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  • : Histoire, Mémoire et Société (ISSN : 2261-4494)
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  • : Ce blog se propose tout d'abord de recenser et d'analyser les réminiscences régulières de la mémoire dans notre actualité. Il vise aussi à rassembler différentes interventions d'historiens, mais aussi d'autres spécialistes, sur le rôle et les conséquences de la mémoire dans nos sociétés. Enfin, des réflexions plus fouillées sont proposées ponctuellement sur les manifestations de la mémoire dans les sociétés d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. ISSN : 2261-4494
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  • Mickaël BERTRAND
  • Citoyen, historien et enseignant, j'ai souhaité partager sur ce blog mes réflexions quotidiennes sur la place de l'histoire et de la mémoire dans l'actualité nationale et internationale.
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Cherche La Pépite

22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 07:50

Abstract: From 1963 to 1982, the Office for the development of the migrations in French overseas departments (BUMIDOM in french) have tried to solve the social and demographic problem of the French overseas departments by sending young people in the mother country, sometimes without the parents' consent. A new resolution of the French National Assembly about remembrance wants to recognize those events and the right of a memory for these children. 

Mardi 18 février 2014, l'Assemblée nationale a adopté une nouvelle résolution mémorielle relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970. Ce texte a non seulement pour ambition de reconnaître l'existence de ces évènements et les responsabilités de l'Etat, mais il introduit aussi une forme de reconnaissance d'un droit à la mémoire pour les citoyens français. 

L'Affaire des "Réunionnais de la Creuse"

Malgré de multiples dénonciations dès sa mise en oeuvre à partir de 1963, la politique migratoire du BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer) n'apparaît réellement dans l'espace public qu'à partir de 2002 lorsque Jean-Jacques MARTIAL a décidé de porter plainte contre l'Etat pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation » après avoir découvert qu'il avait une famille à la Réunion. 

Cette plainte et toutes celles qui l’ont suivie ont été repoussées en raison de la prescription des faits. Néanmoins, un rapport avait alors été demandé à l’inspection générale des affaires sociales par Elizabeth Guigou, ministre de l’Emploi et de la Solidarité. 

Bien que de nombreuses questions restent en suspens, on comprend alors que Jean-Jacques MARTIAL est arrivé en métropole dans les années 1960 au milieu de plusieurs centaines d'autres enfants, du nourisson à l'adolescent, après avoir été séparés de leurs parents dans des conditions parfois obscures. Quand ils ne sont pas lacunaires, les dossiers d'archives ne permettent pas toujours en effet de s'assurer de l'accord conscient et assumé des parents et des enfants. 

Les recherches de l'Inspection générale des affaires sociales permettent cependant de comprendre que les termes de "rafle", "déportation" et "enlèvement" ne répondent pas à la réalité historique de cette politique migratoire mise en oeuvre et justifiée à l'époque par l'Etat comme une réponse à l'explosion démographique et au retard des dispositifs d'aide sociale et sanitaire à la Réunion au début des années 1960. 

Depuis ce rapport publié en 2002, les témoignages se sont multipliés mais les recherches restent encore limitées sur cette question. C'est pourquoi l'un des objectifs de la résolution mémorielle adoptée à l'Assemblée nationale consiste à demander "à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée". Cela pourrait être notamment l'une des missions du Musée de l'histoire de l'immigration

Vers un droit à la mémoire

L'intérêt de ce texte ne repose cependant pas tant sur son contenu que sur sa forme et sur les conséquences législatives qu'il pourrait entraîner. 

Tout d'abord, il convient de rappeler que l'Assemblée nationale utilise désormais sans complexe ce nouveau moyen d'expression du pouvoir législatif que représente la résolution mémorielleComme nous l'avions déjà expliqué dans un précédent article, cette possibilité a été réintroduite par l’article 34-1 de la loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008 qui définit la résolution comme un acte par lequel l’Assemblée émet un avis sur une question déterminée. Face à l'inflation des revendications mémorielles et à l'inexistence d'une politique mémorielle cohérente à l'échelle nationale, les députés ont désormais la possibilité de s'exprimer sur le passé sans entraver la liberté d'opinion et d'expression des citoyens, et plus précisément des historiens.  

Mais le texte adopté par l'Assemblée nationale ne se contente pas d'inviter les historiens à s'emparer de cette question des enfants réunionnais placés en métropole. Il introduit également une forme de droit à la mémoire relativement inédite. 

La résolution commence en effet par ces mots : 

Considérant que l’État se doit d’assurer à chacun, dans le respect de la vie privée des individus, l’accès à la mémoire,
Considérant que les enfants, tout particulièrement, doivent se voir garantir ce droit pour pouvoir se constituer en tant qu’adultes.

Assemblée nationale

 

Bien que le débat à l'Assemblée nationale ait été majoritairement centré autour des Droits de l'Enfant, c'est finalement un droit à la mémoire qui est défendu en conclusion par Mme Dominique BERTINOTTI, ministre déléguée chargée de la famille : 

Un peuple sans mémoire est un peuple sans liberté. Un homme que l’on prive d’une part de sa mémoire est un homme que l’on ampute d’une part de sa liberté. En adoptant cette proposition de résolution, mesdames et messieurs les députés, vous rendrez à tous ces hommes et à toutes ces femmes leur dignité.

Assemblée nationale

 

Or, malgré les demandes insistantes de Christiane Taubira dans ce domaine, il n'existe pas à notre connaissance de texte législatif reconnaissant à ce jour un tel droit à la mémoire considéré dans une perspective aussi large et universelle. 

Il est d'ailleurs à noter que le contenu du texte entre alors en totale contradiction avec la forme de la résolution mémorielle qui s'inscrit dans une perspective déclarative à défaut d'être prescriptive. 

Il ne reste donc désormais plus qu'à attendre que les différents groupes mémoriels prennent conscience de cette nouvelle potentialité de reconnaissance pour réactiver et adapter leurs revendications aux nouvelles dispositions mémorielles ouvertes par l'Assemblée nationale. 

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 09:05

Dans un des innombrables articles consacrés à ce qui est devenu "l'affaire Dieudonné", le journal Le Monde a décidé de donner la parole au plus jeune public de l'artiste-polémiste provocateur afin de mieux comprendre leurs motivations. Très rapidement, la Shoah arrive au centre des réflexions :

Est-ce que la Shoah doit être le tabou par excellence ? Le meilleur moyen d’assumer notre histoire passe par le rire : rire de l’esclavage, de la colonisation et de la Shoah. S’il y a un truc dont il faut rire, c’est bien des communautés, de toutes les communautés, seule façon d’arriver à l’idéal républicain d’origine.

Le Monde

On nous en parle depuis la primaire. A 12 ans, j’ai vu un film où des tractopelles poussaient des cadavres dans des fosses. Nous subissons une morale culpabilisatrice dès le plus jeune âge. La Shoah, on en a mangé jusqu’à la terminale. Je respecte ce moment de l’histoire, mais pas plus que d’autres. Le génocide rwandais, je n’en ai pas entendu parler

Le Monde

 

Quelques jours plus tard, Jacques Fredj, directeur général du Mémorial de la Shoah, décidait de prendre la plume pour leur répondre dans les mêmes colonnes du quotidien du soir. Selon lui, cette accusation est complètement infondée et il entend le prouver par force de chiffres.

 

Si cette réponse s'avère utile et nécessaire pour lutter contre l'antisémitisme sous-entendu par certaines affirmations, elle peut cependant paraître sur certains points très partielle, voire partiale, et devenir contre-productive.  De plus, une approche strictement comptable ne peut pas être totalement satisfaisante en réaction à ce qui relève résolument du vécu et de l'impression chez ces jeunes.

Tout d'abord, il convient de préciser que les propos rapportés par le journal Le Monde chez ces jeunes à la sortie d'un spectacle de Dieudonné ne sont pas réservés à une frange extrémiste. Ce sont les mêmes que j'entends, ainsi que de nombreux collègues, à chaque fois qu'il s'agit de commencer le chapitre sur la Seconde Guerre mondiale.

A tel point que nous avons décidé d'en faire un outil pédagogique afin de faire réfléchir les élèves à leur propre représentation de la Seconde Guerre mondiale : 

Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ?

