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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
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  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 08:24

 

Summaryin June 2014, a new Lenin Statue was reveiled in the Polish city of Nowa Huta. The revolutionary leader is now represented as a little bright green urinating man where he was figured before as a huge symbol. By using art, humor, and a little bit provocation, the artists want to help the Poles to overtake the memories' blockades of decades of Communism. 

En juin 2014, la ville de Nowa Huta en Pologne a inauguré une nouvelle statue de Lénine pour le moins originale : le leader révolutionnaire est représenté en vert fluo, tenant dans une main son sexe urinant afin d'alimenter une fontaine : 

La mémoire de Lénine éblouit les rues polonaises

L'installation de cette statue s'inscrit dans le cadre d'un festival artistique et les artistes ont d'ores et déjà donné quelques éléments permettant d'interpréter leur œuvre : pour eux, il s'agit notamment de montrer que la ville de Nowa Huta "n'est pas seulement un endroit gris et triste" mais aussi de tester si les locaux "ont le sens de l'humour". L'histoire de ce lieu conduit cependant à proposer une lecture mémorielle.

 

 

Une mémoire fantomatique qui hante la ville

La ville de Nowa Huta est en effet intimement associée à l'histoire du communisme. Il s'agit d'une ville nouvelle créée par le gouvernement communiste en 1949 dans la banlieue de Cracovie. L'objectif était non seulement de former un immense centre urbain autour de l'industrie lourde, mais aussi de créer une cité idéale peuplée d'ouvriers à proximité de la métropole de Cracovie dont les habitants s'étaient montré résistants à l'égard des autorités communistes.

En 1954, les aciéries de la ville sont inaugurées et immédiatement baptisées au nom de Lénine. Elles s'imposent rapidement comme les plus importantes de Pologne. 

Entrée des aciéries "Lénine" à Nowa Huta (Pologne)

Entrée des aciéries "Lénine" à Nowa Huta (Pologne)

Un an plus tard, une première statue du révolutionnaire est inaugurée au parc Strzelecki. Elle a probablement été ensuite transférée au musée Lénine de Cracovie, avant de disparaître dans des conditions mystérieuses.

Au début des années 1970, il est décidé qu'une nouvelle statue sera érigée. La première pierre est d'ailleurs posée dès 1970 pour commémorer le centième anniversaire de la naissance de Lénine, mais l'inauguration officielle a lieu en 1973 : 

 

Inauguration de la statue de Lénine à Nowa Huta en 1973

Inauguration de la statue de Lénine à Nowa Huta en 1973

La mémoire de Lénine éblouit les rues polonaises

Cette fois-ci, des témoignages ne manquent pas pour montrer que ce nouveau monument en mémoire de Lénine n'est pas accepté par la population locale. En 1979, des vandales essaient mêmes de la faire exploser avec une bombe, en vain. Ils essaieront ensuite de la brûler : 

La mémoire de Lénine éblouit les rues polonaises

Le démontage de la statue en décembre 1989 accompagne la chute du communisme en Pologne, continuant ainsi à associer sa destinée à celle de l'histoire du communisme dans ce pays. C'est un homme d'affaires suédois qui en fait l'acquisition pour l'exposé dans son parc d'attraction : High Chapparaal Theme Park

Dans son ouvrage intitulé Conspirator, Lenin in Exile (Basic Books, 2010), l'historienne russe Helen Rappaport affirme que Lénine trône toujours dans ce parc suédois mais qu'il a désormais une cigarette à la bouche et une boucle d'oreille, ce que ne permettent pas cependant de vérifier ces photographies trouvées sur le web : 

Photographie datée de 1994 (source : http://eivorsresor.wordpress.com)

Photographie datée de 1994 (source : http://eivorsresor.wordpress.com)

Photographie de 2009 (source : http://www.newyorkerbyheart.com)

Photographie de 2009 (source : http://www.newyorkerbyheart.com)

 

Une catharsis mémorielle ? 

La nouvelle statue de Lénine inaugurée en juin 2014 s'inscrit donc dans la continuité d'une histoire monumentale entre la ville de Nowa Huta et les différences résurgences mémorielles du leader révolutionnaire.

L'un des deux artistes à l'origine de cette œuvre propose d'ailleurs des pistes de réflexion allant dans ce sens : 

J’ai voulu poser la question : saurions-nous, nous les habitants de Nowa Huta, et les Polonais en général, prendre nos distances par rapport au passé qui le plus souvent nous hante tel un fantôme ? (...) Saurions-nous donner à ce passé un sens plus humoristique, surréaliste, le dégonfler de ce poids, montrer que nous sommes capables de nous libérer du traumatisme par le rire et la distance ?

Libération

 

En somme, il s'agit d'utiliser l'art et l'humour pour dépasser les difficultés d'un contexte mémoriel plutôt pesant. Ainsi, la couleur fluo vise à s'opposer au style plutôt gris du réalisme socialiste. La taille de la nouvelle statue (à peine 68 cm) minimise la grandeur de l'homme jadis représenté en géant. Enfin, la posture du révolutionnaire urinant dans une fontaine peut être interprétée comme une critique de l'idéologue cherchant à diffuser son modèle à l'échelle planétaire.

Quoi qu'il en soit, les artistes ont montré que l'art constitue un média intéressant pour réfléchir aux questions de transmission mémorielle.

 

Sitographie

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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 11:47

Malgré le contexte de l'occupation et la relative brièveté de son existence, le régime de Vichy a très rapidement tenté de légitimer et diffuser les idéaux de la Révolution nationale en mettant en place une politique mémorielle ambitieuse : cérémonies commémoratives, inauguration de nouveaux lieux de mémoire, cortèges en l'honneur de figures tutélaires, etc. Tous les moyens sont alors mis en oeuvre pour mobiliser la mémoire nationale au service du nouveau pouvoir politique. 

Jeanne d'Arc : une figure religieuse fédératrice

Si les fêtes républicaines traditionnelles (14 juillet, 11 novembre) ne sont pas supprimées par le régime de Vichy, elles sont désormais accompagnées par de nouvelles célébrations visant à défendre les valeurs prônées par le régime. Parmi elles, certaines s'inscrivent dans une logique mémorielle. C'est le cas notamment dla fête de Jeanne d'Arc qui véhicule une forme de nationalisme chrétien et anglophobe. 

 

Ces fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc rencontrent un grand succès puisqu'elles rassemblent environ 50 000 personnes à Nice en 1941 et près de 40 000 personnes à Chambéry en 1942.
Souvent, on y donne des spectacles historiques édifiants comme le Rituel de Bruyez ou Le portique pour une fille de France de Schaeffer et Barbier, comme ce fut le cas au stade de Gerland le 11 mai 1941 ou encore au vélodrome de Marseille en 1942.
Par ailleurs, le comité de lutte contre le chômage accepte de financer dès 1939 un "chantier orchestral" constitué de musiciens et chanteurs chômeurs pour monter Jeanne d'Arc au bûcher de Claudel et Honneger. Jusqu'en 1942, leur troupe s'est déplacée dans 27 villes pour donner leur spectacle qui, selon le témoignage de Claudel venu assister à une représentation à Lyon, était d'une grande médiocrité : 

Ces cérémonies sont enfin souvent accompagnées d'inauguration de statues visant à conserver dans la pierre la mémoire de cette figure tutélaire, mais aussi à accueillir les processions commémoratives pour les années futures : c'est le cas à Marseille en 1943. 

