicolas Sarkozy avait annoncé sa candidature sur TF1 et qu'il avait été lui aussi obligé de s'exprimer sur cette affaire retombée aussi vite qu'elle s'était emballée.

Force est de constater que derrière la polémique, quelques éléments de pédagogie ont pu être diffusés et ont permis de mieux connaître cet aspect particulier de l'histoire de la déportation.

 

Un nouveau point Godwin

L'usage de l'expression "triangle rose" à la tribune de l'Assemblée constitue donc une étape historique dans la construction mémorielle de la déportation pour motif d'homosexualité en France. Cependant, le contexte de son utilisation s'inscrit dans le cadre d'une autre phénomène bien connu des lecteurs de ce blog : le Point Godwin !

Christian Assaf prononce en effet cette diatribe pour dénoncer "certains extrémismes" et "des discours aux relents homophobes". Par ce procédé, il a donc recours aux références du nazisme pour stigmatiser son adversaire dans le cadre d'un débat, ce qui constitue exactement la définition du Point Godwin.

Les députés de l'opposition l'ont d'ailleurs bien compris comme cela puisque qu'Hervé Mariton, député UMP de la Drôme, a ensuite dénoncé ce qu'il considère comme des "propos inacceptables" et rappelé au nom de ses collègues : "Nous condamnons absolument l'homophobie, les actes inqualifiables accomplis par le régime nazi à l'encontre des personnes homosexuelles. Oui, nous sommes en sympathie avec tous ceux qui ont souffert du régime nazi et les homosexuels en font partie".

On peut s'étonner cependant que les députés de l'opposition n'aient pas été animés de la même ferveur lorsqu'il s'agissait de condamner les multiples points Godwin qui se sont exprimés jusqu'à présent exclusivement dans le camp de l'opposition au mariage pour tous.

 

De son côté, Christian Assaf a souhaité s'expliquer sur l'utilisation de ce point Godwin, ce qui est suffisamment rare pour être lu :

"Oui, j’ai tenu à dire que « le temps du triangle rose est terminé » car j’ai tenu à rappeler l’Histoire. Celle de femmes et d’hommes qui ont souffert dans leur chair en raison de leur orientation sexuelle. Celle de femmes et d’hommes qui ont payé de leur vie leurs choix sentimentaux.

Oui, j’ai tenu à dire que « le temps du triangle rose est terminé » car lorsque j’entends certains plaider pour que des élus de la République aient la possibilité de ne pas célébrer les mariages homosexuels, je considère cette discrimination infamante. Car lorsque je lis des propositions expliquant que ces mariages pourraient être délocalisés, célébrés dans d’autres Mairie, je m’inquiète de cette intolérance. La Mairie est la maison de tous les citoyens, aucune d’entre elles ne doit pouvoir refuser de célébrer un mariage en raison d’une orientation sexuelle. La République est le bien de tous, aucun argument n’est recevable pour justifier une tentative de ghettoïsation de ces unions.

Oui, j’ai tenu à dire que « le temps du triangle rose est terminé » car il existe des amendements s’inquiétant des « flux d’étrangers qui pourraient vouloir venir se marier en France ». Mais que reste-t-il de notre Histoire, de notre humanisme, lorsque de telles suppositions nauséabondes peuvent être émises ?

Oui, j’ai tenu à dire que « le temps du triangle rose est terminé » car je n’ai pas supporté les nombreux dérapages homophobes qui ont pu être proférés autour de ce projet de loi. « Gays femelles », « unions avec les animaux », « autodétruire une espèce », « déclin de la civilisation »… Comment pourrait-on ne pas s’indigner des relents homophobes que contiennent ces déclarations.

Certains se plairont à sortir l’argument du point Godwin pour une fois de plus éluder le débat et éviter de discuter du fond".

 

Christian Assaf assume donc totalement cette expression au sens où elle ne serait pas destinée selon lui à stigmatiser un adversaire qu'il associerait ainsi au nazisme, mais plutôt à mobiliser le souvenir de victimes pour mieux dénoncer une discrimination qui n'aurait jamais vraiment cessé.

Cette interprétation inédite trouvera peut-être d'autres illustrations à l'avenir. En attendant, il reste encore plusieurs jours de débat, et probablement d'autres point Godwin en perspective.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et homosexualités
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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 10:14

 

Il y a des films qu'on aimerait avoir écrit tellement leur récit nous semble familier. 

Il y a des films qui semblent être d'une telle évidence qu'on a l'impression de les avoir vécu.

 

Les Invisibles de Sébastien Lifshitz est de ceux-là :

 

 

Soyons honnête, il m'est impossible d'être totalement objectif sur ce film.

D'une part, car son sujet est au croisement de mes thématiques de recherche : l'histoire des homosexualités et les études mémorielles.

D'autre part, car j'ai eu la chance de croiser le chemin de Sébastien Lifshitz au début de ce projet. A l'époque, j'étais encore un jeune étudiant terminant son master d'histoire contemporaine sur l'histoire et la mémoire de la déportation pour motif d'homosexualité en France. Notre échange a commencé par téléphone et s'est poursuivi à la terrasse d'un café. Les témoins n'étaient pas encore trouvés et notre discussion avait surtout été théorique : Pourquoi les jeunes homosexuels regardent-ils si peu leur passé ? Et pourquoi les homosexuels âgés deviennent-ils progressivement invisibles ?

Depuis, j'ai suivi l'avancée de ce projet en pointillés, rencontrant souvent par hasard les collaborateurs de Sébastien Lifshitz un peu partout en France au gré d'une réunion, d'une manifestation ou d'un entretien.

C'est pourquoi j'ai été étonné (et honoré) de voir apparaître mon nom à la fin du générique, n'estimant pas vraiment avoir été d'une grande utilité sur ce documentaire.

Maintenant que la promotion du film est terminée et que le travail de Sébastien a récolté  toutes les récompenses qu'il mérite, il m'est possible d'en parler plus librement.