Ce "nuage de mots" a été réalisé en 2013 à partir d'un sondage auprès de lycéens. La taille des mots est proportionnelle au nombre de citations dans les réponses à la question : "Qu'est-ce qu'évoque la Seconde Guerre mondiale pour vous ?".

Le système concentrationnaire y occupe une place centrale ("Camps", "Extermination") et seules les victimes juives sont évoquées ("Juifs" / "Juif", "Génocide" et "Shoah").

 

Ces résultats nous montre que l'enjeu autour de cette question ne devrait donc pas strictement consister à adopter une posture défensive et à essayer de contester l'accusation d'un "gavage mémoriel", mais d'essayer de comprendre pourquoi et comment une génération vient à partager un sentiment de "saturation mémorielle", qui peut ensuite être instrumentalisé par certains extrêmistes dénonçant une forme de "pornographie mémorielle".

 

La Shoah est-elle trop enseignée à l'école ?

Quand Jacques Fredj affirme  que le génocide des Juifs ne fait pas l'objet d'un gavage dans l'enseignement, il suffit de reprendre sa propre argumentation pour rappelle que le génocide des Juifs d'Europe fait l'objet d'une sensibilisation en CM2, puis d'un cours en Troisième, qui est repris avec une problématique quasiment similaire en Première. Quel autre sujet peut se targuer d'une telle place dans le programmes ?

D'autant plus que le directeur général du Mémorial de la Shoah oublie que le génocide des Juifs d'Europe peut faire l'objet d'une reprise en Terminale dans le cadre du chapitre sur les mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, il convient d'ajouter que les professeur d'histoire n'ont pas le monopole sur cette question. L'enseignement d'histoire des arts au collège s'illustre souvent par l'étude d'une oeuvre liée au génocide et rares sont les élèves qui n'ont pas étudié une oeuvre de la littérature concentrationnaire lors de leur cursus, dont la plus connue reste Si c'est un homme de Primo Lévi.

 

Le succès de Dieudonné n'est-il pas révélateur d'une saturation mémorielle ?

Existe-t-il trop de voyages pédagogiques liés à la mémoire de la Shoah ?

Jacques Fredj déclare ensuite que "les institutions dédiées à l'histoire de la Shoah (le Mémorial de la Shoah à Paris et à Drancy, le Cercil à Orléans, la Maison d'Izieu, le Musée du Chambon-sur-Lignon, le camp des Milles) ne reçoivent pas plus de 150 000 élèves du primaire au secondaire sur une classe d'âge d'environ 12 millions d'enfants, environ 1,5 % des élèves qui sont sur les bancs de l'école". Ce qu'il ne précise pas, c'est qu'il faut en fait multiplier ce chiffre par le nombre d'années de scolarisation d'un élève de la primaire au lycée, ce qui multiplie au final sa chance (car nous persistons à croire qu'il s'agit d'une chance) d'avoir visité un tel lieu. 

Encore une fois, à l'exception des musées de la Résistance, qui contiennent généralement aussi une salle consacrée à la déportation, quels sont les musées consacrés à une autre thématique pouvant s'enorgueillir d'une telle performance ?

il faut enfin, pour être tout à fait complet sur ce point, évoquer la question financière : la crise ayant touché autant les familles que les établissements scolaires, il devient de plus en plus difficile d'organiser des voyages pédagogiques... sauf si l'on accepte d'y incorporer une dimension mémorielle qui permet alors d'accéder à une multitude de subventions de la part de plusieurs associations et collectivités territoriales.

Les professeurs sont-ils encouragés à consacrer plus de temps à cette question ?

Concernant les professeurs, Jacques Fredj  utilise encore des chiffres pour signaler que seulement 3% du corps enseignant participe chaque année à une formation sur l'histoire de la Shoah. Comme pour les élèves, ce chiffre doit être mis en perspective : il est d'abord surprenant de calculer ce pourcentage à partir de l'ensemble des professeurs. Les professeurs de sciences et techniques participent à ce genre de manifestation car elles n'ont souvent aucun intérêt dans leur discipline. De plus, un professeur ne participe évidemment pas chaque année à de telles formations. Or, il est rare qu'il n'y participe pas au moins une fois dans sa carrière. Quel autre sujet bénéficie d'une telle force dans l'offre de formation professionnelle ?

Sans compter qu'à cela s'ajoute un relais incomparable dans l'Education nationale qui a récemment mis en place des référents académiques "Mémoire et citoyenneté" chargés d'encourager, entre autres, les manifestations liées à la mémoire du génocide des Juifs d'Europe.

Enfin, ce que le directeur du Mémorial de la Shoah semble également oublier dans son argumentaire, c'est que l'école n'est plus le seul lieu d'apprentissage des élèves. Ainsi, lorsqu'ils affirment avoir "mangé de la Shoah jusqu'à la Terminale", cela ne doit pas être compris uniquement comme une critique du système scolaire, mais comme un ras-le-bol généralisé autour d'un thème devenu omniprésent dans nos sociétés occidentales (le Point Godwin en est une manifestation révélatrice) et dont l'approche moralisatrice ne convient plus aux nouvelles générations.

Ce qui dérange ces jeunes finalement, ce n'est pas tant d'étudier la Shoah, mais de le faire aussi souvent, de façon aussi répétitive, et avec une approche aussi exclusive.

Cette critique s'est d'ailleurs particulièrement accentuée chez les élèves depuis la dernière réforme des programmes du collège et du lycée qui prescrivent désormais d'enseigner le phénomène concentrationnaire uniquement sous l'angle du génocide des Juifs et des Tziganes, laissant de côté les oposants politiques, les Résistants, les associaux, les apatrides, les handicapés, les Témoins de Jéhovah et les homosexuels. Dotés d'un sens critique souvent bien plus affuté qu'on ne veut bien le croire, les jeunes ne sont pas dupes du caractère orienté de cet enseignement et, à défaut d'en comprendre les raisons, finissent par sombrer dans la théorie du complot sionniste.

 

Si "l'affaire Dieudonné" pouvait donc avoir un effet positif, ce serait probablement en permettant de prendre vraiment le temps d'écouter et de comprendre ce que ces jeunes spectateurs ont à nous dire avant d'enclencher un discours bien rodé mais complètement dépassé sur les dangers du racisme et de l'antisémitisme.

Actualisation du 30 janvier 2014

1. Le ministre de l'Education nationale a finalement décidé de répondre par une surenchère commémorative en annonçant à l'occasion de la Journée Internationale de la Mémoire des Génocides et de la Prévention des Crimes contre l'Humanité un renforcement de la formation et des moyens pédagogiques pour l'enseignement de l'histoire de la Shoah.

2. Lyonel Kaufmann, professeur formateur en didactique de l'histoire, propose un article très intéressant sur le positionnement des historiens face à l'inflation mémorielle liée à l'histoire de la Shoah.

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Published by Mickaël Bertrand Mickaël BERTRAND - dans Mémoire et enseignement Mémoires et politique
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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 08:32

 

Summary: The Georgian parliament has just passed a amendment to declare illegal all the communist and fascist symbols, monuments, inscriptions, and names of public spaces. This decision is a new step in the random politic of memory in this country. The controversal figure of Staline is indeed in the center of a geopolitical conflict between the pro and anti-westerners since a decade. 

 

27 novembre 2013 : le Parlement géorgien vient d'adopter un amendement limitant les libertés dans certains domaines sensibles. Désormais, les "symboles, monuments, statues, inscriptions et noms de lieux publics contenant des éléments de l’idéologie communiste ou fasciste" deviennent illégaux. Concrètement, ce sont plusieurs dizaines de statues de l'ancien dirigeant soviétique qui devront être enlevées dans les prochains mois, remettant ainsi au goût du jour une pratique de l'antiquité romaine visant à éliminer de l'espace public toute trace mémorielle d'un personnage politique disparu : la Damnatio Memoriae.

 

Or, cette loi risque de susciter quelques remous dans la société georgienne car elle s'inscrit à contre-courant d'un cycle mémoriel de réhabilitation de la figure de Staline. La victoire des populistes du Rêve géorgien aux législatives de 2012 a en effet été accompagnée d'un large mouvement de réappropriation de cette figure nationale, soutenu par l'Eglise orthodoxe.

Ainsi, le patriarche Ilia II a-t-il déclaré en 2013 dans un entretien sur la chaîne russe RT : "Staline était une personnalité éminente, comme il n’en naît que rarement. Et il était croyant, surtout à la fin".