La politique mémorielle du régime de Vichy

Il est intéressant de constater que dans le guide de l'art sculptural dans le paysage urbain réalisé par la ville de Marseille, la dimension politique de cette représentation de Jeanne d'Arc est désormais complètement occultée au profit d'une lecture strictement religieuse. 

Ces représentations monumentales sont cependant réservées à quelques villes en France. Dans le Paris occupé de 1942, la célébration se limite en effet à quelques dépôts de gerbe au pied de la statue de Jeanne d'Arc. 

Le monument aux morts : un lieu de communion patriotique

Si la fête de Jeanne d'Arc constitue le symbole le plus représentatif de la politique mémoriel du régime de Vichy, il n'est cependant pas le seul. À chacun de ses déplacements dans une ville de France, le maréchal Pétain suit un parcours relativement balisé allant de l'église à la place publique en passant par le stade, chacun de ces lieux répondant un objectif symbolique précis. Or, le cortège s'arrête souvent au monument aux morts, ce qui donne l'occasion au maréchal Pétain de renforcer sa légitimité en rappelant son passé militaire, mais aussi d'insister sur sa volonté de rendre hommage aux morts pour la patrie.

Le maréchal Pétain au monument aux morts d'Orient à Marseille en décembre 2040 (source : SCA - ECPAD)

Le maréchal Pétain au monument aux morts d'Orient à Marseille en décembre 2040 (source : SCA - ECPAD)

Les monuments aux morts sont cependant également les lieux qui rassemblent les premières contestations symboliques du pouvoir de Vichy et des Allemands. L'exemple le plus connu est la manifestation des lycéens et étudiants le 11 novembre 1940 devant l'Arc de Triomphe. Cet évènement bénéficie d'ailleurs depuis 2010 d'une plaque commémorative : 

Source : www.defense.gouv.fr

Source : www.defense.gouv.fr

Mémoire des rues 

En plus des statues en mémoire de Jeanne d'Arc, le régime des Vichy n'a pas hésité à inaugurer des rues en l'honneur de son chef. La France n'avait certes pas attendu 1940 pour inaugurer des rues "Pétain", mais ce mouvement s'accélère avec la chute de la IIIe République. C'est le cas à Montluçon le 1er mai 1941, à Modane en avril 1941, à Toulon en mai 1941, etc.

Souvent, ces lieux associés au maréchal viennent prendre la place d'anciennes rues et avenues commémorant des figures que le nouveau régime souhaite désormais faire oublier : Wilson, mais aussi Gambetta.

Depuis, la plupart des villes ont à nouveau rebaptisé ces rues mais les monuments aux morts et les statues de Jeanne d'Arc sont restées l'objet de pratiques commémoratives qui se sont progressivement adaptées au contexte politique des régimes et dirigeants successifs. 

 

 

Bibliographie

Rémi Dalisson, Les fêtes du Maréchal. Propagande festive et imaginaire dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2007.

Rémi Dalisson, "Propagande, fêtes et symboles : la fête vichyste, une tentative de remodelage symbolique de l'espace urbain (1940 – 1944)", in Françoise Taliano-Des Garets, Villes et culture sous l'occupation, Paris, Armand Colin, 2012.

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13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 08:21

 

L'Assemblée nationale constitue une caisse de résonance des revendications mémorielles en France. On peut même considérer qu'il s'agit d'une étape traditionnelle dans l'émergence d'une nouvelle mémoire. Elle apparaît généralement juste après la constitution d'une association porteuse de la revendication. La forme et la multiplicité des questions posées par les parlementaires au gouvernement témoignent en effet d'une intense activité de lobbying parfois relayée simultanément par plusieurs dizaines de députés. 

Cette forme de revendication est d'autant plus utilisée depuis 2008 que l'Assemblée nationale a retrouvé la possibilité de voter des résolutions mémorielles qui permettent de "préserver l'expression du Parlement sur le passé" sans recourir à la loi et donc sans conséquence pénale pour la liberté d'opinion et d'expression des citoyens.

 

Reconnaître le sort des nomades en France durant la Seconde Guerre mondiale

Cette revendication est portée par le député socialiste des Pyrénées-Orientales Jacques Cresta. Dans une question écrite au ministre délégué chargé des anciens combattants, il demande au gouvernement si des actions mémorielles sont envisagées pour reconnaître le sort des nomades français ou étrangers qui, d'avril 1940 à juin 1946, ont été assignés à résidence, voire internés en zone Sud. 

La réponse du ministre délégué chargé des anciens combattants précise que cette mémoire est déjà prise en compte dans la politique mémorielle de la France : 

  • Les organisations liées à la communauté des gens du voyage sont en effet invitées officiellement à participer aux cérémonies organisées dans le cadre de la journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux "Justes" de France. 
  • La direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) soutient financièrement la réalisation de plaques et de stèles commémoratives dans les camps où ces nomades furent internés.
  • Enfin, la DMPA accorde des subventions pour la réalisation de colloques et de publications sur ce thème.

Bref, le gouvernement apporte une réponse complète à cette demande et, dans un langage consensuel, invite le député porteur de cette revendication à mieux étudier ces dossiers.
Il est en revanche intéressant de remarquer que cette demande s'inscrit dans un contexte particulier : celui d'une cristallisation du discours public et médiatique autour de la question des Roms. Le flottement observé dans le vocabulaire de la question et de la réponse est sur ce point assez significatif. Le député et les services du ministère utilisent simultanément les termes de « nomades », « Tsiganes, forains ou cheminots » et « gens du voyage ». On comprend donc que cette revendication mémorielle n'est pas gratuite mais qu'elle vise à rappeler les persécutions subies par les nomades durant la Seconde Guerre mondiale pour mieux mettre en perspective les risques d'une stigmatisation grandissante à l'égard des Roms et gens du voyage depuis quelques années.

 

Une statue pour honorer la mémoire de Camille Desmoulins

En novembre 2013, le député socialiste de l'Aisne, Monsieur Jean-Louis Bricout, a proposé à la ministre de la culture et de la communication de reconstruire la statue de Camille Desmoulins qui trônait au Palais-Royal avant d'être fondue par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Bilan des dernières revendications mémorielles à l'Assemblée

Le député se fait ici le porte-parole à l'Assemblée nationale de l'association Camille Desmoulins qui diffuse cette revendication depuis plusieurs mois dans plusieurs médias et auprès de multiples dirigeants politiques

Cependant, la demande n'a pas pu aboutir pour le moment faute de moyens permettant de mettre en oeuvre cette proposition. 

 

Pour une journée nationale du souvenir de la "quatrième génération"

Cette proposition de loi a été déposée par le député Lionnel LUCA à la fin de l'année 2013. Elle vise à instituer une nouvelle journée nationale du souvenir pour les soldats français qui depuis 30 ans ont été tués ou blessés dans les différentes interventions extérieures de l'armée française.
Dans la logique de cette proposition de loi, il existerait en effet :

  • une "première génération du feu" composée des soldats de la Première Guerre mondiale et honorée chaque 11 novembre.
  • La "deuxième génération du feu" est associée aux soldats de la Seconde Guerre mondiale qui sont commémorés le 8 mai.
  • Enfin, la "troisième génération du feu" est constituée des soldats ayant combattu en Indochine et au Maghreb : les dates du 8 juin et du 5 décembre honorent leur mémoire.