 

Un hommage au dialogue inter-générationnel

Le fait que ce film remporte le César 2012 du meilleur documentaire aux côtés du film Amour de Michael Haneke n'est pas une coïncidence. Ces deux oeuvres cinématographiques témoignent d'un nouveau regard sur notre société et sur la part grandissante des seniors qui la composent.

Tandis que les années 1960-1970 étaient dominées par la "génération yéyé" issue du baby-boom et porteuse d'avenir dans le contexte des Trente Glorieuses, le début du XXIe siècle est indéniablement marqué par cette même génération qui a vieilli mais qui n'a jamais perdu l'étincelle de ses espoirs alors que notre société les regarde avec tendresse comme les fossiles d'une époque révolue.

 

les-invisibles-1.jpg

 

Le film repose sur le témoignage d'hommes et de femmes nés dans l'entre-deux guerres et qui ont décidé, à un moment de leur vie, d'assumer leur homosexualité sans pour autant devenir des figures du militantisme. Face à la caméra discrète de Sebastien Lifshitz, ils racontent leur vie, leurs déboires, leurs amours et leurs combats.

 

L'une des grandes qualités de ce film repose sur la diversité des témoins qui représentent une large palette de catégories sociales et culturelles, jetant ainsi une première pierre dans la mare paisible des stéréotypes souvent véhiculés sur l'homosexualité.

Cette sélection attentive permet en effet d'ébranler certains mythes, dont le principal repose sur l'image erronée d'un homosexuel majoritairement citadin et appartenant à une sorte de caste bourgeoise culturellement privilégiée.

Parmi les témoins de ce film figurent de nombreux campagnards qui n'ont soit jamais vraiment quitté leur milieu d'origine, soit fait le choix d'une vie véritablement rurale au milieu des chèvres, des poules et des moutons.

Le fait qu'une des lesbiennes du film soit Maire de sa commune montre également que les homosexuels ne vivent pas nécessairement reclus de la société quant ils quittent l'environnement urbain. Ils peuvent être assez naturellement reconnus et intégrés dans un cercle de sociabilité civique non communautarisé.

 

les-invisibles_2.jpg

 

La parité n'est certes pas totalement respectée mais la présence de lesbiennes doit être soulignée car elles sont généralement considérées comme des invisibles parmi les invisibles : en tant que femme, en tant que lesbienne et en tant que personne âgée.

Or, les témoignages recueillis dans ce film par Sébastien Lifshitz montrent que ces femmes ont souvent été à la pointe des luttes syndicales et sociétales, à leur manière et sans exclusivisme. Ainsi, l'une d'entre-elles a commencé par se battre à l'échelle de son entreprise, quand l'autre décidait de mettre en place une cellule d'avortement à une époque où cette pratique pouvait conduire à la prison.

 

Une micro-histoire contemporaine des homosexuels français

Bien que ce film n'ait pas la prétention d'être un documentaire historique, il apporte une pierre inédite à l'histoire des homosexuels français qui reste encore largement à écrire. 

Ayant assisté à une projection suivie d'un débat, j'avais été un peu troublé de voir la très grande majorité des échanges porter sur l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples homosexuels. Selon les spectateurs, ce film constituerait un argument imparable en faveur du projet de loi sur le "mariage pour tous". Pour ma part, j'ai tendance à penser qu'il s'agit avant tout d'un concours de circonstances puisque lorsque l'idée d'un tel film a germé dans la tête de Sebastien Lifshitz, nous étions très loin d'imaginer qu'il puisse sortir en salles dans le contexte d'un débat sur la mariage et l'adoption à l'Assemblée nationale.

Bien au contraire, malgré le clin d'oeil à la fin du film qui montre deux homosexuels visitant une chapelle au milieu d'une forêt, j'aurais été curieux d'entendre l'ensemble des témoins réagir à la question du mariage qui n'était pas encore d'actualité au moment du tournage. Mon expérience personnelle d'entretiens avec des homosexuels âgés me conduit plutôt à nuancer l'interprétation sous-entendue par les dernières images du film. S'ils défendent globalement l'idée d'une égalité des droits, la plupart des homosexuels de cet âge ne font pas de l'accès au mariage et à l'adoption une revendication importante car elle représente souvent à leurs yeux une forme d'acculturation des homosexuels à l'hétérosexualité plutôt qu'une réelle reconnaissance d'un mode de vie gay.

Ce décalage entre générations est un élément essentiel de l'histoire contemporaine de l'homosexualité qui s'inscrit dans une temporalité que l'on pourrait qualifier d'accélérée par rapport à l'histoire sociale en générale. Ainsi, l'inverti de la fin du XIXe siècle n'est pas l'homosexuel de l'entre-deux guerre, tout comme il se différencie du "PD" et de la "Gouine" des années 1970, qui sont eux mêmes en décalage par rapport aux gays du début du XXIe siècle.

Or, si l'on accepte cette interprétation, on trouve probablement l'une des clefs de compréhension de l'invisibilité au centre de la réflexion introduite par le film. Si l'on ne voit plus ces homosexuels, c'est peut-être aussi parce qu'ils sont différents, parce qu'ils ne correspondent plus à la définition de l'homosexualité du temps présent. Dès lors, on les oublie... ou on les regarde avec l'attendrissement d'une vision nostalgique.

 

Un travail d'histoire et de mémoire à poursuivre

Ce film pose donc autant de questions qu'il n'en résout et c'est l'une de ses grandes qualités.

Le travail de réalisateur de Sébastien Lifshitz se poursuit actuellement dans des thématiques proches puisque son dernier film (déjà primé d'un Teddy Award au festival internationl du film de Berlin) raconte l'histoire de Bambi, née Jean-Pierre en 1935 à Alger avant de devenir Marie-Pierre Pruvot et une star du music-hall !

On comprend dès lors que Les Invisibles ne représentent que la partie émergée d'un immense travail de recherche mené par le réalisateur et son équipe pendant plusieurs années. S'il n'est pas possible de multiplier les documentaires, on peut espérer que l'auteur aura le temps et l'envie de transcrire son travail sous une autre forme lui permettant d'approfondir les thématiques esquissées dans son film.