Le 21 décembre 2012, à l'occasion du 133ème anniversaire de la naissance de Staline, les habitants du village d’Alvani, dans la région de Touchétie, décidaient de réinstaller la statue du dirigeant soviétique démontée en 2011.

Le même jour, l’administration de la ville de Gori, lieu de naissance de Staline, a annoncé que le monument installé en son honneur au centre ville en 1952 et démonté sur ordre du président Saakachvili en 2010, allait être réinstallé sur le territoire de la maison-musée Staline.

Damnatio Memoriae de Staline : énième retournement du régime mémoriel géorgien

 

Cette phase de réhabilitation succédait en effet elle-même à une période de condamnation au cours de laquelle l'une des dernières statues de Staline avait été déboulonnée à Gori le 25 juin 2010. Les autorités avaient en parallèle décidé de transformer sa maison en musée de la répression soviétique.

Damnatio Memoriae de Staline : énième retournement du régime mémoriel géorgien

 

A l'époque, la Géorgie était gouvernée par le camp pro-occidental de Mikheil Saakachvili et sa politique mémorielle était soutenue par le contexte de la guerre de 2008 contre la Russie à propos des territoires occupés d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. Les Géorgiens considéraient alors que Staline était avant tout le dirigeant d’une Union soviétique russifiée, originaire, par hasard, de Géorgie.

Or, selon l'historien Lacha Bakradzé, le mythe de Staline a aujourd'hui changé de nature : "Les gens pensent : certes, nous étions colonisés par les Russes, mais c’était un enfant de chez nous qui dirigeait ce pays". Ainsi, le souvenir du dirigeant soviétique n'est plus tant "lié au communisme, à la nostalgie de l’URSS ou au souvenir de la Seconde Guerre mondiale» mais il est considéré, au même titre que l'Eglise orthodoxe, comme un "symbole de l’anti-occidentalisme et de l’antilibéralisme". C'est pourquoi la figure de Staline est régulièrement mobilisée aux côtés des religieux lorsqu'il s'agit de condamner l'avortement et l'homosexualité vues comme des valeurs occidentales contraires à l'identité nationale géorgienne.

 

Le vote par le Parlement d'un tel amendement n'est donc pas sans poser problème : comment la population géorgienne va-t-elle réagir à cet énième retournement de régime mémoriel ? Staline va-t-il s'imposer comme le symbole du rejet des valeurs occidentales au profit d'un rapprochement avec la Russie ? Faut-il craindre l'émergence d'un front d'opposition susceptible d'entraîner un conflit entre pro et anti-occidentaux en Géorgie, comme actuellement en Ukraine ? L'application de cette mesure législative d'ici quelques semaines devrait nous fournir rapidement des réponses.

Source : Sophie TOURNON, "Géorgie: Loi contre les symboles des régimes totalitaires passée", in Regard sur l'Est, dépêche publiée le 3 décembre 2013.

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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 12:05

 

Je relaie ci-dessous les propos de Lionel Chanel à propos d'un billet d'humeur de l'écrivain Yann MOIX publié dans le Point à propos des commémorations du Centenaire de la Grande Guerre.

Le moins que l'on puisse dire est que le prix Renaudot 2013 a une interprétation pour le moins personnelle des notions de "mémoire" et "commémoration". Selon lui, les deux termes s'opposent catégoriquement : d'un côté, la mémoire rend le passé intelligible tandis que de l'autre, la commémoration est considérée comme le "contraire de la pensée".

Lionel Chanel propose de corriger cette présentation excessive en déplaçant la l'opposition autour des termes "histoire" et "mémoire".

Je serai pour ma part un peu moins catégorique que mon collègue sur ce point. Si l'histoire et la mémoire témoignent de deux rapports différents au passé, leurs relations peuvent difficilement être réduites à une forme d'opposition tant ils se nourrissent mutuellement : d'une part, l'histoire des mémoires constitue désormais un domaine de recherche passionnant et reconnu pour comprendre les sociétés passées et présentes ; d'autre part, l'engouement mémoriel n'ait pas étranger à la passion française pour le passé et constitue un véritable tremplin pour l'histoire.

Plutôt que de les opposer, nous préférons sur ce blog continuer à relever les situations nationales et internationales dans lesquels ils s'opposent, mais aussi ils s'enrichissent, se questionnent, voire se répondent.

Yann Moix : se remémorer sans commémorer ?

Les funérailles de la pensé

Yann Moix a signé dans Le Point un billet d’humeur sur les commémorations de 14-18. Sa lecture est déconcertante.

En cette vague de commémorations du centenaire de la boucherie de 14-18, une voix qui se voulait anticonformiste s’est élevée pour les dénoncer. Dans le supplément du Point du 21 novembre 2013, Yann Moix opposait dans un article intitulé « Les funérailles du passé » la commémoration et la mémoire. [1] La première serait déplorable, la seconde bienfaisante. Tandis que la commémoration est considérée comme le « contraire de la pensée », la mémoire serait du « passé rendu intelligible » assène-t-il. Le passé impensé s’opposerait au « passé pensé ». Et au final, alors que la mémoire serait « le lieu où le passé vit », la commémoration constituerait « le lieu où le passé meurt ».

Certes, la commémoration ne vise nullement à rendre le passé intelligible. Ce n’est pas sa fonction. Sa raison d’être est de rappeler le souvenir d’un événement, en l’occurrence celui de la Première Guerre mondiale. Mais faut-il rappeler à Yann Moix que la mémoire désigne justement la faculté de se souvenir ? Autrement dit, mémoire et commémoration ne s’opposent nullement.

Mais admettons. Entrons dans la logique de l’écrivain et détaillons le conflit qu’il imagine entre mémoire et commémoration. Cette dernière, selon lui, vise à faire mourir le passé pour que celui-ci n’ait aucune emprise sur le présent. Mais l’existence même des commémorations des événements de 14-18, prouvent exactement le contraire : aujourd’hui et l’année prochaine, il sera impossible d’ignorer qu’il y a cent ans, le monde allait basculer dans un conflit de quatre ans. Songeons aux monuments aux morts érigés dans chaque commune de France après la boucherie et aux pieds desquels, chaque 11 novembre, on dépose une gerbe. À chaque commémoration, c’est justement le passé qui refait surface dans le présent.

La commémoration serait, nous dit Yann Moix, une « barrière à la mémoire » car celle-ci est du « passé pensé », du « passé rendu intelligible ». Or, quelques lignes plus loin, l’auteur nous explique que, parce que la mémoire « est du passé qu’on fait vivre », elle « fait quitter leur date – et même leur lieu – aux événements ». Son rôle est de « déshistoriciser ». On se demande sincèrement si l’auteur s’est relu tant la contradiction est flagrante. Car si la mémoire doit rendre le passé intelligible, on voit mal comment celui-ci pourrait l’être si on le prive de son contexte : un événement sans date, ni lieu, comment le comprendre ? Cela revient à dire à un Égyptien : « Verdun » et de le laisser se débrouiller avec ce mot. 

En réalité, la mémoire est le contraire de l’intelligibilité. Ce n’est pas la mémoire qui permet de comprendre le passé. C’est l’histoire. Ce sont les historiens, avec leur méthode, leurs outils, et leurs analyses, qui tentent de reconstituer le passé et d’en proposer une lecture compréhensible. Et, ce faisant, ils mettent une distance entre le passé et le présent. La discipline historique est le filtre, le média, par lequel le passé rejoint le présent. Au contraire, la mémoire est un rapport direct, immédiat – sans média – du présent avec le passé. Si l’on interroge des passants dans la rue et qu’on leur demande quelle mémoire ils ont du premier conflit mondial, il y a de fortes chances pour que l’on obtienne des réponses du type : « tranchées », « millions de morts », « boucherie », « gueules cassées », « mutineries », « Verdun », « Marne », « Chemin des Dames », « 11 novembre », « poilus ». Mais une fois qu’on a dit cela, la guerre est-elle devenue plus intelligible ? Ces lieux communs ne nous disent rien des causes lointaines et immédiates du conflit. Ils ne nous expliquent pas le passage de la guerre de mouvement à la guerre de positions. Ils ne nous rendent pas compte de la dimension mondiale du conflit et de la variété des fronts sur lesquels on s’est battu. Ils ne nous renseignent pas sur l’évolution des sociétés durant cette période.