Or, selon les initiateurs de cette loi, il devient nécessaire d'instaurer une cinquième journée nationale du souvenir pour honorer la mémoire des soldats français tombés au combat dans des opérations extérieures depuis 1962.
Les députés proposent d'ailleurs la date du 23 octobre qui en 2013 marquait le 40e anniversaire de la disparition de 58 parachutistes français dans un attentat suicide lors de la guerre du Liban.

Il est surprenant de constater que cette proposition de loi portée par un fidèle sarkozyste s'inscrit à l'exact inverse de la proposition faite par Nicolas Sarkozy en 2011 de faire du 11 novembre une « date de commémoration de la grande guerre et de tous les morts pour la France ». Alors que l'ancien président de la République proposait de lutter contre la multiplication des journées du souvenir en les regroupant sous une seule date (suivant ainsi le modèle anglo-saxon), l'actuel député des Alpes-Maritimes propose au contraire d'ajouter une nouvelle date dans le calendrier mémoriel.

D'autre part, le choix de cette date du 23 octobre 1983 n'est pas anodine. Alors que la proposition de loi recense la diversité des opérations extérieures menées par l'armée française depuis plusieurs dizaines d'années, les députés qui portent cette loi ont finalement choisi la date symbolique d'un attentat revendiqué par le Hezbollah, le mouvement de la révolution islamique libre et le Jihad islamique.

 

Pour une loi reconnaissant le massacre de la population française à Oran le 5 juillet 1962

Le député Lionnel Luca est particulièrement actif à l'Assemblée nationale sur les questions mémorielles. C'est encore lui qui est à l'initiative de cette autre proposition de loi qui vie à faire reconnaître officiellement par la République française le massacre de plusieurs centaines de Français le jour de la proclamation de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962.

Plusieurs éléments posent cependant question dans ces initiatives législatives portées par le député Lionnel Luca : 

  1. D'abord, pourquoi continuer à utiliser la forme d'une proposition de loi très contraignante et plus compliquée à faire aboutir alors que la constitution prévoit désormais la possibilité d'utiliser le système de résolution mémorielle ? 
  2. Ensuite, que signifie dans l'exposé des motifs de la loi cette référence aux travaux de Guillaume Zeller qui qualifie ces événements de « nouvelle Saint Barthélémy » en précisant que c'est « sa position de journaliste » qui a permis de le massacre d'Oran du « déni historique » ? Le député Lionnel Luca, qui a été professeur d'histoire-géographie pendant 20 ans, aurait-il des raisons de ne pas faire confiance au travail d'histoire et aux historiens ?

 

Réhabiliter la Commune et les Communards 

En avril 2013, nous avions relayé sur ce blog la proposition de résolution mémorielle tendant à la pleine réhabilitation de la Commune et des Communards. Un an plus tard, le dossier n'a pas avancé et le texte n'a toujours pas été débattu en assemblée. Affaire à suivre... 

 

Les mineurs étaient-ils d'anciens combattants ?

Plus récemment, le député du Nord-Pas-de-Calais Stéphane Saint-André a adressé une nouvelle revendication mémorielle au ministre délégué aux anciens combattants et à la mémoire : il souhaite que les mineurs de fond du Pas-de-Calais qui effectuaient leur service militaire après 1957 et qui ont été rappelés dans les mines pour participer à l'effort de guerre soient reconnus du titre d'anciens combattants. 
Pour l'instant, le gouvernement n'a pas encore apporté de réponse à cette revendication.

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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 07:07

L'un des passages obligatoires lorsqu'on visite le Sénégal est l'île de Gorée au large de Dakar. Reconnue par l'UNESCO comme appartenant au patrimoine mondial de l'humanité depuis 1978, elle reste intimement associée à l'histoire de l'esclavage. Les autorités coloniales, puis nationales, ont d'ailleurs largement contribué à la construction et à l'entretien d'une telle image :

  • Dès 1944, l'administration coloniale française décide de mesures de sauvegarde en vue de préserver l'authenticité du patrimoine historique de l'île, 

  • De 1954 à 1969, c'est sur l'île de Gorée qu'est installé le musée historique de l'AOF (Afrique-Occidentale française). En 1970, après l'indépendance, il est remplacé par le musée de la femme Henriette-Bathily,

  • En 1989, le fort d'Estrées, une citadelle construite par les français entre 1852 et 1856, est restauré pour devenir le nouveau musée national du Sénégal,

  • En novembre 1975, le patrimoine architectural de Gorée est inscrit sur l'inventaire des monuments historiques du Sénégal. 

Mais c'est en fait la maison des esclaves qui reste au centre des attentions historiennes, mémorielles et touristiques. Au fil des années, son charismatique conservateur Boubacar Joseph Ndiaye a en effet réussi à donner une dimension internationale à ce lieu. Dès 1967, ce dernier était d'ailleurs félicité par Léopold Senghor pour « sa contribution efficace au développement culturel et touristique du Sénégal ».

La fréquentation de ce lieu de mémoire est assez révélatrice : alors que le musée historique du Sénégal à Gorée accueillait environ 30 000 visiteurs en 2004, la maison des esclaves en accueille en moyenne 180 000. 

 

Photographie prise dans la cour de la maison des esclaves avec au fond la porte dite "du voyage sans retour"

Photographie prise dans la cour de la maison des esclaves avec au fond la porte dite "du voyage sans retour"

La construction d'un mythe

La place et le rôle de cette maison des esclaves sont cependant largement remis en cause depuis quelques années. Au milieu des années 1990, Emmanuel De Roux, journaliste au Monde, publie un article polémique intitulé « Le mythe de la maison des esclaves qui résiste à la réalité ». Dans ce texte, il remet en cause non seulement l'importance de cette maison dans la traite négrière (qui n'aurait pas été une "esclaverie"), mais aussi la place de l'île de Gorée dans le commerce triangulaire. 

La polémique a suscité un tel émoi au Sénégal et en France qu'un colloque a même été organisé en 1997 en Sorbonne afin de mieux comprendre la place réelle de l'île de Gorée dans l'entreprise esclavagiste, mais aussi les logiques de sa progressive construction en tant que lieu de mémoire central de l'esclavage. Sur ce dernier point, il est possible de lire l'excellent article de synthèse d'Hamady Bocoum et Bernard Toulier dans la revue In Situ, Revue des Patrimoines.

Il n'en demeure pas moins que depuis cette actualisation des recherches, l'Unesco n'a pas retiré l'île de Gorée de la liste officielle du patrimoine mondial de l'humanité, mais n'a pas non plus modifié sa notice indiquant que ce lieu « a été du XVe au XIXe siècle le plus grand centre de commerce d'esclaves de la côte africaine ».

D'ailleurs, tous les chefs d'État et de gouvernement, mais aussi les personnalités de passage au Sénégal, continuent à se rendre régulièrement dans la maison des esclaves et laissent des autographes qui contribuent encore à l'entretien du mythe mémoriel. Ce fut notamment le cas de François Hollande en 2012, mais aussi de Barack Obama en 2013. 