Car l'histoire des homosexuels qu'il impulse ne s'adresse pas uniquement à un public averti. Elle a beaucoup à apporter aux sciences sociales. J'ai notamment été interrogé par le témoignage d'un des hommes racontant assez naturellement et sans jugement de valeur son initiation à la sexualité par un voisin beaucoup plus âgé que le voile progressivement tissé par notre société nous conduirait aujourd'hui à qualifier de pédophile. Autre époque, autres moeurs !

Parmi les sujets qui ont particulièrement attisé ma curiosité figurent aussi la dimension politique des homosexuels. Presque tous les témoins sont passés par des phases d'engagement sur lesquels ils s'expriment peu tant cela leur semble naturel. Et pourtant, l'un d'entre eux explique qu'il a été écarté des Jeunesses communistes à une époque où le FHAR, Guy Hocquenghem et Daniel Guérin battaient le pavé à l'extrême-gauche.

Ces homosexuels n'expliquent pas non plus comment ils sont sortis de cette phase militante. Est-ce une décision assumée à un âge où la raison l'emporte sur la passion, ou bien se sont-ils sentis poussés vers la sortie par une nouvelle génération ?

Quid également des années SIDA. Ne se sentaient-ils plus concernés ? Comment ont-ils vécu cette période ?

Et les autres ? Qui sont ceux qui n'ont pas accepté de témoigner publiquement ? Quels sont ceux qui ont été écartés faute de pouvoir mettre leur histoire en récit ? Ne doit-on pas considérer que ceux-là constituent la forêt des Invisibles cachés derrière les arbres magnifiquement mis en lumière par Sebastien Lifshitz ?

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 13:57

Le sujet a souvent été évoqué sur ce blog et une rubrique y est même consacrée. C'est pourquoi il m'a semblé important de relayer auprès des lecteurs de ce blog l'article consacré à l'enseignement de l'histoire du genre et des homosexualité que j'ai récemment écrit pour le site Aggiornamento : à lire ici !

 

SAV du 19 novembre 2012

Ci-joint un courriel envoyé à M. Benoit, président de l'Association des Professeurs d'Histoire-Géographie, à la suite de sa "lecture critique" du travail référencé ci-dessus dans l'éditorial du n° 420 d'Historiens et Géographes :

Monsieur Benoit,

Cher collègue,

Je viens de prendre connaissance de votre éditorial du numéro 420 de la revue Historiens et Géographes.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces “lettres ouvertes” multipliées qui semblent signifier au lecteur qu’il ne peut appartenir qu’à une catégorie bien définie par vos soins, mais je me contenterai de réagir sur ce qui m’est visiblement adressé directement.

Bien que n’étant pas un des “responsables d’Aggiornamento”, je me suis senti visé par l’une de vos remarques adressées à ce collectif : “Il n’est pas non plus nécessaire d’évoquer l’appartenance sexuelle des personnages historiques pour lutter contre l’homophobie, car il y a bien d’autres moyens pour être un enseignant porteur de tolérance”. Il semblerait que cette remarque constitue une réponse au texte que j’ai publié dans les colonnes du site.

Sur le fond, je ne peux que vous inviter à relire ce texte qui ne se résume pas du tout à cette phrase caricaturale. Au contraire, cette démonstration qui se veut argumentée précise bien que la proposition de la ministre n’est pas satisfaisante et qu’il serait complètement inutile de vouloir “ficher” les personnages historiques en fonction de leur sexualité supposée. En revanche, il serait plus intéressant d’envisager une véritable éducation à l’histoire des sexualités (sans communautarisme, qu’elles soient homosexuelle, hétérosexuelle ou autres).

Sur la forme, je suis tout aussi surpris de constater que dans votre lettre ouverte de quelques lignes, le collectif Aggiornamento soit résumé aux thèmes de la chronologie, du récit… et de l’homosexualité des personnages historiques ! Certes, mon texte est actuellement publié en “Une” du site car il est le dernier paru. J’aimerais néanmoins vous indiquer qu’il est suivi de plusieurs dizaines d’autres contributions sur des thématiques bien plus diverses et riches que celles auxquelles vous semblez vouloir réduire ce collectif.

Enfin, j’aimerais justement m’arrêter un instant sur ce terme de “collectif” dont la signification est à mes yeux importante.

Ce texte est en fait une réaction à un débat mené par les membres du collectif autour des déclarations de la ministre. Certains n’étaient pas d’accords avec mon positionnement ; d’autres m’ont soutenu et encouragé à écrire ce texte... pour que finalement une réflexion argumentée soit proposée à chacun.

Il n’est pas dans mon ambition avec ce texte de fixer la ligne officielle d’Aggiornamento, mais de proposer des éléments permettant de faire avancer le débat autour d’un sujet qu’il m’a été permis d’approfondir au cours de mes recherches universitaires.

Ainsi, chacun apporte sa petite pierre à l’édifice sans rechercher titre, gloire, reconnaissance institutionnelle...et c’est très bien ainsi !

Face aux critiques et menaces incessantes vis-à-vis de l’enseignement de l’histoire, il me semble important de pouvoir discuter, débattre, réfléchir, pour finalement faire valoir la valeur ajoutée de notre discipline dans la formation intellectuelle et civique de notre jeunesse.

Je ne suis pas certain que ces critiques internes récurrentes de part et d’autre soient utiles à notre cause commune. Je m’en suis toujours gardé et c’est pourquoi j’ai adhéré en toute connaissance de cause à l’APHG, tout en m’investissant ponctuellement dans le collectif Aggiornamento.

Or, je m’interroge aujourd’hui : Pourquoi l’APHG s’obstine-t-elle à vouloir refuser le débat et à s’entendre sur un minimum de revendications communes ? Comment l’APHG peut en arriver à cette aberration visant à croire qu’il faut choisir son camp pour défendre l’enseignement de l’histoire en France ?

J’ai cru comprendre par l’intermédiaire de plusieurs collègues que nous étions plusieurs à avoir fait ce choix de dépasser les divergences pour défendre sur tous les fronts notre discipline et notre métier.