Yann Moix se trompe : ce n’est pas mémoire et commémoration qu’il convient d’opposer, mais mémoire et histoire. Hélas, en dépit de son talent d’écrivain, le prix Renaudot ne voit pas que mémoire et commémoration vont de pair et, pire, confond mémoire et histoire dans un article finalement indigent et répétitif qui se borne à un étalage d’affirmations gratuites. Si ce billet parle de funérailles, comme son titre semble l’indiquer, ce sont celles de la pensée.

 

[1] MOIX, Yann, « Les funérailles du passé », in Le Point, n° 2149, 21 novembre 2013, p. 170.

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 15:05
Guide pratique des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale

Franck DAVID, Comprendre le monument aux morts, Lieu du souvenir lieu de mémoire, lieu d’histoire, Paris, Editions Codex et Ministère de la Défense – DMPA, 2013.

 

 

En quelques dizaines de pages, Franck DAVID propose au lecteur une synthèse très pratique pour mieux regarder et comprendre les monuments aux morts qui peuplent la plupart des 36 000 communes françaises en déchiffrant « les codes et les signes [qui] ne nous parlent plus autant qu’hier à leurs contemporains » (p. 23).

Près d’un siècle après leur apparition dans le paysage urbain comme rural, la pierre fatiguée ne bénéficie généralement plus que d’un rare regard délaissé. Absents des brochures et de la plupart des guides touristiques, ils sont également oubliés des lieux mis à l’honneur lors des journées du patrimoine. Et pourtant, ils restent dressés, fiers, obstinés et dotés d’une valeur qu’aucun ne saurait contester. D’ailleurs, il n’est pas anodin de remarquer qu’ils sont généralement épargnés par le vandalisme.

Franck David explique cette persistance par l’essence même du monument aux morts, hommage à des individus qui permettent de lier le destin d’une communauté locale à l’histoire nationale. Si cette pratique se généralise à l’issue de la Première Guerre mondiale, elle apparait progressivement au cours du XIXe siècle, simultanément aux États-Unis pour honorer les soldats tombés lors des guerres indiennes dans les années 1840 et en France avec la colonne de Juillet sur la place de la Bastille à Paris qui rassemble les noms des émeutiers de juillet 1830.  Mais ce n’est qu’avec la Première Guerre mondiale et l’immensité des pertes humaines que l’État et les communes décident d’assurer à leurs disparus « la survivance du souvenir individuel dans la mémoire collective » (p. 27), permettant ainsi à la communauté locale de renforcer son sentiment d’intégration dans l’histoire nationale.

 

Après avoir situé le contexte général d’érection des monuments aux morts en France, l’auteur propose quelques éléments de réflexion permettant d’en comprendre les principales logiques et débats au moment de leur construction. Ainsi, le positionnement au sein de la commune peut être révélateur de choix politiques contemporains : placé à côté de la mairie, le monument insiste sur la dimension républicaine de l’hommage aux morts pour la France ; à côté de l’église, il témoigne d’un ancrage religieux persistant malgré la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 ; enfin le positionnement au sein du cimetière place plutôt le deuil dans le domaine de l’intime.

Franck David propose également une grille de lecture symbolique qui permet d’analyser pratiquement tous les monuments aux morts de France par l’intermédiaire des éléments végétaux, des ornements militaires, des symboles funéraires, des mentions à la République ou encore des mentions religieuses.

La représentation du Poilu n’est pas non plus anodine, qu’il soit peint en soldat protecteur ou bien en farouche combattant, vivant ou mort, héros victorieux ou victime. Parfois, il est également accompagné d’une figure féminine, représentant tantôt la victoire, tantôt la Patrice, parfois même la Nation sous les traits de Jeanne d’Arc. Sinon, la femme est le plus souvent une mère ou une veuve éplorée venant se recueillir sur la tombe du défunt fils ou mari.

Guide pratique des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale

Réalisé par Aristide Maillol qui était originaire du pays, le monument aux morts de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) était initialement placé sur un rocher à la sortie du port avant d’être déplacé près de la mairie. La composition en triptyque renvoie aux retables des églises. Au centre, le corps nu de l’homme exalte la force et la vigueur, mais contraste avec le casque censé le protéger et l’épée posée sur le sol qui donnent une impression de grande vulnérabilité. Les femmes qui l’encadrent pleurent.

 

 

Outre la représentation picturale, ce sont a priori les noms des morts qui sont au centre du monument. Franck David rappelle qu’à défaut d’un rapatriement systématique, qui était d’ailleurs souvent impossible, « le monument représente donc la seule référence explicite au défunt […]. A défaut d’honorer leurs restes, le monument célèbre leur geste » (p. 61). Dans un premier temps, la loi du 25 octobre 1919 prévoit d’inscrire ces noms sur des registres déposés au Panthéon puis sur un livre d’or remis par l’Etat à chaque commune. Ce n’est que dans un second temps que les municipalités vont s’emparer de ce recensement comme base pour les monuments aux morts.

 

Faute de pouvoir constituer une synthèse exhaustive, l’ouvrage propose donc une sorte de guide pratique et pédagogique permettant d’étudier l’histoire du monument aux morts de sa commune à l’image de ce que proposait également le cabinet d’ingénierie mémorielle En Envor. Il est ainsi possible de reconstituer l’histoire derrière les noms gravés dans la pierre à partir du site Mémoire des hommes qui rassemble notamment les journaux des marches et opérations.

Mais si l’auteur encourage les citoyens français à participer à l'écriture de leur histoire locale et nationale à partir des monuments aux morts, il propose également de façon plutôt audacieuse de ne pas tomber dans une forme de sanctuarisation de ces lieux de mémoire. Il affirme au contraire que « s’il convient de conserver l’engagement initial de l’Etat à perpétuer la mémoire, les contemporains ont aussi à transformer et/ou transcender la composition initiale pour lui éviter l’obsolescence » (p. 84). Les artistes et les citoyens sont donc invités à s’emparer du contexte du Centenaire de la Grande Guerre et de la nécessité de rénover la plupart des monuments aux morts pour actualiser, dépoussiérer et moderniser ces monuments dont les codes de lecture rassemblés et expliqués dans cet ouvrage tombent progressivement en désuétude.

 

La présence de nombreuses illustrations issues des collections personnelles de l’auteur n’est pas un des moindres atouts de ce petit ouvrage. On peut néanmoins regretter l’absence d’analyses détaillées de certains monuments cantonnés à une stricte valeur illustrative. Il est également frustrant de voir les monuments aux morts de la Grande Guerre construits hors des frontières dans les colonies relégués à quelques lignes en fin d’ouvrage alors que leur construction (puis leur destruction, déplacement, abandon, ou maintien au cours du XXe siècle) pourrait à notre avis faire l’objet d’un chapitre indépendant, si ce n’est d’une étude à part entière. Comme le précise cependant Franck David à l’issue de son ouvrage : « le sujet n’est pas clos, il est à peine esquissé » et nous espérons donc pouvoir lire prochainement d’autres études aussi passionnantes sur les « mémoires de pierre ».

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 09:06

Le tourisme mémoriel se développe à une vitesse exponentielle dans le monde, en Europe, mais aussi surtout en France où les autorités publiques ne sont pas restés insensibles à sa dimension économique.

L'année dernière, nous avions déjà signalé sur ce site la parution d'un guide des lieux de mémoire en France par la Direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA) associée aux éditions du célèbre Petit Futé.

Le tourisme mémoriel autour du Centenaire de la Grande Guerre

A l'approche du Centenaire de la Grande Guerre, le ministère et l'industrie du tourisme préparent activement l'accueil de millions de visiteurs qu'il faudra notamment loger, nourrir, guider...

 

Mais au-delà des aspects économiques, la pratique du tourisme mémoriel interroge aussi les historiens tels que Stéphane Audoin-Rouzeau qui tentent de mettre en perspective ce regain d'intérêt autour des lieux d'histoire et de mémoire. Cette question a été au centre de l'émission L'Esprit Public sur France Culture le 18 août 2013.

 

L'invention du tourisme mémoriel

Nous apprenons notamment dans cette émission que c'est en 1917 que paraît en France le premier Guide Michelin des champs de bataille qui était notamment dédié à la mémoire des ouvriers de la firme Michelin tombés pour la patrie.