Un jumelage mémoriel surprenant

Les touristes français ne manquerons pas lors de leur visite de remarquer une petite plaque accrochée à l'entrée de la rue où se situe la maison des esclaves : 

Petits arrangements mémoriels à Gorée

L'île de Gorée est en effet jumelée depuis 2004 à la ville française de Drancy qui occupe une place particulière dans la mémoire nationale. C'est en effet au camp d'internement de Drancy que la plupart des juifs parisiens ont été internés dans l'attente d'un transfert vers les camps d'extermination nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

La dimension mémorielle de ce jumelage ne fait aucun doute. Il a d'ailleurs été suivi en 2006 par l'inauguration commune d'une statue commémorant l'abolition de l'esclavage dans chacune des deux villes. L'île de Gorée multiplie d'ailleurs ces jumelages avec d'autres lieux chargés d'histoire dans le monde : Robben Island en Afrique du Sud, Sainte-Anne en Martinique ou encore Lamentin en Guadeloupe.

Néanmoins, celui contracté avec la ville de Drancy est celui qui pose le plus de questions sur le choix d'associer la mémoire des traites négrières à celle du génocide des juifs d'Europe durant la seconde guerre mondiale.

Bibliographie

Hamady Bocoum et Bernard Toulier, « La fabrication du Patrimoine : l’exemple de Gorée (Sénégal) », In Situ [En ligne], 20 | 2013, mis en ligne le 11 février 2013, consulté le 09 juillet 2014. URL : http://insitu.revues.org/10303 ; DOI : 10.4000/insitu.10303 

 

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 05:58

Cet article est un compte rendu de l'article de Quentin DELUERMOZ paru dans Les Collections de l'Histoire n°60 consacré à "La Révolution française" (2013- pp. 84-88). 

Notre époque est-elle malade de son histoire ? On pourrait le croire à observer depuis la deuxième moitié du XXe siècle tous ces passés qui ne passent plus que par des manifestations publiques et politiques de l'histoire. L'article de Quentin DELUERMOZ montre cependant que notre époque n'a pas le monopole de cette lecture mémorielle et que le XIXe siècle a régulièrement été traversé par le souvenir omniprésent de 1789. 

Dans l'écriture même de la charte de 1814 mettant en place le régime de la Restauration, la place de la Révolution dans l'histoire française est évoquée puisqu'il est indiqué que le nouveau régime a pour mission de « renouer la chaîne des temps, que de funestes écarts avaient interrompu ». Ainsi, le nouveau pouvoir royal a pour ambition de s'inscrire dans la continuité de l'Ancien Régime tout en essayant néanmoins d'y intégrer quelques acquis révolutionnaires.

Or, c'est justement lorsque ce délicat équilibre est rompu que la mémoire de la Révolution française refait surface par l'intermédiaire de ses symboles : la garde nationale ou encore les arbres de la liberté. L'historien Alain Corbin parle alors de « réitération » de la Grande Révolution avec néanmoins quelques particularités, dont les barricades, lors des "Trois Glorieuses" du 27, 28 et 29 juillet 1830. 

Quelques années plus tard, en février 1848, la mémoire révolutionnaire s'invite à nouveau dans les esprits : « on s'appelle "citoyen" dans les rues, on signe "salut et fraternité", on ouvre des "clubs" suivant l'expression retrouvée de 89, la parole se libère ». Alphonse de Lamartine déclare ainsi que : « le sang de 1793 déteignait sur la République de 1848. Il fallait dès le premier jour, laver ces tâches, répudier toute parenté entre les deux époques » (Histoire de la révolution de 48). De même, le Journal des travailleurs renforce les liens entre les deux événements en précisant que « 93 et 48 » sont « deux sœurs qui, bien qu'étroitement liée, ne se ressemblent pas ». Il s'agit donc encore une fois d'une réminiscence naturelle de la Grande Révolution avec laquelle on souhaite néanmoins prendre des distances.

Enfin, « le spectre révolutionnaire » réapparaît en 1870. Dès l'annonce de la République à Alger, on forme des comités révolutionnaires. À Paris, le terme de « Commune » fait notamment référence à l'insurrection parisienne d'août 1792. Mais on retrouve aussi dans les archives l'utilisation d'un vocabulaire qui ne laisse aucun doute sur l'usage mémoriel de 1789 : « citoyen », « club », « garde nationale ». La mise en scène du pouvoir ne laisse également aucun doute puisque le 5 avril 1871, l'église Sainte Geneviève redevient le Panthéon des Grands Hommes, comme cela avait été le cas le 4 avril 1791.

Une de l'hebdomadaire Le Point du 18 avril 2013

Une de l'hebdomadaire Le Point du 18 avril 2013

La France du XIXe siècle n'a cependant pas le monopole de l'utilisation mémorielle de la révolution française. La révolution russe de 1917 y faisait explicitement référence et on n'en retrouve également des traces lors du Front populaire en 1936 et des événements de mai 1968. A chaque fois, c'est l'usage d'un vocabulaire spécifique qui permet de faire resurgir cette référence historique dans un contexte contemporain. 

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoires et historiens Mémoires et identités nationales
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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 07:50

Abstract: From 1963 to 1982, the Office for the development of the migrations in French overseas departments (BUMIDOM in french) have tried to solve the social and demographic problem of the French overseas departments by sending young people in the mother country, sometimes without the parents' consent. A new resolution of the French National Assembly about remembrance wants to recognize those events and the right of a memory for these children. 

Mardi 18 février 2014, l'Assemblée nationale a adopté une nouvelle résolution mémorielle relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970. Ce texte a non seulement pour ambition de reconnaître l'existence de ces évènements et les responsabilités de l'Etat, mais il introduit aussi une forme de reconnaissance d'un droit à la mémoire pour les citoyens français. 

L'Affaire des "Réunionnais de la Creuse"

Malgré de multiples dénonciations dès sa mise en oeuvre à partir de 1963, la politique migratoire du BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer) n'apparaît réellement dans l'espace public qu'à partir de 2002 lorsque Jean-Jacques MARTIAL a décidé de porter plainte contre l'Etat pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation » après avoir découvert qu'il avait une famille à la Réunion. 

Cette plainte et toutes celles qui l’ont suivie ont été repoussées en raison de la prescription des faits. Néanmoins, un rapport avait alors été demandé à l’inspection générale des affaires sociales par Elizabeth Guigou, ministre de l’Emploi et de la Solidarité. 

Bien que de nombreuses questions restent en suspens, on comprend alors que Jean-Jacques MARTIAL est arrivé en métropole dans les années 1960 au milieu de plusieurs centaines d'autres enfants, du nourisson à l'adolescent, après avoir été séparés de leurs parents dans des conditions parfois obscures. Quand ils ne sont pas lacunaires, les dossiers d'archives ne permettent pas toujours en effet de s'assurer de l'accord conscient et assumé des parents et des enfants. 

Les recherches de l'Inspection générale des affaires sociales permettent cependant de comprendre que les termes de "rafle", "déportation" et "enlèvement" ne répondent pas à la réalité historique de cette politique migratoire mise en oeuvre et justifiée à l'époque par l'Etat comme une réponse à l'explosion démographique et au retard des dispositifs d'aide sociale et sanitaire à la Réunion au début des années 1960. 