A titre personnel, par cette tribune, vous ne me laissez même pas la liberté de choisir puisqu’en tant que président de l’APHG, vous venez de condamner les prises de position de l’un de vos adhérents sans même le contacter pour en discuter avec lui.

Je le regrette et je trouve ceci d’autant plus contradictoire que vous en appelez dans le même éditorial à une campagne massive d’adhésion. Encore faudrait-il comprendre qu’adhérer ne signifie pas acquiescer silencieusement. J’ai une autre vision de l’engagement et du débat démocratique.

Cordialement. 

 

 

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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 12:42

 

De retour d'une session de recherche en centre d'archives, je prends connaissance comme chaque mois des travaux de la Société d'Histoire LGBT de San Francisco ( The GLBT Historical Society).

Parmi les innombrables projets menés par cette équipe dynamique figure un débat particulièrement intéressant sur la visibilité des LGBT (lesbiennes, gay, bisexuels et transsexuels) dans l'espace historique et mémoriel.

Si les Etats-Unis sont déjà très en pointe sur les études de genre et des sexualités, ils confirment régulièrement leur supériorité dans ce domaine en ouvrant de nouveaux champs de réflexion particulièrement novateurs. Cette proposition sur les lieux de mémoire en constitue un exemple particulièrement révélateur.

 

 Dans un précédent article, nous avions déjà souligné à quel point l'émergence de figures historiques référentielles LGBT pouvait contribuer à normaliser cette thématique et constituer une démarche pédagogique vers davantage de tolérance.

La réflexion initiée par la GLBT Historical Society constitue en quelque sorte un prolongement mémoriel de cette approche résolument historique. Préserver et valoriser les lieux de mémoire LGBT, c'est aussi démontrer concrètement l'existence historique d'un phénomène sociétal souvent cantonné à l'oubli, voire à la dissimulation.

 

En France, cette approche s'est essentiellement développée sous le prisme touristique. Ainsi, l'association  ParisGayVillage propose-t-elle de visiter Paris en découvrant l’histoire des homosexualités et des cultures gays et lesbiennes du XVIIème siècle aux années 1980. Tous les mois, des animateurs proposent une visite guidée de deux heures afin de retracer les lieux emblématiques de la culture LGBT quasiment effacée et anonymisée au sein de l'espace public.

C'est sur cet aspect que la GLBT Historical Society se propose de réfléchir : les lieux de mémoire LGBT doivent-ils être cantonnés aux grandes métropoles qui accueillent désormais les principales manifestations et associations LGBT ou doivent-ils être élargis au plus petites villes, voire aux campagnes ? Comment préserver et valoriser ces lieux ? Une patrimonialisation du passé LGBT est-il possible ? Dans quelles conditions ?

 

A chacune de mes visites d'un centre d'archives dans différentes régions françaises, je me rends régulièrement sur les lieux que j'ai rencontré sous la plume des rapports de police et autres documents judiciaires : les anciens bars ont souvent été remplacés par des banques, les pissotières ont carrément disparues et les squares dans lesquels des milliers de rencontres fugaces se sont nouées sont souvent devenus des endroits grillagés et contrôlés dans lesquels les mères de famille emmènent leurs enfants.  A l'exception du square Steinbach à Mulhouse, aucun élément ne permet jamais de se souvenir du passé LGBT de ces lieux qui étaient pourtant connus et reconnus comme tels dans la première moitié du XXe siècle.

Les jardins Albert Ier à Nice appartiennent désormais à l'espace touristique international de la promenade des Anglais et l'hôtel de la Cloche à Dijon accueille une clientèle huppée à la réputation irréprochable. Le brigardier Mortier qui opérait dans la capitale des Ducs de Bourgogne dans les années 1930 savait pourtant bien où débusquer les homosexuels qu'il surveillait étroitement à cette époque. Il se rendait régulièrement à la réception de l'hôtel pour obtenir des informations sur les clients qu'il avait repéré préalablement à la Grande Taverne, puis autour des pissotières du parc Darcy, avant qu'ils ne se dirigent par deux vers cet établissement. 

 

Les historiens et architectes américains qui se sont réunis au mois d'août 2012 à San Francisco seront peut-être à l'origine de nouvelles propositions originales sur la façon de commémorer l'histoire LGBT et d'organiser de nouveaux lieux de mémoires. Lets wait and see...

 

 

English summary

Thinking the LGBT memory places

In August 2012, american historians and architects met at the GLBT Historical Society in order to look at how queer historical sites are being preserved, documented and interpreted and highlight innovations needed to ensure that significant sites are recognized and protected. In France, a lot of places should be recognized as queer historical sites.

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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 06:34

 

La mémoire des homosexualités poursuit toujours un chemin particulier. Après avoir été invisible pendant de très longues années, elle semble peu à peu se libérer.

 

La mémoire d'Alan Turing par exemple a fini par être honorée après des décennies de silence tantôt méprisant, tantôt gêné.

Absent de la plupart des grandes synthèses sur la Seconde Guerre mondiale, ce mathématicien de génie a non seulement contribué à poser les premières bases de nos ordinateurs, mais il est aussi celui qui a permis le déchiffrage des codes de la machine Enigma utilisée pour les communications des sous-marins allemands croisant dans l'Atlantique nord. Aujourd'hui, plusieurs historiens considèrent que cette découverte constitue un des éléments essentiels qui ont contribué à la chute du nazisme.

Sa participation à l'effort de guerre a cependant été effacée sous le sceau de l'infamie. En 1952, il est condamné pour outrage aux bonnes moeurs en raison de son homosexualité. Il est alors contraint d'accepter une castration qui le plonge dans une profonde dépression, et finalement le conduit au suicide à l'âge de 41 ans.

Après une longue période de silence, ce n'est qu'au début des années 2000 que sa mémoire a fini par être honorée. D'abord par l'intermédiaire d'un mémorial inauguré en 2001 à Manchester : 

 

Alan-Turing-Manchester.jpg

 

A l'occasion du centenaire de sa naissance, les hommages se sont finalement multipliés partout dans le monde tant pour son oeuvre scientifique, que pour son statut de martyr.

