Christiane Taubira est devenue le 16 mai 2012 la nouvelle Garde des Sceaux. Cette nomination pose question en raison des engagements de l'ancienne députée de Guyane sur
l'histoire et la mémoire des traites négrières et de l'esclavage.
Christiane Taubira a en effet donné son nom à une loi française votée le 10 mai 2001 qui reconnaît comme crimes contre l'humanité la traite négrière transatlantique et l'esclavage. Cette loi est
composée de cinq articles, dont trois principaux :
- L'article 1 entérine une reconnaissance officielle d'un fait historique par la République et choisit de le caractériser dans une terminologie juridique : "la République
française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part (...) constituent un crime contre l'humanité".
- L'article 2 est une mesure incitative pour que "les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorde(nt) à la traite négrière et
à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent".
- L'article 3 envisage d'élargir cette nouvelle législation auprès des instances européennes et internationales et de créer une journée internationale de la mémoire de la traite
négrière et de l'esclavage.
Chacun de ces trois articles peut faire l'objet d'une critique.
Première critique : une vision très limitée de l'histoire
Dès le départ, cette loi a suscité quelques contestations. Ce n'est cependant qu'en 2005 que les tensions se sont cristallisées autour de ce texte polémique.
Pour la première fois en effet, cette loi est utilisée contre un historien (Olivier Pétré-Grenouilleau) accusé de nier la dénomination de "crime contre l'humanité" pour la traite
négrière et l'esclavage.
L'affaire est en fait beaucoup plus complexe. Il s'agit tout d'abord d'un procès d'intention à l'encontre d'un historien ayant réalisé un travail remarquable et remarqué sur Les traites
négrières (Gallimard, 2004). Dans son livre, l'historien soulève l'une des premières limites de la loi Taubira qui focalise sont attention sur les traites occidentales. Or, l'analyse
dépassionnée de ce phénomène permet de constater que, aussi tragique soit-elle, cette traite négrière n'est pas la seule, n'est pas la plus ancienne, et n'est probablement pas la plus meurtrière.
Carte des traites négrières et occidentales du VIIe au XIXe siècle
(source : atelier de
cartographie de Sciences-Po)
Il ne s'agit pas bien entendu de dresser une échelle de l'horreur visant à rejeter la faute sur d'autres afin de mieux passer sous silence les actes condamnables des marchands européens. On peut
néanmoins s'interroger sur la vision partielle et partiale de cette loi qui se propose de ne condamner que les traites occidentales.
Mis sous le feu des projecteurs, le travail d'Olivier Pétré-Grenouilleau a fait l'objet d'une lecture très controversée. Accusé d'intentions douteuses, chaque prise de parole de l'historien a été
minutieusement étudiée afin de déceler le moindre petit écart. La faille a été trouvée dans une interview au Journal du Dimanche du 12 juin 2005 et le procès a pu commencer. Les plaintes ont cependant
été retirées en 2006 et le procès n'a pas eu lieu.
Deuxième critique : une histoire scolaire et universitaire dictée par le pouvoir législatif
Malgré l'abandon des plaintes, la polémique ne s'est pas éteinte. En février 2005, une autre loi mémorielle "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des
Français rapatriés" était adoptée par le Parlement.
Un soulèvement assez inédit s'organise autour de plusieurs articles controversés, et notamment autour de l'article 4 qui précise : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le
rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place
éminente à laquelle ils ont droit".
Cette fois-ci, l'alinéa en question a été abrogé après l'intervention de Jacques Chirac visant à calmer les esprits... mais cette suppression n'a pas entraîné avec elle l'article similaire de la
loi Taubira !
Il faut reconnaître que le pouvoir politique marchait alors sur des oeufs. La mobilisation des historiens a été importante, mais pas unitaire. Depuis cette affaire, un grand débat s'est en effet
ouvert autour des lois mémorielles. Schématiquement, on distingue deux positions majoritaires (mais non exclusives et intangibles).
