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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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C'est Qui ?

  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 15:50

 

Le 12 novembre 2010, en marge du sommet du G20 à Séoul auquel il a effectué un passage-éclair, le Président de la République française a fait une annonce pour le moins surprenante : La France va « restituer » à la Corée des manuscrits pillés par la marine française en 1866 et conservés depuis à la Bibliothèque Nationale de France (BNF). Cette annonce a suscité une grande émotion auprès des conservateurs et des historiens. Il convient de comprendre pourquoi.

Sarkozy et Lee Myung-Bak.jpg Nicolas Sarkozy et Lee Myung-Bak en marge du G20

 

Le parcours atypique d’une archive

Tout d’abord, de quels documents parle-t-on ? Le corpus considéré constitue un ensemble de 297 manuscrits royaux datant du XVIIe et XVIIIe siècle. Ils ont été rapportés en France lors d’une expédition punitive organisée en 1866 contre l’île de Kanghwa située actuellement au sud-ouest de la Corée du Sud. Cet évènement s’inscrit dans un contexte de défiance grandissant entre les pays d’Extrême-Orient et les puissances européennes (notamment la France et le Royaume-Uni) qui entendent exercer une autorité sur ces nouveaux marchés potentiels. Dans ce cas très précis, l’expédition punitive est menée par le contre-amiral Pierre-Gustave Roze pour des motifs religieux. Le royaume de Corée est alors dirigé par le régent Taewon'gun qui tente d’éliminer le catholicisme depuis son arrivée au pouvoir. La marine française intervient donc pour protéger ses ressortissants, notamment des missionnaires.

Les pays occidentaux étaient alors fascinés par la culture exotique et la richesse artistique de ces sociétés asiatiques. Les produits importés d’Inde et de Chine rencontraient un succès assuré sur le marché européen. Les militaires n’étaient pas dupes de cette réalité économique. Les diplomates avaient également une conscience visiblement plus développée qu’aujourd’hui quant à la valeur intrinsèque des archives d’une société. C’est pourquoi, lors des expéditions militaires à travers l’histoire, les envahisseurs se sont toujours emparés des documents rencontrés dans les divers palais, châteaux et bureaux, ce qui a parfois pour conséquence de rendre aujourd'hui le travail des historiens particulièrement difficile. C’est le cas par exemple des archives de Smolensk, nom donné aux archives du comité du Parti communiste de l'oblast de Smolensk, qui furent saisies dans un premier temps par l'armée allemande lors de sa conquête de la ville en 1941. Ces archives furent ensuite transférées en Allemagne. Lors de la Libération de l’ouest de l’Europe par les forces Alliées, ce fut au tour des américains de s’approprier ces documents et de les emporter avec eux à Washington. Ce n’est finalement qu’en 2002 que la plupart des documents ont été rendus à la Russie. La prise de possession de ces manuscrits coréens par l’armée française n’a donc rien d’exceptionnelle. Elle s’inscrit dans des pratiques qui ne s’encombrent certes pas de morale, mais qui sont établies et internationalement partagées depuis plusieurs siècles.

Il est donc particulièrement hypocrite d’accuser aujourd’hui la France de pillage pour justifier la thèse d’un retour immédiat des manuscrits. Si nous devions aujourd’hui poser la question de la provenance de chaque document dans les centres d’archives, des centaines de tankers seraient nécessaires pour transporter les documents d’un pays à l’autre.

manuscrits-coreens.jpg

  Ces manuscrits coréens sont consultables sur le site de Gallica en cliquant sur l'image ci-dessus

 

Des documents au cœur de l’histoire et de la politique

N’importe quel français est en mesure de comprendre l’émoi des coréens autour de ces documents. Imaginons un instant par exemple que des édits royaux signés de la main de Louis XIV aient été en possession des coréens à la suite d’une invasion de Versailles. Notre souhait aurait probablement été de les récupérer par tous les moyens existants.