Parmi les initiatives les plus marquantes, on note plus particulièrement la création d'un prix commémoratif Alan Turing visant à récompenser chaque année les individus ou les groupes ayant contribué à la lutte contre l'homophobie. De même, une pétition a été lancée afin d'éditer des billets de banque à son effigie. Enfin, la flamme olympique a fait un arrêt devant son mémorial lors de son passage à Manchester :

 

Alan-Turing-memorial-Olympic.jpg

 

Le cas d'Alan Turing n'est pas isolé. En 1957, l'astronome américain Frank Kameny était licencié de l'armée américaine en raison de son homosexualité. Après avoir essayé de contester cette décision jusque devant la la Cour Suprême, il s'était finalement engagé dans un combat militant pour les droits des homosexuels au sein de la Mattachine Society.

Ce n'est qu'en 2009 que le président Barack Obama s'est excusé pour ce licenciement, avant qu'un astronome canadien décide de lui rendre hommage en donnant son nom à un astéroïde récemment découvert.

 

Ces exemples sont révélateurs d'une mémoire des homosexualités en constante évolution, passant du silence gêné à une commémoration presque exagérée.

Cette construction mémorielle est le résultat d'une volonté de rattrapage qui est passée par une nécessaire étape de militance. Parmi les principaux acteurs français de cette entreprise mémorielle figurent deux hommes aux parcours exceptionnels qui ont disparu récemment : Jean Le Bitoux et Jacques Vandemborghe.

 

Le premier est décédé en 2010 et nous lui avions déjà consacré  un article sur ce blog, une communication dans un ouvrage collectif ainsi que la postface d'un ouvrage. 

Le second vient de disparaître (le 30 mars 2012). Parmi ses nombreux engagements figuraient la ferme volonté de développer la visibilité et la transmission des mémoires homosexuelles.

Avec Jean Le Bitoux, il a favorisé le témoignage du déporté Pierre Seel au début des années 1980, accompagnant ensuite la création de l'association Mémorial de la Déportation Homosexuelle. Cet engagement s'est ensuite élargi avec l'apparition de la fondation Mémoire des Homosexualités aux côtés de Christian de Leusse (qui préside toujours aujourd'hui une association appelée Mémoire des Sexualités Marseille). 

 

Ces différentes initiatives s'inscrivent dans un contexte particulier et répondent à deux logiques principales :

   1. Une recherche de reconnaissance sociale. En cultivant la mémoire, ces militants avaient en effet pour ambition de démontrer que la culture et les pratiques homosexuelles sont omniprésentes dans la société malgré les multiples tentatives de bannissement de l'espace publique.

   2. Une lutte contre l'oubli. Il n'est pas anodin de constater que ces projets émergent tous dans la continuité des années 1980 et l'apparition de l'épidémie de Sida longtemps caractérisée comme un "cancer gay". Lutter pour les mémoires, c'était aussi une façon pour ces militants de lutter contre la mort et contre l'oubli qui faisaient brutalement leur entrée dans le quotidien des homosexuels de cette époque.

 

Deux éléments caractérisent cependant plus particulièrement la position française dans ce domaine. 

D'abord, l'invisibilité flagrante des lesbiennes qui n'ont que très rarement été associées à ces réflexions.

Ensuite, l'importance de la démarche victimaire qui caractérise ce mouvement. Ainsi, les revendications de visibilité contemporaines sont systématiquement associées au rappel de la persécution puis de l'invisibilité passée (déportation, fichage, flicage...).

Or, nous avons pu constater par l'intermédiaire des exemples évoqués en introduction de cet article que la démarche est sensiblement différente dans les pays anglo-saxons qui, sans oublier les persécutions, revendiquent depuis quelques années la fierté de l'apport de la culture homosexuelle dans l'histoire universelle.

 

Consulté à de nombreuses reprises sur la nécessité d'introduire l'étude de la déportation pour motif d'homosexualité dans les programmes scolaire, nous avons souvent répondu que ceci était en effet indispensable... à condition d'avoir évoqué précédemment dans les programmes scolaires la pratique respectable de la pédérastie dans l'antiquité grecque (en insistant notamment sur sa distinction avec la pratique condamnable de la pédophilie contemporaine), certains aspects de l'homosociabilité de la chevalerie et du clergé médiévales (tout en présentant la montée en puissance parallèle des normes socio-sexuelles chrétiennes), mais aussi l'apport d'auteurs et artistes aussi talentueux que Rimbaud, Wilde, Gide (en présentant à parts égales leur génie universel, sans omettre leur homosexualité, ni la persécution dont ils firent l'objet).

En somme, il ne nous semble pas nécessaire d'imposer dans les programmes scolaires des chapitres consacrés à l'homosexualité comme cela a pu être fait récemment pour l'esclavage, les traites négrières et le génocide arménien à la suite de revendications mémorielles. En revanche, la démarche adoptée depuis quelques années pour valoriser la place des femmes dans l'histoire nous semble plus judicieuse. Soutenue par une forte volonté politique, elle s'est accompagnée de multiples initiatives visant à valoriser les recherches dans ce domaine ainsi que leur transcription et leur banalisation dans les programmes de formation et les manuels scolaires. 

 

C'est à cette seule condition à notre avis que les dimensions intellectuelles et citoyennes des mémoires homosexuelles pourront se renouveller dans les années à venir. Les éternelles accusations de communautarisme ne pourront être dépassées que par une démarche historienne présentant l'homosexualité comme ce qu'elle est, c'est-à-dire une composante omniprésente de l'histoire universelle.

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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 07:30

 

Fidèle à l'engagement pris auprès des administrateurs du musée de l'histoire LGBT de San Francisco au moment de son ouverture, nous informons nos lecteurs de l'organisation d'une nouvelle exposition temporaire consacrée aux débuts de l'épidémie de SIDA dans la ville de San Francisco.

 

Composée de photographies en noir et blanc, l'exposition s'intitule simplement et sobrement : «Life & Death in Black & White» («Vie & mort en noir & blanc»).