Publicité pour le Guide Michelin des Champs de Bataille (1919)

Publicité pour le Guide Michelin des Champs de Bataille (1919)

Les éditeurs de cet objet précisent alors : « Nous avons essayé de réaliser, pour les touristes qui voudront parcourir nos champs de bataille et nos villages meurtris, un ouvrage qui soit à la fois un guide pratique et une histoire », et de préciser que la visite des champs n’est pas conçue ici comme « une simple course dans les régions dévastées, mais bien comme un véritable pèlerinage ».

En d'autres termes, le Guide Michelin inventait le tourisme de mémoire avant même la fin du conflit.

L'historien Max Gallo explique au cours du débat qu'il exècre cette expression de "tourisme mémoriel" qui, selon lui et malgré les précautions du Guide Michelin, nie la dimension "sacrée" de cette pratique qui relèverait davantage du "pèlerinage" et du "culte des morts".

Pourquoi commémorer la Grande Guerre ?

Stéphane Audoin-Rouzeau explique l'émergence précoce du tourisme mémoriel lié à la Première Guerre mondiale par une volonté des Français de comprendre ce qui venait de se passer.

Cet intérêt confirmé au cours des années 1920 s'est ensuite effacé après la Seconde Guerre mondiale pour mieux se réveiller à la fin des années 1980, dans un contexte géopolitique favorable à un regain d'intérêt pour l'histoire de la Grande Guerre : chute du communisme et renaissance des nations liées à la Première Guerre mondiale, réveil des conflits dans les Balkans, etc.

L'historien s'interroge d'ailleurs sur la dimension nostalgique de ce réveil de la mémoire de la Première Guerre mondiale qui pourrait encore être au centre des commémoration du Centenaire : ne peut-on pas en effet interpréter l'actuel engouement autour de la Grande Guerre comme une forme de nostalgie pour la France victorieuse de cette époque et l'Union Sacrée dépassant les conflits politiques stériles ? L'une des intervenantes pousse d'ailleurs cette réflexion à l'extrême en emettant l'hypothèse que l'intérêt des Français pour le Centenaire de cette guerre puisse être une manifestation inconsciente d'un réveil d'une forme de germanophobie à l'heure des crispations politiques récurrentes avec notre voisin.

Plus concrètement, selon les réponses collectées à partir des livres d'or des lieux de mémoire, les motivations des visiteurs contemporains ne semblent pas très différentes de ceux des années 1920, à savoir :

  1. Une dimension culturelle (comprendre l'histoire de conflit par une approche sensible et émotionnelle)
  2. Une dimension chrétienne (faire le deuil des victimes)
  3. Une dimension familiale (visiter la tombe d'un ascendant)

En somme, les touristes contemporains de la mémoire resteraient essentiellement motivés par la dimension sacée d'une sorte de pèlerinage, voire deviendraient assez rapidement des pèlerins au contact des lieux de mémoire.

Une guerre française dans les mémoires européennes

Alors que la mémoire de 1914-1918 reste vive en France, Stéphane Audoin-Rouzeau parle d’une « coupure mémorielle » en Allemagne qu'il explique par la culpabilité de la période nazie plutôt que par un traumatisme de la défaite. Hitler avait en effet tissé un lien tellement fort entre sa politique et le traité de Versailles qu'il reste encore compliqué pour les Allemands d'intégrer objectivement cet évènement dans leur récit national.

Pour la Grande-Bretagne, il est rappelé la particularité de l'absence de transfert des corps des soldats britanniques sur le territoire national qui empêche l'émergence de lieux de mémoire de masse, bien que le coquelicot demeure un symbole important et fédérateur porté par tous les hommes politiques le jour du 11 novembre.

Quant à la Russie, la mémoire de la Grande Guerre y est plus ou moins occultée par le souvenir national de la révolution bolchévique de 1917.

 

Cette démarche comparative permet de mettre en perspective l'importance commémorative du 11 novembre en France qui, selon Stéphane Audoin-Rouzeau, serait sans commune mesure avec le 8 mai. Les nécropoles françaises gigantesques apparaissent alors comme une illustration du sacrifice massif et du rapport particulier des Français avec cette guerre que les commémorations du Centenaire devraient illustrer.

 

Le président du centre de recherche de l'Historial de Peronne s'inquiète cependant en conclusion des suites de cet évènement commémoratif : que deviendront en effet les jeunes historiens qui travaillent sur la Première Guerre mondiale après cette vague mémorielle qui bénéficie d'énormes moyens financiers et d'une exposition médiatique incomparable. Seul un fort renouvelement historiographique permettra selon lui de surmonter le risque de lassitude et d'assèchement à prévoir au lendemain du Centenaire.

 

Chronologie de l'histoire mémorielle de la Première Guerre mondiale (à completer)

1917 : édition du premier guide Michelin des champs de bataille de la Première Guerre mondiale.

1932 : Inauguration du mémorial de Thiepval (initiative britannique)

1967 : Inauguration du Mémorial de Verdun

1969 : Inauguration du musée du Chemin des dames

1992 : Ouverture de l'Historial de Peronne

2011 : Inauguration du Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux.

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 08:58

 

Dernière mise à jour le 29 décembre 2013

Cette bibliographie est organisée par thématiques, puis par année d'édition. Il est également possible de faire une recherche par auteur ou par mot-clef en utilisant le moteur de recherche du site.

Elle s'enrichit régulièrement à partir des lectures et recherches des rédacteurs de ce site, des propositions de ces lecteurs et des ouvrages que les maisons d’édition nous font régulièrement parvenir.

Chaque référence est accompagnée d’un bref résumé et de liens vers d’éventuelles recensions disponibles en ligne.

Lorsque l’ouvrage nous est envoyé en Service de Presse, il fait l’objet d’une recension plus précise sur une page indépendante (exemple).

 

Les régimes d’historicité

 

Reinhart Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, traduit par Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock, Éditions de l’EHESS, 1990, 334 p.

Traduction d’un ouvrage publié en 1979 en Allemagne. Il s’agit d’un ouvrage de réflexion sur la perspective historique, au croisement de l’histoire conceptuelle et de l’histoire sociale.

Recension par Jacques Guilhaumou dans Annales (ESC), numéro 6, volume 46, 1991, pp. 1499-1501.

Reinhart Koselleck, L'Expérience de l'histoire, Gallimard, Le Seuil, 1997, 47 p.

L’historien poursuit sa réflexion sur l’histoire du concept d’Histoire en lien avec les questions sociales, linguistiques, judiciaires et mémorielles.

Recension par François DOSSE dans Vingtième siècle, numéro 59, volume 59, 1998, pp. 201-202.

François Hartog, Régimes d’historicité, Présentisme et Expériences du temps, Paris, Le Seuil (coll. « La Librairie du XXIe siècle »), 2003 [Edition augmentée, 2012]

Ouvrage de référence sur la question des régimes d’historicité, c’est-à-dire  la manière dont les sociétés humaines appréhendent et se pensent en fonction du temps.

Recension par Claude Dubar, dans Temporalités, 2, 2004.

Recension par Bertrand Lessault dans L'orientation scolaire et professionnelle, 33/3, 2004.

Recension par Sébastien Fournier dans Culture & Musées, numéro 4, 2004, pp. 128-133. 

François Hartog,  « Régimes d'historicité » (avec G. Lenclud), L'état des lieux en sciences sociales, textes réunis par A. Dutu et N. Dodille, Institut français de Bucarest, L'Harmattan, Paris 1993.

François Hartog,  « Régimes d’historicité », in Sylvie Mesure et Patrick Savidan (eds.), Dictionnaire des sciences humaines, Paris, PUF, 2006, p. 980-982.

François Hartog,  « Sur la notion de régime d’historicité. Entretien avec François Hartog », in Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia (dirs.), Historicités, Paris, La Découverte, 2009, p. 133-149.

Les articles ci-dessus sont des travaux de synthèse ou d’approfondissement des réflexions de François Hartog sur les régimes d’historicité

Ludivine Bantigny et Quentin Deluermoz (dir.), « Historicités du 20e siècle. Coexistence et concurrence des temps », in Vingtième Siècle, Revue d’Histoire, numéro 117 - janvier-mars 2013.

Ce numéro propose un bilan historiographique de la notion d’historicité, tout en proposant ensuite des études de cas précises sur le nazisme, la construction européenne, les guerres…

Recension par Joël Drogland sur la Cliothèque.