Depuis ce rapport publié en 2002, les témoignages se sont multipliés mais les recherches restent encore limitées sur cette question. C'est pourquoi l'un des objectifs de la résolution mémorielle adoptée à l'Assemblée nationale consiste à demander "à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée". Cela pourrait être notamment l'une des missions du Musée de l'histoire de l'immigration

Vers un droit à la mémoire

L'intérêt de ce texte ne repose cependant pas tant sur son contenu que sur sa forme et sur les conséquences législatives qu'il pourrait entraîner. 

Tout d'abord, il convient de rappeler que l'Assemblée nationale utilise désormais sans complexe ce nouveau moyen d'expression du pouvoir législatif que représente la résolution mémorielleComme nous l'avions déjà expliqué dans un précédent article, cette possibilité a été réintroduite par l’article 34-1 de la loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008 qui définit la résolution comme un acte par lequel l’Assemblée émet un avis sur une question déterminée. Face à l'inflation des revendications mémorielles et à l'inexistence d'une politique mémorielle cohérente à l'échelle nationale, les députés ont désormais la possibilité de s'exprimer sur le passé sans entraver la liberté d'opinion et d'expression des citoyens, et plus précisément des historiens.  

Mais le texte adopté par l'Assemblée nationale ne se contente pas d'inviter les historiens à s'emparer de cette question des enfants réunionnais placés en métropole. Il introduit également une forme de droit à la mémoire relativement inédite. 

La résolution commence en effet par ces mots : 

Considérant que l’État se doit d’assurer à chacun, dans le respect de la vie privée des individus, l’accès à la mémoire,
Considérant que les enfants, tout particulièrement, doivent se voir garantir ce droit pour pouvoir se constituer en tant qu’adultes.

Assemblée nationale

 

Bien que le débat à l'Assemblée nationale ait été majoritairement centré autour des Droits de l'Enfant, c'est finalement un droit à la mémoire qui est défendu en conclusion par Mme Dominique BERTINOTTI, ministre déléguée chargée de la famille : 

Un peuple sans mémoire est un peuple sans liberté. Un homme que l’on prive d’une part de sa mémoire est un homme que l’on ampute d’une part de sa liberté. En adoptant cette proposition de résolution, mesdames et messieurs les députés, vous rendrez à tous ces hommes et à toutes ces femmes leur dignité.

Assemblée nationale

 

Or, malgré les demandes insistantes de Christiane Taubira dans ce domaine, il n'existe pas à notre connaissance de texte législatif reconnaissant à ce jour un tel droit à la mémoire considéré dans une perspective aussi large et universelle. 

Il est d'ailleurs à noter que le contenu du texte entre alors en totale contradiction avec la forme de la résolution mémorielle qui s'inscrit dans une perspective déclarative à défaut d'être prescriptive. 

Il ne reste donc désormais plus qu'à attendre que les différents groupes mémoriels prennent conscience de cette nouvelle potentialité de reconnaissance pour réactiver et adapter leurs revendications aux nouvelles dispositions mémorielles ouvertes par l'Assemblée nationale. 

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 09:05

Dans un des innombrables articles consacrés à ce qui est devenu "l'affaire Dieudonné", le journal Le Monde a décidé de donner la parole au plus jeune public de l'artiste-polémiste provocateur afin de mieux comprendre leurs motivations. Très rapidement, la Shoah arrive au centre des réflexions :

Est-ce que la Shoah doit être le tabou par excellence ? Le meilleur moyen d’assumer notre histoire passe par le rire : rire de l’esclavage, de la colonisation et de la Shoah. S’il y a un truc dont il faut rire, c’est bien des communautés, de toutes les communautés, seule façon d’arriver à l’idéal républicain d’origine.

Le Monde

On nous en parle depuis la primaire. A 12 ans, j’ai vu un film où des tractopelles poussaient des cadavres dans des fosses. Nous subissons une morale culpabilisatrice dès le plus jeune âge. La Shoah, on en a mangé jusqu’à la terminale. Je respecte ce moment de l’histoire, mais pas plus que d’autres. Le génocide rwandais, je n’en ai pas entendu parler

Le Monde

 

Quelques jours plus tard, Jacques Fredj, directeur général du Mémorial de la Shoah, décidait de prendre la plume pour leur répondre dans les mêmes colonnes du quotidien du soir. Selon lui, cette accusation est complètement infondée et il entend le prouver par force de chiffres.

 

Si cette réponse s'avère utile et nécessaire pour lutter contre l'antisémitisme sous-entendu par certaines affirmations, elle peut cependant paraître sur certains points très partielle, voire partiale, et devenir contre-productive.  De plus, une approche strictement comptable ne peut pas être totalement satisfaisante en réaction à ce qui relève résolument du vécu et de l'impression chez ces jeunes.

Tout d'abord, il convient de préciser que les propos rapportés par le journal Le Monde chez ces jeunes à la sortie d'un spectacle de Dieudonné ne sont pas réservés à une frange extrémiste. Ce sont les mêmes que j'entends, ainsi que de nombreux collègues, à chaque fois qu'il s'agit de commencer le chapitre sur la Seconde Guerre mondiale.

A tel point que nous avons décidé d'en faire un outil pédagogique afin de faire réfléchir les élèves à leur propre représentation de la Seconde Guerre mondiale : 

Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ?

Ce "nuage de mots" a été réalisé en 2013 à partir d'un sondage auprès de lycéens. La taille des mots est proportionnelle au nombre de citations dans les réponses à la question : "Qu'est-ce qu'évoque la Seconde Guerre mondiale pour vous ?".

Le système concentrationnaire y occupe une place centrale ("Camps", "Extermination") et seules les victimes juives sont évoquées ("Juifs" / "Juif", "Génocide" et "Shoah").

 

Ces résultats nous montre que l'enjeu autour de cette question ne devrait donc pas strictement consister à adopter une posture défensive et à essayer de contester l'accusation d'un "gavage mémoriel", mais d'essayer de comprendre pourquoi et comment une génération vient à partager un sentiment de "saturation mémorielle", qui peut ensuite être instrumentalisé par certains extrêmistes dénonçant une forme de "pornographie mémorielle".

 

La Shoah est-elle trop enseignée à l'école ?

Quand Jacques Fredj affirme  que le génocide des Juifs ne fait pas l'objet d'un gavage dans l'enseignement, il suffit de reprendre sa propre argumentation pour rappelle que le génocide des Juifs d'Europe fait l'objet d'une sensibilisation en CM2, puis d'un cours en Troisième, qui est repris avec une problématique quasiment similaire en Première. Quel autre sujet peut se targuer d'une telle place dans le programmes ?

D'autant plus que le directeur général du Mémorial de la Shoah oublie que le génocide des Juifs d'Europe peut faire l'objet d'une reprise en Terminale dans le cadre du chapitre sur les mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, il convient d'ajouter que les professeur d'histoire n'ont pas le monopole sur cette question. L'enseignement d'histoire des arts au collège s'illustre souvent par l'étude d'une oeuvre liée au génocide et rares sont les élèves qui n'ont pas étudié une oeuvre de la littérature concentrationnaire lors de leur cursus, dont la plus connue reste Si c'est un homme de Primo Lévi.

 

Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ?