Elle retrace en images les stigmates ostentatoires d'une épidémie à l'histoire fulgurante, mais dont les mémoires conservent les traces de plaies discrètes et persistantes.

Black---White-GLBT-History.jpg

 

A l'heure des  trithérapies et autres traitements préventifs expérimentaux, les débuts de cette tragique épidémie ont été bien vite oubliés. D'une part, parce qu'ils relèvent d'un souvenir encore douloureux ; d'autre part, parce qu'ils exercent encore un effet durable et presque inconscient sur la construction identitaire homosexuelle.

 

L'un des intérêts essentiels de cette exposition repose sur le rappel salutaire de la lutte (dans tous les sens du terme) qu'ont dû mener les homosexuels américains (puis européens) face à cette nouvelle maladie radicale, surprenante et inconnue.

Au moment où les scientifiques découvrent enfin l'existence et les logiques de fonctionnement du virus de l'immunodéficience humaine (VIH) en 1984, près de 50% des homosexuels de la célèbre cité de San Francisco sont déjà infectés ! La perspective d'une disparition violente et prématurée les conduit par milliers dans les rues pour exprimer tout d'abord leur colère. La répression est alors d'une rare violence à l'encontre de simples manifestants désespérés par l'idée d'une mort programmée. 

Castro-sweep-Police-riot.jpg

Des officiers de police plaquent un homme sur le macadam de la rue Castro, près de la place Harvey Milk

6 octobre 1989, photo de Marc Geller

 

Vient ensuite le temps de la lutte organisée. En 1986, une douzaine de militants fondent "Citizens for Medical Justice" afin de mener le combat sur le terrain politique et judiciaire. L'année suivante, le groupe change de nom pour devenir "AIDS Action Pledge" ; puis "ACT UP/San Francisco" en 1988.

 

Cette mutation institutionnelle n'en a pas moins marqué durablement l'inconscient collectif dans son rapport à la mort et au temps. Les études sociologiques manquent encore sur ce sujet mais de nombreux éléments montrent que cette période correspond à une importante transition dans l'histoire de l'homosexualité. Cette violente menace de disparition inaugure une nouvelle ère de visibilité sans équivalent. A contrario, cette lutte pour la vie introduit un fort présentisme qui occulte partiellement les multiples héritages des homosexualités. Dans les premières années du SIDA, c'est finalement davantage la maladie que l'histoire qui fonde le sentiment communautaire.

 

Cette exposition, mais également le documentaire We were here  qu'elle prolonge, sont révélateurs d'une parenthèse qui se referme. Passé le temps de l'urgence et de l'émotion, les homosexuels vont peut-être "normaliser" leur rapport au temps et se retourner plus sereinement vers un riche passé fondateur.

 

 

Life & Death in Black & White : AIDS Direct Action in San Francisco, 1985–1990

Exposition temporaire du musée de l'histoire LGBT de San Francisco (Mars-juin 2012)

Photographies de Jane Philomen Cleland, Patrick Clifton, Marc Geller, Rick Gerharter et Daniel Nicoletta.

 

 

Actualisation du 26 avril 2012 :

Les Etats-Unis en général, et San Francisco en particulier, entretiennent décidément une mémoire singulière de l'épidémie de Sida. Nous avons régulièrement évoqué sur ce blog les films, les expositions et les ouvrages consacrés à cette question.

La dernière manifestation mémorielle recensée est un jardin de la mémoire : THE GROVE (traduction : le Bosquet).

Un  site Internet présente l'association qui en est à l'origine et  un documentaire permet d'approfondir la réflexion sur les enjeux d'un tel lieu de mémoire.

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6 août 2011 6 06 /08 /août /2011 08:47

Rudolf Brazda s’est éteint le mercredi 03 août 2011. Il était le dernier survivant connu de la déportation nazie pour motif d’homosexualité. A cette occasion, quelques journalistes m’ont demandé de réagir d’un point de vue historien, mais aussi mémoriel :

 

Sur le Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/179793;la-mort-du-dernier-deporte-pour-homosexualite-nous-impose-un-devoir-d-histoire.html

 

Sur Têtu : http://www.tetu.com/actualites/france/on-estime-entre-5-000-et-15-000-le-nombre-de-deportes-pour-homosexualite-19928/10

 

Bonne lecture.

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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 15:06

 

We were here est un documentaire américain sur l’émergence de l’épidémie de SIDA à San Francisco au début des années 1980. Il vient d’être présenté au festival du film Sundance et jouit depuis d’un  accueil élogieux dans la presse américaine.

We-were-here.jpg Cliquez sur cette photo pour accéder à la bande annonce du film (en VO)

 

Son sujet peut paraître anodin au premier abord tant on a l’impression d’avoir tout dit à ce sujet. L’épidémie s’est en effet développée en parallèle (voire en lien étroit) avec une nouvelle forme de communication médiatique qui a longtemps joué sur la provocation visuelle, l’indignation et l’émotion. On se rappelle notamment de ce préservatif géant posé sur l’obélisque de la Concorde par l’association Act Up : preservatif-sur-l-obelisque-de-la-Concorde.jpg 

Les chercheurs savent aussi que dans les années 1990, de nombreux fonds ont été distribués (autant dans les sciences dites « expérimentales » que dans les sciences humaines) afin de développer dans l’urgence nos connaissances sur les logiques d’une épidémie dont les ravages étaient importants et soudains. Le témoignage réflexif sur son parcours scientifique que Marie-Ange Schiltz a récemment livré dans la revue Genre, Sexualité & Société laisse apparaître en filigrane la mobilisation de plusieurs organismes, instituts et individus dans ce domaine.