Lire la revue en ligne.

 

Les usages politiques du passé

 

François Hartog,  (en coll. avec J. Revel), Les usages politiques du passé, Paris, Editions de l’EHESS, 2001.

Ensemble de contribution diverses d’un point de vue géographique et chronologique visant à montrer que l’histoire est de plus en plus sous la pression de la justice, des médias, de l’opinion publique, de l’autorité publique, etc.

L’ouvrage est disponible en téléchargement gratuit et légal.

Recension par Pascal Payen dans L’Homme, numéro 165, janvier-mars 2003.

Recension par Henriette Asseo dans Annales (Histoire, Sciences Sociales), numéro 1, 2002, pp. 209-211. 

Seuil, 2013Sylvain Venayre, Les Origines de la France - Quand les historiens racontaient la nation, Paris, Seuil, collection L’Univers historique, 2013.

Une généalogie de la contribution des historiens dans la construction d’une identité nationale française à travers la recherche de ses origines. Cet ouvrage est également une réflexion sur le long terme à propos de la place et du rôle des historiens dans les usages politiques du passé.

Une recension par Joëlle Dusseau sur Histoire@Politique.

Une recension par Reine-Claude GRONDIN sur la Cliothèque.

Une recension par Thomas Lepeltier sur Sciences Humaines.

Une présentation de l’ouvrage sur France Culture.

 

 

Le "devoir de mémoire"

 

Olivier Lalieu, « L’invention du devoir de mémoire », Vingtième Siècle, n°69, 2001, pp. 83-94.

Un des premiers articles français consacré à cette question qui permet de mesurer l'ampleur des avancées historiographiques dans ce domaine en seulement quelques années. 

Sébastien Ledoux, Le "devoir de mémoire" à l’école. Essai d’écriture d’un nouveau roman national, Sarrebruck, Éditions universitaires européennes, 2011.

Sébastien Ledoux, « Écrire une histoire du devoir de mémoire », dans Le Débat, numéro 170, mai-aout 2012, p. 175-185.

Sébastien Ledoux, « Enjeux d’une écriture historienne du devoir de mémoire », site du Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l’Histoire (CVUH), avril 2013.

Sébastien Ledoux, « “Devoir de mémoire” : The Post-colonial Path of a Post-national Memory in France », National Identities, Routledge, mars 2013.

Sébastien Ledoux et Ewa Tartakowsky, « Enjeux mémoriels et droits de l’homme », dans le dossier « Droits de l’Homme en Europe centrale et orientale », Lettre Ligue des droits de l’Homme, janvier 2013, p. 2-6.

Sébastien Ledoux, « Le phénomène mémoriel par ses mots », revue Le temps imaginaire, avril 2013.

Sébastien Ledoux, « Les lieux d’origine du devoir de mémoire », Conserveries mémorielles, revue numérique, Univ. Laval (Canada)/ IHTP, 2013.

Sébastien Ledoux, « Le devoir de mémoire comme formule tierce », dans le dossier « Inclure le tiers », Intermédialités, numéro 21, 2013.

Sébastien Ledoux, "Les historiens face aux nouveaux usages du mot mémoire", Mots. Les langages du politique, numéro 103, novembre 2013.

Sébastien Ledoux, « Devoir de mémoire », dans Jean Leselbaum (dir.), Dictionnaire du judaïsme après 1945, Lormont, Le bord de l’eau, octobre 2013.

Sébastien Ledoux consacre ses travaux de recherche (thèse sous la direction de Denis Peschanski) aux rapports entre l’histoire et le « devoir de mémoire », et plus particulièrement aux politiques publiques de la mémoire en France, aux acteurs de la "mémorialisation" et aux enjeux de mémoire dans l’espace scolaire. Il s'est rapidement imposé comme le spécialiste de la question du "devoir de mémoire" en France. Une bibliographie exhaustif et régulièrement mise à jour de ses publications est disponible sur sa page de présentationdu Centre d'Histoire sociale du XXe siècle. 

 

Les mémoires dans l’enseignement

 

Sébastien Ledoux, Le "devoir de mémoire" à l’école. Essai d’écriture d’un nouveau roman national, Sarrebruck, Éditions universitaires européennes, 2011.

Sébastien Ledoux, « Entre choix du passé et poids du présent : les acteurs invisibles de l’enseignement de l’esclavage en France », dans M.A de Suremain et E. Mesnard (dir.), Enseigner les traites, les esclavages, leurs abolitions et leurs héritages. Questions sensibles, recherches actuelles, Paris, coll. « Esclavages », CNRS/Karthala, 2013.

Sébastien Ledoux consacre ses travaux de recherche (thèse sous la direction de Denis Peschanski) aux rapports entre l’histoire et le « devoir de mémoire », et plus particulièrement aux politiques publiques de la mémoire en France, aux acteurs de la "mémorialisation" et aux enjeux de mémoire dans l’espace scolaire. Il s'est rapidement imposé comme le spécialiste de la question du "devoir de mémoire" en France. Une bibliographie exhaustif et régulièrement mise à jour de ses publications est disponible sur sa page de présentationdu Centre d'Histoire sociale du XXe siècle. 

 

Les mémoires "de pierre"

Franck DAVID, Comprendre le monument aux morts, Lieu du souvenir lieu de mémoire, lieu d’histoire, Paris, Editions Codex et Ministère de la Défense – DMPA, 2013.

Recensé sur Histoire, Mémoires & Sociétés

 

Les mémoires de la Première Guerre mondiale

 

Jean-Yves Le Naour, Le soldat inconnu. La guerre, la mort, la mémoire, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 2008.

Étude consacrée à l’usage de la figure du soldat inconnu du retour des corps à la mise en place d’une commémoration, en passant par leurs usages politiques.

Recension par Antoine Boulant pour la Revue historique des Armées.

François Cochet et Jean-Noël Grandhomme, Les soldats inconnus de la Grande Guerre. La mort, le deuil, la mémoire, Saint-Cloud, édition SOTECA, 2012.

Actes d’un colloque international proposant une approche comparée des mémoires nationales de la Première Guerre mondiale à travers la mise en place d’un hommage aux soldats inconnus.   

Recension par Alain RUGGIERO pour la Cliothèque.

 

Franck DAVID, Comprendre le monument aux morts, Lieu du souvenir lieu de mémoire, lieu d’histoire, Paris, Editions Codex et Ministère de la Défense – DMPA, 2013.

Recensé sur Histoire, Mémoires & Sociétés

 

Les mémoires de la Seconde Guerre mondiale

 

1. Généralités

Jean-Baptiste PATTIER, Vérités officielles, Comment s’écrit l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ?, Vendémiaire, 2012.  

Etude comparative de l’écriture de la Seconde Guerre mondiale dans les manuels scolaires de neuf pays européens : l’Allemagne, l’Angleterre, l’Autriche, la Belgique, la Bulgarie, la France, l’Italie, la Lituanie et la Pologne.

Une recension par Joël Drogland pour les Clionautes.

Une recension sur le blog Guerres et conflits.

 

2. Mémoires du génocide des Juifs d'Europe

 

Annette Wiewiorka, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Plon, 1992.

Un ouvrage de référence sur les logiques de la construction d’une mémoire du génocide des Juifs d’Europe en France entre 1944 et 1948. L’analyse de l’auteur permet de mieux comprendre non pas l’oubli, mais le relatif effacement de cette mémoire derrière d’autres priorités politiques et économiques.  

Une recension par Enzo Traverso dans L’Homme et la Société (1992).

François Azouvi, Le Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire, Fayard, 2012

Cet ouvrage remet en cause la thèse longtemps défendue d’une invisibilité du génocide des Juifs d’Europe dans la construction mémorielle de la déportation pendant plusieurs décennies.

Une recension par Joël Drogland pour les Clionautes.

Florence Schneider, Shoah : dans l'atelier de la mémoire. France, 1987 à aujourd'hui, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Clair & Net », 2013.

Cette étude complète les précédents travaux dans ce domaine en s’intéressant plus particulièrement aux 25 dernières années. Ce choix conduit l’auteur à insister sur les étapes récentes de la reconnaissance et les crispations mémorielles autour des procès, mais aussi à renouveler l’approche par l’appréhension de nouvelles sources (télévision, cinéma, etc.).