D'un côté, l'association Liberté pour l'Histoire présidée par Pierre Nora est crée en 2005 pour
"défendre la liberté d'expression des historiens contre les interventions politiques et les pressions idéologiques de toute nature et de toute origine". Par conséquent, cette association
s'oppose globalement à toute idée de "loi mémorielle" (avec quelques nuances).
De l'autre côté, le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire a été crée à la même
période. Il a pour but d'exercer une "vigilance et porter un regard critique sur les usages et mésusages publics de l'histoire". En somme, il n'est pas immédiatement question de
condamner et d'abroger toutes les lois mémorielles mais de réfléchir à la place et l'usage de l'histoire dans nos sociétés contemporaines. De fait, ce groupe s'illustre par une activité
intellectuelle et éditoriale intense et intéressante (notamment par l'intermédiaire d'une collection intitulée "Passé & Présent" chez Agone).
Troisième critique : une législation mémorielle
Bien que le terme de "loi mémorielle" soit utilisé pour désigner des textes parfois très différents, la loi Taubira entre dans ce champ en raison de son troisième article qui préconise d'élargir
la reconnaissance de la traite négrière transatlantique ainsi que de la traite dans l'océan Indien et de l'esclavage comme crime contre l'humanité auprès du Conseil de l'Europe, des organisations
internationales et de l'Organisation des Nations unies. L'idée est également avancée d'une date commune au plan international pour commémorer l'abolition de la traite négrière et de l'esclavage.
Par l'intermédiaire de cet article, on perçoit assez clairement la dimension mémorielle du projet. Il ne s'agit plus seulement d'une reconnaissance nationale, ni d'une valorisation des recherches
en histoire, mais de favoriser l'émergence d'une mémoire par l'intermédiaire d'une activité de lobbying élargi aux instances intergouvernementales.
L'idée est d'autant plus surprenante qu'il existe déjà une journée internationale pour l'abolition
de l'esclavage célébrée le 2 décembre en mémoire de l'adoption par l'Assemblée générale des Nations Unies de la Convention pour la répression et l'abolition de la traite des
êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui du 2 décembre 1949.
Christiane Taubira arrive donc au ministère de la Justice avec un lourd bagage derrière elle. Nul doute que les historiens portent pour l'instant un regard méfiant sur une femme politique qui
pense que c'est au pouvoir politique de dire l'histoire, d'écrire les programmes scolaires, et d'imposer une lecture mémorielle, y compris lorsque la majorité des professionnels du domaine
tentent de lui expliquer l'inverse.
Certains penseront que le poids des années et des responsabilités ministérielles l'auront assagie. La tribune publiée le 14 mai 2010 sur son site à propos de l'hommage rendu à Jules Ferry par François
Hollande laisse pourtant présager le contraire. A seulement quelques heures de sa désignation, elle se permettait encore de critiquer (au même titre que les membres de
l'opposition) le choix présidentiel. (Je vous conseille d'aller lire ce texte assez rapidement et d'en faire une copie. Ses conseillers risquent de s'en apercevoir assez rapidement et la tribune
va probablement disparaître).
Quelques jours auparavant, à l'occasion des commémorations du 10 mai, elle renouvelait également sa fierté d'avoir porté la loi de 2001, s'emportant
également sur le "génocide des Amérindiens" (qui n'a jamais été officiellement reconnu) et concluant son texte par cette référence obscure : "No women, no cry !".
Il ne reste plus qu'à espérer que Christiane Taubira ne fasse pas d'histoire(s) au gouvernement !
PS : Quelques jours après la publication de cet article, sa conclusion peut paraître quelque peu ironique au regard de la tempête politique et médiatique qui se déchaîne autour de la nouvelle
ministre de la justice. Je tiens à rappeler à tous les lecteurs et journalistes qui ont utilisé ou rapportés mes propos dans différents blogs et articles que ce texte n'entend pas porter un
message politique et idéologique. Comme toujours sur ce blog, nous nous limitons au commentaire et à l'analyse de l'actualité au regard des études mémorielles. Il ne nous appartient pas de juger
du travail de Mme Taubira qui n'a encore guère eu le temps de faire ses preuves.
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