 

Et pourtant, ce documentaire de David Weissman interpelle par la pertinence inédite de sa problématique. Jamais jusqu’à présent nous ne nous étions vraiment interrogés sur le vécu profond des témoins de cette époque. Partant du principe que les victimes étaient décédées et que les survivants n’étaient pas concernés (puisqu’ils n’avaient pas été infectés, c’est qu’ils n’appartenaient aux groupes dits « à risque »…),  nous avons oublié d’interroger ceux qui étaient en première ligne face à l’épidémie : notamment les jeunes homosexuels qui, au début des années 1980, goûtaient à une "libération sexuelle" encore récente dans des lieux consacrés. A cette époque en effet, tout homosexuel qui souhaite (et qui a les moyens d’) assumer son homosexualité se rend dans des métropoles qui apparaissent comme autant d’Eldorados. En France, ce sera essentiellement Paris et son Marais ; Aux Etats-Unis, San Francisco et son Castro.

 

Ce silence ne s’explique cependant pas uniquement par un relatif désintérêt général. Les travaux de David Weissman montrent en effet que la mémoire du SIDA a également été victime d’une forme de refoulement, voire de dénégation, que nous n’avions jusqu’alors jamais soupçonnée. Quitte à faire beaucoup de bruits plus ou moins parasitaires autour de la prévention, l’objectif aurait été d’oublier, ou du moins de minimiser, les risques qui ont été pris et parfois assumés autour de la mort et qui ont concerné peu ou prou toute la population. L’homosexuel apparaissant alors comme l’archétype de la victime du SIDA.

 

Ce documentaire décide donc d’assumer cette histoire que bien d’autres ont essayé d’écrire en vain. On se souvient notamment en France de la polémique ouverte par Frédéric Martel qui dans Le rose et le Noir avait osé lancer un peu trop tôt la question des responsabilités homosexuelles dans la diffusion de l’épidémie.

Quinze ans plus tard, le temps semble être venu d’ouvrir quelques brèches dans le mur du silence. Les victimes collatérales du SIDA (peu importe leur statut sérologique ; même séronégatives, elles n’en sont pas sorties indemnes) semblent avoir commencé leur deuil et sont, pour certaines, prêtes à témoigner.  

 

Sans céder à la comparaison simpliste, il me semble que nous pourrions esquisser un parallèle avec le silence qui s’est emparé des victimes de génocide nazi jusqu’au années 1970. De nombreux travaux ont été menés dans ce domaine et nous sommes désormais en mesure de comprendre relativement bien les logiques qui ont conduit au mutisme plusieurs milliers de rescapés. Il serait intéressant de comparer les deux phénomènes afin de vérifier s’ils se recouvrent, se complètent, ou bien se contredisent dans leurs logiques mémorielles.

 

Quoiqu’il en soit, un travail d’histoire et de mémoire est nécessaire autour du SIDA. Malgré les apparences, de nombreux tabous persistent et nuisent à la prévention. Un ami très informé sur le sujet me rappelait récemment (à raison malgré notre échange un peu vif) que l’interdiction faite aux homosexuels de donner leur sang est légitime tant les statistiques démontrent qu’ils sont proportionnellement beaucoup plus affectés. Malgré la justesse de son propos et sa légitime sensibilité pour la santé publique, je continue à penser que les taux de contamination ne chuteront pas tant que ce travail d’histoire et de mémoire n’aura pas abouti. Aujourd’hui encore, de nombreux homosexuels portent inconsciemment en eux les stigmates d’une période dont personne n’a fait le deuil et pour laquelle une communauté (désignée ici d’un point de vue externe) a été longtemps considérée comme responsable.

 

Un documentaire est actuellement en tournage en France sur la mémoire des homosexuels à partir de témoignages. Espérons que cette thématique ne sera esquivée une fois de plus.   

 

PS : Je remercie au passage Gerard Koskovich et ses précieuses revues de presse d'outre-atlantique qu'il me fait parvenir régulièrement.

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 06:35

 

J’ai le plaisir de vous annoncer sur ce blog la publication d’un ouvrage que j’ai dirigé sur La déportation pour motif d’homosexualité en France aux éditions Mémoire Active.

L'ouvrage est encore en vente sur la libraire en ligne du Bal des Ardents.

 

La déportation pour motif d'homosexualité en France 

Voici un petit texte de présentation, ainsi que la quatrième de couverture :

 Cet ouvrage est le fruit d’une longue réflexion commune de plusieurs historiens ayant décidé depuis 2007 de s’intéresser à la question de la déportation pour motif d’homosexualité en France.

 Quarante ans après l’apparition des premières revendications mémorielles, cette étude permet tout d’abord de dresser un bilan historiographique des recherches dans ce domaine. Bien que l’absence de travaux sérieux soit souvent regrettée, les différents contributeurs démontrent que de nombreux éléments épars existent et qu’ils ont permis d’avancer progressivement dans notre connaissance de cette tragédie.

 L’originalité de cette étude repose ensuite sur le choix d’une approche résolument nationale. A défaut de sources suffisantes pour le cas français, la plupart des travaux ont jusqu’à présent consisté à présenter la problématique sous un angle européen – en fait essentiellement allemand – pour ensuite distiller minutieusement quelques rares éléments nationaux. Cette difficulté n’a pas été contournée par les auteurs qui ont décidé de réfléchir ensemble aux causes de cette situation particulière. Pour ce faire, la dimension européenne n’a pas été négligée mais elle est désormais au service, et non plus un prétexte, de l’analyse nationale. Dès lors, le cas particulier de la France apparaît d’emblée dans la complexité de son découpage géographique.    

Depuis les dernières recherches menées en 2001, il était acquis que 210 Français avaient été arrêtés, puis déportés par les nazis, au titre du motif 175. Les travaux menés par les historiens dans cet ouvrage, partiellement connus depuis l’organisation d’un colloque sur ce thème en 2007, démontrent que ce sont en fait 62 déportés qui ont été envoyés dans des prisons et des camps allemands en raison de leur homosexualité (réelle ou supposée). La marge d’erreur avec le chiffre précédent est le résultat d’une vérification minutieuse de l’origine géographique des noms relevés parmi les détenus du camp de concentration de Natzweiler (Bas-Rhin).

Les auteurs ne se contentent pas cependant de corriger un chiffre à la lumière de nouvelles sources. Ils proposent également une nouvelle perspective de lecture du phénomène concentrationnaire des homosexuels français. Ils nous montrent en effet que notre attention a peut-être été trop longtemps focalisée sur le cas des homosexuels alsaciens et mosellans au détriment de ceux résidant en zones occupées et au sein du Reich.