Compte-rendu de Manuel Braganca pour Lectures.

Compte-rendu par Rémy Besson sur Cinémadoc.

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 08:34

L'injonction du "devoir de mémoire" est devenue à la mode depuis les années 1990. Si la plupart des historiens ont pris leur distance avec cette expression, ils n'en ont pas moins interrogé l'émergence et l'omniprésence de cette catégorie dans les usages publics de l'histoire. Cette utilisation est notamment récurrente à l'Assemblée nationale où les députés invoquent régulièrement la mémoire lors des débats, des questions au gouvernement ou bien même dans les projets de lois.

Le "devoir de mémoire" à l'Assemblée nationale : une injonction économique et sociale

Indemniser les pupilles de la Nation par "devoir de mémoire"

Depuis le début de l'année 2013, plusieurs députés de l'UMP ont interrogé le ministère des Anciens combattants sur la possibilité d'un élargissement de la catégorie des "pupilles de la Nation". Le Gouvernement de la France a en effet successivement reconnu le droit à indemnisation des orphelins dont les parents ont été victimes de persécutions antisémites et racistes pendant la Seconde Guerre mondiale (décret n° 2000-657 du 13 juillet 2000) et des orphelins dont les parents ont été victimes de la barbarie nazie (décret n° 2004-751 du 27 juillet 2004) sans jamais répondre aux revendications similaires des orphelins dont les parents sont morts pour faits de guerre et reconnus par la mention « Mort pour la France ».

Parmi les députés qui relaient cette demande, trois invoquent explicitement le "devoir de mémoire :

  1. Georges Fenech (UMP - Rhône) qui considère que la catégorie doit être élargie pour "perpétuer le devoir de mémoire".
  2. Dominique Nachury (UMP - Rhône) qui pense que cette décision permettra "d'assurer le devoir de mémoire".
  3. Marcel Bonnot (UMP - Doubs) qui défend la même mesure dans une formule plus solennelle : "Notre Nation n'a pas seulement un devoir de mémoire, elle a également un devoir de reconnaissance et de réparation"

Sans se prononcer sur la légitimité d'une telle revendication, il est intéressant de constater que les députés considèrent le versement d'une indemnité comme une manifestation du "devoir de mémoire", comme si la reconnaissance de ces orphelins par l’État devait obligatoirement se concrétiser par un geste financier.

La réponse du gouvernement permet d'apporter des éléments expliquant cette différence de traitement, mais elle commence aussi par ces mots :

Très attaché au devoir de mémoire et comprenant la détresse et la souffrance de celles et ceux que la guerre a privé de leurs parents, le ministre délégué auprès du ministre de la défense, chargé des anciens combattants accorde une attention toute particulière à la situation des orphelins de guerre.

Site de l'Assemblée nationale

Cette fois-ci, l'usage de l'expression intervient comme une forme de justification, comme si le gouvernement craignait qu'on lui reproche de ne pas respecter une règle morale tacite.

Des maisons de retrait pour consacrer le "devoir de mémoire"

Plus récemment, c'est le député Thierry Solère (UMP - Hauts-de-Seine) qui a invoqué à nouveau le devoir de mémoire à propos des des établissements publics ou privés de retraite distingués sous le label « Bleuet de France ». Il existe en effet en France un réseau de 76 établissements adhérant à la charte du Bleuet de France et accueillant des anciens combattants et victimes de guerre. Dans sa question au gouvernement, le député indique que ce label a été créé "afin de consacrer le devoir de mémoire".

Encore une fois, l'expression est utilisée sous la forme d'une injonction envers l’État dans le cadre d'un débat relevant de droits sociaux envers les anciens combattants et victimes de guerre.

Le "devoir de mémoire" à l'Assemblée nationale : une injonction économique et sociale

Concrètement, il apparaît évident que le "devoir de mémoire" est invoqué par les députés français pour relayer des revendications strictement économiques et sociales de la part d'associations d'anciens combattants et victimes de guerre. Cette liaison ne se vérifie pas cependant dans le discours officiel de la plupart des associations qui préfèrent généralement ne pas mélanger les deux domaines, distinguant clairement leurs actions "de solidarité" d'une part, et "de mémoire" d'autre part, comme nous pouvons le vérifier sur le site du Bleuet de France mais aussi dans les statuts de l'association nationale des pupilles de la nation, orphelins de guerre ou du devoir.

A défaut d'une définition précise de cette expression, le "devoir de mémoire" fait donc bien l'objet d'usages différenciés en fonction de son auteur et de son contexte d'énonciation, y compris lorsqu'il est censé être invoqué dans un même objectif final.

 

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 06:52

Dans le cadre des Rendez-vous de l'Histoire 2013, les commémorations à venir de la Première Guerre mondiale ont été largement présentées, commentées et analysées.

En sa qualité de président du comité scientifique du Centenaire de la Grande Guerre, Antoine Prost a notamment proposé une communication permettant de faire le point sur les commémorations à venir. L'occasion pour nous aussi d'inaugurer  sur ce site une nouvelle catégorie intitulée "Mémoire et Première Guerre mondiale" visant à recueillir et analyser cet évènement commémoratif particulier.

La Grande Guerre face à sa commémoration

Selon Antoine Prost, la commémoration va être de grande ampleur : 1246 projets commémoratifs ont été proposés au comité scientifique du Centenaire. Ces projets permettent d'anticiper le récit de la Première Guerre mondiale qui va être déroulé pendant plusieurs années :

  1. Une commémoration à l'échelle nationale (métropolitaine et outre-maritime) et non pas seulement centrée sur les lieux de mémoires traditionnels.   
  2. Une commémoration qui touche toute la société. Antoine Prost se dit stupéfait de constater "un si grand nombre d'entrepreneurs de mémoire".
  3. Des activités mémorielles très diversifiées : expositions, conférences, films documentaires, parcours touristiques, spectacles, etc.
  4.  Une commémoration très ancrée dans les territoires : Lyon pendant la Grande Guerre, Dijon pendant la Grande Guerre... qu'Antoine Prost interpréte comme un intérêt particulier pour l'histoire des hommes plutôt que l'histoire évènementielle, politique et diplomatique. L'importance de la place des lettres de Poilus dans ces commémorations confirme une telle analyse. 
  5. L'échelle locale n'occulte pas cependant la dimension internationale du conflit. Beaucoup de communes ont décidé de mobiliser les jumelages avec d'autres villes d'Europe et du monde pour mettre en perspective l'expérience de guerre au-delà des frontières.
  6. Une commémoration centrée autour du deuil, et notamment des monuments aux morts qui sont rénovés, actualisés et recensés.
La Grande Guerre face à sa commémoration

Antoine Prost souligne aussi les limites de ce récit et les angles morts qu'il perçoit dans l'écriture mémorielle de l'histoire de la Première Guerre mondiale qui s'annonce :

  1. Ces commémorations donnent une image passive de la société française en laissant de côté l'effort de guerre, notamment du mouvement ouvrier.
  2. Aucune commémoration ne propose pour le moment de projet à l'échelle mondiale. Antoine Prost en profite cependant pour nous signaler que les intentions du Président de la République à ce sujet ne sont pas encore connues.
  3. La dimension franco-allemande des commémorations risque de laisser dans l'ombre une grande partie des autres acteurs du conflit (Canadiens, Américains, Indiens...)
  4. L'intégration de certains acteurs s'avère compliquée en raison de l'histoire de l'Europe au XXe siècle : quelle place accorder aux nations issues de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie qui n'ont pas participé en tant qu'entité reconnue à la Première Guerre mondiale ?
  5. Une conception linéaire entre la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale semble s'imposer bien qu'elle ne se vérifie pas dans l'historiographie actuelle et qu'elle sous-estime les responsabilités du nazisme.
  6. La dimension politique du conflit est minimisée par l'actuelle orientation territorialisée des commémorations et l'accent porté sur l'expérience humaine de la guerre plutôt que sur le rôle de l’État et des armées, voire le rapport entre les deux.

Antoine Prost reste cependant silencieux sur les commémorations qui seront proposées par l’État et n'évoque pas dans cette communications les projets portés par les autres pays du monde.