Existe-t-il trop de voyages pédagogiques liés à la mémoire de la Shoah ?

Jacques Fredj déclare ensuite que "les institutions dédiées à l'histoire de la Shoah (le Mémorial de la Shoah à Paris et à Drancy, le Cercil à Orléans, la Maison d'Izieu, le Musée du Chambon-sur-Lignon, le camp des Milles) ne reçoivent pas plus de 150 000 élèves du primaire au secondaire sur une classe d'âge d'environ 12 millions d'enfants, environ 1,5 % des élèves qui sont sur les bancs de l'école". Ce qu'il ne précise pas, c'est qu'il faut en fait multiplier ce chiffre par le nombre d'années de scolarisation d'un élève de la primaire au lycée, ce qui multiplie au final sa chance (car nous persistons à croire qu'il s'agit d'une chance) d'avoir visité un tel lieu. 

Encore une fois, à l'exception des musées de la Résistance, qui contiennent généralement aussi une salle consacrée à la déportation, quels sont les musées consacrés à une autre thématique pouvant s'enorgueillir d'une telle performance ?

il faut enfin, pour être tout à fait complet sur ce point, évoquer la question financière : la crise ayant touché autant les familles que les établissements scolaires, il devient de plus en plus difficile d'organiser des voyages pédagogiques... sauf si l'on accepte d'y incorporer une dimension mémorielle qui permet alors d'accéder à une multitude de subventions de la part de plusieurs associations et collectivités territoriales.

Les professeurs sont-ils encouragés à consacrer plus de temps à cette question ?

Concernant les professeurs, Jacques Fredj  utilise encore des chiffres pour signaler que seulement 3% du corps enseignant participe chaque année à une formation sur l'histoire de la Shoah. Comme pour les élèves, ce chiffre doit être mis en perspective : il est d'abord surprenant de calculer ce pourcentage à partir de l'ensemble des professeurs. Les professeurs de sciences et techniques participent à ce genre de manifestation car elles n'ont souvent aucun intérêt dans leur discipline. De plus, un professeur ne participe évidemment pas chaque année à de telles formations. Or, il est rare qu'il n'y participe pas au moins une fois dans sa carrière. Quel autre sujet bénéficie d'une telle force dans l'offre de formation professionnelle ?

Sans compter qu'à cela s'ajoute un relais incomparable dans l'Education nationale qui a récemment mis en place des référents académiques "Mémoire et citoyenneté" chargés d'encourager, entre autres, les manifestations liées à la mémoire du génocide des Juifs d'Europe.

Enfin, ce que le directeur du Mémorial de la Shoah semble également oublier dans son argumentaire, c'est que l'école n'est plus le seul lieu d'apprentissage des élèves. Ainsi, lorsqu'ils affirment avoir "mangé de la Shoah jusqu'à la Terminale", cela ne doit pas être compris uniquement comme une critique du système scolaire, mais comme un ras-le-bol généralisé autour d'un thème devenu omniprésent dans nos sociétés occidentales (le Point Godwin en est une manifestation révélatrice) et dont l'approche moralisatrice ne convient plus aux nouvelles générations.

Ce qui dérange ces jeunes finalement, ce n'est pas tant d'étudier la Shoah, mais de le faire aussi souvent, de façon aussi répétitive, et avec une approche aussi exclusive.

Cette critique s'est d'ailleurs particulièrement accentuée chez les élèves depuis la dernière réforme des programmes du collège et du lycée qui prescrivent désormais d'enseigner le phénomène concentrationnaire uniquement sous l'angle du génocide des Juifs et des Tziganes, laissant de côté les oposants politiques, les Résistants, les associaux, les apatrides, les handicapés, les Témoins de Jéhovah et les homosexuels. Dotés d'un sens critique souvent bien plus affuté qu'on ne veut bien le croire, les jeunes ne sont pas dupes du caractère orienté de cet enseignement et, à défaut d'en comprendre les raisons, finissent par sombrer dans la théorie du complot sionniste.

 

Si "l'affaire Dieudonné" pouvait donc avoir un effet positif, ce serait probablement en permettant de prendre vraiment le temps d'écouter et de comprendre ce que ces jeunes spectateurs ont à nous dire avant d'enclencher un discours bien rodé mais complètement dépassé sur les dangers du racisme et de l'antisémitisme.

Actualisation du 30 janvier 2014

1. Le ministre de l'Education nationale a finalement décidé de répondre par une surenchère commémorative en annonçant à l'occasion de la Journée Internationale de la Mémoire des Génocides et de la Prévention des Crimes contre l'Humanité un renforcement de la formation et des moyens pédagogiques pour l'enseignement de l'histoire de la Shoah.

2. Lyonel Kaufmann, professeur formateur en didactique de l'histoire, propose un article très intéressant sur le positionnement des historiens face à l'inflation mémorielle liée à l'histoire de la Shoah.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoire et enseignement Mémoires et politique
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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 08:32

 

Summary: The Georgian parliament has just passed a amendment to declare illegal all the communist and fascist symbols, monuments, inscriptions, and names of public spaces. This decision is a new step in the random politic of memory in this country. The controversal figure of Staline is indeed in the center of a geopolitical conflict between the pro and anti-westerners since a decade. 

 

27 novembre 2013 : le Parlement géorgien vient d'adopter un amendement limitant les libertés dans certains domaines sensibles. Désormais, les "symboles, monuments, statues, inscriptions et noms de lieux publics contenant des éléments de l’idéologie communiste ou fasciste" deviennent illégaux. Concrètement, ce sont plusieurs dizaines de statues de l'ancien dirigeant soviétique qui devront être enlevées dans les prochains mois, remettant ainsi au goût du jour une pratique de l'antiquité romaine visant à éliminer de l'espace public toute trace mémorielle d'un personnage politique disparu : la Damnatio Memoriae.

 

Or, cette loi risque de susciter quelques remous dans la société georgienne car elle s'inscrit à contre-courant d'un cycle mémoriel de réhabilitation de la figure de Staline. La victoire des populistes du Rêve géorgien aux législatives de 2012 a en effet été accompagnée d'un large mouvement de réappropriation de cette figure nationale, soutenu par l'Eglise orthodoxe.

Ainsi, le patriarche Ilia II a-t-il déclaré en 2013 dans un entretien sur la chaîne russe RT : "Staline était une personnalité éminente, comme il n’en naît que rarement. Et il était croyant, surtout à la fin".

Le 21 décembre 2012, à l'occasion du 133ème anniversaire de la naissance de Staline, les habitants du village d’Alvani, dans la région de Touchétie, décidaient de réinstaller la statue du dirigeant soviétique démontée en 2011.

Le même jour, l’administration de la ville de Gori, lieu de naissance de Staline, a annoncé que le monument installé en son honneur au centre ville en 1952 et démonté sur ordre du président Saakachvili en 2010, allait être réinstallé sur le territoire de la maison-musée Staline.

Damnatio Memoriae de Staline : énième retournement du régime mémoriel géorgien

 

Cette phase de réhabilitation succédait en effet elle-même à une période de condamnation au cours de laquelle l'une des dernières statues de Staline avait été déboulonnée à Gori le 25 juin 2010. Les autorités avaient en parallèle décidé de transformer sa maison en musée de la répression soviétique.