Il existe pourtant des règles dans ce domaine, et notamment le principe de l’inaliénabilité qui veut que chaque œuvre répertoriée dans les collections publiques ne peut pas en sortir. Or, et c’est cet aspect précis qui suscite l’indignation et la protestation des conservateurs, Nicolas Sarkozy vient encore de passer outre au mépris des coutumes et des lois du pays qu’il préside. Afin de tenter de rester dans la légalité, un stratagème juridique a été trouvé par ses conseillers : les manuscrits coréens ne sont pas strictement rendus à la Corée mais ils lui sont restitués pour une durée de cinq ans, renouvelable sans limite. En somme, Nicolas Sarkozy s’est engagé à les rendre définitivement dans les faits, mais pas en droit.

Encore une fois, ce sont des enjeux géopolitiques qui ont dicté cette conduite. Derrière cette décision symbolique qui amenuise la richesse culturelle de la France, on invoque ces fameux « contrats » que la France signerait par dizaines à chacun des déplacements de Nicolas Sarkozy et qui rapporteraient des milliards à l’économie nationale. Hélas, d’un point de vue rationnel, aucune comptabilité n’a jamais été tenue suite à ces tractations pourtant largement médiatisées ; d’un point de vue philosophique, est-il encore possible de penser dans ce monde capitaliste que certaines œuvres, valeurs, et autres héritages n’ont pas de prix ?.... 

 Les conservateurs de la BNF ont lancé une pétition contre cette décision à l'adresse suivante : http://www.jesigne.fr/declaration-personnels-bnf-sur-manuscrits-coreens

 

Une mémoire du monde est-elle possible ?  

Au-delà de la polémique politicienne, cette affaire des manuscrits coréens soulève des problématiques intéressantes.

Parmi les arguments avancés par Nicolas Sarkozy pour justifier sa décision, on retrouve une thématique qui lui tient à cœur : l’identité nationale. Ce dernier affirme en effet que ces documents appartiennent à l'identité coréenne et non au patrimoine universel.

Précisons d’emblée que cette considération lui est tout à fait personnelle et qu’elle entre d’ailleurs en parfaite contradiction avec l’avis de l’UNESCO et de son programme « Mémoire du monde » ayant pour objectif la conservation et la diffusion des collections d'archives et de bibliothèque partout dans le monde. Ce dernier recense en effet les journaux du secrétariat royal de Corée comme une forme de patrimoine universel. La décision concernant les manuscrits coréens conservés à la BNF est donc loin d’être aussi tranchée qu’on voudrait nous le faire croire.

Ensuite, si l’on veut bien porter la réflexion de monsieur Sarkozy jusqu’à son aboutissement, on devrait s’interroger sur le destinataire national légitime de ces manuscrits. La Corée ayant été divisée en deux depuis 1953, le régime de Kim Jong Il n’est-il pas aussi en mesure de revendiquer la possession de ces documents puisqu'ils relèvent d'une histoire antérieure à la séparation ?

Enfin, les notions mêmes de « patrimoine universel » et de « mémoire du monde »  posent des problèmes insolubles. Un patrimoine peut-il être strictement considéré comme national ? N’est-il pas toujours le fruit d’une histoire internationale ? Prenons l’exemple célèbre de la Joconde, joyaux national exposé au Louvre et considéré comme une fierté française… réalisée par un artiste italien, établi Florence et représentant une florentine ! Il n’entre dans le patrimoine français que bien plus tard lorsque François Ier attire Léonard de Vinci dans son royaume. Ne doit-on pas dès lors considérer que cette œuvre appartient au patrimoine universel et non pas français ?

 

Cette réflexion volontairement provocante pourrait être élargie sans grande difficulté à une multitude d’objets et documents conservés dans les bibliothèques, musées et archives françaises. Le cas des manuscrits coréens ne fait pas exception : si ils se retrouvent aujourd’hui conservés dans notre pays, ne doit-on pas considérer que c'est justement parce qu'un jour, les histoires de la France et de la Corée se sont croisées ? Bien entendu, il est tout à fait possible d’envisager de rendre ces documents à leur pays d’origine. L’acte est charitable et il suscitera toujours un accueil bienveillant. Il faudrait cependant prendre le temps de réfléchir aux conséquences d’un tel acte (ce qui ne semble plus être dans l’ère du temps à une époque où l’action est privilégiée sur la réflexion). Que devrons-nous répondre quand d’ici quelques mois, tous les pays du monde avec lesquels nous avons eu des relations (militaires, de colonisation, d’excursion…) viendront nous réclamer successivement les morceaux constitutifs de leur culture. Devra-t-on fermer les salles égyptiennes du Louvre ? Le musée du Quai Branly devra-t-il mettre la clef sous la porte seulement quatre ans après son ouverture ?