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 09:38

C'est l'affaire du moment, voire l'affaire du quinquennat selon certains journalistes persuadés de chroniquer des évènements historiques chaque matin : Leonarda Dibrani, 15 ans, collégienne rom scolarisée en 3e dans le Doubs, a été interpelée par la police le mercredi 9 octobre dans le cadre d'une sortie scolaire.

En quelques jours, l'évènement est rapidement devenu une "affaire" mobilisant la plupart des services d'information prompts à recueillir le moindre avis et la toute dernière remarque d'un dirigeant politique, mais aussi d'un associatif ou d'un témoin de l'interpelation. Dans ce contexte de boulimie déclarative, il est arrivé que certains laissent échapper une faille dans les éléments de langage de leur plan de communication ou bien décident consciemment de jouer la provocation en utilisant le terme de "rafle" appliqué à l'arrestation de Leonarda Dibrani. C'est le cas notamment du député socialiste du Nord Bernard Roman, mais aussi de la sénatrice écologiste Esther Benbassa, ou encore du coprésident du Parti de Gauche Jean-Luc Mélenchon.

Affaire Leonarda : nouveau Point Godwin à la française

Un débat médiatique sur l'histoire sans historien

Il n'en fallait pas davantage pour relancer la machine médiatique pendant au moins 48h, avec cette particularité cependant d'être en mesure d'ergoter pendant des heures sans jamais mobiliser l'avis d'un historien sur le sujet, alors même qu'un journaliste faisait récemment remarquer qu'il fallait "appeler les historiens à se montrer plus offensifs" pour ne pas délaisser le front du débat aux bonimenteurs.

L'éditorialiste politique Alba Ventura ne s'est pas encombrée de tels scrupules, préférant donner des leçons de morale aux responsables politiques qui utilisent un terme renvoyant "à une autre époque" et ne faisant "qu'attiser la violence" :

Alba Ventura : "En employant des mots comme rafle, les politiques attisent la violence"

Si de nombreux historiens refusent de se rendre sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio pour commenter l'actualité, ce n'est certainement pas parce qu'ils seraient perchés et reclus dans une tour d'ivoire arrogante des savoirs et de la connaissance, mais parce que leur discipline ne se prête guère à l'exercice journalistique où l'angle d'approche doit être immédiatement identifié et laisser peu de place à la nuance (ce qui constitue au passage un exercice complexe et respectable à porter aux crédit de nos amis journalistes).

Néanmoins, cela ne signifie pas pour autant que les historiens ne se prononcent pas sur l'actualité et n'ont pas d'avis sur le monde qui les entoure. Jean Birnbaum convoquait Duby pour justifier l'intervention des historiens sur la place publique en citant ces mots : "Je ne perds aucune occasion de m'adresser à d'autres qu'à mes élèves et à mes collègues". Je préfère pour ma part citer cette anecdote de Marc Bloch dans Apologie pour l'histoire :

L'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé. Mais il n'est peut-être pas moins vain de s'épuiser à comprendre le passé, si l'on ne sait rien du présent.
J'ai déjà ailleurs rappelé l'anecdote : j'accompagnais, à Stokholm, Henri Pirenne ; à peine arrivés, il me dit : "Qu'allons-nous voir d'abord ? Il paraît qu'il y a un Hôtel de Ville tout neuf. Commençons par lui". Puis, comme s'il voulait rpévenir un étonnement, il ajouta : "Si j'étais antiquaire, je n'aurais d'yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis historien. C'est pourquoi j'aime la vie".
Cette faculté d'appréhension du vivant, voilà bien, en effet, la qualité maîtresse de l'historien.

Apologie pour l'histoire ou métier d'historien

 

Rafle ou pas rafle ?

Suivant l'exemple de leurs prédecesseurs, les historiens contemporains se sont pas restés insensibles à l'affaire Leonarda. Leurs propos recueillis sur des blogs, des listes d'information professionnelles ou dans les médias écrits témoignent de deux positions majoritaires qui se cristallisées autour d'un article d'Eric Conan dans Marianne.

Selon ce journaliste ayant coécrit avec Henri Rousso un ouvrage essentiel sur la construction mémorielle de la Seconde Guerre mondiale en France (Vichy, un passé qui ne pas pas), il y aurait lieu de se préoccuper de "ce qui sort de certains cerveaux de gauche après deux décennies de « devoir de mémoire»". En l'occurence, il considère que "ces comparaisons avec Vichy et le nazisme ne sont pas seulement obscènes et sacrilèges, elles sont dangereuses et coupables" car elles joueraient en toute désinvolture avec "des mots du passé sacrés, chargés de honte ou de gloire, de drames ou de sacrifices, qui ne nous appartiennent pas".

Affaire Leonarda : nouveau Point Godwin à la française

Au-delà de la position tranchée de l'auteur, l'un des intérêts de ce texte réside dans le rappel d'autres affaires qui ont déjà suscité de tels rapprochements avec l'histoire de Vichy : l'association Act Up par exemple qui dénonce dans les années 1990 l'indifférence des Français et de leur gouvernement face à l'épidémie de Sida, ou encore les manifestations contre les lois Pasqua-Debré sur l'immigration qui mettent en scène de faux déportés et des affiches assimilant le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré à Pétain.

Eric Conan pousse cependant la réflexion à l'extrême en considérant que ceux qui utilisent le terme de "rafle" pour décrire l'arrestation puis l'expulsion de Leonarda entretiennent inconsciennement une forme de négationnisme "peut-être plus efficace que le négationnisme pervers des antisémites". Selon lui, la comparaison abusive entre la France d'aujourd'hui et celle de Vichy participerait à une banalisation des drames de l'Histoire qu'aucune sommité intellectuelle ne serait plus désormais en mesure de dénoncer. Il est vrai que la dernière fois qu'on a vu l'une des figures qu'il invoque à la télévision, à savoir Serge Klarsfeld, c'était pour soutenir le député Christian Vanneste qui venait de nier sans aucune source historique l'existence d'une déportation pour motif d'homosexualité à partir de la France...

Face à cette argumentation, d'autres historiens tels que Charles Heimberg ont pris la plume pour rappeler qu'Eric Conan pouvait lui-même être considéré comme "pris au piège du « devoir de mémoire »".

La mise au point est simple : "S'il n'y a pas lieu d'assimiler l'affaire de Leonarda à une rafle, il n'en reste pas moins qu'une réflexion comparatiste, distinguant points communs et différences, garde tout son sens dans la perspective d’une intelligibilité du passé qui puisse éclairer le présent et ses enjeux".

On retrouve dans ces mots la tonalité de Marc Bloch et d'Henri Pirenne sur l'usage du passé comme piste de lecture du présent, tout en ajoutant la dimension nouvelle du travail de mémoire qui, malgré toutes ses limites scientifiques, relèverait d'une démarche utile pour prévenir l'éventuel retour de pratiques violentes qu'on pourrait croire strictement cantonnées aux livres d'histoire.

Un point Godwin à la française

A mon sens, ce débat engagé chez les historiens et poursuivi sur de nombreux forums relève d'une adaptation française de la théorie du Point Godwin.

Si le principe initial de cette loi repose sur la probabilité exponentielle de trouver une comparaison impliquant Hitler et les nazis au cours d'une discussion, nous avons déjà pu remarquer sur ce site que le schéma universel se décline généralement en une multitude d'adaptations nationales.

Dans le cadre de ce débat, la dérive a été particulièrement rapide en raison des origines ethniques de la jeune fille et de l'intervention des forces de police française qui, selon les propos même de l'enquête administrative, ont manqué de "discernement".

Or, n'est-ce pas ce que l'on a longtemps reproché aux policiers français sous le régime de Vichy ? N'est-ce pas non plus le sens de l’interpellation du député Bernard Roman qui ne se contente pas de dénoncer une rafle, mais en profite pour revendiquer un "devoir d'insurrection" que d'autres préfèrent qualifier d'indignation.

En somme, il me semble abusif de considérer ces échanges comme relevant d'une accusation sérieuse de dérive totalitaire à l'encontre du pouvoir en place. La plupart des interlocuteurs sont bien conscients de se situer sur le terrain de la posture politicienne qu'ils entretiennent volontairement.

En revanche, cette polémique n'en demeure pas moins significative d'une forme d'usage politique du passé et du régime mémoriel de notre société. En ce sens, elle constitue une nouvelle contribution intéressante à l'écriture de l'histoire des mémoires de la Seconde Guerre mondiale.

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