Damnatio Memoriae de Staline : énième retournement du régime mémoriel géorgien

 

A l'époque, la Géorgie était gouvernée par le camp pro-occidental de Mikheil Saakachvili et sa politique mémorielle était soutenue par le contexte de la guerre de 2008 contre la Russie à propos des territoires occupés d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. Les Géorgiens considéraient alors que Staline était avant tout le dirigeant d’une Union soviétique russifiée, originaire, par hasard, de Géorgie.

Or, selon l'historien Lacha Bakradzé, le mythe de Staline a aujourd'hui changé de nature : "Les gens pensent : certes, nous étions colonisés par les Russes, mais c’était un enfant de chez nous qui dirigeait ce pays". Ainsi, le souvenir du dirigeant soviétique n'est plus tant "lié au communisme, à la nostalgie de l’URSS ou au souvenir de la Seconde Guerre mondiale» mais il est considéré, au même titre que l'Eglise orthodoxe, comme un "symbole de l’anti-occidentalisme et de l’antilibéralisme". C'est pourquoi la figure de Staline est régulièrement mobilisée aux côtés des religieux lorsqu'il s'agit de condamner l'avortement et l'homosexualité vues comme des valeurs occidentales contraires à l'identité nationale géorgienne.

 

Le vote par le Parlement d'un tel amendement n'est donc pas sans poser problème : comment la population géorgienne va-t-elle réagir à cet énième retournement de régime mémoriel ? Staline va-t-il s'imposer comme le symbole du rejet des valeurs occidentales au profit d'un rapprochement avec la Russie ? Faut-il craindre l'émergence d'un front d'opposition susceptible d'entraîner un conflit entre pro et anti-occidentaux en Géorgie, comme actuellement en Ukraine ? L'application de cette mesure législative d'ici quelques semaines devrait nous fournir rapidement des réponses.

Source : Sophie TOURNON, "Géorgie: Loi contre les symboles des régimes totalitaires passée", in Regard sur l'Est, dépêche publiée le 3 décembre 2013.

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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 12:05

 

Je relaie ci-dessous les propos de Lionel Chanel à propos d'un billet d'humeur de l'écrivain Yann MOIX publié dans le Point à propos des commémorations du Centenaire de la Grande Guerre.

Le moins que l'on puisse dire est que le prix Renaudot 2013 a une interprétation pour le moins personnelle des notions de "mémoire" et "commémoration". Selon lui, les deux termes s'opposent catégoriquement : d'un côté, la mémoire rend le passé intelligible tandis que de l'autre, la commémoration est considérée comme le "contraire de la pensée".

Lionel Chanel propose de corriger cette présentation excessive en déplaçant la l'opposition autour des termes "histoire" et "mémoire".

Je serai pour ma part un peu moins catégorique que mon collègue sur ce point. Si l'histoire et la mémoire témoignent de deux rapports différents au passé, leurs relations peuvent difficilement être réduites à une forme d'opposition tant ils se nourrissent mutuellement : d'une part, l'histoire des mémoires constitue désormais un domaine de recherche passionnant et reconnu pour comprendre les sociétés passées et présentes ; d'autre part, l'engouement mémoriel n'ait pas étranger à la passion française pour le passé et constitue un véritable tremplin pour l'histoire.

Plutôt que de les opposer, nous préférons sur ce blog continuer à relever les situations nationales et internationales dans lesquels ils s'opposent, mais aussi ils s'enrichissent, se questionnent, voire se répondent.

Yann Moix : se remémorer sans commémorer ?

Les funérailles de la pensé

Yann Moix a signé dans Le Point un billet d’humeur sur les commémorations de 14-18. Sa lecture est déconcertante.

En cette vague de commémorations du centenaire de la boucherie de 14-18, une voix qui se voulait anticonformiste s’est élevée pour les dénoncer. Dans le supplément du Point du 21 novembre 2013, Yann Moix opposait dans un article intitulé « Les funérailles du passé » la commémoration et la mémoire. [1] La première serait déplorable, la seconde bienfaisante. Tandis que la commémoration est considérée comme le « contraire de la pensée », la mémoire serait du « passé rendu intelligible » assène-t-il. Le passé impensé s’opposerait au « passé pensé ». Et au final, alors que la mémoire serait « le lieu où le passé vit », la commémoration constituerait « le lieu où le passé meurt ».

Certes, la commémoration ne vise nullement à rendre le passé intelligible. Ce n’est pas sa fonction. Sa raison d’être est de rappeler le souvenir d’un événement, en l’occurrence celui de la Première Guerre mondiale. Mais faut-il rappeler à Yann Moix que la mémoire désigne justement la faculté de se souvenir ? Autrement dit, mémoire et commémoration ne s’opposent nullement.

Mais admettons. Entrons dans la logique de l’écrivain et détaillons le conflit qu’il imagine entre mémoire et commémoration. Cette dernière, selon lui, vise à faire mourir le passé pour que celui-ci n’ait aucune emprise sur le présent. Mais l’existence même des commémorations des événements de 14-18, prouvent exactement le contraire : aujourd’hui et l’année prochaine, il sera impossible d’ignorer qu’il y a cent ans, le monde allait basculer dans un conflit de quatre ans. Songeons aux monuments aux morts érigés dans chaque commune de France après la boucherie et aux pieds desquels, chaque 11 novembre, on dépose une gerbe. À chaque commémoration, c’est justement le passé qui refait surface dans le présent.

La commémoration serait, nous dit Yann Moix, une « barrière à la mémoire » car celle-ci est du « passé pensé », du « passé rendu intelligible ». Or, quelques lignes plus loin, l’auteur nous explique que, parce que la mémoire « est du passé qu’on fait vivre », elle « fait quitter leur date – et même leur lieu – aux événements ». Son rôle est de « déshistoriciser ». On se demande sincèrement si l’auteur s’est relu tant la contradiction est flagrante. Car si la mémoire doit rendre le passé intelligible, on voit mal comment celui-ci pourrait l’être si on le prive de son contexte : un événement sans date, ni lieu, comment le comprendre ? Cela revient à dire à un Égyptien : « Verdun » et de le laisser se débrouiller avec ce mot. 

En réalité, la mémoire est le contraire de l’intelligibilité. Ce n’est pas la mémoire qui permet de comprendre le passé. C’est l’histoire. Ce sont les historiens, avec leur méthode, leurs outils, et leurs analyses, qui tentent de reconstituer le passé et d’en proposer une lecture compréhensible. Et, ce faisant, ils mettent une distance entre le passé et le présent. La discipline historique est le filtre, le média, par lequel le passé rejoint le présent. Au contraire, la mémoire est un rapport direct, immédiat – sans média – du présent avec le passé. Si l’on interroge des passants dans la rue et qu’on leur demande quelle mémoire ils ont du premier conflit mondial, il y a de fortes chances pour que l’on obtienne des réponses du type : « tranchées », « millions de morts », « boucherie », « gueules cassées », « mutineries », « Verdun », « Marne », « Chemin des Dames », « 11 novembre », « poilus ». Mais une fois qu’on a dit cela, la guerre est-elle devenue plus intelligible ? Ces lieux communs ne nous disent rien des causes lointaines et immédiates du conflit. Ils ne nous expliquent pas le passage de la guerre de mouvement à la guerre de positions. Ils ne nous rendent pas compte de la dimension mondiale du conflit et de la variété des fronts sur lesquels on s’est battu. Ils ne nous renseignent pas sur l’évolution des sociétés durant cette période.