Les arguments avancés aujourd’hui par monsieur Sarkozy risqueraient donc de se retourner bien vite contre lui. Si chacun devait reprendre ce qu'il croit lui appartenir, on risquerait de provoquer des tensions diplomatiques assez graves (et symptomatiques à mon sens de la montée d'idéologies nationalistes extrêmes) et des situations pour le moins ridicules (devra-t-on rendre à l'Allemagne les casques et fusils des soldats allemands tombés sur le territoire français et que l'on expose actuellement dans nos musées ?). Chaque pays serait alors contraint à exposer dans ses musées une collection strictement nationale (voire nationaliste) de son histoire. 

Aussi innocente qu’elle puisse paraître, cette décision de rendre les manuscrits à la Corée peut donc s’avérer lourde de conséquences.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et politique
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commentaires

windowssupportnumber.com 11/04/2014 11:28

I still believe that Roze has no excuse. I cannot understand why he questioned the responsibility of France without thinking. He had to mind the history of France and the history of Korea had for years. These kinds of sparks have the potential to fire up debates for years to come!!!

Renaud 22/12/2013 07:07

Moi perso, si j'avais un bouquin en coréen dans ma bibliothèque, je le refilerais à quelqu'un capable de le lire… Surtout que le pourcentage de français capables de lire le coréen doit être assez proche de 0...

Rubis 15/07/2013 22:55


Tout de même, le coup de main de Roze n'a aucune excuse ; il a mis en cause la responsabilité de la France sans avoir réfléchi. Dire que l'histoire de la France et l'histoire de la Corée se sont
croisées, c'est un peu gros : un soldat français s'est cru autorisé à venir faire une opération hasardeuse en Corée au nom d'un gouvernement qui ne lui avait rien demandé.


On ne peut de toute manière pas, en droit international, s'appuyer sur des principes purement nationaux tels que l'inaliénabilité des collections publiques. Que n'aurait-on si l'Allemagne vait
argué de son droit interne en 1945 pour refuser certaines restitutions ?


Et la Corée du Sud est un pays moderne, attaché à ses archives, qui est parfaitement capable de conserver ces documents aussi bien que nous. Cela fait 700 ans qu'ils gardent le Tripitaka Koreana
(80 000 tablettes de bois, la plus grande collection de textes bouddhiques au monde) dans un temple. Rien à voir avec des pays d'autres régions du monde qui détruisent leurs trésors au gré des
influences religieuses du moment.


La France a été bien inspirée de ne pas s'accrocher à des principes qui n'étaient compréhensibles qu'à d'autres époques.

Micha Mazaheri 20/02/2013 19:45


La Corée du Sud a aujourd'hui un puissance économique et financière que la France ménage dans son clientèlisme habituel. En 1866 la France était plus forte, aujourd'hui c'est au tour de la Corée.
Elle a eu ces (ses) manuscrits et ne les rendra jamais biensur, les inscrira à son patrimoine inaliénable et par conséquant se devra de refuser leur restitution à la France. Ils seront gardés en
parfait état, en tant que "Mémoire du monde" ou encore "Mémoire de la Corée"  au Musée National de Corée qui n'a rien à envier au Louvre, surout en matière budgétaire. Désolé au perdants du
moments.


J'ai beau être Français de nationalité (entre autre), et né en France, je ne suis pas marié avec ce pays pour le défendre.


Au moins je remarque que la Corée le reprend par la voie diplomatique, alors que la France l'avait pillé par la voie coloniale, militaire et au mépris de la souveraineté du Royaume de Corée. Sans
compter que cette intervention n'avait fait que dimminuer ce Royaume et donc facilité l'occupation Japonaise.


La France à perdu sur ce coup, il faut savoir perdre aussi parfois....