Ces différentes découvertes permettent désormais de dresser un bilan qui demeure provisoire puisque les nouvelles perspectives de recherche appellent à une consultation bien plus vaste des archives judicaires et des camps allemands. Néanmoins, on s’aperçoit d’emblée que la catégorie la plus susceptible d’évolution demeure celle qui compte déjà le plus de victimes recensées, à savoir celle des homosexuels arrêtés au sein du Reich :

 

62 déportés français arrêtés pour motif d’homosexualité, dont :

 

-          7 sont arrêtés en zones occupées

  • 6 sont déportés comme « politiques » à Buchenwald et Neuengamme
  • 1 est incarcéré dans des prisons en Allemagne

 

-          22 sont arrêtés en Alsace-Moselle, territoires annexés au Reich

  • 8 sont internés à Schirmeck (dont 1 est ensuite transféré à Natzweiler)
  • 10 sont internés à Natzweiler
  • 4 sont incarcérés dans des prisons en Allemagne

 

-          32 sont arrêtés au sein du Reich (hors l’Alsace-Moselle)

  • 30 sont internés dans des prisons allemandes
  • 2 sont internés à Natzweiler

 

-          1 est arrêté dans un lieu indéterminé et transféré à Natzweiler

 

Au moins 13 trouvent la mort en déportation dont 12 dans un camp de concentration ou un Kommando extérieur.

 

Les apports de ces nouvelles recherches consistent également à ouvrir de nouvelles réflexions sur la définition même du sujet. La déportation pour motif d’homosexualité n’a en effet pas la même signification selon le lieu d’arrestation (Reich allemand, Alsace-Moselle annexées ou encore France occupée). La problématique se pose également en des termes similaires concernant la pertinence supposée du motif d’homosexualité utilisée par les nazis. Les déportés arborant le triangle rose ont par exemple pu faire l’objet d’une dénonciation calomnieuse qui ne serait pas forcément révélatrice de leurs réelles préférences sexuelles. Il semble donc qu’il faille désormais être plus précis dans le vocabulaire utilisé. Un homosexuel déporté n’est pas un déporté homosexuel. Nous savons maintenant que les déportés homosexuels français sont en fait beaucoup moins nombreux que nous ne l’avions imaginé jusqu’à présent. Cela ne signifie pas pour autant que des centaines d’homosexuels français n’ont pas été déportés en tant que juifs, communistes et/ou résistants.

Cette dimension nécessite de s’interroger sur les modalités pratiques de l’arrestation. C’est pourquoi les auteurs de cet ouvrage se sont également intéressés à la question du fichage des homosexuels. Leurs travaux montrent notamment que depuis les années 1920, de multiples administrations se sont confrontées à la difficulté de recenser efficacement des individus soupçonnés d’homosexualité. D’une part, la loi ne les autorisait à perpétuer cette pratique que dans des cas très précis et limités. D’autre part, il était extrêmement compliqué d’entretenir et d’actualiser de tels documents. Ainsi, des esquisses de fichiers à l’échelle locale ont certes été identifiées dans quelques archives, mais elles ne semblent pas avoir fait l’objet d’une systématisation dans le temps et dans l’espace. Par conséquent, il devient difficile d’affirmer, comme cela a été le cas durant des décennies, que les homosexuels français ont été massivement déportés avec l’aide d’un fichier français qui aurait été transmis aux nazis. L’existence de tels documents demeure incertaine et, dans le cadre de nos connaissances actuelles, limitée à quelques zones géographiques précises. De plus, si une communication d’informations avait été systématique entre les services de police, on peut supposer que le bilan des victimes aurait été bien plus lourd qu’il ne l’est actuellement.

 

*****************

 

Extrait de la quatrième de couverture :

Que savons-nous vraiment des déportés français pour motif d’homosexualité ? Depuis plusieurs décennies, des militants et des associations n’ont eu de cesse de faire reconnaître la réalité historique d’une persécution orchestrée à l’échelle européenne par les nazis. Pourtant, jusqu’à une date encore récente, nous ignorions jusqu’au nombre exact des victimes de nationalité française concernées par cette tragédie. Des chiffres aussi surprenants qu’improbables ont été avancés, annonçant parfois des milliers, voire des dizaines de milliers d’homosexuels français conduits dans les camps au motif de leur homosexualité.

C’est pourquoi des historiens ont décidé de se pencher sur cette aspect encore trop méconnu de l’histoire afin d’apporter des réponses aux questions que se posent d’une part les militants homosexuels qui revendiquent une reconnaissance officielle des persécutions infligées à leurs prédécesseurs, et d’autre part les autorités publiques qui sont ainsi interpelées. Ils livrent aujourd’hui dans cet ouvrage leurs premières conclusions concernant la question des chiffres, mais aussi, et peut-être surtout, la réalité quotidienne de ces hommes qu’on destinait à porter le triangle rose dans les camps de concentration. En amont et en aval des arrestations, ce sont en effet les parcours tragiques de plusieurs dizaines d’hommes qui sont exhumés des archives par les différents contributeurs de cette étude collective. Confrontés à l’idéologie nazie qui s’impose progressivement en France, aux évolutions récentes du contexte législatif, ou encore aux complexités administratives des territoires soumis à différents régimes d’occupation, les homosexuels français ont traversé le début des années 1940 dans un contexte exceptionnel qui n’est pas sans influence sur leur histoire et sur leur mémoire.

 

N’hésitez pas à diffuser le plus largement cet article.

Un groupe Facebook a également été crée pour soutenir le livre (taper le titre).

L’ouvrage peut-être commandé par bon de commande à l’éditeur (voir ci-dessous) ou bien directement par Internet à l'adresse suivante : http://www.lebaldesardents.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=97829081855762&type=39&code_lg=lg_fr&num=91undefinedundefined&marq=511

 

La déportation pour motif d'homosexualité en France 

Bonne lecture et à bientôt.

 

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