Yann Moix se trompe : ce n’est pas mémoire et commémoration qu’il convient d’opposer, mais mémoire et histoire. Hélas, en dépit de son talent d’écrivain, le prix Renaudot ne voit pas que mémoire et commémoration vont de pair et, pire, confond mémoire et histoire dans un article finalement indigent et répétitif qui se borne à un étalage d’affirmations gratuites. Si ce billet parle de funérailles, comme son titre semble l’indiquer, ce sont celles de la pensée.

 

[1] MOIX, Yann, « Les funérailles du passé », in Le Point, n° 2149, 21 novembre 2013, p. 170.

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 15:05
Guide pratique des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale

Franck DAVID, Comprendre le monument aux morts, Lieu du souvenir lieu de mémoire, lieu d’histoire, Paris, Editions Codex et Ministère de la Défense – DMPA, 2013.

 

 

En quelques dizaines de pages, Franck DAVID propose au lecteur une synthèse très pratique pour mieux regarder et comprendre les monuments aux morts qui peuplent la plupart des 36 000 communes françaises en déchiffrant « les codes et les signes [qui] ne nous parlent plus autant qu’hier à leurs contemporains » (p. 23).

Près d’un siècle après leur apparition dans le paysage urbain comme rural, la pierre fatiguée ne bénéficie généralement plus que d’un rare regard délaissé. Absents des brochures et de la plupart des guides touristiques, ils sont également oubliés des lieux mis à l’honneur lors des journées du patrimoine. Et pourtant, ils restent dressés, fiers, obstinés et dotés d’une valeur qu’aucun ne saurait contester. D’ailleurs, il n’est pas anodin de remarquer qu’ils sont généralement épargnés par le vandalisme.

Franck David explique cette persistance par l’essence même du monument aux morts, hommage à des individus qui permettent de lier le destin d’une communauté locale à l’histoire nationale. Si cette pratique se généralise à l’issue de la Première Guerre mondiale, elle apparait progressivement au cours du XIXe siècle, simultanément aux États-Unis pour honorer les soldats tombés lors des guerres indiennes dans les années 1840 et en France avec la colonne de Juillet sur la place de la Bastille à Paris qui rassemble les noms des émeutiers de juillet 1830.  Mais ce n’est qu’avec la Première Guerre mondiale et l’immensité des pertes humaines que l’État et les communes décident d’assurer à leurs disparus « la survivance du souvenir individuel dans la mémoire collective » (p. 27), permettant ainsi à la communauté locale de renforcer son sentiment d’intégration dans l’histoire nationale.

 

Après avoir situé le contexte général d’érection des monuments aux morts en France, l’auteur propose quelques éléments de réflexion permettant d’en comprendre les principales logiques et débats au moment de leur construction. Ainsi, le positionnement au sein de la commune peut être révélateur de choix politiques contemporains : placé à côté de la mairie, le monument insiste sur la dimension républicaine de l’hommage aux morts pour la France ; à côté de l’église, il témoigne d’un ancrage religieux persistant malgré la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 ; enfin le positionnement au sein du cimetière place plutôt le deuil dans le domaine de l’intime.

Franck David propose également une grille de lecture symbolique qui permet d’analyser pratiquement tous les monuments aux morts de France par l’intermédiaire des éléments végétaux, des ornements militaires, des symboles funéraires, des mentions à la République ou encore des mentions religieuses.

La représentation du Poilu n’est pas non plus anodine, qu’il soit peint en soldat protecteur ou bien en farouche combattant, vivant ou mort, héros victorieux ou victime. Parfois, il est également accompagné d’une figure féminine, représentant tantôt la victoire, tantôt la Patrice, parfois même la Nation sous les traits de Jeanne d’Arc. Sinon, la femme est le plus souvent une mère ou une veuve éplorée venant se recueillir sur la tombe du défunt fils ou mari.

Guide pratique des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale

Réalisé par Aristide Maillol qui était originaire du pays, le monument aux morts de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) était initialement placé sur un rocher à la sortie du port avant d’être déplacé près de la mairie. La composition en triptyque renvoie aux retables des églises. Au centre, le corps nu de l’homme exalte la force et la vigueur, mais contraste avec le casque censé le protéger et l’épée posée sur le sol qui donnent une impression de grande vulnérabilité. Les femmes qui l’encadrent pleurent.

 

 

Outre la représentation picturale, ce sont a priori les noms des morts qui sont au centre du monument. Franck David rappelle qu’à défaut d’un rapatriement systématique, qui était d’ailleurs souvent impossible, « le monument représente donc la seule référence explicite au défunt […]. A défaut d’honorer leurs restes, le monument célèbre leur geste » (p. 61). Dans un premier temps, la loi du 25 octobre 1919 prévoit d’inscrire ces noms sur des registres déposés au Panthéon puis sur un livre d’or remis par l’Etat à chaque commune. Ce n’est que dans un second temps que les municipalités vont s’emparer de ce recensement comme base pour les monuments aux morts.

 

Faute de pouvoir constituer une synthèse exhaustive, l’ouvrage propose donc une sorte de guide pratique et pédagogique permettant d’étudier l’histoire du monument aux morts de sa commune à l’image de ce que proposait également le cabinet d’ingénierie mémorielle En Envor. Il est ainsi possible de reconstituer l’histoire derrière les noms gravés dans la pierre à partir du site Mémoire des hommes qui rassemble notamment les journaux des marches et opérations.

Mais si l’auteur encourage les citoyens français à participer à l'écriture de leur histoire locale et nationale à partir des monuments aux morts, il propose également de façon plutôt audacieuse de ne pas tomber dans une forme de sanctuarisation de ces lieux de mémoire. Il affirme au contraire que « s’il convient de conserver l’engagement initial de l’Etat à perpétuer la mémoire, les contemporains ont aussi à transformer et/ou transcender la composition initiale pour lui éviter l’obsolescence » (p. 84). Les artistes et les citoyens sont donc invités à s’emparer du contexte du Centenaire de la Grande Guerre et de la nécessité de rénover la plupart des monuments aux morts pour actualiser, dépoussiérer et moderniser ces monuments dont les codes de lecture rassemblés et expliqués dans cet ouvrage tombent progressivement en désuétude.

 

La présence de nombreuses illustrations issues des collections personnelles de l’auteur n’est pas un des moindres atouts de ce petit ouvrage. On peut néanmoins regretter l’absence d’analyses détaillées de certains monuments cantonnés à une stricte valeur illustrative. Il est également frustrant de voir les monuments aux morts de la Grande Guerre construits hors des frontières dans les colonies relégués à quelques lignes en fin d’ouvrage alors que leur construction (puis leur destruction, déplacement, abandon, ou maintien au cours du XXe siècle) pourrait à notre avis faire l’objet d’un chapitre indépendant, si ce n’est d’une étude à part entière. Comme le précise cependant Franck David à l’issue de son ouvrage : « le sujet n’est pas clos, il est à peine esquissé » et nous espérons donc pouvoir lire prochainement d’autres études aussi passionnantes sur les « mémoires de pierre ».

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Recensions Lieux de mémoire
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